TOI
veux-tu ? * Elle dit : « Où es-tu ? — Auprès de mon précepteur. » Bientôt je vis un bel enfant de huit ans, au visage brillant comme le disque du soleil, tel que jamais œil voyant n’a vu pareille beauté, et orné, des pieds à la tête, de rubis et de joyaux. Elle appela ensuite son frère puîné : « O Mèlik Khorchîd ! — Me voici. — Où es-tu ? — Avec grand-papa. — Viens donc », et il m’apparut bientôt un ravissant enfant de six ans, noyé comme l’autre dans les pierres précieuses. Enfin elle cria : « O Mèlik Mohammed ! — Me voici. — Où es-tu ? — Je vais trouver papa. — Viens donc. « Je vis qu’on l’asseyait en face de moi.
Alors Goultchihrè Bànoù se tourna vers moi et me dit : « Chez nous autres péris, l’usage est que, quand un enfant atteint l’àge de trois ans, on le confie à un précepteur qui fait son éducation et le rend instruit et dégourdi. Maintenant, puisque tu m’as apostrophée avec une telle violence et que tu as été jusqu’à me frapper, je t’abandonne avec tes enfants. » Elle dit et disparut à mes regards.
Je clamai : « O ma bien-aimée, j’ai mal agi, je me repens. » Bientôt l’ainé de ces enfants s’en alla sans laisser de trace. Il en fut de même des deux cadets, et j allais me précipiter dans le four, si mes esclaves, attirés par mes cris, n’étaient accourus pour m’en empêcher. Je rentrai tout en pleurs au palais, et chaque jour j’allais plusieurs fois à la cuisine et je jetais mes regards de tous les côtés, dans le fol espoir d’apercevoir un de mes enfants. Bref, depuis cette date, — il y a de cela quatorze ans, — je suis jour et nuit dans le deuil et les larmes. Comment, d’ailleurs, ô derviche, se consoler quand on a perdu une compagne idéale et des enfants sans pareils ? J’ai vécu, ô derviche, jusqu’à présent sans révéler à personne le secret que je te confie. »
Le récit de l’infortuné monarque brûla le cœur de Lebchâh et lui arracha des larmes. Quelques instants après, le roi
Gougle
Original frorri
CORNELL UNIVERSITE
fit remettre au faux derviche une khil'at de grande valeur et quatre mille dinars de bel or. Lehchàh rendit hommage à la générosité du roi, regagna tout content son logis, se munit d’un équipement complet et d’un bon cheval, enfourcha sa bête et se dirigea vers le Caire. Après quelques jours, il y arriva, descendit au caravansérail où il prit possession d’une chambre, et envoya le portier lui acheter au bazar quelque nourriture. Après s’être restauré, il se rendit au palais de la reine.
toi. 2$ H. ]1 pénétra dans la salle d’audience et salua la souveraine.
A la vue de Lebchâh, elle s’écria : « Eh bien ! jeune homme, as-tu tiré au clair l'histoire mystérieuse de l’empereur de Chine ? Quelle est donc la cause de ses pleurs et de ses gémissements incessants ? » Lebchàh lui détailla toutes les péripéties de son voyage, et la gracieuse reine lui dit : « La désolation de l’empereur de Chine est bien légitime. Voilà donc que tu as rempli la première condition. Il en reste une, c’est de m’apporter la tète de Lebchàh. *
A peine eut-elle prononcé ces mots que Lebchàh se leva, se découvrit et s’approchant du trône, il s'agenouilla en galant cavalier et dit : « O charmante souveraine, sache que je suis Lebchàh en personne. Je viens t’offrir moi-mème ma tète sur le plateau du dévouement. Ordonne qu’on tranche le col de celui qui t’est dévoué jusqu’à la mort, afin que tes vœux soient comblés, et que ton cœur retrouve sa quiétude. Toutefois, si tu veux bien différer cet ordre, je vais te raconter ma vie »
La reine fut charmée de ce discours. « Parle », dit-elle.
Lkhchâh raconte les Aventures nu vi/.ik Arohach, hk Bakht et i>e son fils Bakhtiyâr.
« O mon aimable souveraine, sache qu’un jour, dans la capitale du Yémen, j’étais couché dans mon lit quand je fis
Original from
CORNELL UNIVERSITY
le rêve suivant : on plaçait devant moi un plat contenant un mets de couleur blanche, et par dessus une pièce de volaille bien dodue. J'étendais la main pour prendre une bouchée et la manger, quand tout à coup un chien noir apparut, happa l’oiseau et s'esquiva.
Je m’éveillai en sursaut, je tombai du haut de mon lit, et j’en eus la tète toute ébranlée. Je ne pus retrouver le sommeil et jusqu’au lendemain matin, l'inquiétude et le trouble me tinrent éveillé. Or j’avais un vizir du nom d’Arghach. A mon lever, je le fis venir et je lui dis: « Arghach, tu touches annuellement un traitement de mille tonians pour les services que tu me rends. Les ministres sont la clef de l’intelligence des rois. Or, cette nuit, j’ai eu un songe qui in’a terrifié à tel point que je suis tombé de mon lit et que j’en ai la tète tout étourdie. J’exige que tu me racontes ce songe et que tu m’en fournisses l’interprétation, et sinon, je te fais écarteler. »
A ces paroles, le visage d’Arghach se couvrit d’une pâleur mortelle et il se mit à trembler de tous ses membres. Il fit mander les astrologues [et les géomanciens]. Ils eurent beau compulser leurs livres et examiner les lignes tracées dans le sable, il ne purent éclaircir ce mystère. Aucune des interprétations qu’ils me proposèrent ne me satisfit. J’ordonnai donc de mettre à mort le vizir Arghach. Il demanda un délai de quarante jours, passé lequel il m’exposerait et le songe et son explication, faute de quoi il se résignait à la mort. J’acceptai.
Or, apprends aussi, ô aimable reine, qu’on a rapporté ce quisuit: Dans la ville de Médàïnc-'", le gros marchand Khàdje Djoumhour avait laissé un fils du nom de Bakht. Après la mort de son père, Bakht se lia avec des vauriens et, oubliant la bonne éducation qu'il avait reçue, il mena une conduite impie. Bref, il dilapida en peu de temps tout son patrimoine
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
fol . 3 4 A
□ igitized by
et tomba dans un tel dénuement qu'il n'y avait plus chez lui ni un dinar ni un batmari 21 de pain. Accablé par la soif et la faim, il s’assit sur un tapis dans un coin de sa maison. Après quelques jours, il se décida à appeler sa femme et lui parla en ces termes : « O ma compagne fidèle, le mouvement inconstant de la voûte céleste m’a réduit à la miscre, et la crainte de me voir en butte aux sarcasmes de mes concitoyens, tant parents qu’étrangers, m’interdit de sortir de chez moi [pour chercher des moyens d’existence]. Il ne me reste qu’à m’expatrier. Peut-être le Très-Haut sera-t-il assez généreux pour me tirer d’embarras et me permettre de recouvrer l’honneur que j’ai perdu » Sa femme répondit simplement : « Va, Dieu te garde, pourvu que tu n’oublies pas les tiens. »
La nuit suivante, Bakht fit ses adieux à sa compagne et à ses enfants *22. Il se mit en route pour le Yémen et, d’étape en étape, il atteignit la capitale de ce pays. C’était un robuste gaillard, à la fleur de l’àge. Il parvint à se procurer une pelle et entra au bazar, où il alla prendre place parmi les journaliers qui offraient leurs services. Or, le vizir Arghach voulait faire construire dans son parc un palais et avait envoyé un de ses serviteurs au bazar pour y recruter des journaliers et des terrassiers. Il aperçut Bakht qu’il engagea avec plusieurs autres, et l’emmena avec lui. Or, la pelle de Bakht pesait bien trois batmans de Tébrîz, et soulevait à chaque coup des pelletées de terre si énormes que les domestiques d’Arghach et les autres terrassiers en furent ébahis et se dirent : « Est-ce que celui-ci est un dîv ou un djinn ? » Ils travaillèrent ainsi jusqu’à la fin de l’après-midi, et Arghach, venu lui-même au jardin pour se rendre compte du travail accompli constata que Bakht, qui attira son attention, avait abattu de la besogne à l’égal de tous ses compagnons réunis. Arghach en fut ravi, s’approcha de notre homme et se mit
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
ios —
à l’interroger : « Hé ! jeune homme, qui es-tu et d’où vienstu ? » Bakht raconta ses misères, dont le récit apitoya le vizir. Il décida que dorénavant Bakht serait seul employé à ce travail et recevrait un salaire de cent dinars, et il lui assigna même un logement où il pourrait coucher chaque nuit. Bakht accepta avec empressement et profita du logis qu’on lui offrait gratis.
Un jour, par un décret divin, Bakht travaillant à son ordinaire dans le parc du vizir, l’extrémité de sa bêche alla butter contre une dalle de pierre. Il fit un effort et souleva cette dalle; une porte apparut à ses yeux. Il pénétra dans l’excavation, regarda attentivement, et aperçut une porte munie d’une serrure d'acier. Bakht força la serrure, entra dans le caveau et son regard tomba sur quatre rangées de chacune sept grandes cruches à vin remplies d’or, reliées l'une à l’autre par des chaînes d’or et toutes surmontées de lingots d’or. Bakht ouvrit précipitamment une des cruches et glissa dans son gousset une poignée d’or fauve, puis il sortit du caveau et referma soigneusement la porte.
Par hasard, le vizir Arghach arrivait précisément. Il n’eut pas de peine à s’apercevoir que Bakht avait l’air tout hors de lui, et que sa figure bouleversée révélait quelque chose d’anormal. Il l'examina attentivement et vit son gousset tout gonflé de pièces d’or. De son côté Bakht, apercevant son maître, s'approcha et le salua. Arghach lui rendit son salu1 et lui demanda: « Or ça, Bakht, pourquoi as- tu lâché la besogne ? - J’ai faim, seigneur, j’ai dû aller à la maison chercher de quoi casser une croûte. — Bien, mais qu'as-tu là dans ton gousset ? — Ce n’est qu’un morceau de pain. — Donne-m’en donc une bouchée. » A bout d’arguments, Bakh baissa la tète et né bougea point.
Alors, Arghach commanda à un de ses serviteurs d’aller fouiller le gousset de Bakht. L’esclave obéit, introduisit la
CORNELL UNIVERSITE
— io6 —
main dans les habits de Bakht et en retira une poignée d’or fauve. A ce spectacle, Arghach fit approcher de lui Bakht, l’embrassa sur le front, le combla de prévenances et lui demanda : « Où as-tu trouvé ce trésor ? Montre-le moi : j'ai une fille encore cachée sous le rideau de la chasteté. Eh bien ! je m’engage à te la donner et je t’agrée pour mon fils, et plus tard, tout ce que je possède en fait de biens meubles et immeubles te reviendra. » Bakht, comblé de joie par ce discours du vizir, s’approcha, lui prit la main, le fit descendre fol. j 4 B. avec lui dans l’excavation qu’il avait creusée et enleva la dalle, cependant qu’Arghach disait [à la dérobée] à un de ses esclaves : « Aussitôt que je t’en donnerai le signal, tranche-lui la tète, abats-le ! »
Arghach et son esclave suivirent donc Bakht dans le caveau, où le perfide vizir put repaître ses yeux du spectacle des quatre rangées de sept cruches pleines d’or surmontées chacune d’une tuile d’or. Il fit signe à l’esclave qui tira par derrière son glaive et mit à mort le pauvre Bakht. Puis Arghach prit l’arme des mains de l’esclave et lui dit : « Maintenant, ramasse Bakht et dépose le dans un coin. » L’esclave sc baissa donc pour soulever le cadavre, mais le vizir luimême lui asséna un coup de glaive sur la nuque et le tua. Il mit alors les deux cadavres dans un coin et se félicita d’avoir su si bien s’arranger pour rester l’unique possesseur du trésor.
Il sortit, ferma solidement la porte et, dès le lendemain .matin, il fit construire, au-dessus du trésor, un palais où ij se réserva un cabinet secret qui communiquait avec le caveau et put ainsi, grâce à ce trésor, se payer mille jouissances.
Ceci m’amène à te parler maintenant des
Original from
CORNELL UNIVERSITY
Aventures i»k Bakhtivàr. kii.s de Bahut.
Or, les conteurs ont rapporté dans les récits relatifs à Bakht que, au cours des quatre ans qu’il passa au service d’Arghach, il ne manqua pas d’envoyer à plusieurs reprises à sa famille l’argent nécessaire à son entretien, et des lettres où il exposait sa nouvelle situation en qualité de serviteur d’Arghach, et rassurait sur son sort sa femme et ses enfants.
Or un jour, sa femme, la tête sur les genoux, était plongée dans des réflexions douloureuses, pleurait et se lamentait, quand son fils Bakhtiyàr rentra de l’école. A la vue de sa mère tout en larmes, il demanda : « Hé quoi ? le feu estil à la maison ? Pourquoi pleures-tu, maman chérie ? Pour quelle cause sangloter ainsi ? — O mon enfant, * réponditelle, « voilà bien huit ans que ton père est parti pour la capitale du Yémen. Les quatre premières années de son exil, il envoyait régulièrement de l’argent et des nouvelles, mais il y a maintenant quatre ans qu’il ne nous expédie plus ni lettres, ni de quoi subvenir à nos dépenses. Je me demande quel malheur la fortune inconstante peut bien lui avoir apporté sur la tète, et voilà, mon fils, pourquoi je me désole». Bakhtiyàr reprit : « Mais ne m’as-tu pas dit, mère, que jadis mon père était un homme opulent de la famille de ce Khàdjè Djoumhour, dont le nom était connu dans les quatre coins du monde. Il avait quantité de biens fonds, de marchandises, de livres. Qu’est-il donc advenu de toutes ces richesses ? — Hélas ! mon enfant, ton père a hanté de mauvais compagnons et a tout dissipé en orgies et en beuveries. — Et il n’est vraiment rien resté ? — Oui, mon enfant, un malheureux volume provenant de Khàdjè Djoumhour. Il est dans une caisse, là-haut, dans la mansarde. A plusieurs reprises, tou père a voulu l'emporter pour le vendre, mais chaque fois, par l’ordre de Dieu — Il est grand — il a trouvé
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
ioS —
un énorme serpent dormant enroulé sur le coffre. De peur du reptile, il n’a osé prendre le livre, qui remonte à l’époque d’Abou Zèr.» Bakhtiyàr fut tout heureux d’entendre ce récit, il se leva à l'instant, alla chercher une échelle, l’appliqua contre le mur et monta dans la mansarde. Il y aperçut en effet le coffre sur lequel était enroulé un serpent blanc. L’enfant terrifié à cet aspect, allait se précipiter en bas, si par l’ordre de Dieu — gloire à Lui ! — le serpent n'avait pris la parole: « Bakhtiyàr, lui dit-il, sache qu’il y a quarante-sept ans que je n’ai pas quitté ce dépôt qui t’est destiné. Maintenant, je le remets entre tes mains. » Et le serpent, abandonnant le coffre, disparut dans une crevasse du mur. fol 35 ^ Tout heureux de cet évènement, Bakhtiyàr descendit de la mansarde, apportant avec lui le coffret. La clef en était pendue à côté de la serrure. Il la prit, fit jouer le pêne et enleva le couvercle. Il vit un livre dont la reliure était rehaussée d’ornements précieux. Il le prit hors du coffre et l’ouvrit. A la première page, il était écrit : « Le scieur de la sommité est un div exécrable, digne d’être lapidé. Au nom du Dieu clément et miséricordieux ». Puis venait ce qui suit : « Mon enfant, apprends que ton père Bakht a trouvé un trésor dans la capitale du Yémen, dans le parc du vizir Arghach. Le misérable vizir, ayant surpris le fait, a tué dans un guetapens ton père en telle année, tel mois, tel jour. Il faut que tu te rendes dans la capitale du Yémen, que tu exécutes tout ce qui est prescrit dans ce livre, et que tu t’empares de l’assassin de ton père. Mange les drogues contenues dans ce papier, et tu connaîtras tous les secrets de la philosophie et le langage des oiseaux. »
Bakhtiyàr apprit à sa mère la fin tragique de son père et, trois jours durant, ils pleurèrent ensemble le mort. Puis Bakhtiyàr ouvrit de nouveau le livre et, au feuillet suivant, il lut ce qui suit : « Si quelqu’un enroule ce papier et écrit
Original from
CORNELL UNIVERSITE
dessus ce talisman, puis récite cette prière, ce papier par l’ordre du Très-Haut — louange à Lui — deviendra à l’instant comme un homme qui exécutera tous ses ordres. * Il continua sa lecture. Sur le feuillet suivant, il était écrit : « Quiconque récitera cette prière sur l’eau du sacrifice, si quelqu’un a auparavant exécuté un acte secret, à l’instant même le récitateur en sera informé. »
Bakhtiyàr écrivit cette prière sur un morceau de papier et après l’avoir humecté, il le mangea. Puis il prit de l’enveloppe les drogues susdites et fit de même. Il apprit par cœur beaucoup de passage de ce livre, et n’eut qu’à s’en louer. Le rouleau de papier se métamorphosa sur-le-champ en une figure d’esclave. Bakhtiyàr récita une incantation, et aussitôt le phénomène s’accentua, le fantôme prit la consistance d'un homme qui mit respectueusement les deux mains l’une sur l'autre et se tint debout devant Bakhtiyàr.
Notre jeune garçon sortit, emmenant son esclave, et se dirigea vers le bazar. Il arriva au seuil de la boutique d’un boulanger et lui dit : « Boulanger, pèse deux batmans de pain et remets-les à mon esclave. Chaque jour, il viendra t’en demander autant. Ne manque pas de les lui livrer, et, s’il plait à Dieu, à mon retour de voyage, je te dédommagerai.» Le boulanger se dit : Sans doute, il a de l’or à toucher quelque part, ou bien encore, il possède du blé qu’il troquera contre le pain. A tes ordres, * dit-il, et il pesa le pain et le livra. Bakhtiyàr et son esclave s’éloignèrent. Le boulanger, voyant qu’il ne payait pas ce pain et qu’il ne s’était pas même donné à connaître, pensa : «Sans doute, c’est un oubli de sa part. » Il courut après Bakhtiyàr, le rejoignit et lui dit : « Hé ! jeune homme, tu ne m’as pas payé mon pain et tu ne m’as pas même dit quand tu t’acquitterais. — Méchant homme, » répondit Bakhtiyàr, « il t’est sans doute sorti de la mémoire que tu t’es entendu avec l’intendant du
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
no
grenier royal : il t’a fourni au détriment de Sa Majesté cinq à six mille batmans de blé et de farine, en retour d’une certaine somme que tu lui a versée. Je vais aller au palais dénoncer le vol, et le roi te fera enlever la peau de la tête. » A cette apostrophe, le boulanger demeura tout interdit, se demandant comment Bakhtiyàr pouvait bien être au courant de ces malversions. Il se jeta aux pieds du jeune homme et consentit à remettre quotidiennement à l’esclave deux batmans de pain, en s’engageant, s’il y manquait un jour, à donner cent tomans d'amende.
Bakhtiyàr continua sa route, arriva à l’étal d'un boucher et lui dit : « Boucher, donne-moi deux batmans de viande d’excellente qualité, et chaque jour mon esclave viendra en prendre autant, que tu voudras bien lui livrer. S’il plaît à fui. 33 H Dieu, à mon retour je t’indemniserai.» Le boucher se dit :
« Sans doute, il me donnera de l’or, ou bien il a des moutons qu’il me cédera en échange de la viande. A ton service, » dit-il, et il pesa les deux batmans de viande et les remit à l’esclave. Bakhtiyàr passa outre, et s’en alla. Le boucher, voyant qu’il avait négligé de régler la note, accourut derrière Bakhtiyàr et lui dit : « Voyons, me donneras-tu de l'argent, ou troqueras-tu des moutons ? — Imbécile, » dit Bakhtiyàr, « tu as donc oublié qu’un jeune homme t'ayant fourni mille moutons, tu l’as attiré chez toi sous prétexte de le payer, tu l’as assassiné et tu l’as enterré dans ton jardin. Je vais aller dévoiler ce crime au roi.» A ces paroles, le boucher tout éperdu se mit à trembler de tous ses membres, il se prosterna devant Bakhtiyàr, le suppliant de garder le silence : « Oue ton serviteur, » dit-il, « vienne prendre chaque jour trois batmans de belle viande, mais garde le secret et ne me voue pas à i’infamie.» Bakhtiyàr dit : « Non, deux batmans suffisent.»
Il s’achemina alors vers le comptoir d’un changeur et lui
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
dit : « Tu remettras journellement à cet esclave deux abbâssisu ». Le changeur pensa : * Il a probablement de l'or qu'il me donnera en échange de ma monnaie. » Il donna les deux abbàssîs et Bakhtiyâr s’en alla. « Quel est cet oubli ?» se dit le changeur. 11 rattrapa Bakhtiyâr et lui dit : « Hé ! l’ami, tu emportes ma monnaie et tu ne me donnes pas d’or en retour. — Misérable, » répliqua Bakhtiyâr «consulte un instant tes souvenirs : l’écuyer du roi n’a-t-il pas volé une aiguière d’or qu’il t’a cédée ? Elle valait bien deux mille tomans, tu l’as obtenue pour cent tomans. N’est-ce pas, tu as fait là une fameuse affaire ? Je vais de ce pas demander une audience à Sa Majesté et lui narrer l’aventure, afin qu’il t’empaille la peau de la tête ». Le changeur au désespoir, embrassa les genoux de Bakhtiyâr : « Ne me dénonce pas, » supplia-t-il, « et une année durant je remettrai chaque jour à ton domestique cinq cents dinàrs. » Bakhiyâr consentit, et la chose fut arrangée.
Puis notre jeune homme s’en retourna chez lui, raconta à sa mère tout ce qui s’était passé. « Mère », dit-il, « cet esclave ira chaque jour au bazar chercher pour toi de la viande, du pain, de la graisse, de l’huile et du riz. Je lui ai donné mes instructions pour qu’il agisse ainsi jusqu’à mon retour. Veuille donc me donner congé, que j’aille mettre la main sur l’assassin de mon père. Prends patience un an et, s’il plaît à Dieu, je reviendrai dans ce délai — Je te confie à Dieu », répondit sa mère.
Bakhtiyâr prit donc le livre et partit de la ville de Médàïne pour la capitale du Yémen, où il arriva en peu de temps. Quand il y pénétra, il dit : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux », et atteignit la lisière du parc d’Arghach. Un si long voyage l’avait accablé de fatigue. Il s’assit à l’ombre d'un arbre pour prendre quelque repos. Par un hasard providentiel, Arghach avait fait construire
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
dans ce parc un pavillon où il était assis, en train de regarder ce qui se passait. Tout à coup, un mouton qui paissait dans le parc, s’aventura dans un parterre de fleurs. Le jardinier accourut, saisit une pierre, visa la tête du mouton et la frappa si bien qu’il lui fracassa le cerveau. La pauvre bête s’affaissa. Bakhtiyàr, à ce spectacle, s’écria : « Misérable, tu mériterais d’avoir la main coupée, car avec cette pierre, tu as commis trois meurtres illicites. » Arghach entendit ces paroles, regarda du côté d’où venait la voix et aperçut, assis sous un arbre, un adolescent dans sa fleur. Il dit au jardinier qui avait tué le mouton, et qui en était encore tout stupéfait : « Amène-moi ce jeune homme. » Le vizir dit à Bakhtiyàr : fol. 30 A « Jeune homme, ce jardinier n’a tué qu'un mouton. Comment peux-tu lui dire qu’il a commis trois meurtres ? Est-ce que par hasard tu as lu le Djanbâznâmè ? — Seigneur, répondit Bakhtiyàr, il y a, dans le ventre de cette brebis, deux agneaux dont l’un a la tète blanche et la queue noire, et l’autre la queue blanche et la tête noire. » Le vizir fut tout étonné de ces paroles ; il ordonna que l’on ouvrit le ventre de la brebis et l’on constata qu’il en était comme l’avait dit Bakhtiyàr. Arghach en devint tout soucieux et appréhenda que Bakhtiyàr ne surprit le secret du trésor. Bakhtiyàr, en garçon perspicace et physionomiste habile, comprit son état d’âme.
Le fourbe Arghach fit monter Bakhtiyàr dans son belvédère et l’accabla de prévenances. Il lui fit servir à boire et à manger, et partagea son repas. Puis il l’interrogea sur sa personne. « Je suis », répondit Bakhtiyàr, « fils de marchand. A la faveur de la nuit, des brigands nous ont assaillis, et ont tué mon père. Quant à moi, j’ai pu me cacher, grâce à l’obscurité, j’ai erré plusieurs jours dans le désert, et j’ai fini par trouver le chemin de cette ville où je viens d’avoir l’honneur de faire ta connaissance. — Eh bien ! jeune homme,»
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
dit Arghach, « puisque tu es étranger ici, et que tu n’as n1 parents ni amis, engage-toi à mon service et je ne te ménagerai pas ma faveur. » Bakhtiyâr accepta.
Arghach avait un cuisinier. I! le fit appeler et, lui présentant Bakhtiyâr : « C’est ton hôte », lui dit-il, «veille à ce que rien ne lui manque. » Mais quand ils furent partis, le perfide fit appeler le cuisinier et lui dit à l’oreille : « Tue ce jeune homme, enlève-lui le foie, fricasse-le et apporte-le moi. Je le mangerai et je te récompenserai par une khil'at magnifique.» Le cuisinier consentit, vint retrouver Bakhtiyâr et remmena dans sa propre maison, où il lui donna un bon appartement. Bakhtiyâr lui dit : « Cuisinier, viens t’asseoir, j’ai un mot à te dire. » Le cuisinier s’assit et Bakhtiyâr reprit : « Arghach vient de te faire appeler pour te dire de me tuer, de m’extraire le foie, d’en faire un ragoût et de le lui porter pour qu’il le mange, en retour de quoi tu obtiendras une splendide khil’at. N'est-ce pas, c’est bien exact ? Or il veut te jouer un mauvais tour, tu n’auras pas la robe d'honneur promise. » Le cuisinier, stupéfait, se dit : « Ces paroles, Arghach mes les a dites tout bas à l’oreille. Comment ce jeune homme a-t-il pu les connaitre ? Vraiment, son savoir est merveilleux et ce serait grand dommage de le mettre â mort. Jeune homme » , dit-il à Bakhtiyâr , « comment sais-tu tout cela? — Je le sais, et cela suffit. Si tu veux écouter mon conseil, tu pourras demander ta khil'at, et constater la vérité de mes affirmations. Va demain à telle masure en ruine, tu y trouveras une chienne avec deux petits, un blanc et un noir. Apporte-les tous les deux, ouvre-leur le ventre, prend-leur le cœur et le foie, fricasseles, porte-les à Arghach et dis-lui : « Je t’apporte un ragoût préparé avec le foie de ce jeune homme. » Fais-en l’essai, je parie qu’Arghach ne te donnera rien, mais, moi, je me lais
fort de te donner une si grande quantité d'or que tu seras aussi heureux et aussi cossu que si Arghach en personne était à ton service. »
Le cuisinier ne douta pas de la véracité de Bakhtiyàr. 11 se jeta à ses pieds, l’installa dans sa meilleure chambre, le cacha et, dans son affection, il ne se fit pas faute de mettre son talent au service du jeune homme et de le régaler. Enfin, il le quitta et se rendit à la maison en ruine indiquée par Bakhtiyàr. 11 y trouva réellement les deux petits chiens tels que Bakhtiyàr les avait décrits, leur enleva le cœur et le foie, apporta chez lui ces viscères, les fit cuire et les porta à Arghach : « Voici », lui dit-il, * le cœur et le foie de ce jeune homme. Je les ai fricassés, je te les apporte. » Arghach, tout content, les mangea et la crainte de voir pénétrer ses secrets, s’en alla de son cœur. Il berça le cuisinier de vaines lui. 30 K promesses, et le pauvre homme connut que Bakhtiyàr avait dit vrai. Il s’en retourna et alla lui rendre compte de ce qui s’était pas>é.
, Nous voilà revenus au moment où
LkuchÀH KXIGK d’AkGHACH L’IN I KK PK KTATION DI» SONGF.
Or donc, quand j’eus ^ fait venir le vizir Arghach et que j’eus réclamé de lui l’interprétation du songe qui m’avait tant bouleversé, il s’eu retourna chez lui plongé dans les plus noires réflexions. Il s’affligea surtout d’avoir fait mettre à mort Bakhtiyàr. « Je n’aurais eu », se disait-il, « qu’à lui demander d’expliquer la vision du roi, il l’interprétait à
l’instant. » Le regret de cet acte funeste l’accabla tout le reste de la journée et il ne put fermer l’œil de toute la nuit. Il alla s’asseoir sous le portique de son palais et s’abîma dans ses méditations.
Cependant, [Bakhtiyàr appela le cuisinier et lui dit]20 : « Cuisinier, va trouver le vizir. Dès. qu’il te verra, il ne man-
Original from
CORNELL UNIVERSITY
qviera pas de te parler de moi. N’aie pas peur d’avouer la vérité. Il en sera si content que, cette fois, il te donnera une belle robe d'honneur. Quant à moi, il me fera appeler et je répondrai à ce qu’il me demandera. »
Le cuisinier suivit le conseil de Bakhtiyàr et se présenta devant Arghach. En effet, le vizir, aussitôt qu'il l’aperçut, se mit à parler de Bakhtiyàr. « Seigneur », dit le cuisinier, « je ne l’ai pas tué, je l’ai gardé à vue et tu peux toujours ordonner. » Cet aveu combla de joie Arghach, qui fit remettre au cuisinier une khil’at splendide et lui dit d'amener à l'instant Bakhtiyàr. Le cuisinier, vêtu de sa robe d’honneur, s’en fut chez lui quérir le jeune devin, qu’il amena devant le ministre. Bakhtiyàr salua bien respectueusement Arghach, qui lui fit d’abord servir à manger. Quand Bakhtiyàr se fut régalé, Arghach lui raconta comment le roi avait eu un songe qn’il avait oublié [ et en exigeait le récit et l’interprétation]. Bakhtiyàr, avec mille démonstrations affectueuses, rassura le vizir. « Ne te tourmente pas ; avec l’aide de Dieu, j’exposerai au roi et le songe et son explication, et je te délivrerai de cette angoisse. » Arghach, transporté, sauta debout, baisa Bakhtiyàr au front et lui dit avec mille cajoleries : « Bakhtiyàr, j’ai derrière le rideau de la chasteté une fille. Je te la donne. Je te considère comme mon fils. Après ma mort, tous mes biens, tous mes trésors t’appartiendront. » Bakhtiyàr [se] dit : * Il s’en faut de deux jours que le terme soit écoulé. — Confie-moi donc, reprit Arghach, l’interprétation du songe. — Va dire au roi qu’il me mande, répondit Bakhtiyàr, je la lui exposerai moi-rnéme. » Arghach se leva et vint auprès de moi.
D'après une autre version de cette histoire, Bakhtiyàr aurait dit à Arghach : « Attends deux jours, jusqu’à ce que le délai fixé par le roi soit écoulé. Quand il te demandera l’interprétation du songe, dis-lui : « Je voulais, le jour même,
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
te donner l'interprétation que tu me demandes, mais ce qui m’a engagé à remettre à plus tard mon exposé, c’est que je me disais que peut-être les astrologues et les sorciers pourraient te satisfaire. » Le vizir reprit : « O Bakhtiyâr, puissent* tous mes humbles efforts aboutir à un résultat. Quand le terme fatal arrivera, que dirai-je ? — Tout juste ce que je t’ai dit et rien de plus. Je tiens â ce que tout le monde puisse juger de la science profonde dont ton serviteur a fait preuve en cette occurrence. Dis donc au roi : Si Ta Hautesse veut bien le permettre, j’ai dans mon palais un jeune esclave employé aux travaux de la cuisine, fais-le venir et il aura l’honneur de te donner l’explication du songe. Le roi me fera appeler, j’obéirai à son ordre et tout, avec l’aide de Dieu, s’arrangera pour le mieux. » Ces paroles remplirent Arghach d’une telle joie qu’il ne tenait plus dans sa peau. Lui et Bakhtiyâr passèrent dans les plaisirs les deux jours qui restaient avant l’expiration du délai, et ensuite Arghach vint se présenter devant moi, tandis que Bakhtiyâr attendait les évènements, assis à la cuisine.
toi . 37 A Arghach, arrivé devant moi, baissa la tète, me rendit hommage et alla s’asseoir à la place que lui assignait l'étiquette. « Or ça, Arghach ». lui dis-je, « le terme fatal est arrivé. Où en es-tu ? » Arghach prit la parole et dit : « O roi, j’aurais bien pu, dès le premier jour, te donner tous les détails possibles sur le songe et son interprétation, mais je préférais ne pas empiéter sur les attributions des astrologues. Or, leur impuissance est manifeste; et, d’ailleurs, en demandant un délai, je voulais te permettre de montrer au public si, oui ou non, tu avais de la considération pour moi. Or donc, seigneur, ton serviteur a un esclave occupé aux travaux de la cuisine. Que Ta Hautesse le fasse venir au palais et il racontera le songe et l'interprétera, et délivrera aiusi ton
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
cœur de ce souci. De plus, chacun pourra rendre au mérite la justice qui lui est due. »
Sur mon ordre, un serviteur alla donc mander Bakhtiyàr et lui dit : « Viens vite, le roi te fait appeler. » Bakhtiyàr lui répondit : « Va dire au roi ce qui suit : Bakhtiyàr a déclaré ne pouvoir se présenter devant Sa Hautesse avec l’accoutrement dont il est revêtu. Ou’on lui envoie un costume de grand apparat ; après être allé au bain, il s'en revêtira et pourra alors paraître dignement devant le roi. » Mon serviteur vint me rendre compte des paroles de Bakhtiyàr, à qui je m’empressai d’envoyer une khilat magnifique. Il la prit, alla au bain se laver, se faire raser la tête et se faire masser. Il sortit enfin du bain et dit au laquais royal : « Maintenant, amène-moi une monture. Je l’enfourcherai et j'irai devant Sa Majesté exécuter ses ordres. » Le domestique vint me rapporter cette nouvelle exigence de Bakhtiyàr. Je lui fis conduire un cheval. On lui dit : « Allons, Bakhtiyàr. ta monture est prête. — Est-ce un cheval ou un homme ? * dit-il. « C’est un cheval, » répondit-on. « Le cheval », reprit-il, * ce n’est que du vent, et l’homme est formé des quatre éléments *7. Je ne puis monter sur ce cheval, allez le dire de ma part au roi. » Ainsi fut fait. Je lui fis mener un mulet. Quand Bakhtiyàr l’aperçut : « Mais », s’écria-t-il, « qu’est-ce donc que le mulet ? C’est Satan, et l’homme est une émanation de Dieu ! Comment un être de nature divine pourrait-il chevaucher sur une créature du diable ? » On vint me rapporter ces paroles. J’en fus réellement stupéfait, et j’ordonnai de lui offrir un chameau. Bakhtiyàr le refusa encore : « Le chameau ». dit-il, « roule comme un navire. Je ne saurais me tenir en équilibre là-dessus. » On vint m’importuner de cette nouvelle réclamation et, exaspéré, je dis : « En fin de compte, allez dire à Bakhtiyàr qu’il déclare nettement ce qu’il désire. » Mes serviteurs allèrent s’acquitter
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
de ce message auprès de Bakhtiyâr, qui répondit : « Si le roi veut que je lui fournisse l'interprétation du songe qui le préoccupe, je ne demande qu’une chose : c’est qu’il fasse mettre une selle sur le dos du vizir Arghach. Voilà la monture que j’exige pour aller au palais arranger l’affaire. »
Les serviteurs vinrent me rendre compte de cette demande singulière, et la couleur s’en alla du visage d’Arghach. « Arghach » lui dis-je, « c’est ton esclave lui-mème qui a dit qu’il fallait t’envoyer vers lui bien sellé et bridé. Il montera sur ton dos, et alors seulement il viendra exposer le songe et en interpréter le sens. Si tu veux toi-même me satisfaire à cet égard, cela suffit, sinon, il faudra bien te harnacher et te faire jouer le rôle de monture. » Le vizir baissa la tète et ne trouva rien à répondre. Transporté de colère, je fis apporter une selle, je la lui fis mettre sur le dos et ordonnai de l'assujettir solidement avec force courroies, et de lui ajuster une croupière sur le bas des reins et une bride sur la tête. On le fit sortir du palais en ce bel équipage, et les spectateurs se (ol. 37 H mirent à le suivre, en l’accablant d'outrages, jusqu’à la porte du bain. On alla avertir Bakhtiyâr de ce que le roi lui avait envoyé le vizir tout sellé et bridé. Bakhtiyâr rendit grâces au ciel et sortit du bain. Quand Arghach l’aperçut, il se jeta à ses pieds et implora sa pitié. Bakhtiyâr répondit : * O tyran impie, quel mal mon pauvre père t’avait-il fait pour le tuer lâchement près du trésor ? Puisque tu n’as pas eu de pitié pour mon père, moi non plus je n’aurai pas de pitié pour toi. De plus, tu t’es approprié le trésor; or, partout où il y a un trésor, il appartient au roi. Je vais dénoncer tes forfaits pour que le prince te châtie ignominieusement et que tous puissent tirer de ton exemple une leçon salutaire. Quiconque se rend coupable de félonie envers son bienfaiteur et fait périr injustement un serviteur de Dieu, mérite la mort. » Quand Arghach entendit ces paroles, il comprit que ses jours
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
étaient comptés. Alors Bakhtiyàr monta sur son dos, et lui fit faire connaissance avec le fouet. Le cœur navré de douleur, Arghach bondissait et se cabrait, et les gens de la ville, poussés à bout par la cruauté et la tyrannie du vizir, bénissaient Bakhtiyàr et maudissaient Arghach. Ils arrivèrent ainsi à la poite d’un maréchal-ferrant. Bakhtiyàr lui cria : « Maréchal, ferre ce cheval pour qu’il marche bien. » L’artisan. qui dans son cœur nourrissait de la haine contre Arghach, ordonna de lier les pieds et les mains du vizir qui eut beau crier au secours et se lamenter. Bakhtiyàr fit la sourde oreille. Quand Arghach fut bien ferré, Bakhtiyàr remonta en selle et reprit le chemin du palais.
11 pénétra dans la salle d’audience, et je ris beaucoup de voir mon vizir aiusi accoutré. Bakhtiyàr me salua comme il sied, je le fis assoir et lui fis apporter à boire et à manger. Quand on eut enlevé la nappe, je lui dis : « Bakhtiyàr, je te fais cadeau de toute l’ignominie que tu as infligée à mon vizir, mais il faut, en retour, que tu racontes mon rêve et que tu l’expliques. Sinon, je te fais mettre eu pièces, pour que ton châtiment serve d’exemple aux autres et les dégoûte de pareilles incartades. » Bakhtiyàr prononça mon éloge, appela sur moi les bénédictions du ciel, et dit ensuite : « Je vais expliquer le songe de Sa Majesté, à moins qu’elle ne désire que je dévoile d'abord la perfidie de ce tyran infâme qui a tué mon père innocent. » Arghach, à ces paroles, se mit à trembler de tous ses membres, et désespéra d’obtenir sa grâce. Alors Bakhtiyàr continua en ces termes :
« O souverain magnanime, Ta Majesté, couchée dans son lit, a vu un récipient plein de lait, à la surface duquel un poil se mouvait rapidement. Ensuite on lui apporta un plat de nourriture surmonté d’une pièce de volaille. Tu voulus étendre la main pour prendre une bouchée, mais un chien noir arriva, déroba cet oiseau et s’enfuit. Le roi épouvanté
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
fol. i
par ce songe tomba de son lit et en eut la tète si bouleversée que les détails du rêve étaient sortis de sa mémoire. — Bravo, » m’écriai-je, « 6 Bakhtiyàr. Rien n’est plus exact. » Je me levai, je l’embrassai au front et je lui dis : « Tu as raconté le songe. Donne-m’en maintenant l’explication.»
« Seigneur, » répondit-il, « si tu le veux bien, c’est dans le harem que j'exposerai l’interprétation du songe.» Je consentis, et j’entrai dans mon gynécée, où Bakhtiyàr me suivit. Or, je te dirai que j’avais sept femmes dont chacune occupait un appartement particulier, et avait ses suivantes, nourrices et eunuques à part. «O roi,» dit donc Bakhtiyàr, «apprends que ce vase de lait qui t’est apparu en songe représente une des épouses du roi, et quant au poil noir qui flottait à la surface, c’est un Ethiopien qui a avec elle des relations coupables. — Comment savoir laquelle ? — Fais sortir toutes les femmes, et fais-les défiler une à une devant moi. Je parviendrai à trouver la coupable, et son crime apparaîtra à toute évidence aux yeux du roi.» Alors j’ordonnai de faire sortir toutes mes femmes le visage découvert, et de les faire passer devant Bakhtiyàr, qui les scrutait du regard. Or j’avais une jeune femme, jolie et avenante entre toutes. A sa vue Bakhtiyàr sourit et dit : « O roi, conduis-moi dans la chambre de cette femme.» J’y menai Bakhtiyàr; il y avait là un grand coffre, Bakhtiyàr l’ouvrit : un esclave noir y était caché. « O roi, » dit-il, « voilà le poil noir qui se remuait sur le lait.» Je me mis, à cette révélation, à trembler de colère, et ordonnai de hacher en morceaux le nègre et de mettre à mort la femme ainsi que toutes ses servantes et ses eunuques, ce qui apaisa mon courroux. Je me tournai alors vers Bakhtiyàr et lui demandai l’explication de l’autre songe.
« La voici, » dit-il : « Ce plat de viande et cet oiseau représentent un immense trésor dont le Très-Haut t’avait gratifié,
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
et quant au chien noir, ce n’est autre que le vizir. Arghach s’est approprié le trésor au détriment du roi, seul propriétaire légitime, commettant ainsi à l’égard de son bienfaiteur un acte de félonie, car tous les trésors appartiennent au roi. Sache, ô roi, que mon père s’appelait Bakht et était le fils de Boù Zer Djouinhour. Mon père dilapida avec des libertins tout son patrimoine et, réduit à l’indigence, honteux devant ses amis, ses parents et ses concitoyens, il vint dans cette ville et s’engagea comme terrassier au service d'Arghach. [En creusant la terre,] il mit au jour un trésor. Ce vizir perfide [en eut connaissance], tua mon malheureux père et s'arrogea la possession du trésor. Il méditait même d’acheter l’appui d’une faction puissante et de tâcher de te renverser. Grâce à Dieu, ce songe t’a sauvé et c’est ce bâtard qui est avili. »
Je fus enchanté de ce récit, je fis prendre les devants à Arghach et nous arrivâmes au trésor, dont je fis ouvrir la porte. Nous pénétrâmes dans le caveau et j’y vis les quatre rangées de pots remplis d’or et bouchés par des tuiles d’or. Dans un coin gisaient les cadavres putréfiés du père de Bakhtiyàr et de l’esclave qui l’avait tué. Bakhtiyàr versa des larmes sur le triste sort de son père, je le consolai de mon mieux. Nous sortîmes du caveau, je le fis consolider, et nous nous dirigeâmes vers mon palais. Je fis livrer à Bakhtiyàr l’assassin de son père, qu’il ordonna de faire périr sous une pluie de flèches. Enfin, je fis cadeau à Bakhtiyàr de tout ce qu’Arghach possédait en fait de biens meubles et immeubles, de femmes légitimes et de concubines. Bakhtiyàr épousa la fille du vizir et fit célébrer les noces.
Après cela, j’adressai à Dieu des actions de grâces, et c’est alors que je chargeai des architectes et des maçons de bâtir quarante maisons où des employés, commis à ce service.
CORNELL UNIVERSITE
remettent à tous les mendiants et derviches qui viennent y demander l'aumône, un echrèfi d’or.
Or, un jour, j'entendis deux derviches, assis dans un coin, tire aux éclats. Je les fis paraître devant moi, et je leur demandai la cause de leur hilarité. Ils me racontèrent qu’il y avait en Kgypte une reine dont la générosité et la munificence l'emportaient sut celles de tous les monarques du monde. Ils m’ont donné quelques details sur ta bienfaisance infinie, et à l’instant, pris du désir de contempler tes traits, je suis parti, et me voilà.»
fol. 2i B. Quand Lebchàh eut ainsi raconté ses aventures, la gracieuse reine d’Egypte prit la parole à son tour et lui dit : « Puisque tu as été assez aimable pour m'exposer le récit de ta vie, je te dirai d’abord que je considère les deux conditions comme remplies, et à mon tour je m'acquitte de ma promesse : je me déclare ta femme légitime, et je te fais présent de ce royaume, et ce trésor que Dieu — Il est grand — m'avait octroyé, je t’en abandonne la libre disposition. » Là-dessus, elle conduisit Lebchàh dans son appartement particulier pour lui raconter comment ce trésor était venu en sa possession.
Histoire dk la Reine d’EoYPTE.
Elle fit asseoir Lebchàch et lui dit : « Sache que moi, je suis la fille du marchand Khàdjè Ferroukh. Le père de ta servante avait cent mille toinans en monnaie sonnante, des marchandises et des biens à foison, mais il n'avait d'autre enfant que moi.
Quand la volonté divine voulut que mon père décédât, je confiai son corps à la terre, conformément à l'usage établi. Je le pleurai plusieurs jours et ne cessai d'honorer sa mémoire par des aumônes et des œuvres pies. Je comblai de mes bienfaits les indigents et les derviches, et quelque temps
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
se passa de la sorte. Je me dis un jour : « Puisque tu accomplis tant d’œuvres pies en souvenir de ton père, prends aussi une petite somme d’argent et porte-la au cheikh Yoùssouf qui a quarante disciples remarquables par leurs vertus, et demaude-lui de réciter, pour le repos de l'aine de ton père, la soûre fàtiha '•*, afin que, par son intercession, Oieu pardonne au défunt ses péchés. » Je m’applaudis d’avoir eu cette idée et, le lendemain, je pris cent tomans en espèces et je me dirigeai vers l’ermitage du cheikh. Arrivée à destination, je le saluai, et je déposai la somme à ses pieds. Il répondit à mon salut. «On me dit», continua-t-il, « que tu es la fille de tel marchand, connu dans la ville pour un excellent homme. Il s’en est donc allé vers la miséricorde divine, et tu îts apporté cet or pour le cheikh, afin qu’il récite en faveur de l’âme de ton père la soùre fàtiha. » Le cheikh me prit la main, me bénit et récita la soùre. Je baisai la terre devant lui en signe de vénération.
Comme je passais devant sa cellule, un bruit de voix arriva à mon oreille. J’écoutai. Le cheikh disait : « Gais lurons, mes amis, nous avons l’occasion de profiter d’une fameuse aubaine. Cette nuit même, nous allons mettre la main dessus. » Je rentrai chez moi, toute bouleversée de ces paroles, et quand le soir vint, je fus prise d’une frayeur mortelle, et j’appréhendai un grand malheur. J’avais pour voisine une amie qui, la nuit, venait me tenir compagnie, car j’étais seule. Ce soir-là, je n’eus pas le courage d’attendre sa venue. J’allai la trouver chez elle. Ma compagne me demanda : « Pourquoi ce trouble, ma sœur ? — A la maison, j’ai été assaillie par de noirs pressentiments, je suis venue dormir ici. — Et ta maison ? — Oh ! j’ai fermé la porte à clef, il n’y a rien à craindre. » Bref, je passai cette nuit-là à côté de mon amie, mais je ne pus fermer l’œil une seconde. Je me levai de grand matin, et je rentrai chez moi, ramenant
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
toi. 39 A
□ igitized by
avec moi mon amie, pour que l’œil d’aucun musulman ne put constater que j’avais délogé.
J’entrai donc chez moi : ma maison était pillée, si bien qu’il n’y restait pas un objet d’une valeur de dix dirheins On avait creusé et fouillé partout. Je poussai des appels au secours et je me lamentai. Mes voisines, attirées par mes cris, accoururent, et la nouvelle arriva jusqu au surintendant de la police, qui constata avec stupéfaction les dégâts. Je ne tardai pas à aller demander audience au roi et, dans Tende roun du palais, je lui rendis compte du vol dont j’avais été victime. Il fit appeler le chef de la police et lui dit : « Retrouve les biens de cette femme, où qu’ils puissent être, sinon tu auras à la dédommager. » Ensuite, le roi s’adressa à moi et me demanda si j’avais des soupçons contre quelqu’un. Je répondis : « Que la vie du souverain soit longue ! Je sais pertinemment qui est mon voleur ! — Parle », dit le roi, « que je lui fasse rendre gorge. — Ce n’est autre que le cheikh Youssouf. »
A peine le roi eut-il entendu le nom du vénérable cheikh, qu’il s'emporta contre moi : « Vile courtisane, quelle parole viens-tu de prononcer là ? » Il me fit donner des coups, et sortit du harem. Les vizirs et les conseillers se rassemblèrent autour de lui, et il leur raconta ma déposition, puis me condamna à être lapidée. Son entourage implora sa pitié, et il ordonna de me chasser de la ville. Les émirs et les serviteurs s’en chargèrent, et quand ils s’en retournèrent, moi, ainsi frappée d’ignominie, je cheminai longtemps et je m’assis au pied d’un mur, où je me consumai dans les pleurs.
'Tout à coup, je vis un rat sortir dun trou et déposer à terre un échrèfi. Puis il rentra dans le trou et alla en chercher un autre. Il finit par en amonceler une centaine, joua quelque temps avec les pièces luisantes, et en prit ensuite
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
une dans sa bouche et voulut la reporter dans son trou. Je pris une pierre, je la lui assénai sur la tète et je la lui tracassai. Je ramassai les echrèfis et je les mis dans ma poche. Je trouvai un os de grande dimension, j’en introduisis la pointe dans le trou du rat et je creusai peu à peu jusqu’à une largeur de deux aunes. Alors, j’aperçus une galerie souterraine obstruée par une pierre, que je tirai de côté. Je pénétrai dans l’excavation et à mes yeux apparut une porte munie d une serrure. La clef était pendue à côté, j’ouvris et j’entrai. Je distinguai quatre supports surmontés chacun de deux cruches remplies jusqu’au bord d’echrèfis de cinq misqàfs :m empilés. J’examinai de plus près. Chaque cruche avait pour couvercle un lingot d’or du poids de dix batmans, surmonté d’un paon taillé dans un rubis d’une seule pièce. D’autres cruches étaient surmontées d’un faucon taillé dans une perle. Je soulevai le couvercle des cruches : toutes étaient bondées de pierres précieuses, les unes de perles, les autres d’émeraudes, d’autres de diamants, d’autres encore de saphirs. Après avoir rassasié mes yeux de ce spectacle, j’aperçus une autre porte, j’ouvris : c’était un réduit analogue au premier. Bref, je pris un certain nombre de paons, un faucon et une quantité d’or. Je sortis, je refermai soigneusement la porte et je remis tout eu place avec l’os.
Or, mon père avait dans le voisinage un village. Je m’acheminai vers cet endroit et j’allai frapper à la porte du maire. Il ne m’eut pas plutôt aperçue qu’il s’écria : « Hélas ! tille de mon maître, le roi a fait proclamer, que si quelqu'un te recevait chez lui, sa maison serait rasée. Il est vrai que les devoirs de la reconnaissance m’obligent envers ton père, mais j’ai peur du courroux royal et je ne puis t’indroduire chez moi. — Pour l’amour de Dieu, » repris-je, « accordemoi un asile pour cette nuit, car moi, jeune tille, je ne puis pas aller n’importe où, et si j’erre par les rues du village, je
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
fui. 3v
risque de devenir la proie des dénonciateurs. — Je vais te proposer un stratagème, si tu veux bien l'accepter. — Oue vas-tu me dire ? — J’ai un bon cheval, que je vais te donner, avec trois tomans d'or et un esclave très honnête que je chargerai de t’accompagner. Tu pourras ainsi aller où bon te semblera. — Cest bien », dis-je. A l'instant même, le maire alla seller le cheval, me remit trois tomans et amena l'esclave. Je montai à cheval et l'esclave m’accompagna. Il dit à son maître en partant : « Tant que je vivrai, je m'acquitterai avec dévouement du service de cette jeune fille. » Nous prîmes congé du maire et nous nous mîmes en route. Après quelque temps, nous mîmes pied à terre près d'une source. Nous y fîmes nos ablutions et nous récitâmes deux prières avec prosternation. Ensuite l'esclave apporta du pain et nous mangeâmes. Ce jeune homme m'inspirait bien quelque appréhension, mais j'avais beau l'observer, il s'acquittait exclusivement de son service sans se permettre aucune inconvenance. Un jour, pour l'éprouver, je lui dis : 4 Jeune homme, il ne nous reste plus d'argent pour nos frais. Nous avons dépensé tout ce que nous avions. Que devenir à présent ? — Dame des dames, » répondit-il, 4 il y a ici tout près un village. Attends quelque temps, je vais revenir. » Une heure après, je le vis arriver apportant quelques vivres. Nous nous restaurâmes, et il me dit encore : 4 En tout cas, ne te tracasse pas. Je suis entièrement à ta dévotion.» Ces paroles me rassurèrent et je lui dis:4j'ai voulu te mettre à l'épreuve. De mon côté, je te prie de n'avoir aucun souci. J'ai une telle quantité d'argent que nous aurons beau faire des dépenses, nous n'en verrons pas la fin. Accompagne-moi encore jusqu'à ce que nous arrivions à une ville, et nous imaginerons bien un moyen de salut. » Après deux ou trois jours, nous atteignîmes une ville. Je remis à l'esclave quelques pièces d'or et lui enjoignis d’aller acheter deux costumes d’homme, des
Gougle
Original from
armes et des bagages pour lui et pour moi, et de m’amener un cheval arabe. Il partit à l’instant même et, quelque temps après, mes ordres étaient exécutés. Il revint avec un cheval pour moi et des vêtements d’homme et des armes pour nous deux. Je revêtis ce nouveau costume, je me ceignis de mes armes, je montai en selle et nous nous mimes en route. Je laissai flotter derrière ma tête, à la mode des jeunes gens arabes, mes cheveux épars, et nous arrivâmes bientôt à une autre cité.
Nous descendîmes au caravansérail, où nous occupâmes un appartement. Nous étendîmes un tapis à l'entrée du caravansérail, nous y étalâmes des pierres précieuses et nous attendîmes la clientèle. Comme j’étais très bien au courant de ce trafic, je vendis mes joyaux un bon prix, et quand la nuit tomba, rentrée dans ma chambre, je constatai que j’avais fait un bénéfice d’une trentaine de tomans. Bref, je restai dans cette ville l’espace d’un mois, au cours duquel je vendis pour cinq à six mille tomans de pierreries. J’achetai trente esclave de premier choix et trois files de chameaux, puis je me remis en route pour une autre destination.
Je mis plusieurs fois cet esclave à l'épreuve, mais je ne pus le trouver en défaut en rien que ce soit. Je lui confiai tout ce que j’avais, et c'était lui qui s’occupait des transactions. Je pensais que, si je voyais ma fortune s’accroître ainsi, c'était sa compagnie qui me portait bonheur, car sinon, â quoi étais-je bonne, moi, pauvre fille ?
Bref, nous avancions toujours, et d’étape en étape, nous finîmes par atteindre l’Abyssinie et le Zanguebar. Nous pénétrâmes dans la capitale et nous nous installâmes au caravansérail. Le lendemain, je pris quelques curiosités et entre autres ce paon taillé dans un seul rubis, je chargeai les esclaves de ces cadeaux et moi-même, je pris les devants, je
Original from
CORNELL UNIVERSITE
D ilfîter- I:
me présentai devant le roi, je lui rendis hommage et je lui offris ces présents.
I*a vue de ce joyau splendide le remplit d’une telle joie qu’il ne tenait plus dans sa peau. Après avoir admiré à satiété ce bijou tel que n’en recélait le trésor d'aucun monarque, il rassembla en mon honneur ses courtisans et nous nous amusâmes. Le roi me garda près de lui un jour et une nuit, et le surlendemain ;n de mon arrivée, il me demanda : « Quelle est, jeune homme, l'affaire qui t’amène ici ? Et pourquoi rester au caravansérail? Je vais te faire préparer dans la ville un logis où bon te semblera. * Je répondis au roi :
fl'ers) : « Oue ta prosj>érité soit durable et constante ! Que Heidar 31 soit ton échanson au jour de la résurrection ! »
4 O prince magnanime, j’ai éprouvé beaucoup de vicissitudes, j’ai accumulé les richesses de ce bas monde, et maintenant, je ne demande pas mieux que de m’abriter sous ton ombre et d’ètre honoré de ta compagnie, car le reste de Punivers ira aucun attrait pour moi. » Il fut on ne plus satisfait de mon langage et dit : «s O Khàdjé. 33 puisse Dieu m’accorder de voir tous les favoris de la fortune comme toi habiter ma capitale, car la présence des gens prospères porte bonheur. J’ai beaucoup de palais grands et petits, choisis celui qui te convient et je le ferai mettre à ta disposition *. Je répondis : « Longue vie au roi î Ce sont les exigences de mon négoce qui m ont forcé de m’installer à l’entrée de la ville. » Il insista encore : « Enfin, dis-moi nettement ce que tu désires. — O roi, je suis venu ici par convoitise pour les biens de ce monde. Je te prie de faire proclamer que quiconque a des esclaves les amène et les vende à ton serviteur. — Khàdjè, dit-il. pas n’est besoin de proclamation. Moi-même j'ai des quantités d’esclaves tellement vaillants qu’un seul d’entre eux ne craint pas de s’attaquer à cent cavaliers. > Je me déclarai enchantée.
Goiigle
Original frorri
CORNELL UNIVERSITY
Le lendemain, le roi me fit appeler et nous recommençâmes à nous distraire ensemble. Enfin, il me congédia et je me rendis au bazar. Le roi fit faire des proclamations et j’achetai près de deux cents esclaves d’élite, que je fournis complètement de chevaux et d'armes. Je me procurai aussi trente jeunes filles. Quant tout ce monde fut bien équipé, je pris congé du roi, je fis charger les chameaux et je me remis en voyage.
De wàdî en wàdî, d'étape en étape, nous finîmes par atteindre la capitale de l’Egypte. Nous campâmes hors des murs du Caire, et nous y dressâmes nos tentes et nos pavillons. On alla avertir le roi de ce qu’un riche marchand était descendu aux portes de la ville avec autant de files de chameaux avec leurs charges, et deux cents esclaves abyssins, nègres et grecs. Les habitants, stupéfaits, accouraient en foule chaque jour admirer mon campement. Quelques jours se passèrent ainsi. Enfin, je fis couvrir douze plateaux de rubis, de turquoises, d’émeraudes, d’or et d’étoffes précieuses, avec un faucon taillé dans un diamant. Je me présentai au palais pour offrir au roi ces cadeaux. On alla le prévenir de mon arrivée. Il me manda dans la salle d’audience. J’entrai, je saluai le souverain, et mes esclaves apportèrent les présents. Quand il les aperçut, sa joie fut telle qu'il paraissait vouloir prendre son vol. Nul roi, en effet, n'avait pareilles richesses. Il me fit asseoir et ordonna en mon honneur des fêtes qui durèrent trois jours. Après quoi, il me dit : * Mais qu’est-ce qui t’oblige à demeurer hors des murs ? Choisis dans la ville même un logement qui t’agrée, je te le ferai donner. — O roi, lui répondis-je, depuis longtemps déjà la fortune inconstante m’a fait subir bien des avanies et, à force de tout supporter, j’ai fini par acquérir de grandes richesses. Maintenant je serai trop heureux si tu veux bien me permettre
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
— ne —
de choisir, dans le voisinage de la ville, un endroit où je puisse me bâtir une habitation, de façon à être toujours à ta disposition. — A merveille, dit-il, je ne demande que d’avoir pour voisin un homme opulent comme toi, car la présence des gens prospères porte bonheur. Mais, Khâdjè, je te donnerai, si tu veux, dans la ville même, un palais magnifique.» Je déclinai cette faveur. Alors, le souverain fit seller un cheval et me dit : « Allons, Khâdjè, montons à cheval, promenons-nous un peu partout et, si un emplacement te convient, nous t’y ferons construire une demeure. » Au comble de mes vœux, je montai en selle, et je parcourus en compagnie du roi tous les alentours de la ville, jusqu’à ce que nous arrivâmes à la ruine dont j’ai parlé au début de lui. 40 B mon récit. « Voilà », dis-je au roi, « un emplacement qui me sourit. — Singulier endroit ! » dit le roi. « On raconte que ce fut au temps jadis le séjour de Salomon et on l’appelle Souleimâne Àbàd 34 . »
Mon désir se réalisait donc. Le roi fit venir de partout des architectes de talent et des maçons habiles ; on engagea une foule de manœuvres qui recevaient par jour quinze dinârs 35 , et je me fis construire un palais juste au-dessus du trésor. L’édifice fut achevé en peu de temps, je remis aux chefs des travaux des khil'ats magnifiques, et je leur donnai congé. J’ordonnai à mes esclaves, quand le moment propice fut venu, de transporter dans le palais mes bagages et les richesses que j'avais rapportées de voyage, et j’assignai à chacun un appartement spécial où il pût vaquer à ses occupations.
Quelques jours après, je couvris trois plateaux de pierres précieuses, et j’allai trouver le cheikh Youssoûf. J’entrai chez lui, les esclaves mirent à ses pieds mes présents. Il me demanda qui j’étais. * Je suis », dis-je, « un marchand. J’ai amassé une fortune considérable et je me suis fait bâtir hors
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
ville un palais que j'habite. Je t’ai apporté ce cadeau pour avoir l'honneur de te voir. » II me demanda combien j’avais de serviteurs. « Dix à douze personnes », lui répondis-je. Il récita une prière en ma faveur, puis je me levai et je m’en allai. Je l’entendis, comme la première fois, dire à ses compagnons : « Holà ! mes compagnons de débauche, nous irons cette nuit dévaliser ce maudit marchand, et je partagerai ses richesses entre moi et mes disciples. — Le commandement t’appartient », répondirent-ils.
J’entendis donc ces paroles du cheikh et, rentré chez moi, je dis à mes esclaves : « Je vous ai avertis, il y a quelque temps, que vous alliez avoir une besogne sérieuse. Le moment est arrivé. Il s’agit de montrer de la bravoure. — Seigneur », répondirent-ils, «si tu l’ordonnes, nous t’apportons, dès cette nuit, la tête du roi en personne. — Je n’ai que faire de la tête de Sa Majesté, mais cette nuit une quarantaine de brigands viendront pour piller et ravager mon palais. Je déclare ici que je vous affranchis tous, vous établis et vous donne des fonds [si vous exécutez bien mes ordres]. » Ils répondirent : « Nous sommes prêts à tout pour toi. — Eh bien ! laissez ouvertes les portes du palais, mettez-vous en embuscade et attendez que les bandits veuillent s'éloigner chargés de leur butin. Alors, élancez-vous, prenez-les vivants et garottez-les bien. Quant à moi, cette nuit, je resterai au palais du roi et je le distrairai, en jouant aux dés et aux échecs, jusqu'à votre arrivée. » Après avoir donné ces instructions à mes serviteurs, je me rendis auprès du roi.
Je passai la nuit en sa compagnie jusqu’à l'aurore, très préoccupée de savoir si mes domestiques s’étaient emparés de cet odieux cheikh et de sa bande, ou si peut-être ils ne l’avaient pas vu. A la pointe du jour, le jeune homme que le maire du village m'avait donné pour me protéger, vint me faire signe que les voleurs étaient pris. Je me pris à sourire
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
loi. 4
et le roi me demanda : « Ou’est-il arrivé ?» Je fis approcher ce fidèle serviteur et je lui dis : « Quoi de neuf ? — Cette nuit », répondit-il, * une troupe de brigands ont pénétré chez toi et ont fait main basse sur tes bijoux et tes marchandises précieuses. Ils allaient se retirer avec leur butin, si tes esclaves ne s'en étaient rendus maîtres. » Le roi lui demanda : « Les avez-vous faits prisonniers? — Oui. » Alors le roi chargea quelques-uns de ses serviteurs d’introduire toute la bande avec ses gardiens. Nous vîmes arriver alors ce misérable cheikh avec ses trente-neuf disciples, tous chargés du produit de leur vol. A la vue du cheikh, le roi pâlit. « Comment, misérable », s’écria-t-il, « c’est à toi que je donnais, chaque année, deux à trois cents tomans, à qui tout le monde apportait des cadeaux et des offrandes ! Comment as-tu pu commettre un pareil crime ?» Le roi, accablé de douleur, se tordait les mains et se lamentait, et je savais bien que c’était à cause de moi qu’il éprouvait tout ce chagrin. Pourtant, je lui dis : « O roi, ne t’afflige pas de ce que mes esclaves ont pris les voleurs Déliez-leur les mains », dis-je à mes serviteurs, « pour que leur vue ne cause plus de peine au roi. » Le roi s’écria: « Sache, ô Khàdjè, que j’ai naguère usé de violence à l'égard d’une pauvre fille sans défense, et que j’ai compromis par une injustice mon bonheur éternel. Je voulais même la faire mettre à mort, et je ne lui fis grâce que sur les instances de mon vizir — que Dieu pardonne à son père et à sa mère ! — Mais au jour du jugement — demain, peut-être ! — que
répondrai-je à cette jeune fille pour me justifier ?» Je lui demandai ce qui s'était passé. « Ce même bandit », dit-il, « lui avait ravi tous ses biens. Elle vint m’exposer son malheur... » Le malheureux roi, au désespoir, se tordait sur lui-même comme le serpent.
Je pris une figure riante et je lui dis : « Seigneur, rassuretoi. Ordouue qu’on nous laisse seuls un iustant, je te dirai
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
un mot en secret. » Quand nous fûmes seuls, je lui dis : « Sire, sache que je suis la Hile du marchand Khàdjè Ferroukh, celle-là même dont tu n’avais pas voulu écouter les plaintes. Dans ta confiance aveugle pour ce scélérat, tu m’as maltraitée et tu m’as bannie de cette ville, mais en dédommagement de ces malheurs, le Très-Haut m’a octroyé tous les trésors de Salomon. » Bref, je narrai d’un bout à l’autre mes aventures au roi, qui me dit alors : « Allons donc voir ce trésor. » Je le menai dans mon palais, et le fis entrer dans le souterrain. Quand les regards du roi tombèrent sur toutes ces richesses, sur toutes ces rangées de cruches pleines de rubis, de saphirs, de perles et de diamants, il pensa en perdre la tète, me baisa au front et me dit : « Louange à Dieu, grâce à Lui je t’ai revue vivante et je te demande de devenir mon épouse légitime. Combien je regrette d’avoir mal agi envers toi. » Je lui offris le trésor. Nous sortîmes de mon palais, le roi retourna à la salle d’audience, manda ses vizirs et tous les grands de l’Etat, et me demanda publiquement ma main. J’acceptai et à l’instant le càdi vint célébrer la cérémonie. Les fêtes nuptiales durèrent plusieurs jours et plusieurs nuits.
Le roi mon époux ordonna de faire mourir de inale mort le cheïkh et tousses sectateurs, confisqua leurs richesses et ordonna à leurs victimes de venir réclamer leurs biens, s’ils existaient encore. Moi-même, je pris possession de la partie restante de ce qui m'avait été dérobé. Après avoir festoyé quelques jours, nous recommençâmes à nous occuper de l’expédition des affaires du royaume, et je gratifiai tous ceux qui le méritaient de khil'ats proportionnées à leur situation.
Sept années se passèrent ainsi, et alors j’evis le malheur de perdre mon mari. Les émirs et les grands personnages m’installèrent à l’unanimité sur le trône royal. Voilà maintenant quatorze ans que je règne sur l’Egypte, et tu com-
Gougle
Original from
prends, à présent, que je puisse sans compter faire des aumônes et des largesses. »
Ce récit terminé, la reine prit la main de Lebchàh et le conduisit au trésor. Il fut émerveillé de voir toutes ces chambres remplies de cruches pleines d’or et de joyaux, et surtout de constater que, depuis ces quatorze ans, on n’avait encore entamé qu’une cruche et qu'on l’avait à peine vidée à moitié.
fol. 4' B Lebchàh ne fut pas peu surpris de retrouver là le pupitre et le livre d’évocation des djinns, à la couverture incrustée de pierres précieuses. Tout content, il se tourna vers la charmante reine et lui dit : « Je crois que le plus pressé est d’envoyer chercher l’empereur de Chine afin qu’il puisse le lire, en réciter les formules et réaliser son plus cher désir. » La reine répondit : « Inutile. Moi-même je suis capable de déchiffrer ce grimoire, d’amener en mon pouvoir cette péri et de l’envoyer à son ancien époux avec une foule de cadeaux. — A ton aise, » dit Lebchàh.
Tous deux sortirent enfin du trésor, la reine entra dans la salle du trône, assembla tous les grands de l’Etat et leur exposa ce qui était arrivé. « J’avais décidé », dit-elle, « que J'accepterais pour époux celui qui me raconterait pourquoi l’empereur de Chine s’habille de deuil et se lamente, et qui m’apporterait la tête de Lebchàh. Or, le jeune homme que voici est allé en Chine chercher l’explication de l’attitude singulière de l’empereur, et découvrant sa tète, il m’a dit : « Je suis Lebchàh. » Il a rempli noblement les deux conditions imposées, et moi, je ne veux pas non plus manquer à ma parole. — Ordonne, dirent les grands, tout ce que tu voudras. Nous sommes là pour exécuter tes ordres. » On fit à l’instant venir le càdî et l’union fut célébrée. Les noces durèrent plusieurs jours. Lebchâch eut accès dans le gynécée et put, jusqu’au matin, jouir, avec la belle reine, des préroga-
Original from
CORNELL UNIVERSITE
tives d'un époux. A son lever.il se rendit au bain, puis rentra au palais où il alla prendre place sur le trône. Tous les grands vinrent, tète baissée, lui rendre hommage et l’on frappa dès lors la monnaie et on récita la khoutba 37 en son nom.
Quelques jours après le mariage, Lebchàh pria son épouse de s’occuper du bonheur de l’empereur de Chine. Elle alla au bain se laver le corps et la tète et bannir ainsi toute souillure, puis elle se retira dans un appartement secret, prit le livre et se mit à le déchiffrer. Bref, le djinn déjà mentionné apparut. « Ma gracieuse reine, que m’ordonnes-tu ? — Je désire que tu ailles chercher Goultchihrè Bànoû et que tu me l’apportes avec ses enfants. » Il partit à l’instant et revint bientôt avec la péri et ses fils. Tous saluèrent la reine d’Egypte, qui implora de Goultchihrè Bànoù le pardon de la faute de son ancien mari. « Belle reine », répondit-elle, « un homme ne peut pas remplir les conditions exigées par les péris et, désormais, l'empereur et moi, nous ne pouvons plus nous accorder. » La reine redoubla d’instances : « Pour l’amour de moi, cède une fois encore », dit-elle. « Si, de rechef, l’empereur de Chine ne remplit pas tous ses engagements, tu pourras faire à ta guise. » La péri accepta, on appela le càdi et elle épousa par procuration l’empereur de Chine, représenté par Lebchàh. A l’instant, on fit venir des litières, des cadeaux et des esclaves de l’un et l’autre sexe destinés à accompagner Goultchihrè Bànoù et les fils qu'elle avait eus de l’empereur de Chine : Mélik Djemchîd, Mélik Khorchid et Mélik Mohammed. On les fit monter sur des chameaux et on leur remit une missive à l’adresse de l’empereur de Chine.
De wâdien wâdi, d'étape en étape, la caravane atteignit la capitale de la Chine, et un courrier prit les devants pour aller porter à l’empereur la lettre des souverains d’Egypte. Le courrier s’en fut au palais, salua l’empereur, baisa la lettre
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
et la déposa à ses pieds. Le monarque rompit le sceau et remit la lettre an vizir. La reine d’Egypte l’avait rédigée comme suit :
«{ Vers) : Salut illuminé delà lumière de la pureté, salut parfumé de la senteur de la fidélité, salut plein des regrets de l’absence, salut empreint du plus vif amour, salut pareil à la pluie qui rafraîchit la rose, puis s’écoule, goutte à goutte, sur le feuillage de l'hyacinthe, salut pareil à la bonne odeur de l’affection à ceux qui ont contemplé la lumière, salut à cette lumière de l’œil du noble prince au pouvoir absolu, et des compliments dont le souffle, comme celui de l'encensoir, augmente la bonne odeur de la myrrhe, et nos salutations à celui dont la beauté, resplendissante comme le soleil, est digne de l’éclat sans pareil du paradis, salut à celui qui sème dans les assemblées les perles [de son éloquence] et qui illumine de sa splendeur les réunions, refuge de la royauté et de la grandeur, objet de respect et de vénération, mon cher, précieux et digne frère, prince favorisé de la fortune et plein de promesses, héritier de la souveraineté et du pouvoir, ornement du trône de la félicité royale, gloire de la contrée, favori de la prospérité et de la gloire, fleur du jardin de l’autorité souveraine, fleur brillante du jardin du caliphat et de l’empire, rose de la roseraie de la majesté et de la puissance, pousse vigoureuse du parterre de la grandeur et de la domination, parterre du jardin de la justice et de la munificence, parterre du paradis de la bonté et de la gratitude, parure du trône de la domination universelle et de la conquête des nations, joyau de l’écrin des faveurs, étoile de la constellation de la noblesse, perle de la 111er du caliphat, roi sublime qui, quand tu quittes un moment le trône de la puissance absolue, trouves dans ton harem royal et magnifique la satisfaction de tes propres désirs et satisfais ceux d’autrui 15 :
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
Sache, ô grand prince, et qu’il ne te reste pas caché, que moi, je suis ce même derviche qui avait osé te demander l’explication de ton deuil et de tes gémissements. Depuis que tu as bien voulu satisfaire ma curiosité, je n’ai pu supporter de te voir abîmé dans une telle douleur et, grâce à mes efforts incessants, j’ai pu me procurer le livre d'évocation des djinns et je suis arrivé, de la sorte, à supprimer la cause de tes tourments : j’ai envoyé vers toi, souverain juste, ombre de Dieu, Goultchihrè Bànoù avec tes enfants, escortés de mes émirs et suivis de nombreux cadeaux. J’espère que tu voudras bien me pardonner mon impertinence d’autrefois, et si tu es en présence de quelque difficulté, tu n’as qu’à faire un signe et je la résoudrai avec l’aide de Dieu. Salut ! * Quand le vizir eut lu cette missive et que ces paroles fureut arrivées à l’oreille du roi, peu s’en fallut que, de joie, son âme ne s’envolât de sa cage. Il fit remettre au courrier une superbe khil at, avec un pur-sang arabe à la selle et à la bride incrustées, et cinq mille dînàrs d’or, et il ordonna de pavoiser la ville. Puis il sortit avec toute sa cour, pour aller au devant de la caravane annoncée. Arrivés à deux parasanges de la ville, l’empereur et sa suite aperçurent l’étendard des envoyés de Lebchàh et les litières de Goultchihrè et de ses enfants. Les fils de l’empereur mirent pied à terre et baisèrent l’étrier de leur père. Il descendit de cheval, les embrassa, les baisa au front et se mit à sangloter de joie. Les envoyés de Lebchàh s’employèrent à l’apaiser, s’approchèrent et procédèrent au baise-main, après quoi l’empereur s’approcha de Goultchihrè et mit la main sur le rebord de sa litière. Il y avait si longtemps qu'il n’avait contemplé les traits de son épouse adorée ! A son aspect, son œil retrouva son éclat. Ils s'étreignirent comme l'âme dans la poitrine. Le prince adressa au Tout-Puissant des actions
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
de grâces, et tout le monde reprit le chemin de la capitale de la Chine.
Le roi, à son entrée, envoya Goultchihrè au harem et luimème pénétra dans son palais avec ses enfants. Il ordonna de proclamer que, quarante jours durant, tous ses sujets, grands et petits, pouvaient festoyer et agir à leur aise, le meurtre et l'adultère exceptés. Il supprima pour trois ans les impôts ; tous les Chinois, les mains levées vers le ciel, appelèrent sur leur Souverain les bénédictions divines et, pendant quarante jours, on ht sonner la trompette de la bonne nouvelle. Quant au prince, il alla au gynécée retrouver Goultchihrè Bànoù, l’embrassa et, unissant leurs lèvres, ils s’abandonnèrent à leurs épanchements. Goultchihrè lui pardonna ses fautes passées, et ils passèrent dans la liesse trois jours et trois nuits. Enfin, l’empereur sortit du harem, alla au bain se revêtir d’un costume magnifique et entra dans sa salle d’audience, ou les grands personnages et officiers baissèrent la tète devant lui et le remercièrent de ses bontés, puis ils lui firent escorte. 11 prit place sur le trône, manda les envoyés de Lebchâh, les fit asseoir à sa droite et leur organisa une fête qui dura trois jours et trois nuits. Ensuite, il les revêtit de robes d’honneur admirables, leur offrit des sommes d’or et des cadeaux sans nombre, dignes de sa grandeur impériale, et notamment, des coursiers arabes de choix, nés dans ses propres haras, à robe baie et à queue noire, munis de selles incrustées, ainsi que des esclaves du Cathay 36 de l’un et l’autre sexe. Il combla d’égards les envoyés de Lebchâh et leur remit une missive à l’adresse de leur maître.
Les émissaires de Lebchâh atteignirent en peu de temps leur patrie et remirent à Lebchâh la lettre et les présents.
Quant à l’empereur de Chine, il abdiqua en faveur de son
□ igitized by
Gougle
Original from
CORNELLUNIVE RS ITY
fils aîné Mèlik Djemchid, lui mit sur la tète la mitre royale et l’installa sur le trône. C'est à son nom que dès lors on récita la khoutba et l’on frappa la monnaie. Le vieil empereur passa sept ans dans une pieuse retraite à se consacrer uniquement au culte du Très Haut, puis il s’en alla de cette demeure transitoire à la félicité éternelle, et dépouillant l’ignoble défroque de l’existence terrestre, il s’achemina vers le séjour des bienheureux.
Morale. Le bien est récompensé par le bien.
Salut au lecteur î
Original from
CORNELL UNIVERSITE