LE RHUME
« Adieu donc; votre présence
« N'est plus nécessaire ici. »
A cela que peut-on dire ?
Rien; il fallut obéir.
Notre garde se retire
En poussant un gros soupir.
La nuit, auprès de sa nièce La tante prétend veiller.
(( Oh ! vous pouvez sommeiller, »
Dit la belle avec tristesse.
« — Cependant^ si tu toussais!
(( — Je ne le puis désormais!
« — Tu te crois déjà bien forte !
(( Mais ton rhume est-il mûri ?
« — Il faut bien qu'il soit guéri, « Vous l'avez mis à la porte. »
LE PAYSAN AMBITIEUX
Dans une riante campagne Qu'une rivière avoisinait, Sur le penchant d'une montagne Qu'un joli bois environnait, On voyait s'élever maisonnette charmante, Recevant du ciel la chaleur bienfaisante, Et dont un grand clos dépendait.
Cette maison, Thomas la possédait.
Là, sans effort et presque sans culture, Un terrain nourricier, aimé de la nature, Au villageois donnait de quoi faire son pain. Des légumes, des fruits ; aux treilles du jardin Pendait un excellent raisin, Dont le jus le faisait chanter sous la feuillée, Et, dans l'hiver, animait la veillée
En mettant tout le monde en train.
Pour lui tenir fidèle compagnie, H possédait ménagère jolie, Des marmots qui le cajolaient Et, presque tous, lui ressemblaient.
Que fallait-il de plus pour passer douce vie? Thomas pourtant ne se croit pas heureux; Il est trist-e, rêveur, ne peut tenir en place;
LE PAYSAN AMBITIEUX
Il paraît mécontent, au ciel lève les yeux;
De son bonheur tranquille il s'ennuie, il se lasse.
Le pauvre homme est ambitieux;
Il voudrait habiter la ville.
Faire fortune, avoir une maison, Des valets, des chevaux, un carrosse, un grand
[ton!...
Tout cela lui semble facile:
Son gros cousin, ancien barbier.
D'un grand seigneur est bien devenu cuisinier!
Et, depuis qu'un jour au village
Ce cousin a porté ses pas.
Son nez rouge, son ventre, et son large visage,
Ont troublé l'esprit de Thomas.
Les jeux de ses enfants ont cessé de lui plaire,
Il néglige sa ménagère,
Le plaisir a fui de son toit.
En vain le pasteur de Tendroit,
Qui de son inal connaît la cause.
Cherche à le ramener à d'autres sentiments
En lui disant: « D'où naissent vos tourments?
(( Vous manque-t-il donc quelque chose
(( De nécessaire à la félicité ?
<( Vous êtes laboureur; cet état honorable « Vous attire l'estime et vous rend respectable; « Votre femme aux attraits joint aussi la bonté, (( Vos enfants sont charmants, chacun d'eux vous
[adore:
« Voyons, que vous faut-il encore?
« Des richesses?... Mais non, ce terrain vous suffit;
« Vous avez même de l'aisance, (( Et vous pouvez, grâce à son produit,
« Aider, secourir l'indigence; « Ah! mon pauvre Thomas, que voulez-vous de
[mieux ?
« Trouveriez-vous en d'autres lieux « L'heureuse paix de ce séjour champêtre?
« Ici vous êtes né, bornez votre désir « A ne plus le quitter; il est doux de mourir « Sous le toit qui nous a vu^ naître. »
Mais ces discours sont superflus:
Depuis longtemps Thomas n'écoute plus Du pasteur le touchant langage; Chaque soir c'est sous le feuillage D'un vieux chêne de son jardin Qu'il va rêver à sa folie, Et qu'il cherche par quel chemin Il satisfera son envie Et pourra changer son destin
Un jour que, selon sa coutume, Dans ses rêves brillants Thomas est enfoncé, Suivant l'ambition qui toujours le consume,
Vers la ville, d'un pas pressé, Le voilà qui se rend. Il y connaît du monde; Sa bourse est bien garnie, il avait amassé Quelques écus; si le sort le seconde,
Cet argent, étant bien placé, Va lui rapporter gros. De joie il perd la tête, H va donc devenir un monsieur, s'enrichir! A la ville, en effet, ses amis lui font fête,
Et promettent de le servir.
Dans l'ivresse, Thoma^s oublie
Sa femme, ses jeunes enfants
Et sa maisonnette et ses champs.
D fait de grands projets. Chacun lui certifie Qu'il peut aller à tout par sa capacité.
Déjà bouffi de vanité,
Le villageois se croit capable Jusqu'aux premiers emplois de parvenir.
Le pauvre sot ! mais il est plus blâmable Que tant de gens qui brûlent du désir
LE PAYSAN AMBITIEUX 29
D'avoir un poste, émment, lionorable, Sans s'être demandé s'ils pourront le remplir?
En espérance ainsi le temps se passe; Mais Thomas voit la fin de ses écus.
La scène alors change de face:
On semble l'éviter, on ne lui répond plus,
Ou bien on rit de son langage, De ses prétentions; chacun le montre aux doigts, On se moque du villageois Qui veut être un grand personnage.
Thomas, honteux, cherche à se retourner, Il se perd encore plus; il joue, il fait des dettes;
On va le faire emprisonner...
Il fuit sans réparer les pertes qu'il a faites; Il quitte ce Paris qu'il maudit dans son cœur! Y laissant son repos, sa fortune et l'honneur.
Pâle, défait, il revient au village; Déjà de sa maison ses yeux cherchent le toit... H espère y trouver le calme après l'orage!... H s'avance... grand Dieu! c'était dans cet en-
[droit...
Du feu le terrible ravage A détruit sa demeure et dévasté ses champs 1... Thomas court éperdu... sa femme... ses enfants... Que sont-ils devenus!... il tremble... il craint
[d'apprendre Quelque nouveau malheur. Dieu ! que vient-il d'en-
[tendre 1
Sa femme est morte de chagrin, Et ses enfants dans la misère Demandent maintenant leur pain, Près des débris de sa chaumière.
C'est là qae leurs voix chaque jour, Au ciel adressent leur prière; Ils implorent Dieu pour leur père, Et lui demandent son retour.
Qui pourrait supposer une douleur pareille?... Thomas jette un grand cri... Tous ses sens ont
[frémi...
Sa femme,, ses enfants, sont assis sous la treille,
A ses côtés... il les voit... il s'éveille...
Dans son jardin il s'était endormi, Et, sans quitter le pied de son vieux chêne, Il avait fait son voyage à Paris:
Se pourrait-il... ô mes amis!...
Dit Thomas, qui respire à peine;
C'était un songe... Ah! qu'il était affreux!... De vous revoir que je me trouve heureux! Près de vous désormais je veux passer ma vie. Ah! plus d'ambition, plus de sotte manie! Ce songe m'a guéri... mon cœur est soulagé!...
Heureux qui de sa folie Par un rêve est corrigé!
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