LA NATURE
« Edouard, mon ami !... — Mais c'est Alfred, je
[crois.
(( — On t-e croyait noyé ! cher ami, ton naufrage
« T'aura jeté sur ce rocher sauvage :
(( Que fais-tu donc ici ? — Mon cher, je suis heu-
[reux, (( Et jouis en homme sage, {( Des biens que la nature étale sous mes yeux. {( — Comment? dans ce désert ! — Tiens, vois cette
[colline, (( La mer... cette forêt... est-il rien de plus beau.^
« — Mais il est plus doux, j'imagine, (( D'admirer tout cela du balcon d'un château. (( Et ce costume ? — Ah ! c'est celui de l'homme « Qui sait braver et le froid et le chaud. <( Que me faut-il de plus? Quand il mangea la
[pomme, « Notre père commun n'avait point de manteau. « — C'est fort bien ; cependant, pour marcher sur
[des pierres « Tu n'as pas de souliers. — Eh ! qu'en ai-je be-
[besoin. ?
<( Bien plus facilement j'évite les ornières ! « La nature, mon cher, pour courir eut le soin <( De nous donner des pieds, et non pas des chaus-
[sures.
« Je marche sans souliers et crains peu les bles-
[sures.
« — Allons, j'en conviens, c'est fort beau ; « Mais j'aurais besoin de manger un morceau- (( r— Assieds-toi... mange, bois. — C'est là ton or-
[dinaire ?
« Il est plus que frugal, et tu fais maigre chère; (( Ce breuvage, ma foi, n'a rien de restaurant. « — Pour me désaltérer je puise cette eau claire « Dans ce ruisseau... Quel cristal transparent!... « Ces racines, ces fruits, présents de la nature,
(( Suffisent pour nourrir une âme simple et pure.
« O mon ami, fais comme moi, (( Reste en ces lieux, pour goûter à ton aise (( De tous ces biens nouveaux pour toi... « — Non pas, vraiment ! bien loin que ce séjour
[me plaise
« Je vais partir ; je te fais compliment,
(( Je t'admire, je te le jure
« Adieu, sois tout à la nature, (< Moi, j'aime mieux vivre autrement. »
Son ami l'a quitté. Pendant plus d'une année
Notre Anglais reste dans son trou.
Mais un de ses cousins, revenant du Pérou,
Meurt sans avoir formé les nœuds de l'hyménée.
De tous ses biens au reclus il fait don.
Grâce à son jeune ami, qui connaît sa retraite,
On trouve l'héritier dans son humble maison.
En apprenant son sort, le sa^e perd la tête ;
Jetant au loin son sale vêtement
Et son déjeuner de rhubarbe,
Se chaussant, se faisant la barbe.
En moins d'une heure il a quitté son logement. Avec son messager, il passe en Angleterre ; De tous ses biens il prend possession, Puis, dans le luxe et la profusion, Faisant grand train et bonne chère, Cédant à ses penchants, suivant tous ses désirs, Plus que jamais il se livre aux plaisirs. Dans un banquet, buvant, faisant tapage,
Un jour son ami le revoit.
Souriant, dès qu'il l'aperçoit :
(( Te voilà, )) lui dit-il, « mon sage ! « Eh quoi ! sur ton rocher tu n'es pas endormi? <( Et la nature ? — Ah! mon ami!...
« Qu'elle est belle ! mais c'est quand on a fait
[naufrage. »