JEAN RICHEPIN
J'intitule ce conte une farce au gros sel.
T estime qu'il est bon de risquer des mots drôles; Tai toujours préféré nos vietcx rieurs des Gaules A des enlumineurs de Bible ou de Missel,
Mignon tant qu'il lui plaît peut aspirer au Ciel; Pour moiy qui suis Français, fen hausse les épaules. Je trouve les Chermains froids comme les deux pôles. Je flûte un vin de pourpre et f aspire au dégel.
262 A JEAN RIGHAPIN^
Richop, tu trouveras ma morale congrue; Bien loin de chevaucher une coquecigrue, Je vais droit au réel, et'fen fais un tableau.
Je laisse dans son coin Vhomme grave qui peste; S'il lui faut du sublime, il peut boire de Veau! Pour moi, je veux qu'on rie, et me fiche du reste.
Hourrahl je vais sortir des êtres amusants.
Je change ma manière, et donne de Tencens A travers les naseaux de ce vilain bipède Dont défunt Paul de Kock s'est fait le Lacépède. A quelle ravigote, à quel beurre d*anchois Pourrai-je accommoder Tindigeste bourgeois?
Tant pis pour un palais délicat ou bégueule, Mais Tassaisonnement emportera la gueule* La sauce au cocuage est celle qui me plaît; Elle me servira d'ail et de serpolet Que Virgile, rival des sources murmurantes.
Appelait (en latin) des herbes odorantes ^
Là-dessus, nous frappons les trois coups; trémolo A Torchestre, et 7oici notre premier tableau.
Dans un appartement quelconque. — Un crâne chauve Nous va communiquer les secrets de l'alcôve ; Cet homme (étudiez ce portrait-ci, messieurs : Fléchier n'a rien écrit de plus délicieux)
Peut tout d'abord sembler jovial ; mais en somme
, Il ne l'est pas du tout, et c'est unjaut bonhomthe. Donc, ne vous fiez pas à son ventre l)ombé, Non plus qu'à son maintien de bon petit abbé. Il est gras, mais sa graisse est molle ; elle est blafarde, Sans que le meilleur vin la fouette ni la farde.
Il a de petits yeux qui sont comme perces A l'aide d'une vrille ; ils paraissent usés.
Et le sont en effet par le travail stUpide Dans lequel s'est muré ce philistin cupide. Ces yeux gris, pailletés de jaune, semblent morts ; Mais on les voit souvent étinceler. Alorsî Retranchés et blottis derrière les lunettes, Ils deviennent aigus cemme des baïonnette^.
Le nez, charnu du bout, est plutôt un groin Qu'un véritable nez. Nous n'sfurons pasT)esoin De décrire la bouche ; «lie est vraiment ^i mince, Surtout quand un sourire agréable la pince,
LE cocu PA.R LUI<:MEME. 365
Qu'on ne la'voit pas plus que le fil d'un rasoir .
Fratcnement aiguisé : quant aux lèvres, bonsoir.
Âveg cela, la joue a pris un ton verdatre,
Car nôtçe Bogimeest toujours rasé, comme au théâtre. — . D'ailleurs, Chacun connaît sa hure : tel qu'il est,
il i^ssêpble pas mal à Charles Monselet, ' ^astnhionle débil^ et bien pâle britique.
Cebôurgdoisjpi'eut d'abord qu'une simple boutique, LàaueUê/i^eel% temps, devint un magasin. tomm^rVaiff de^'Paris passe pour fort malsain, Il traçait sa Ipyrnée à Pantin, le dimanche.
^11 Br(t^aijt son^ftapeaiude soie avec sa manche, * Et î'eii #Uait, chargé d'un énorme melon . Et|d'«n pâté de veau pesant comme du plomb,
S'ébattre d^i^ les«champs et se vautrer sur l'herbe p Unirfliôiçient pour (Jire.: « Il fait un temps superbe. » ,Et qùèûd le ciel, gouailleur, se mettait à pleuvoir, Lui^ èoiÛYrait son chapeau d'un immense mouchoir Bobtr iltenaîl; les coins dans sa bouche. — Ce cuistre,
DeMèfe^'^on ioçiptoir trônant comme un ministre,
N'eut paf fait à Jésus l'aumône d'un bouton ;
AuSfii ^agna-t-il gros en vendant du coton, . DeS ctqrs, de la moutarde, autre chose peut-être. » Pour pr4cisei*le lait, il faudrait s'y connaître.
Quand il ftit riche, ayant quarante-huit ans sonnés, Au lieu de s'adresser à des charmes fanés, Lecliibre (il s'appelait Symphorien Lechibre) Prit une jeune femme. Au fait, il était libre. Cette pensionnaire élevée avec soin Était, sans contredit, bête à manger du foin, ** Ghlorotique, ni laide, après tout, ni Jolie, *
Et (voici Vad unguem d'une épouse accomplie) Avare, tracassière, et s'habillait fort mal.
Mais il doit se passer quelque fait anoràial ; Car, les traits altérés d'une façon frappante, «
Notre négociant, qui s'exaspère, arpent^
Un salon enrichi d'une pendule ou deux ;
(Ce salon, décoré dans le genre hideux.
S'en veut probablement d'être tendu 4ie r^se.)
Un petit monologue expliquera la chose.
« Marié ! fait Lechibre, et, qui plus est, jaloux!
Infortuné conjoint 1 très déplorable époux!
Marié comme quatre, et plus jaloux qu'un tigre,
Je ferais aussi bien de me noyer. Ah ! bigre.
Tout n'est pas folichon dans l'état de maiî I
Voilà tantôt six mois que je n'ai pas sourî ;
Je deviens jaune et sec... Mais aussi, quelle idée!
Je pouvais tous les mois tirer une bordée.
M'émanciper un peu vers les gros numéros ; Ou suivre une ouvrière en vieux chéle à carreaux, Que j'aurais éblouie à bon marché. La peste Soit de mon jugement qui ne vaut pas un zeste ! Un homme qui vous a ramassé tant d'argent... Mieux valait, sur les ponts, m'établir indigent ! Marié I — Moi qui peux dire tout haut la source De ma fortune ! moi, qu'on connaît à la Bourse ! Conçoit-on qu'un drapier, un célèbre drapier. Ait été se fourrer dans un pareil guêpier?
C'est à faire glousser de rire les planètes ! Malgré ma calvitie (enfin I) et mes lunettes. Ma bedaine imposante et mon triple menton, Moi, Lechibre, marchand de fil et de coton, Frisant la cinquantaine et défrisé par elle.
Je porte avec candeur le manchon ou l'ombrelle Que ma douce moitié me flanque sur les bras, D'un petit lair de reine, et sans nul embarras I...
« Mais tout cela n'est rienl Croiriez-vous que Bobonne, A la musique, hier, reluquait un trombone?
Ah I si je surpreHais quelque part un amant... C'est là que je- serais perplexe 1 — Mais comment Savoir la vérité? »
Le marchand de flanelles
Fait des réflexions bougrement solennelles ;
Il fronce le sourcil, se frotte le menton,
Ou pétrit dans ses doigts un malheureux bouton
Qui sort, désespéré, de sa capsule en soie...
Tout à coup, le mercier pousse un grand cri de joie;
Il a trouvé! « C'est un stratagème excellent, »
Dit-il avec mystère. Et d'un air insolent
Se posant le chapeau sur Toreille, le sire
Descend les escaliers en bleuissant de rire.