‹ ContesChapitre 5 sur 30 · LE RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

LE RAISONNEMENT

« Plante, achète, deviens riche ; « Alors, chez toi, mon garçon, « Pour prix de cette misère.

« Tu me permettras, j'espère, « D'aller dîner sans façon. »

Maître Pierre tient la pièce.

Son compère est déjà loin.

Quand notre homme est sans témoin,

Il prend l'écu, le caresse.

Puis... oubliant son projet,

Va le boire au cabaret.

Le soir, quittant sa besogne,

Ledru repasse par là.

Il rencontre notre ivrogne,

Qui marche cahin-caha...

« Morbleu, » lui dit le compère.

« Dans quel état te mets-tu !

« Voilà donc de mon écu

« L'emploi que tu devais faire

« Et tes plans de ce matin...

« — Ecoute donc, » répond Pierre ;

« Pour être riche, compèr^

<( J'ai pris le plus court chemin;

« Va, je nargue la misère !

« J'ai bien placé mon écu,

« Car, mon ami, quand j'ai bu,

« C'est à moi toute la terre. »

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LE RHOIE

Zoé logeait chez sa tante, Zoé n'avait que seize ans ; Mais qu'elle était ravissante !

Quels regards doux, séduisants, Quels contours, quel teint de rose.

Quel son de vois enchanteur I Et sur sa bouche mi-close La volupté qui repose Semble attendre le bonheur.

Pourrait-on, le cœur paisible, Contempler autant d'attraits ?

Moi, je ne croirai jamais Que la chose soit possible.

Aux charmes de la beauté Peut-on rester insensible.

Quand de la divinité Elle est la plus belle image ?

Ah ! recevez notre hommage.

Sexe fait pour l'inspirer !...

Vous chérir, vous admirer, Est notre plus doux partage.

En vain, dans son froid langage, La raison veut murmurer.

L'homme heureul, voilà le sage, n faut donc vous adorer.

LE BHTTMB 19

Mais de Zoé je m'écarte,

Ces dames vont m'entraîner.

Je ne puis m'en étonner,

Je perds bien vite la carte ;

Maintes fois un air mutin,

Une gentille figure,

Pied mignon, leste tournure

M'ont fait perdre mon chemin.

Revenons à la fillette

Dont les innocents appas

Faisaient courir sur ses pas

Plus d'un conteur de fleurette.

Mais notre tante était là,

L'œil au guet, l'abord sévère :

A la nièce on pouvait plaire

On ne pouvait que cela.

Gros soupirs, gentille œillade,

Petits mots à la passade,

C'est charmant ; mais, entre nous,

On ne peut passer sa vie

A s'en tenir aux yeux doux

Auprès de femme jolie.

C'était bon du temps des preux,

Oii, dix ans, près de sa mie.

L'amant bornait son envie

A lui parler de ses feux.

Ce temps, nous l'employons mieux,

Et de la chevalerie

Il ne nous reste, je crois,

Que ce ton galant, courtois.

Ce désir de plaire aux dames.

Et ce vif amour des femmes

Qui toujours nous restera

Tant que le monde vivra.

On peut changer la manière;

Mais ce goût, cet amour-là,

En tout temps subsistera.

Et sans cesse on le fera, Car le bon Dieu sur la terre Nous a placés pour cela.

Or un jeune militaire A Zoé cherchait à plaire.

On comprend un amoureux Par le langage des yeux; Et la petite brunette Ne demanderait pas mieux Que d'écouter en cachette D'un amant les doux aveux.

Mais, hélas! dans sa chambrette Si par ruse il pénétrait, Notre tante l'entendrait; Car une cloison traîtresse Laisse aisément parv-enir Jusqu'au plus léger soupir Que l'on pousse chez la nièce.

Et comment près d'un amant Se livrer au sentiment, Au plaisir, à la tendresse.

Sans laisser, par-ci, par-là, Echapper dans son ivresse Un soupir qui peint cela?

La fiîle la plus niaise Par instinct devine bien La forme de l'entretien Qui doit la rendre bien aise.

De n'en pouvoir pas jouir La pauvrette se chagrine:

On ne voit plus sur sa mine L'expression du plaisir; Déjà semblent se flétrir Les roses de son visage:

Mal d"amour fait grand ravage I Notre tante s'aperçoit

LE BHT7MB

De la pâleur de sa nièce;

De sa secrète tristesse

La bonne femme conçoit

Une vive inquiétude,

Et lui dit: (c Qu'avez-vous donc?

u Je n'entends plus de chanson?

« Ce n'est pas votre habitude.

Il lui fait tirer la langue ^P. 22.)

(( Vous qui chantiez si souvent, « Quelquefois même en rêvant; « Certes vous êtes malade:

(( Femme qui ne dit plus rien « Ne se porte pas très bien.

(( AllonSj plus de promenade, « Restez au lit ; dès demain <( Nous aurons le médecin; « Il faudra bien qu'il nous trouve (( Un remède à vos douleurs.

« — Hélas ! au mal que j'éprouve, »

Répond Zoé tout en pleurs.

ââ

« Il ne pourra rien comprendre, « Car ma souffrance est au, cœur.

u — Taisez-vous: notre docteur « Vous dira ce qu'il faut prendre. <>

Le médecin attendu

Chez la nièce s'est rendu;

Et pour première harangue,

n lui fait tirer la langue,

Qu'il regarde fort longtemps.

Etudier la nature

Sur fillette en son printemps

D'une charmante figure,

Qu'on doit bien apprendre ainsi!...

Près de malade jolie

J'ai bien souvent eu l'envie

D'être médecin aussi.

Quand le nôtre a pu s'instruire,

Il dit: « C'est le froid, le chaud ».

Puis ordonne du sirop.

Veut qu'on boive, qu'on transpire,

Déclarant qu'on toussera,

Et qu'ensuite on guérira.

Quand il est loin, chez la tante

Une garde se présente.

Son abord est engageant,

Elle paraît complaisante

Et demande peu d'argent.

De l'arrêter on s'empresse.

« Il faudra passer la nuit

(( Et faire boire ma nièce

(( Tous les quarts d'heure. — U suffit;

<( Auprès de mademoiselle

<( Je ne m'endormirai pas;

« J'aurai toujours l'œil sur elle.

« — Je vous retiens en ce cas. »

LE RHTJME 23

La garde au logis demeure, Tout étant bien convenu; Lorsque le soir est venu, La tante, qui de bonne heure Va toujours se mettre au lit, Se retire à petit bruit.

Vous devinez, je le gage, Ce qu'alors la garde fit:

Jetant bonnet et corsage.

Et tout son accoutrement, Zoé revoit son amant, Qui pour arriver près d'elle A pris ce déguisement.

A l'ordonnance fidèle, Il administre à sa belle Un remède pour son mal ; Mais une vieille coucliette Va déranger tout le bal Par son allure indiscrète.

Comment donc faire cesser Un bruit qui peut à la vieille Mettre la puce à l'oreille?

Tout bas notre amant conseille A sa belle de tousser, Zoé comprend à merveille, Elle tousse avec succès ; Son rhume a plus d'un accès.

Mais la tante se réveille.

{( Oh! dit-elle, qu'est-ce là?

(( Quoi Zoé tousse déjà !

« A peine si je la quitt-e.

(( — C'est l'effet de son sirop.

Répond la garde aussitôt.

(( — Oh ! comme il opère vite !

(( Tousse, tousse, ma petite, (( Et cela te guérira.

(( — Oui, je l'éprouve déjà;

SA C0XTE3

« Je vous assure, ma tante,

(( Que je me sens beaucoup mieiix:

<( Ce sirop est précieux,

« J'en suis vraiment fort contente.

« — Allons, c'est bien; en ce cas,

« Tousse, ne te gêne pas. »

Avec plaisir on profite

De cette permission,

Et pour tousser la petite

Prend moins de précaution.

Le jour vient, le rhume cesse,

On n'en a pas un accès;

Mais avec la nuit, la nièce

Tousse plus fort que jamais.

Une semaine se passe.

« Quand cela doit-il finir? »

Dit la vieille, qui se lasse

De ne pouvoir plus dormir.

« Comme ce rhume est tenace!

« Le jour, par quel talisman

(( N'en ressens-tu point d'atteintes?

<( Et la nuit ce sont des quintes

(( A me crever le tympan.

« — De cesser. » répond la garde,

« Il est possible qu'il tarde,

« C'est un catarrhe, je croi.

« — Un catarrhe... Ah! sur ma foi,

<( Ce serait une folie

« Si je vous gardais, ma mie,

« Un catarrhe... on verra bien!

« Mais je n'ai pas le moyen

« De payer toute ma vie

« Des gardes pour la soigner;

« Je saurai bien lui donner

« Ce que prescrit l'ordonnance;

« Prenez l'argent que voici;

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