‹ Contes persansChapitre 26 sur 55 · Par le muezzin · texte numérisé non relu

Par le muezzin

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Histoire du Prince Ghaffoûr et de Nessîr Eyyâr

de Bagdad.

Les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage, racontent qu’il y avait jadis, dans le Khorassan, un roi qui avait un tils intelligent, instruit, pieux et sensé. Sou père l’avait mis en ménage et avait pour lui la plus vive affection. ,o1- 33 B.

Un jour, le prince alla à la chasse et, après s’être adonné longtemps à ce plaisir, il rentra en ville et passa par le bazar.

Il vit une foule nombreuse dont les groupes remplissaient tous les endroits, et demanda : « Quels sont ces gens ? —

Prince, répondit-on, c'est la caravane des pèlerins de la Mecque qui s’en vont à la ville sainte. » Dieu, aussitôt, lui inspira la plus grande sympathie pour ces croyants, et il se sentit attiré vers la Kaaba. Il se dit en son cœur : « Il faut que, toi aussi, tu ailles visiter la Kaaba et le Be'it el Hèràme *. »

Là-dessus, il rentra chez lui et, aussitôt descendu de cheval, il envoya dire à son père : « Souverain du monde, donne-moi congé pour aller au hadjdj 1 en compagnie des pèlerins, et visiter le temple d’Allàh. » Son père, très péniblement affecté de cette demaude, leva la tête et dit : « La jeunesse est l’époque de l’amusement. Quelle idée de participer au hadjdj maintenant ! Le Très-Haut a ordonné aux rois la justice et la générosité [et rien de plus]. »

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Le fils fut très marri de cette réponse et fit dire à son père : « Que tu m’en donnes ou non la permission, je m’en vais sans plus tarder. » Et aussitôt il fit effectuer les préparatifs du voyage et ordonna aux pèlerins d’attendre trois jours. Les serviteurs se mirent donc à la besogne et, quand le roi vit que son fils parlait sérieusement, il vint le trouver pour lui donner toutes sortes de conseils, mais sans aucun résultat. De guerre lasse, il dut bien ouvrir la porte du trésor, en sortit tout ce qui était nécessaire pour subvenir aux frais du voyage, et en dirigea lui-même les préparatifs. Il alla donner à son fils un pas de conduite, puis rentra dans sa capitale, les yeux humides et le cœur brûlant.

Le prince, toujours allant, finit par atteindre la frontière, avant Bagdad. Les pèlerins dirent : « Il nous faut aller à Bagdad nous présenter à l’ambassadeur Eyyàr, et lui faire un cadeau pour qu’il nous mette en route ; il nous est très dévoué. » Le prince approuva et, accompagné de beaucoup d’autres, il continua sa route vers le Hidjâz. Ils arrivèrent bientôt à peu de distance de Bagdad. Le prince n’avait autour de lui que quelques-uns de ses familiers, quand une troupe de brigands assaillit la caravane et fit main basse sur tous les objets, et le prince fut blessé en plusieurs endroits. Escorté de quelques notables et serviteurs, il se traîna jusqu’à Bagdad, souffrant beaucoup, et les fugitifs cherchèrent la demeure de Nessîr Eyyàr.

Ce personnage avait des richesses tellement considérables que les calculateurs n’auraient pu en supputer la valeur. 11 se distinguait par sa générosité, sa bravoure et sa libéralité, et son nom était connu partout. 11 s’empressa de conduire chez lui le prince, avec tous les égards dus à son rang, l’entoura de ses soins et réunit à son chevet tous les médecins les plus habiles, si bien qu’il se rétablit rapidement. Toutefois,

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la caravane des pèlerins était déjà loin quand il recouvra la santé.

Un jour qu'il revenait du hammam, il aperçut, sur la terrasse d'un palais, une ravissante créature, dont le visage resplendissant eut rendu jaloux le soleil. 11 en devint épris avec cent cœurs, — que dis-je ? — avec cent mille cœurs.

Il poussa un profond soupir et perdit connaissance. Justement, Nessîr Eyyàr l’accompagnait. Il crut à un simple évanouissement causé par la convalescence, et ordonna de transporter son hôte dans sa chambre. On apporta de l'eau de rose dont on lui aspergea le visage. Il revint à lui et on lui fit boire un peu de sirop.

Nessir Eyyàr lui dit : « Prince, tu seras resté trop longtemps au bain, la chaleur t’aura accablé et le cœur t’aura manqué. Tu n’étais plus en état de supporter si longtemps la température de l’étuve. » « [Ce n’est pas cela », dit le prince.] « Alors, quoi ? » demanda Nessir Eyyàr. Le prince répondit : « J’ai vu une femme superbe sur le toit de telle maison. Je n’ai de ma vie contemplé de formes plus parfaites, de charmes plus captivants. J’en suis tombé amoureux, et voilà la vraie cause de ma défaillance. »

Nessîr Eyyàr s’aperçut qu’il s’agissait d’une de ses fol. 54 A. anciennes favorites, qu’il avait épousée et dont il avait fait sa femme légitime. « Prince, dit-il, ne te désole pas, aie le cœur à l’aise. Je sais quelle est la femme dont il s’agit et de qui elle est la fille. J’emploierai tous les moyens pour l’obtenir pour toi. » Ces paroles remplirent le prince de joie et de contentement.

Nessîr Eyyàr le quitta, rentra dans ses appartements, fit quérir son épouse et lui dit : « Femme, jusqu’à ce jour tu m’as convenu, mais à partir d'aujourd’hui, je n’éprouve plus rien pour toi. Lève toi, reprends ta dot et retourne chez ton père. » La femme s’écria : * O mon mari, que dis-tu là ?

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Fais moi donc savoir quel péché j’ai bien pu commettre, ou en quoi j'ai mal agi. * Nessîr Eyyàr lui répondit : « Tu n’es coupable d’aucun péché. » II dit, lui remit les mille dînârs de sa dot 3 et son contrat, et la renvoya chez son père.

La répudiée 1 retourna donc à la maison paternelle, et pleura de voir ainsi sa situation transformée. Elle révéla l’aventure à sa mère qui, à son tour, en parla à son mari. Or celui-ci était un gros drapier, bien connu sur la place et estimé de tous. Voyant sa fille en cet état, il lui dit : « Allons, mon enfant, dis bien la vérité : As-tu commis un acte qui t'ait aliéné le cœur de Nessir Eyyàr, oui ou non ? Nessîr n’a pourtant pas perdu la tète, pour agir gratuitement de la sorte et s’exposer à des désagréments. »

La jeune femme répondit : « Mon père, je n’ai, que je sache, rien fait de repréhensible. Si j’avais commis une incartade, Nessir Eyyàr ne la ferait-il pas connaître ? »

Alors, le drapier, ses frères et ses proches envoyèrent quelqu'un dire à Nessîr Eyyàr : « Si ta femme a manqué à ses devoirs envers toi, dénonce la pour que nous la châtiions comme elle le mérite ; mais si, par contre, tu n’as rien à lui reprocher, pourquoi nous déshonores-tu, toi aussi bien que nous ? * Nessir Eyyàr répondit : « Jusqu’à présent je n’ai jamais rien trouvé à redire à votre fille, et je n’y trouverai rien dans l’avenir. En fin de compte, le sort a voulu que nous partagions ensemble une portion de notre destinée, et maintenant cette portion est épuisée, voilà tout. * Après cette explication, le drapier et sa famille gardèrent le silence.

Quant à Nessir Eyyàr, durant les deux premiers mois qui s’écoulèrent après cette répudiation, il annonçait chaque jour au prince que le père de sa bien -aimée était allé à Damas et avait fixé un terme passé lequel il reviendrait, qu’il s’était mis en relation avec la belle, et qu’il se faisait fort d’obtenir le consentement de son père ; et le prince était content.

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Grâce à ces fausses nouvelles, le terme légal à expirer avant que la divorcée put se remarier 5 s'écoula, et pendant tout ce temps le prince dolent d’amour resta couché dans son lit, épuisé par son ardeur passionnée.

Le délai expiré, Nessir Eyyàr se présenta donc devant son jeune hôte et lui dit : « Maintenant, le père de celle que tu aimes est revenu, et il est temps d’envoyer chez lui un intermédiaire pour le prier de t’accorder la main de sa fille.

Ce père est drapier. La jeune personne est jolie et vertueuse.

Je vais t’amener une femme que tu enverras au bazar, auprès du drapier, lui faire part de ta demande. »

Il dit, et alla aussitôt chercher une vieille femme que le prince dépêcha au bazar. Elle s’aboucha avec le drapier qui tomba d’accord, mais exigea une dot de cent mille dinàrs d’or fauve. Il vint trouver son futur gendre et vit Nessir Eyyàr debout au service du prince. « Louange à Dieu, se dit-il, de ce que Nessir Eyyàr a répudié ma fille innocente. La Providence n’a pas laissé mon enfant sans protecteur : voilà que je l’ai mariée à un personnage dont ce même Nessir est l’humble serviteur. *

Bref, on célébra les noces. Le prince fit de grandes dépenses et des cérémonies innombrables. On amena donc la mariée au prince, et, naturellement, Nessir Eyyàr était toujours dans son rôle de serviteur. La mariée, vêtue d’habits somptueux, fut installée sur un trône. Quand elle prit place a côté du prince, ses regards tombèrent sur Nessir Eyyàr. Elle se cacha le visage de la main et murmura ces paroles : « Dieu soit loué ! Si Nessir Eyyàr m’a répudiée innocente, me voilà devenue l’épouse d’un personnage qui commande à Nessir Eyyàr. *

Le prince entendit très bien ces mots, mais il n’en f0j ^ g fit rien paraître jusqu'à ce qu’il ne resta plus âme qui vive, et que les deux époux furent seul à seul.

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Alors, le prince se tourna vers sa compagne et lui dit : « Répète moi bien fidèlement les paroles que tu as prononcées tout-à-l’heure. » La mariée dit : « Que t'importe. » Il insista : « Allons, il faut dire la vérité. » Elle s'obstina dans le silence. Alors, Nessîr Eyyàr apporta une table chargée de mets. Le prince n’y toucha pas, mais dit encore à sa femme : « Allons, tant que tu persisteras à me celer la vérité, et à refuser de me dire pourquoi tu as remercié Dieu, je ne me plairai pas en ta compagnie et je ne mangerai pas. * Bon gré mal gré, la jeune femme dut bien raconter au prince son aventure. A ce récit, il comprit combien étaient extrêmes la générosité et la noblesse de sentiments de Nessîr Eyyàr. Tout confus, il garda le silence et mangea quelques morceaux avec la jeune femme, puis il lui dit : « Sache bien que j’ai résolu de ne pas te toucher, tant que je ne serai pas retourné chez mon père. Amuse-toi avec tes suivantes dans le harem, pendant que je vaque aux préparatifs du voyage. » Il l’envoya donc au harem avec ses suivantes, et, à tous moments, il lui faisait parvenir de jolis cadeaux et lui témoignait mille égards, mais il ne regardait pas son visage et ne soufflait mot à personne de son aventure.

Un jour enfin, il dit à Nessîr Eyyàr : « Noble ami, tu as fait preuve à mon égard de dévouement, de générosité et de grandeur d'àme. Maintenant, je vais te demander congé, pour aller revoir mon père et ma mère, car j’ai déjà abusé de ta large hospitalité. — A toi d’ordonner, » répondit Nessîr Eyyàr, et il se dépensa pour organiser les préparatifs du voyage du prince et arrangea toutes ses affaires. Enfin, le prince Ghaffoûr lui dit adieu, s’excusa de lui avoir causé tant d’embarras et partit emmenant sa jeune épouse. Avant de s’en aller, Ghaffoûr retira son anneau, qu’il remit â Nessîr Eyyàr, et lui dit : « Prends cette bague en souvenir

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de moi, et garde la bien sur toi, elle te viendra à point. » Nessîr Eyyàr la prit et s’en retourna, et le prince continua sa route.

Après un assez long voyage, il arriva en vue de sa ville natale. Son père et sa mère, prévenus de son heureux retour, s’en réjouirent et vinrent à sa rencontre hors des murs. Ils ordonnèrent de pavoiser leur capitale, et le ramenèrent en grande pompe. Puis le roi mit sa couronne sur la tète de son fils, l’installa sur le trône, et ordonna de frapper la monnaie à son nom. Lui-même consacra ses dernières années, dans la retraite, à des exercices de piété. Ghaffoùr fit respecter la justice, ouvrit la porte du trésor, et fit de grandes largesses aux pauvres et aux derviches. Il envoya sa femme auprès de la reine-mère ; il ne mit pas sur son pan la main du désir et n’eut avec elle aucune relation conjugale, mais il lui témoignait la plus grande déférence Une année se passa ainsi.

Mais revenons à Nesstr Eyyàr : Dieu — Il est grand — fit dévier sa destinée pleine d’embûches et de caprices. Hàroùn ar Rachid lui confisqua sa fortune et tous ses biens, et il tomba de l’opulence dans la mendicité. L’infortuné se dit : « La présence de cette femme me portait bonheur. Dès qu’elle est partie, ma situation a changé. » Dans sa misère extrême, Nessir Eyyàr, obligé de tendre la main, sortit de sa ville et se mit à parcourir le pays en allant de porte en porte. Un jour le prince son hôte lui revint en mémoire et il se dit : « Je vais m'acheminer vers le Khorassan. Peut-être y retrouverai-je Ghaffoùr, et, sans doute, il aura pitié de moi. »

Dans cette pensée, il se mit en route et atteignit le Khorassan. 11 demanda des renseignements sur le prince GhafToùr. On les lui fournit, et il se présenta à la porte de son palais.

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A la vue de cette pompe souveraine, il se dit : « Je serai bien étonné si on me donne accès auprès du prince. » Quand même, il s’avança, confia l’anneau à l'un des gardes et lui dit : « Veuille porter cette bague au roi et lui dire que quelqu’un t’en a chargé. » On remit la bague à Ghaffoùr qui, fol. 55 A au premier coup d’œil, la reconnut pour celle qu’il avait donnée à Nessir Eyyàr II se leva, se rendit dans ses appartements particuliers, et donna l’ordre d’introduire son bienfaiteur d’autrefois. Quand il le vit couvert de poussière de la tête aux pieds, il comprit que la fortune lui avait été contraire et l’avait réduit à cette extrémité. Il fit apporter un costume convenable et ordonna : « Allez, confiez-lui cent moutons, et qu’il aille à la campagne les garder pendant un an. Après ce délai, vous viendrez me dire ce qui en est advenu. * A ce discours, Nessir Eyyàr se dit : « O mon étoile, quelle nouvelle épreuve tu m’imposes ! Comment, je lui ai cédé ma femme légitime, je lui ai montré une affection sans limite, et voilà toute la récompense de mes bienfaits ! »

Bref, il ne put que prier et pleurer, et une année se passa là-dessus. Il faisait paître son troupeau dans la steppe, et le roi lui avait alloué un salaire de dix batmans de pain par semaine. Il venait donc le toucher à la date fixée, et vécut ainsi un an, sans laisser de remercier Dieu. Or, il arriva que pas un de ces moutons ne resta vivant. Tous périrent au cours de année, et le pauvre Nessir Eyyàr, tout désemparé, vint à la porte du palais exposer ses doléances.

Le roi ne fit qu'en rire et ordonna de lui confier, pour un autre laps d’un an, cent autres moutons. Cette fois, il fixa son salaire quotidien à un morceau de viande et un demi batman de pain. Nessir Eyyàr se résigna de nouveau au destin et fit paître ses moutons une seconde année, au cours

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de laquelle tous périrent encore. Resté seul, il ne put que gémir et verser des larmes en se disant : « Sans aucun doute, cette fois, le roi va me faire mettre à mort. »

Que faire, pourtant ? Il se dirigea vers le palais et narra son malheur aux grands dignitaires, qui en rendirent compte au roi. De rechef, le souverain s’égaya beaucoup à ses dépens. Il lui fit encore donner cent moutons pour les conduire au pâturage. Cette fois, pas un seul ne mourut. Bien au contraire, les femelles mirent bas et il éleva leurs petits. Il alla dans la ville acheter deux grandes jarres. Hors des murs habitaient un vieux jardinier et sa femme. Nessîr lia connaissance avec eux et, quand ils furent devenus bons amis, il déposa ses jarres dans leur jardin, et tous les jours, il y amenait ses brebis et les trayait, aidé de la femme du jardinier. Il vendait le lait aux gens de la ville, et finit par amasser ainsi cent dînàrs d’or rouge.

Un jour, il alla se présenter devant le roi, et lui dit que chaque brebis avait eu deux agneaux. Le roi se déclara fort satisfait. Il ordonna aussitôt de conduire Nessir Eyyàr au hammàm, de le rafraîchir et de le vêtir d’habits magnifiques, puis il lui envoya un cheval avec une selle et une bride ornées d'incrustations. A sa sortie du bain, le roi en personne alla au-devant de lui. A la vue de Ghaffoûr, Nessîr descendit de cheval et se prosterna devant lui. Le prince le releva affectueusement, le fit marcher à côté de lui et le conduisit dans son palais, ou il lui donna cent robes de brocart, dix coffres d’or rouge, cinquante chameaux, vingt esclaves mâles et dix odalisques de Chine.

Or, le roi avait répudié sa femme et le terme de la iddc était écoulé. Il manda Nessir Eyyàr et lui dit : « Celle-ci est la sœur de ma femme. Je veux te la faire épouser. » Nessîr baissa la tête et dit : « Sire, quel rang est le mien pour me •

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faire pareil honneur ? Je ne suis pas digne d’un tel cadeau. » Mais le roi insista et dit : « Mon cher Nessir, ce ne sera pas la dernière preuve d'affection que je te donnerai. * Puis il fit quérir le câdi et fit conclure le contrat. Alors Ghaffoùr fol. 55 B envoya dire à sa mère de parer la jeune femme et de préparer sa chambre nuptiale. La reine-mère conduisit donc l’épousée au bain, la purifia, arrangea sa toilette et la conduisit dans ses appartements. Le roi fit éparpiller des joyaux sur la tète de la mariée. Nessir Eyyàr se disait : « Quelle singulière aventure m’arrive encore ? » Ghaffoùr ordonna aux grands dignitaires d’aller conduire en grande cérémonie Nessir jusqu’à la porte de sa chambre. Ils obéirent et s’en revinrent.

Nessir entra donc, et l’œil de la jeune femme, cachée sous le voile, le reconnut. Lui aussi, levant le voile, vit qu'il recouvrait son ancienne épouse. Tout transporté de joie, il poussa un cri et perdit connaissance, et elle en fit autant. Les suivantes, effrayées par le bruit, accoururent et les trouvèrent tous deux inanimés. Aussitôt, elles allèrent chercher de l’eau de rose et leur en aspergèrent le visage, puis elles brûlèrent des parfums, si bien que les époux revinrent à eux et s’embrassèrent en pleurant.

Puis Nessir interrogea sa femme sur sa vie passée. Elle répondit sous la foi du serment : « Depuis le jour où nous sommes partis de là-bas, je n’ai plus revu le visage du prince. J’ai été nuit et jour attachée à la reine-mère, et il n’a pas même entendu le son de ma voix, tout cela depuis le jour où, à Bagdad, on m’a amenée auprès de lui et où je l’ai vu pour la première fois. Lorsque tu apportas la table du souper, je remerciai Dieu et je dis : « Si Nessir Eyyàr m’a répudiée, Dieu a eu pitié de moi, et me voilà l’épouse d’un fils de roi. * Il m’interrogea et ne voulut pas manger une bouchée tant que je ne lui eus pas raconté mon premier mariage avec toi.

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Alors il me dit : « Que nos épousailles en restent là pour l’instant, nous les consommerons chez mon père. » Et depuis lors jusqu’à présent, je n’ai pas revu sa figure. »

Nessir Eyyàr fut tout stupéfait de ce récit et émerveillé de la noblesse de caractère, de la délicatesse, de l’humanité et de l’équité de Ghaffoùr. Alors, la jeune femme demanda à son mari : « Ma chère âme, comment es-tu arrivé ici ? » Nessir lui raconta l'arrivée du prince à Bagdad et comment il s’était épris d’elle, et toutes ses aventures subséquentes.

Tous deux adressèrent au Très-Haut des actions de grâces, se passèrent les bras autour du cou, allèrent se coucher et donnèrent libre cours à leurs épanchements.

Quant à Ghaffoùr, il alla cette nuit-là trouver sa mère, qui, toute surprise de le voir à pareille heure, lui demanda ce qui l’amenait. Il s’assit et lui raconta en détail l’histoire de son mariage. Sa mère se leva avec empressement et l’embrassa tendrement. Son père survint alors, et lui aussi l’interrogea. Mis au courant de ses aventures, il l’attira sur sa poitrine et remercia Dieu [de lui avoir donné un pareil fils].

Bref, le matin venu, le roi se leva et alla prendre place sur son trône. Nessir Eyyàr, de son côté, à son réveil, alla se purifier au hammam, puis se rendit au palais. Il s’inclina devant le roi, le salua et lui dit : « O souverain du monde, jamais personne n'a montré la générosité dont tu as fait preuve à mon égard. » Le roi lui accorda la dignité de kèlànter c de la ville, et ils passèrent heureusement le reste de vie que le destin leur assignait.

O mes chers amis, n’oubliez jamais que cette existence terrestre n'a pas de durée. Celui qui fait le bien est récompensé.

Que ce récit perpétue leur mémoire. Le Très-Haut ne souffrira pas qu’elle se perde. Salut !

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