Le Kharezm ou Chorasmie. ancien nom du khanat de Khîva
5. - Echrefi : aujourd’hui ce mot est synonyme de foûman, pic ce de monnaie dont le cours a beaucoup varié. Actuellement environ 4 fr. 50.
6. - Ici, le texte est très incomplet. Vraisemblablement, le copiste a passé une ligne, mais le sens apparaît clairement. Irrévocablement tienne . Le texte a lourd halâl. Halâl , contraire de
hardm , * sacrilège, interdit * veut dire * licite, légitime ». Nous
avons ici une belle application du formalisme musulman et surtout chiite, Héau moral de la Perse. Du moment que les formes ont été observées, tout est parfait. Le consentement du roi. bien qu’obtenu par fraude, ne pourra être révoqué. Il y a quelques exemples frappants de ce formalisme outré dans mon article sur V * Immobilité de f'Isldm » paru dans le Mouvement Sociologique et à part. (Bruxelles, 1910).
7. — Fâtiha , littéralement «ouvrante», la première saura ou chapitre du Coran, très courte et très souvent récitée parles musulmans, pour qui elle a à peu près la même importance que le Pater pour les catholiques.
8. — En guise de prunelle . Cela ne revient pas tou t -à- tait à dire : « Je t’aimerai comme la prunelle de mes yeux, » mais le sens exact serait trop long à exposer ici
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9. — Les Persans, cl en general les Orientaux, aiment les beautés plantureuses et les visages arrondis ; de là cette comparaison devenue banale, et même un peu agaçante, entre un beau visage et la pleine lune qui, les mois musulmans étant strictement lunaires, tombe toujours exactement le 14 du mois.
10. — Les Turcs étant considérés par les Persans comme des rustauds lourds et stupides, le conteur fait employer par le berger et sa mère le dialecte turc d'Azerbeidjan.
11. — Descendants du prophète par sa tille Fàtime et Ali. Ils jouissent en Perse de nombreux privilèges.
1 2. — Geste marquant l’étonnement chez les Orientaux. Les jolies miniatures des manuscrits nous en donnent de nombreux exemples.
13. — Nom donné à un grand personnage charge par le ch«àh d’hèberger un étranger de distinction. (De mthmàn , « hôte * et d<îr, racine de dàcktan% « avoir, tenir *).
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Histoire de Lebchâh et de la Reine d’Égypte, fille de Khâdjè Ferroukh le Marchand
Or, les conteurs de nouvelles, les traditeurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage ont raconté que la ville du Caire eut jadis comme monarque une femme. Chaque jour, elle faisait distribuer cinq cents plateaux de nourriture que l’on pesait en sa présence. On avait dressé à cet effet des tentes et, dans chacune d’elles, tout infirme ou indigent, tout miséreux, qu’il fût de grande ou d’humble famille, pouvait venir à l'audience de la reine se procurer sa subsistance. Tous ceux qui se présentaient avaient d’abord à manger, puis, après le repas, chacun recevait un chèque d’un import d’un toman, ou de cent, ou même de mille tomans. La reine les avait fait rédiger d’avance, et chacun des quémandeurs n’avait qu’à étendre la main pour recevoir le billet que Dieu lui avait assigné ; puis il se rendait auprès du trésorier qui lui remettait incontinent la somme inscrite, et s’en allait.
Un jour, par hasard, deux derviches se présentèrent à l’audience de la reine, se régalèrent, puis, selon l’usage, on fit la distribution des billets. Les derviches allongèrent la main, en prirent chacun un, le lurent et constatèrent que le mon-
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tant en était de mille tomans pour chacun. Ils sortirent donc de la salle du trône, s’en furent auprès du trésorier et touchèrent la somme indiquée. Ils se dirent que jamais ils ne rencontreraient un souverain aussi généreux, puis recommencèrent à errer de ville en ville et de province en province ; un hasard providentiel les fit passer par la capitale du Yémen.
Elle avait pour souverain un roi absolu du nom de Lebchàh. Il avait fait construire quarante maisons contiguës l'une à l’autre, et avait placé à la porte de chacune un homme de confiance chargé de remettre un cchrùfi à tout indigent qui viendrait y mendier. Nos deux derviches se présentèrent à chacune des portes en invoquant le nom d’Alî; les officiers du roi leur donnèrent l’aumône susdite ; bref, après avoir fait le tour des quarante maisons, chacun de nos deux mendiants se trouvait porteur de quarante èchrèfis. Ils s’assirent et se mirent à causer en riant aux éclats. Par hasard, Lebchàh, assis dans son palais, regardait par une fenêtre. Il aperçut les derviches, qui après avoir fini leur tournée vinrent bavarder et plaisanter [non loin de lui].
Le roi les fit mander par ses domestiques, qui s'en furent trouver nos deux gaillards et leur dirent : « Hé ! derviches, levez-vous, le roi vous fait appeler. »
Ils obéirent, accompagnèrent les domestiques, et arrivés à la porte du palais, prononcèrent, comme il est d'usage, l’éloge du roi et appelèrent sur lui les bénédictions du ciel. Le roi considéra un instant les derviches, puis les combla de prévenances et ordonna qu’on leur servit à boire et à manger; quand leur repas fut terminé et qu’on eut enlevé la nappe, il se tourna vers eux et leur dit : « O derviches, vous êtes mes hôtes 1 ; permettez moi donc de vous poser une question à laquelle vous voudrez bien répondre en toute sincérité. *
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(Vers) « Apporte la vérité, et lu seras sauvé. Si la vérité sort de ta bouche, le Créateur t’enverra la victoire. Tu n’as aucun mal à redouter si tu es sincère. *
Les derviches rendirent à nouveau hommage au roi, et parlèrent comme suit :
« Que la vie du roi puissant soit de longue durée ! Puisque la rumeur publique ferait quand même connaître un jour notre situation, comment pourrions-nous avoir l’audace et le pouvoir de déguiser la vérité ? Quoi que tu demandes, nous sommes prêts à répondre. »
Le roi reprit : « O derviches, de mon palais, je vous ai vus mendier à la porte des maisons de bienfaisance, puis venir vous asseoir dans un coin. Là, vous vous êtes entretenus et vous vous êtes mis à rire. Quelle était la cause de votre joie? Exposez-la moi. *
Ils ouvrirent la bouche pour répondre en ces termes : « Ô monarque, les lettrés ont dit :
( Vers) « Le nuage et la mer ont le cœur rempli de honte à la pensée de sa générosité. Les biens du monde sont foulés au pied par sa grandeur d’àme. »
Oue la vie du roi soit longue ! Sache qu’étant passés par la ville du Caire, comme le bruit de la générosité et de la munificence de la noble reine d’Egypte a rempli le monde entier, nous aussi, nous nous sommes présentés à l’audience de la reine et nous y avons bu et mangé. Après le repas, on a fait la distribution des billets et tous les deux nous en avons reçu un dont l’import était de mille tomans. Nous en avons touché le montant chez le trésorier, puis nous avons recommencé nos pérégrinations de ville en ville et de province en province. Enfin, ton renom de libéralité nous a engagés à venir ici. Or donc , nous n’avons pas besoin de tes èchrèfîs. Nous en avons déjà reçu mille de la reine d’Egypte,
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fol. I
— Ko -
mille èchrèfîs frappés .à l'effigie de Salomon — que sur lui soit le salut !
8 A Nous nous sommes renseignés auprès des serviteurs de la reine d’Egypte. Or, elle ne cesse de pratiquer la même libéralité. « Voilà quatorze ans », nous ont-ils dit, « que son » mari s’en est allé vers la miséricorde divine, et depuis lors, » cette femme aux nobles sentiments exerce ainsi la charité. »
Lebchàh, à ce discours, resta stupéfait. « Mais, » s’écriat-il, « quand même tous les trésors de la surface de la terre seraient amoncelés en un même endroit, ils ne pourraient continuer de suffire à de pareilles largesses. » Puis il revêtit les derviches d’une khif ai 2 splendide, les combla de caresses et les congédia.
Eux partis, il s’abîma dans ces réflexions : « Tant que je n’aurai pas été, en personne, constater de mes propres yeux la vérité du fait, je ne pourrai me contenter du dire de ces gens, et mon esprit ne sera pas délivré de cette obsession. » Le roi, nuit et jour, était en proie à cette idée. Il finit par charger de la lieutenance du royaume un homme de confiance, et fit ses préparatifs de voyage. Il prit avec lui nombre de serviteurs turcs et chinois, avec des bêtes de somme et quantité de bagages dont il chargea des chameaux aux yeux de corneille et aux yeux de tulipe, et toute la caravane se mit en route pour la capitale de l’Egypte.
De wàdi s en wàdi, d’étape en étape, ils finirent, après quelque temps, par pénétrer au Caire. Il y avait, au milieu du grand carrefour, un caravansérail où ils s’installèrent. Ils occupèrent quatre chambres, délièrent les bagages et ornèrent de tapis somptueux les appartements destinés au roi. Le roi fit préparer à dîner, et après s’être restauré, il se leva et se dirigea vers le bazar, et tout en se promenant, il arriva au palais de la reine d’Egypte.
Il constata qu’une foule de gens pénétraient dans le palais.
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Il les suivit, regarda et vit, éparses dans la salle, quatre cents chaises incrustées de jovaux scintillants. Chaque chaise était placée sur un piédestal et sur chacune était assis un prince. Des orfèvres avaient en outre fabriqué un trône à quatre cents degrés, orné de rubis balais, d'émeraudes, de rubis, de turquoises et de diamants. Aux quatre coins de ce trône étaient dressés un paon, formé d’un rubis d’une seule pièce, un faucon, façonné dans un seul rubis, un perroquet, tiré d’une seule turquoise, dont l'intérieur était rempli de musc, d’ambre gris et d’ambre. ‘
Or donc, la bonne reine prit place au haut de ce trône, se ceignit la tète du diadème et la ceinture du baudrier royal, plongée de la tête aux pieds dans les rubis et les gemmes, et le visage caché sous un voile. Lebchàh, stupéfait à la vue de cette magnificence qui dépassait tout ce qu’il avait pu voir ou entendre, regardait avec attention, car à ce moment les serviteurs commis à cet office venaient dresser la table et avaient servi des mets variés dont les assistants se régalèrent. Après quoi, tout-à-coup, d’autres laquais entrèrent dans la salle du trône, le pan de leur robe rempli de billets, et vinrent se placer devant la multitude. Chacun étendit la main et reçut le billet que Dieu lui avait assigné. Enfin, tous sortirent, se rendirent auprès du trésorier toucher de beaux èchrèfis jaunes, puis allèrent à leurs affaires. Lebchàh allongea la main comme les autres, prit un billet et regarda : par la laveur divine, le montant en était de mille tomans.
Cependant tous les solliciteurs, grands et petits, ayant pris possession de l’aumône royale, sortirent du palais et la salle finit par se vider. Pourtant la reine vit qu’un jeune homme était resté assis. « Hé ! jouvenceau » , lui demanda-t-elle, « est-ce que par hasard on ne t’aurait pa> donné de billet ? » Lebchàh répondit : « Oui. » Elle ajouta :
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loi. 18
« Rst-ce que peut-être tu ne sais pas lire pour te rendre compte de la somme inscrite ? — Pardon, j’ai déjà lu. — Va donc trouver le trésorier et toucher ton argent. »
Lebchàh ouvrit la bouche pour saluer la reine et dit : « Ô souveraine puissante, je n’ai pas besoin de l’argent et des bienfaits de Sa Majesté, mais j’ai une question à lui formuler, si elle veut bien m’en donner l’autorisation. — H « Ô jeune homme aux allures distinguées, » dit-elle, « approche, expose-moi le motif qui t’amène, et s’il est en mon pouvoir de te satisfaire, je ne ménagerai rien pour cela. » Lebchàh s'approcha donc de la reine. Lorsque son œil distingua sous le voile de cette belle à la taille svelte comme le cyprès, des joues de rose, il devint épris de ses charmes comme s’il eût cent mille cœurs. Il exhala un profond soupir et récita ces vers :
« A peine j’eus jeté un regard sur toi, que je fus frappé de cent traits douloureux.
Avant d’avoir pu recueillir un seul grain, je tombai dans le filet du malheur. »
Peu s’en fallut qu'il ne s’affaissât et il eut grand’ peine à se contenir. « O gracieuse souveraine, « dit-il, » ton serviteur n’a rien plus à cœur que de comprendre ta manière d’agir. Il me semble que, si même tu avais en ta possession tous les trésors de la terre, avec cette munificence et cette libéralité que tu exerces, tu finirais par te ruiner. « Quand la reine belle comme une houri entendit ces paroles, elle répondit avec un sourire : « O jeune homme, sache bien, je le jure par le Dieu juste, que voilà l’espace de quatorze ans que j’ai pris place sur ce trône de la puissance souveraine, et que je distribue cet or fauve à tous venants : étrangers et compatriotes, esclaves et hommes libres, Turcs et Tâdjîks r>, richards et miséreux. Or, non pas dans une seule pièce, mais dans toutes les chambres de mon trésor, il y a quatre rangées
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dont chacune est formée de dix' jarres énormes, et toutes ces jarres regorgent de rubis, de turquoises, de rubis balais, d’émeraudes, de topazes et de diamants, et le long de chaque rangée, un espace de dix aunes de longueur est rempli de pièces d or frappées à l'empreinte que tu as vue. Depuis la date où j’ai commencé ces distributions jusqu’à présent, je n’ai encore touché qu’à un tas d’or, et j’ai beau l’examiner attentivement, je ne puis constater qu’il ait diminué :A1 n’a pas l’air d’avoir changé. Si donc je vivais jusqu’au jour du jugement dernier, j’aurais beau répandre ces richesses, pour l'amour de Dieu, sur les pauvres et les indigents, elles ne s’épuiseraient pas. Mais, à jeune homme à la belle prestance, j’ai formulé le vœu que je ferais un double pari avec la personne qui me demanderait les renseignements que je t’ai fournis. Si elle le gagne, tous les trésors que j’ai en mon pouvoir lui appartiendront, et moi-même je deviendrai son épouse légitime et la royauté de ce pays lui écherra.
Lebchàh, à ce discours, ne tenait plus dans sa peau de joie. 11 combla d’éloges la reine et lui dit : « O reine de 1 époque et couronne des rois, veuille m’énoncer tes conditions, il se peut que ton humble serviteur réussisse à les accomplir. » La reine reprit : « O jeune homme, sache que dans la capitale de la Chine il y a un souverain qui depuis quatorze ans est vêtu de noir de la tête aux pieds, et passe dans les pleurs ses jours et ses nuits. 11 faut que tu me donnes de son deuil l’explication réelle. En second lieu, dans la capitale du Yémen, il se trouve un certain Lebchàh qui a fait bâtir quarante maisons et fait donner un èchrèfi d’or à tout mendiant qui vient demander l’aumône à la porte d’une de ces maisons. Il s’est acquis la renommée de Hàtim Thàyi 7 et a fait oublier le généreux chef arabe. Il faut que tu m’apportes sa tête. »
Lebchàh accepta ces conditions, baisa la terre conlor-
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fol. 19
niémeut à l’étiquette, sortit du palais et retourna à sa chambre du caravansérail. Il donna à ses esclaves l’ordre de charger les chameaux qu’il avait amenés avec lui, et fit reprendre à toute sou escorte, bêtes et gens, le chemin du Yémen, tandis que lui, tout seul, se mettait en route pour la capitale de la Chine. Il chemina d’étape en étape et de wâdi en wàdi et, après un certain laps de temps, il finit par arriver au terme de son voyage. Il alla d’abord au bazar vendre sa monture, puis il se procura un accoutrement de derviche, s’en revêtit, se reudit auprès du palais du roi et s'assit dans un coin à portée du /egard du monarque. Il resta A ainsi immobile, gardant le silence et attendant nuit et jour que l'empereur voulut bien le mander et l’interroger.
Bref, une année se passa de la sorte, et le monarque, à force d'avoir toujours sous les yeux le soi-disant derviche, accablé de peine et au cœur ulcéré, finit par se dire : « Voilà bien longtemps que ce pauvre diable de derviche est installé là. Ô Dieu, que pourrait-il bien désirer ?"» Le roi héla un de ses domestiques et lui dit : « Or çà, amène-moi ce derviche, que je l’interroge. * Le domestique s'inclina, alla trouver le derviche et lui dit : « Hé ! derviche, le roi te fait appeler. »
Lebchàh, tout content, se leva, et suivit le domestique au palais. Arrivé à la porte de la salle d’audience, il prononça l’éloge du roi et récita ces vers :
« O roi, puisses-tu toujours jouir du bonheur et, tout en dominant le monde, passer tes jours dans la liesse et les plaisirs ! Puisses-tu vivre tranquille sans penser aux ennemis, et si tu en avais, remporter sur eux la victoire ! »
Le prince et ses gens applaudirent à l’hommage que Lebchàh avait si bien prononcé. Le monarque lui indiqua une place et le fit asseoir. Tous les assistants l’imitèrent, et ou apporta à boire et à manger. Ensuite, l’empereur se
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tourna vers le derviche et lui dit : « Hé bien ! derviche, il y a tout un temps que je te vois assis, immobile dans ton coin. Expose-moi ta requête, que j’y satisfasse. J'ai eu beau ordonner de te remettre de l'argent tu ne l'as pas accepté. Or donc, maintenant que nous voilà tous réunis, parle. »
A ces paroles, Lebchàh réitéra l'hommage et dit : « Longue vie au souverain ! Sache le bien, je n'ai rien d’autre à cœur, que de pénétrer ce mystère dont la pensée me ronge. Veuille faire preuve à mon égard de bienveillance et de générosité, et puisse la parole de ton serviteur produire de l’effet! Je voudrais savoir pourquoi tu es vêtu de noir, pourquoi, nuit et jour, tu es dans les larmes. » A peine l’empereur eut-il entendu le discours de Lebchàh, qu’il se prit à se frapper la tète des deux mains, à lacérer son collet, à gémir et à se lamenter. Eperdu et bouleversé, il leva la séance et se retira dans son appartement secret. Les serviteurs, voyant leur souverain dans cet état, se munirent de bâtons et, de toutes parts, ils assaillirent le derviche. Notre homme se mit à appeler au secours, et ses cris parvinrent à l’oreille de l’empereur, qui dit à un de ses domestiques : « Va chercher ce derviche. « Le serviteur obéit, délivra le derviche et l’amena devant le roi, qui le fit asseoir. Le malheureux était meurtri ,<le la tête aux pieds.
* ô derviche, * dit le monarque », je jure par le Dieu éternel que voilà quatorze ans que je suis abîmé dans la douleur, sans que personne ait jamais eu l’audace de me demander des explications à ce sujet, et si tout autre, à ta place, avait eu cette insolence, je le ferais mettre à mort, mais j’ai pitié de toi parce que voilà bien longtemps que tu attends immobile au même endroit, sans amis ni ressources. Ecoute attentivement mon récit :
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Rkht dk i.’Empkkkur i>k Chfnk A I.khchâh.
« Mes ancêtres ont régné sur cette ville. Un jour, par hasard, mon père avait organisé un banquet auquel j’assistais, ><) K debout devant lui. Il demanda de l’eau, je pris la coupe et j’allai au bassin pour la remplir. C’était par un beau clair de lune. Tout-à-coup, j’aperçus dans l’eau l’image d’une femme ravissante. Je voulus y porter la main, mais elle s’enfuit de l’autre côté du bassin. Je courus à l’autre bord et je voulus de nouveau la toucher, mais elle s’échappa de rechef et je cherchai à la rattraper. Soudain, le bruit d’un éclat de rire partant du haut d’un arbre parvint à mon oreille. Je levai la tète et j’aperçus la personne dont l’image se reflétait dans l’eau. Je devins follement épris de cette beauté de liouri et je me mis à exhaler des plaintes amoureuses. Klle me parla en ces termes : « O fils d’homme, moi, je suis une fille de péri et toi, tu n’es qu’un simple mortel. Oue peut-il y avoir de commun entre nous, d’autant plus que, chez ton espèce, on ne trouve ni fidélité ni constance?
{Vers.) « Va tendre tes filets à un autre oiseau, le nid du phénix est trop haut placé pour toi. »
Je répliquai : « O ma charmante,
( Vers.) « Je suis exempt de tout reproche de la part de mes semblables, et j’ai toujours su les éviter.
A quoi bon me donner maintenant des conseils, ô péri, puisque l’amour que j’éprouve pour toi me rend exempt de tout reproche ? »
Ces vers n’eurent d’autre effet que de faire rire aux éclats la péri. Je la suppliai de rester un moment pour que je pusse la contempler, mais elle prit la forme d’une colombe et s’envola à tire d’aile. Je perdis connaissance, et quand je revins à moi, j’avais la tète appuyée sur le sein de mon père. Je me mis à me plaindre et à sangloter. Désolé de mon état, il se
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frappa la tète de désespoir, enleva sa couronne, la jeta contre terre, déchira ses habits et s’écria : * O bien aimé de ton père, d’où te vient cette situation qui me cause tant de peine?» Je lui racontai mon aventure. Les ministres et les conseillers se réunirent, et chacun émit son avis. Enfin, mon père ordonna de faire venir les astrologues et les ra/nmâls ,0. Ils consultèrent leurs grimoires et répondirent : « O roi puissant, nous avons beau regarder nos traités, nous n’y voyons, à l’agitation et aux gémissements du prince, d’autre cause que le mal d’amour.
(Vers.) L’amour n’est pas un aquilon qui sort du cœur. Cet amour est un feu qui arrache au cœur son secret. »
A ce discours, mon père se tourna vers moi et me dit : « O àme de ton père, lumière de mes yeux, confie moi toute la peine de ton cœur. Quel que soit ton désir, je me ferai un plaisir de l’accomplir. Si tu veux pour femme la fille d’un roi, d’un vizir ou d’un émir, je la demanderai en mariage pour toi. » Mais moi, je ne répondis pas. Et deux mois s’écoulèrent ainsi. Je passais mes jours et mes nuits à pleurer et à gémir, sans vouloir révéler mon secret à personne. »
€ Or, mon père avait un vizir du nom de Nizàm el Moulk 11 , homme de grand sens à qui incombaient toutes les affaires importantes de l’état. Il n’avait pas d’égal pour la raison et l’intelligence. Mon père le manda donc et lui dit : « O Assaf l;i des vizirs, clef de l’intelligence des rois, voici la besogne dont je veux te charger à présent : il faut que tu ailles auprès de mon fils et que, par tous les moyens possibles, tu tâches de pénétrer son secret. — A tes ordres », dit le vizir, et il arriva incontinent auprès de moi. Il s’y prit de toutes les façons pour engager la conversation, et me dit enfin : « Allons, mon cher enfant, quelle que soit l’affaire qui t’embarrasse, révèle-la à ton vieil ami que voici, car tous les serviteurs sont les amis intimes de leur maitre et bienfaiteur.
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fol. 20 .J
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Moi, je sais que tu es amoureux d'une créature, mais ce ne peut être une simple femme, car cela n’aurait pu te rendre aussi malheureux. Tu as été blessé par la flèche de l’amour d'une jolie idole. Je jure que, eût-elle pris son vol vers le ciel, je m’en emparerai; eut-elle plongé au fond de la mer, je me feipi plongeur pour y descendre et l’amener en mon pouvoir. » Ces paroles du sage vizir me persuadèrent que le mieux était de dire la vérité, et je lui racontai d’un bout à l’autre ce qui était arrivé.
Le vizir, enchanté, se leva à l’instant, alla rejoindre mon père et lui narra mon histoire. Le roi, au courant de mon aventure, poussa un soupir et dit : « Nous voilà en présence d’une singulière difficulté. Que peut-il y avoir de commun entre un mortel et une péri, d’autant plus que je ne sais ni son nom, ni son domicile, ni aucun indice qui puisse aider à la retrouver? » Le ministre se prosterna devant le roi et lui dit : « O puissant monarque, — puisses-tu jouir d’une longue vie! — nous allons faire assister le prince au conseil. Nous enverrons, en sa présence, des gens expérimentés et qui ont vu le inonde, munis de sommes considérables, faire des recherches de tous côtés. Il se peut qu’entretemps le prince retrouve sa quiétude, et il est possible aussi qu’avec l’aide de Dieu, on obtienne quelque part des renseignements. * Le roi prisa fort cet avis et me fit quérir à l’instant. Je me rendis à l’assemblée, je saluai l’empereur et je pris place à mon rang. Mon père fit venir des gens d’expérience. Chacun reçut de l’or, de l’argent et une robe d’honneur magnifique, et il fut fixé un délai, après lequel quiconque apporterait des renseignements intéressant mon cas recevrait une khif at plus belle encore et une charge de gouverneur. Les émissaires se dirigèrent donc vers les diverses parties du monde. Ces dispositions me satisfirent complètement, et un an se passa ainsi. J’étais plongé dans mes réflexions et mes rêveries, me deman-
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dant toujours quand m’arriverait une bonne nouvelle, et je récitais [souvent] ces vers :
« Personne n’éprouva jamais l’amour que je ressens, et je me trouve devant une difficulté qu’on ne peut pas aisément résoudre. Ne me donne pas de conseils, pas d'avis, car ce ne sont que plaisanteries, et la volonté de personne ne peut rien changer à mon état. »
Bref, de cette foule de gens qui étaient allés aux nouvelles, une seule se présenta au palais et après avoir rendu hommage à l’empereur, elle répondit au souverain qui l’invitait à parler : « Que la vie du prince soit longue !
{Vers.) « Que ta puissance soit durable et permanente, et qu’au jour de la résurrection, Heïdar 1 * soit ton échanson !
« ô souverain puissant, apprends que ton serviteur a parcouru les quatre parties du monde, et que nulle part il n’a pu obtenir la moindre information. Par hasard, je passai par le /An Bàdi Hind, où je vis un saint homme au cœur illuminé, qui avait vécu deux cent quatre-vingts ans. 11 avait étudié la philosophie comme Louqmàne ,s et avait pratiqué la conjuration des djinns. Je l’ai salué, je lui ai raconté le but de mon voyage, et il s’est mis à rire et m'a dit : « Le jeuue prince n’à qu’à se soumettre à mon pouvoir. 11 n’y a pas pour lui d’autre moyen de réussir. * Le vieillard m’a donc envoyé auprès de Ta Hautesse. Maintenant, à toi de décider. Mais pour ma part, je suis convaincu que personne, sauf ce religieux, ne peut résoudre cette difficulté. »
Le roi donna au porteur de cette nouvelle une khil at magnifique, lui fixa un terme [pour son retour] et se tournant vers son grand vizir, il lui dit : « O Nizàm el Moulk, que penses-tu de ceci? Pour ma part, je n’ai au monde que cet enfant, et je puis supporter de le voir si accablé. » Le sage ministre répondit : «Longue vie au roi! Voici le moyen que j’imagine : je vais m’équiper à la mode des marchands
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fol. 20 B
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et partir avec le prince pour le Zîri Bàdi Hind. Peut-être, Dieu aidant, ce saint homme au cœur illuminé résoudra-t-il le nœud de cette difficulté. Tu serais alors délivré de tout souci concernant ton fils, et le prince serait au comble de ses vœux. » Le roi dit : « Par Dieu, e‘est bien aussi ma pensée, et je 11e puis qu’applaudir à la solution que tu proposes. »
Le vizir s’habilla donc de la tête aux pieds, en marchand, ht ses préparatifs, chargea quelques mulets, chameaux et autres bêtes de somme d’or fauve, de rubis, de turquoises et de toutes sortes de joyaux ; nous prîmes avec nous des esclaves mâles et femelles, au beau visage arrondi, nous sortîmes de la vallée du Caire (!) et nous nous acheminâmes vers le Zîri Bàdi Hind. D’étape en étape, nous atteignîmes en peu de temps le but de notre voyage. Nous descendîmes au caravansérail, nous primes possession de quelques chambres où les serviteurs transportèrent nos bagages, et ils arrangèrent pour moi un appartement particulier. Nous fîmes servir à manger et, après nous être restaurés, nous allâmes nous coucher.
Le lendemain matin, nous partîmes, le vizir et moi, à la recherche du pieux vieillard et nous finîmes par découvrir sa maison. Or, ce religieux avait pour habitude d’aller une fois par semaine s’entretenir avec le roi, puis s’en revenait chez lui. Le vizir me dit : «Prince, veuille observer que nous ne pouvons pas ainsi, de but en blanc, lier connaissance avec ce vieillard. Il nous faut imaginer un stratagème pour amorcer la conversation avec lui et nous concilier sa sympathie afin que notre projet réussisse. — Et comment faire? — Nous allons feindre d’être deux frères, nous nous assiérons au bord du chemin que suit ce vieillard, et toi, tu feras semblant d’être sourd-muet. Quand le religieux ira chez le roi, à force de nous voir toujours ensemble au même endroit,
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sa curiosité finira par être éveillée et il \un\> interrogera. Je lui répondrai. »
J’acceptai, et nous vînmes donc prendre place au bord du chemin que suivait le vieillard. Bref, le cheikh, allant chaque semaine faire sa visite au roi, finit, au bout de trois mois, par être intrigué de la présence de ces deux individus toujours postés sur son chemin. Il s’adressa au vizir et lui dit : « Ohé! mes amis, voilà bien des fois que je vous trouve toujours à la même place. Avez-vous quelque chose à me demander? » Le vizir s’inclina et répondit : « O Seigneur, nous sommes deux frères et nous n’avons au monde que ce garçon, et nos yeux à nous deux iront de regards que pour lui. Nous sommes venus de bien loin pour avoir l’honneur de consulter Ton Eminence, afin que, pour l’amour de Dieu, elle guérisse ce malheureux jeune homme sourd et muet. Tu voudras bien faire tout ton possible?» Le vieillard dit : « Est-il sourd-muet de naissance, ou combien de temps y a-t-il qu’il est affligé de cette infirmité? — C’est de naissance. — Avec la grâce de Dieu, je le guérirai, mais à la condition qu’il se consacre trois ans à mon service. S’il plaît à Dieu, — Il est grand — qu’il recouvre la parole et l’ouïe, je te le renverrai, ou même, je te le ramènerai. « Mes deux compagnons me firent un signe interrogateur. Je les engageai d’un clin d’œil à accepter. Ainsi fut fait, ils s’en retournèrent donc au caravansérail, ordonnèient à leurs esclaves de charger les chameaux et reprirent la route de la Chine
« Quant à moi, 6 derviche, j’accompagnai ce saint homme, qui me conduisit dans sa demeure. One vis-je? Un vrai palais, tel que n’en possédait aucun roi. Quand nous arrivâmes au seuil, mon nouveau maître me tendit la clef, je la mis dans la serrure, j’ouvris et nous pénétrâmes dans une chambre dont les murs, depuis le sol jusqu’au plafond, étaient couverts de livres accumulés. Chaque ouvrage por-
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tait une étiquette pour que, chaque fois que le savant avait besoin d’un livre, il n’eût pas à se tracasser et le trouvât bien vite. Je pris le balai et je nettoyai la maison.
Or, ce vieillard; tant il était avare, n’avait jamais accordé à âme qui vive l’entrée de son logis, de peur qu’on ne fut informé de l’étendue de son savoir. En me voyant remettre l’ordre dans son appartement, il fut ravi et se dit : « Voilà un domestique qui, tout sourd-muet qu’il est, travaille on ne peut mieux. » Puis il me demanda [par gestes] si j’avais fait des études. Je répondis que non, ce qui mit le comble à sa satisfaction. Il me fit signe de m’asseoir, j’obéis. Il y avait dans cette maison tout ce que Dieu a créé en fait de nourriture et de boisson. Il m'engagea à manger tout ce que mon cœur pouvait désirer. Puis il tira une clef de sa poche et s’approcha, tandis que je le suivais des yeux, d’une porte oii était adaptée une serrure d’acier. Il y introduisit la clef, ouvrit et pénétra dans l’endèroùn de sa maison. Il referma soigneusement la porte de l’autre côté, et moi, o derviche, ne cessai, depuis lors, d’ètre tourmenté jour et nuit par le désir de savoir ce qu’il pouvait bien y avoir dans cette maison.
Cependant, je me mis à examiner ces livres, à les parcourir; tout ce que Dieu a créé y était consigné. Je les passai donc en revue. Chaque semaine, suivant son habitude, mon patron allait rendre visite au roi, et moi, je continuai de mon côté à employer tous mes loisirs à étudier. Deux ans et huit mois s’écoulèrent ainsi, et je m’acquittai de mes fonctions à l’entière satisfaction du vieillard, qui finit par me confier même les clefs de ses trésors, mais non celle de cet appartement mystérieux où il restait enfermé nuit et jour. Ma curiosité augmentait de jour en jour.
Je me demandais ce qu’il pouvait bien faire dans cette chambre où il ne m’avait jamais laissé jeter un coup d’œil
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et d’uü il ue sortait pour ainsi dire pas. Toutefois, j'acquis une somme de connaissances scientifiques et philosophiques qui embrassaient l'univers entier, je me comparai à mon maître et je me jugeai son égal, et je me disais qu’il n’était vraiment pas difficile de guérir cette surdimutité que je m’étais attribuée.
Or, un jour que j’étais à la maison, j’entendis frapper à la porte. J'ouvris. C’était un des serviteurs du chàh qui venait dire au philosophe que Sa Majesté le réclamait à l’instant. J’allai en aviser moti maître. Il se prépara à sortir, et un autre domestique du roi vint le mander. Bref, quatre envoyés du palais se présentèrent successivement. Le vieillard en fut étonné et dit : « Dieu veuille donner à ceci une heureuse issue ! » Il ferma la porte. Jamais jusqu’à ce jour, il ne m’avait emmené avec lui, mais cette fois, il me prit avec lui au palais et me confia ses clefs. Arrivés à la salle d’audience, nous trouvâmes le roi, nous nous inclinâmes et nous approchâmes du trône.
« O vieillard au cœur illuminé, » dit le prince « sois le bienvenu. Cette nuit, j’étais tranquille dans mon palais, quand j’entendis ma fille pousser un cri de détresse. Je courus auprès d’elle, et je vis qu’elle se heurtait la tête contre les murailles en poussant des cris de douleur ou des gémissements étouffés. Tu sais que je n’ai pas d’autre enfant. J’ai chargé quelques-uns des eunuques et des suivantes de lui tenir les mains et de la surveiller, sinon elle irait frapper les murs de la tète et s’endommager le cerveau. Il faut que, pour l’amour de Dieu, tu guérisses ma fille et me délivres de cette angoisse. »
Le roi n’eut pas plus tôt exposé le cas à mon maître, que je sus le mal dont souffrait la princesse, et le remède à y apporter. Le vieillard dit au roi : « Ne laisse aucune alarme pénétrer dans ton cœur. Avec la grâce de Dieu, je vais la
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guérir à l’instant meme. » 11 ordonna de chauffer le bain,
on en interdit l’accès de tous les côtés, et on y porta la jeune fille. On n’y laissa pénétrer personne. On ne fit d’exception que pour moi, parce qu’on connaissait sa confiance en moi. Mon maître me dit : « Monte sur le toit, et veille à ce que personne n’approche. » Je considérai cette mission comme une faveur et je montai sur la terrasse du hamtnàm . Pris de l’envie de voir ce qui se passait, je brisai une vitre, je regardai : mon rnaitre plaça dans la main de la jeune fille une graine qu’elle mangea et qui lui fit perdre connaissance. Puis il porta la main à sa trousse, saisit un rasoir, traça une ligne autour de la tète de la princesse, détacha soigneusement le cuir chevelu, et enfin enleva très nettement la calotte du crâne, et la déposa à terre. Je vis qu'un scolopendre s’était introduit dans la boite crânienne de la jeune fille, mais qu’il n’avait pas endommagé les méninges, sans quoi elle serait morte. Puis, fut-ce par inadvertance ou dans la précipitation du moment, le cheikh porta de nouveau la main à sa trousse, en tira une pince et voulut saisir le millepieds. Je me dis : « Il faut que cet homme chauffe d’abord sa pince. Il pourra ainsi saisir sans danger le mille-pieds qui, sous l’effet de la chaleur, se recroquevillera. Mais s’il veut le prendre avec la pince froide, l’insecte va se cramponner de toute la force de ses pattes aux méninges, les déchirera, et la jeune fille rendra l’âme sur le champ. » Je pensai : « Il faut absolument l’avertir de chauffer la pince, sinon, il va tuer la princesse, et certainement le roi le fera mettre à mort, et moi par dessus le marché. » Je criai donc : « O
maître, chauffe la pince. » Quand il entendit ma voix, il regarda en haut, m’accabla d’injures, et dans la fureur que provoquait son avance déçue, il se cogna la tête contre la pierre avec une telle violence, qu’il se meurtrit le cerveau et trépassa.
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A ce spectacle, je restai d’abord tout interdit, puis je me ressaisis et je me dis : «Il faut mener à bien cette opération». Je descendis du toit, j'entrai dans la salle de bain, j’ouvris sa trousse et j'y trouvai du charbon, de la suie, bref, tout l’attirail nécessaire en l'occurrence, et je compris qu’il n’y avait eu de sa part qu’un simple oubli. J’attisai le feu, j’y mis la pince ; quand elle fut bien chaude, je la pris, je tuai le scolopendre, je le mis dans une bourse, je remis en place la calotte du crâne de la princesse, je rajustai la peau et fis un pansement à sec. Enfin, je la fis revenir à elle. Elle ouvrit les yeux et dit : « Jeune homme, qui es-tu ? One fais-tu en cet endroit ? » Je lui racontai toutes les péripéties de l’accident et de sa guérison. Toute contente, elle adressa des actions de grâces au Très-Haut, se leva et sortit du bain.
On avertit le roi qui, transporté de joie, embrassa son enfant sur les yeux. La princesse lui raconta l’opération, le soin que j’avais pris d’elle et le suicide du vieillard. Le roi me fit appeler, je me présentai, je baissai la tète, je le saluai en lui rendant hommage et je déposai sur le sol le funeste insecte. Je narrai aussi l’histoire de ma prétendue infirmité, j’exposai que j’étais depuis trois ans au service de ce vieillard et je dévoilai son avarice. Le roi me baisa au front, me donna les biens et la magnifique demeure de mon ancien maître et les trésors qu’il avait amassés au cours de tant d’années, y compris toute sa bibliothèque, et, qui mieux est, le monarque m’accorda la main de sa fille. Je fus enchanté de cet heureux évènement, je baisai la terre en signe de gratitude. Le roi me fit apporter une splendide robe d’honneur et m’en revêtit.
Enfin, je pris congé du monarque et je rentrai dans la maison du philosophe, tourmenté plus que jamais par la pensée de l’appartement secret. Voulant en pénétrer le mystère, je m’empressai d’en ouvrir la porte ; j’y entrai :
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c'était une salle brillante comme le cœur du croyant, ornée de tapis et de tentures admirables. Au milieu était dressé un pupitre, et sur ce pupitre était un gros livre à couverture de cuir incrustée de rubis balais. Je ne vis rien d’autre. Je m’empressai d’ouvrir le volume et je vis qu'on y avait inscrit une conjuration des djinns.
(Vers) : « Tout ce que mon cœur cherchait avec tant d’impatience, naguère caché sous le voile du mystère, s’offrait donc à mes yeux. »
Tout content, je feuilletai le livre, je lus des grimoires qui firent surgir à mes yeux une multitude d’apparitions étranges. Sans me laisser intimider par ces fantômes, j’accomplis tous les rites prescrits, et enfin, après sept jours et sept nuits, un djinn se présenta à moi et me dit : « Salut, ô mortel. Que me veux-tu ? Pour quelle cause m’as-tu évoqué ?» Je ne répondis pas. Je continuai à lire jusqu'à ce qu’il proférât un serment sur l’àme de Salomon. * Dis-moi tout ce que tu désires », reprit-il, « je suis désormais ton esclave prêt à exécuter tous tes. ordres. » Je lui narrai mon aventure et l’amour que j’éprouvais pour cette péri, et je lui enjoignis de me l’amener. « Cette péri », dit le djinn, « dont tu es épris, a pour nom Goultchihrè Bânoû, elle est la fille de Firàzchàh Péri, roi de l’ile de Souleimâne Abàd, et commandeur de sept mille péris. C’est une tâche ardue que de s’emparer de cette princesse, et d'ailleurs, c’est pour ainsi dire une hérésie que de te l’apporter, car que peut-il y avoir de commun entre un homme et une péri ? Ces relations entre les deux races ne peuvent manquer d’amener mille inconvénients. Quand même, si tu espères pouvoir t’en tirer, je trouverai bien moyen de t’apporter celle que tu aimes » Je le lui ordonnai. A l’instant même, le djinn disparut, j’attendis une heure et je le vis" revenir, amenant avec lui la princesse.
Quand mes regards tombèrent sur la ravissante créature
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que j’avais vue dans le jardin de mon père, j’exhalai un soupir et je récitai ces vers :
(Fers) : « Loin de toi, mes yeux sont sans cesse mouillés de larmes. Toujours la caravane du chagrin chemine sur ta route. Je me suis dit : « Je vais aller chercher l’oubli dans la solitude, * mais, hélas ! la douleur d’ètre séparé de toi m’a suivi dans ma retraite. »
A ma vue, la péri s’écria : « O mortel, à quoi bon nous déranger [,ce djinn et moi] ? N’appartiens-tu pas à cette race infidèle des hommes ? Notre union pourra-t-elle jamais s’accomplir ? Car elle est soumise à des conditions sévères. Si toutefois tu peux les remplir, tout va bien. » O derviche, je lui répondis : « O idole charmante, il y a bien longtemps que j’ai frappé le pied de la santé de la pierre du blâme et que j’ai subi les avanies et pratiqué la mortification. Tout ce que je puis dire, c’est que maintenant que Dieu — Il est grand t’a fait parvenir jusqu’à moi, le pire qui puisse m’arriver, c’est la mort [et je m’y résigne]. J’accepte avec reconnaissance toutes tes conditions. »
Ma bien aimée prit alors la parole en ces termes : « Prince, sache que chez les péris la coutume est que, quand on marie deux jeunes personnes, on leur donne comme demeure une coquille d’œuf que l’on brise contre le mur, ou on les métamorphosé en un brin de paille que l’on jette à la mer, et malgré tout cela, le marié ne dit pas : « Non ». Agis de même. Quoi que tu me voies faire, ne m'en demande pas le mobile. Rien de plus facile, n'est-ce pas ? Puisque tu t’es donné tant de mal pour arriver jusqu’à moi, je t'agrée pour époux. » O derviche, que savais-je, moi, ce qu'elle allait faire ? J’acceptai tout Elle ajouta : « Remets-moi un document écrit de ta propre main, déclarant que tu ne me demanderas jamais le motif de mes actes, ce qui équivaudrait à
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une répudiation définitive. » Fou d’amour comme je l’étais, je souscrivis à cette condition et je l'épousai.
Sa première parole fut : « Donne-moi ce livre. » Il fallut bien m’exécuter. Je ne pouvais pas revenir sur ma parole. Elle me prit le volume magique, le remit au djinn, lui donna congé, et il disparut. Me voilà donc uni à elle. Nous passâmes des heures exquises et j’accomplis avec elle le désir de mon cœur. Toutefois, je continuai, comme si de rien n’était, mes visites hebdomadaires au roi, et je ne confiai à personne le secret de mon étrange union. Un jour que j’étais auprès du roi, il me dit que tout était préparé pour mon mariage avec sa fille, et qu’il ne restait plus qu’à accomplir les cérémonies d’usage. Revenu chez moi, je confiai l'affaire à ma péri. « N’aie crainte », dit-elle «, un homme peut avoir quatre femmes légitimes 17, je n’ai rien à y redire. * Ces paroles me rassurèrent. Peu de temps après, j’épousai la fille du roi dont je devins le maître et seigneur, et elle m’accorda ses faveurs. Quelques jours plus tard, j’allai trouver le roi mon beau-père, je lui racontai toute mon histoire, et je lui demandai l’autorisation de partir. Il me donna congé et je me dirigeai vers ma patrie. Le roi offrit à sa fille sa bénédiction, et la combla de cadeaux, lui donna une foule de beaux esclaves de l’un et l’autre sexe, de chevaux et de mulets. Naturellement, j’emmenai aussi ma chère péri dans une litière fermée.
Or donc, quand j’eus expédié toutes les affaires importantes, je m'acheminai vers ma ville natale. En peu de temps, nous franchîmes toutes les étapes et, arrivé dans la capitale des états de mon père, j’envoyai un courrier le prévenir de mon arrivée. Tout heureux, il lui donna une robe d’honneur, fit pavoiser la ville et battre les tambours, et, escorté de son vizir, de son conseil et des grands dignitaires, il vint au-devant de moi. Dès que je l’aperçus, je descendis de che'
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val, je m’inclinai devant lui et je lui baisai l’étrier. Lui aussi mit pied à terre, me serra contre son sein et m’embrassa avec effusion. Nous eufourchàmes de nouveau nos montures et bientôt nous rencontrâmes ma mère qui, escortée d’une foule de dames de la ville, était venue à ma rencontre en litière. Après m’avoir comblé de caresses, elle en fit autant à ma seconde femme, la fille du roi. Tout le cortège reprit alors le chemin de la ville. J’accompagnai mon père et les grands de l’Etat. Le roi avait fait annoncer mon retour et avait fait préparer pour moi un magnifique palais. Dix jours et dix nuits, on célébra à nouveau mes noces, puis mon père me prit par la main, me fit asseoir sur le trône royal et me dit : « O mon fils, je rends grâces à Dieu de t’avoir fait parvenir à ton but. Pour ma part, la tête haute, j’ai parcouru le monde, sans jamais oublier, ni nuit ni jour, le service du Très-Haut. On a frappé monnaie à mon nom, et j’ai toujours
pratiqué la justice et l’équité . ,h *
J'exerçai donc trois ans le pouvoir royal et, tout ce temps, Goultchihrè Bànoû me témoigna une atTection si tendre et si passionnée que je n’eus qu’à me louer d'elle. Enfin, elle me donna un fils dont la joue était vermeille comme le soleil resplendissant. Cet heureux évènement me combla de joie et je goûtai nuit et jour toutes les joies de l’existence. Mais, hélas 1 ô derviche, une fois qu’avec ma péri et mon enfant, je me promenais dans le parc, tout à coup un lion apparut. Vite, je saisis mon arc, j’ajustai la flèche sur la corde et je voulais transpercer le fauve, quand Goultchihrè Bànoû s’écria : « Retiens ton bras. » J’obéis, le lion s’approcha et la péri lui jeta notre enfant ; la bête le prit et s’en alla. A ce spectacle, ma première idée fut de pousser des cris d'appel et aussi d’iujurier ma femme, mais l'engagement que j’avais pris me revint en mémoire Je me tus et je m’accroupis accablé, la tète sur les genoux. Goultchihrè, à cette vue, vint me
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prendre la main et me dit : « O âme de mon âme, pourquoi t'affliger ainsi ? Viens, nous en aurons facilement un autre. » Elle me ramena au palais, et à force de càlineries, elle bannit mon chagrin et me fit oublier mon fils. Je repris goût aux charmes de l'existence. Bientôt, ma femme conçut de nouveau, devint enceinte et accoucha d'un enfant qui était mille fois supérieur au premier en grâce et en beauté.
Je remerciai le Très-Haut, et je vécus une vie de délices, en me gardant bien, toutefois, de mettre encore le pied dans le jardin funeste. Or, il y avait à côté un lac. Un jour, nous allâmes nous y promener avec notre enfant. Un crocodile sortit la tête de l’eau, ma femme jeta notre fils dans la gueule béante du monstre. La couleur s'en alla de mon visage, et mon désespoir fut atroce. De nouveau, A. Goultchihrè me prit la main et, par mille cajoleries, elle reconquit mon cœur.
Un an se passa, elle devint mère une fois encore et mit au monde un enfant plus charmant encore que ses deux aînés. Sa vue me fit oublier les autres, et je rendis grâces au ciel. Un jour, la péri me dit : « Viens, chéri, allons voir à la cuisine ce que Ton nous prépare pour notre dîner. » Je ne m’attendais pas à la catastrophe imminente, et je la suivis. Le boulanger avait chauffé le four et voulait cuire du pain. Il attendait que l'ardeur du feu se fût un peu tempérée. Soudain, mon épouse saisit l'enfant et le précipita dans le brasier. Le monde entier devint noir à mes yeux, et je ne pus m'empêcher de m'écrier ; « O cruelle, tu as donc assassiné tous mes enfants, » et je lui appliquai un soufflet
« O homme », me dit-elle alors, « désormais notre contrat est rompu. Le divorce irrévocable est consommé ! Quel mal ai-je fait à ton enfant ? Crois-tu que je veuille priver mes yeux de leur lumière?» H‘ Elle appela alors l’aîné des enfants: « O Mèlik Djemchîd ! » Il répondit : « Me voici, que me
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