‹ Contes persansChapitre 27 sur 55 · CI · texte numérisé non relu

CI

verons chaque mois trois cents dirhems pour subvenir à tes besoins ; nous savons que ton ménage ne te coûte pas au-delà de cette somme. Renonce donc à ton pénible travail. -- 11 faut bien que j'accepte votre proposition, » répondis-je. « mais à la condition expresse que vous serez fidèles à votre parole. Si je lâche la besogne, c'est uniquement pour vous être agréables. » lisse levèrent donc, s'eu allèrent, et chaque mois ils me servaient cette pension de trois cents dinars, alors que cinq dirhems suffisaient à ma dépense quotidienne. Avec le surplus, je meublai tna maison.

Un certain temps s'écoula ainsi. Je m’occupai à embellir tna demeure et à d'autres menus travaux, et je passai ma vie chez moi, exempt de tout souci. Ou bien je me promenais au bazar, où mes compagnons tue donnaient les petits cadeaux qu’on leur faisait, et si une difficulté surgissait parmi eux, j'allais arranger leur affaire.

Un jour, je sortis de chez moi. Je vis un hammàl qui, chargé d’un lourd fardeau, avançait péniblement dans un chemin boueux où il enfonçait jusqu'aux genoux. Sa charge tomba de son dos dans la fange, et une dizaine de personnes accourues à l’aide se dépensaient en vains efforts pour l'en arracher ; elles n'y parvenaient pas. Je relevai ma robe, dont je liai le pan à ma ceinture et je me dis : «; Ce serait de l'inhumanité que de ne pas tirer d'embarras ce pauvre homme, » et je soulevai le fardeau. Tous les assistants s’émerveillèrent de ma force et me félicitèrent. Quoique mes vêtements fussent tout souillés de boue, je m'enorgueillis intérieurement de ce que dix personnes ne pouvaient me tenir tête. Ouand la foule se fut éloignée, je voulus profiter d’un bassin qui était tout près pour nettoyer mes vêtements. Or, en approchant du bassin, j’entendis tout à coup une voix qui disait : « Ingrat Sélitne, tu t'es bien rendu utile

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

aux hommes, mais tu n’as pas pensé à remercier le Très- Haut et à adresser des prières à son prophète. Aussi en est-ce fait de ta prospérité ! *

Je regardai d’où venaient ces paroles et j’aperçus, de l’autre côté du bassin, un personnage debout, aux joues roses, à la barbe blanche, aux veux pareils à deux coupes île sang, qui levait les mains et >e préparait à faire ses ablutions A cet aspect, je me mis à trembler comme le feuillage du saule et mes jambes flageolèrent de terreur. Je sortis avec peine de l’eau, je n’avais pas la force de marcher. Un passant me prit par le bras et me conduisit chez moi où, à peine arrivé, je m’affaissai. Une année durant, je fus malade au point de ne pouvoir sortir de chez moi. Pourtant, les portefaix continuèrent à m’envoyer ma pension. Mais un jour l’un d’eux l’apporta lui-même, s’assit auprès de moi et ne tarda pas à constater que j’étais trop faible pour me lever. Il sor tit et s’en fut dire à ses confrères : « Imbéciles que nous lui. '>5 l> sommes ! Jusque* à quand allons nous continuer à paver

tribut à un pauvre diable tellement fourbu que sa femme a toutes les peines du monde à le retourner sur sa couche ? Jamais de la vie il ne reprendra sa besogne de portefaix. » Au courant de inon état, ils cessèrent de m'envoyer de l’or, aucun d’eux ne se présenta plus chez moi, et les économies que j’avais amassées furent bien vite dépensées. Je ne tardai guère à retomber dans la misère d’où j’étais si péniblement sorti, et ma pauvre femme, à ma vue, ne pouvait retenir ses larmes. Elle s’employait comme blanchisseuse, allait cuire le pain chez les voisins, et me comblait de ses soins.

Un jour qu’elle était allée à la besogne, je me mis à pleurer et m’abîmai dans de tristes réflexions ; « Hélas ! » pensai-je, « il est passé, ce temps où j’étais si fort. Tous les maux qui m’arrivent proviennent de ce que j’ai oublié Dieu dans mes

Gougle

Original frorri

CORNELL UNIVERSITY

actes, de ce que je n’ai pas levé les yeux vers son palais. Oh ! si j’avais encore la force de marcher, l’amour de Dieu inspirerait mes moindres actions, car la voie de la vérité et de la justice est dans le désir de plaire à Dieu. Tant que je vivrais, j’emploierais ma vigueur à mettre à mort les hérétiques et les infidèles et je cheminerais, sans me laisser abattre, dans la voie du Seigneur »

Ce pieux discours de Sélîme inspira à Hadjdjàdj le repentir de ses forfaits, et le regret de ses violences et de ses crimes lui fit verser des larmes. Quand il se fut calmé, il dit à Sélîme de continuer son récit.

SÉLÎME voi r EN SONGE LE PrODHÈTE LH Dl EU , qui LUI ACCORDE SA GUÉRISON.

Sélîme reprit donc : « Longue vie à l’émir ! Telles furent donc, Seigneur, les réflexions que je fis, après quoi je m’endormis et je vis en songe un personnage lumineux . de haute taille, au beau visage, aux sourcils réunis l- ; 1 auréole de son front s’irradiait jusqu’au ciel. « Oui es-tu ? » m'écriai-je, 6 sublime créature ! car je n’ai jamais rien vu d’aussi admirable que ta beauté. — Sélime, dit-il, ne me reconnais-tu pas ? Je suis Mahomet A l’instant, je me jetai à ses pieds et je lui dis en sanglotant : « O envoyé de Dieu — que mon âme soit ta rançon ! — aie pitié de ma misère et pardon ne- moi, car tu vois mon impuissance et ma détresse. » Il me prit la main et me dit : « T’engages-tu à ne pas manquer à la promesse que tu viens de faire ? — Oui, répondis-je, ô prophète de Dieu. Je fais vœu de ne plus agir sans l’approbation de Dieu. — Ouvre la bouche, » me dit-il. J’obéis, et il projeta dans ma bouche l’eau bénie de sa propre bouche, plus douce que le sucre et plus parfumée que le musc.

Sur ces entrefaites, je m’éveillai, je me levai eii hâte, et par

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

lui . oo A

la puissance miraculeuse de ce Dieu qui, en vérité, a envoyé aux hommes le prophète Mahomet (que Dieu le garde, lui et ^a famille !), j'eus beau m'examiner, je ne vis plus en moi de trace de ma terrible maladie. De ce moment, je retrouvai ma piété d’autrefois. J'avais recouvré mes forces et je me dis : « Je vais attendre que ma femme revienne et me trouve ainsi subitement transformé, plein de santé et de vigueur. * Mais je ne tardai pas à penser que, dès que ma femme me reverrait dans cet état, elle allait m’importuner pour que je me vengeasse des portefaix. « Si je cède, » me disais-je, « je retomberai dans le péché funeste, je manquerai à l’engagement que je viens de prendre devant le prophète de Dieu, et le Très-Haut me retirera de nouveau sa bienveillance. » Ht pourtant, je considérais les miracles dont j’avais été témoin comme une preuve irrécusable de sa puissance. « Je vais, » me dis-je, « sortir de cette maison, et aller adresser à Dieu mes actions de grâces pour la faveur insigne qu'il vient de m’octroyer. » Et, tel que j'étais, je partis, sans une obole, sans ressource d'aucune espèce, et je sortis de la ville.

J’allai devant moi, remerciant le Ciel et chaque jour Dieu — il est grand — m'envoyait mon pain quotidien. J'arrivai ainsi à Koufaet, de là, je me rendis à Oâdissiyè Je devenais meilleur de jour en jour et j'allais sans me demander d'où Dieu me procurerait ma subsistance. J'avais beau marcher, par la faveur divine, je n'éprouvais aucune fatigue. J'atteignis enfin le désert, où je pénétrai sans me préoccuper de la question de vivres ou de frais de voyage. Je finis par rejoindre une caravane qui s'en allait à la Mecque et qui campait en cet endroit. Je me rendis utile en conduisant les chameaux au pâturage, en tirant de l’eau, en faisant la cuisine. Vous ces petits services me concilièrent l'affection des gens de la caravane. Enfin, après quelque temps, nous arrivâmes à

Original from

CORNELL UNIVERSITY

la Mecque, d’où nous gagnâmes Médine. Nous visitâmes la Kaaba et le jardin purifié du maître des créatures, Mahomet l’élu. Puis nous revînmes à Alep et, de là, à Antioche. Nous y vîmes une ville habitée par des ghàzîs1* et des hôtelleries où les champions de J’islàm étaient hébergés.

Nous descendîmes au caravansérail qu’on appelait Ribati Tcharkh ,:i, et on m'y donna une des chambres réservées aux pèlerins. Chaque jour, à l'aurore, j’allais arroser et balayer la mosquée, puis je venais prendre sur ma nuque l’outre à eau et je désaltérais les croyants. Je vis que leurs équipements avaient besoin d’être nettoyés et je m’acquittai de ce soin. Là aussi, je me gagnai l’affection des habitants, et ils me prodiguèrent les marques de leur bienveillance.

U11 an s’écoula ainsi ; puis, un jour, une grande agitation se manifesta parmi les ghàzîs et il fut question de la ville de Tarsoùsse U1. Ils se rassemblèrent, se rendirent au caravansérail 17, endossèrent leurs armures, sellèrent leurs chevaux et les enfourchèrent , tellement affairés que le père ne se préoc cupait pas de son enfant, et se lancèrent au triple galop. Or, le chef de l’hôtellerie était un homme aussi expérimenté que brave, du nom d’Idrîs. Il ouvrit les portes du magasin d’armes et en distribua aux ghàzîs. « Capitaine, lui dis-je, ne m’oublie pas. — Tu es le premier, dit-il, les autres ne viennent qu’après toi. » Il me demanda si je prendrais part à l’expédition à cheval ou à pied. « Si la distance est considérable, répondis-je, je ne puis guère aller à pied. » Il répondit : « Il peut y avoir cinquante parasanges, c'est dans le pays de Roùm. Nous voulons y porter la guerre, parce que les chrétiens manifestent des intentions hostiles, se sont mis en campagne et veulent nous attaquer. » Il alla ensuite chercher une cuirasse et une armure complète, m'eu revêtit, harnacha un bon cheval et dit : « Monte eu selle,

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

et mets-toi sur la tète ce casque doré ; il te convient, car tu as un extérieur imposant, et si tu ne te distingues pas par tes exploits, tu seras responsable de la défaite de l’armée. — Capitaine, répondis-je, s’il plaît â Dieu, tu vas me voir prendre part à l’action d’une façon qui te satisfera. » Il me donna alors un cheval encore meilleur, et nous sortîmes vers la ville de Tàrso lisse.

Nous chevauchâmes nuit et jour et nous finîmes par arrivera une plaine au milieu de laquelle s’élevait une énorme forteresse. Au-devant, une armée considérable avait dressé ses tentes et ses pavillons, dont Dieu sait le nombre ! De notre côté, nous nous rangeâmes en bataille. Quand j’aperçus l’ennemi, je demandai aux ghàzis mes compagnons : « Quels sont ces gens? — C’est l’armée des Roumîs. Il y en a dix régiments, dont chacun compte dix mille de ces chiens. Héraclius ,H, leur empereur, les commande en personne, et ils ont juré par le pape, et leurs aïeux, et Jésus, fils de Marie — que le salut soit sur tous les deux ! v' — que tant qu’ils n’auraient pas jeté à la mer la terre de Tarsofis.se, ils ne s’en retournaient pas. Jamais armée aussi formidable n’est sortie du pays de Roùm. » Je répliquai : 11 y en aurait cent fois autant qu’il ne faudrait pas s’en soucier, car — s’il plaît à Dieu — l’aide du Ciel sera du côté des musulmans. »

Or, l’armée de l’Islàm comprenait douze mille hommes. Nous primes position en face de celle des « négateurs » -n et, des deux côtés, les combattants se mirent en bon ordre pour engager l’action le lendemain. Dans ce pays, l’usage était fol. 06 H que, une fois les deux armées rangées face à face, un cavalier armé de pied en cap sortait des rangs des chrétiens, se vantait et défiait vainement les musulmans de lui opposer un champion, car jamais personne n’osait combattre seul à seul avec lui. Alors, il s’élançait vers les rangs des croyants

Gougle

et les traitait de femmelettes. Je demandai quel était ce brave. «c Tais-toi », me répondit-on, « car dans Roùm, on le considère comme l’équivalent de cent cavaliers. C'est le neveu de l’empereur de Roûm, et on Ta envoyé dans la lice parce qu’on sait bien que personne n’a l’audace de lui tenir tète. Quelque temps s’est passé; personne n’a répondu à son défi et il s'en est retourné. Ceux d’entre nous qui auraient pu s’attaquer à lui ne sont pas encore arrivés, à savoir Abdallah Azîz et Yezdàne, fils de Foûlàd, qui sont les champions de l’Islam. Ils sont encore dans Tàrsoùsse, occupés à rassembler les restes de l’armée pour l'amener ici. — Comment ! » m’écriai-je, « et en attendant qu’ils viennent, vous supporterez qu’un infidèle nargue insolemment les croyants, sans que personne se présente à lui pour tirer vengeance de cet affront? — Que pourrions-nous faire tant que nos deux braves ne sont pas ici ? Personne n’est leur égal. » Sur le champ, je descendis de cheval et je relâchai un peu les harnais de mon coursier. « Que veux-tu donc faire ? » me demandèrent mes compagnons. Je répondis : «Je veux aller provoquer cet infidèle. — Mais qui donc est à même de se mesurer avec lui ? Ne fais pas de folie, car ce n’est certes pas toi qui es homme à te prendre à lui. Ne te rends pas ridicule. — Il me plaît, » répliquai-je, « de combattre ce maudit. Je connais mon devoir. » Bref, plusieurs vinrent se cramponner à moi pour me retenir et me dirent : « Mais es-tu fou ? Tu es étranger, tu n’as jamais vu leur manière de combattre. A Dieu ne plaise que tu ailles jeter au vent une vie qui nous est chère, et contrister les musulmans. Attends que viennent nos hommes de guerre, et tu pourras alors entrer dans la lice avec eux. — Ne vous affligez pas de ma perte. Je suis venu précisément ici pour qu’ils me tuent moi-même ou que Dieu — 11 est grand — m’accorde la grâce

Original from

CORNELL UNIVERSITE

□ igitized by

d’en occire un, car j’ai fait vœu de marcher dans la voie du Seigneur. »

J'arrachai de leurs mains la bride de mon cheval, j’empoignai ma lance aussi terrible que le serpent Arqame 41 et je m’élançai dans la carrière, où je tournoyai en proclamant les mille et un noms 4î du Très-Haut. J’iuvoquai l’intercession du prophète de Dieu, je priai le maître des créatures et je demandai aussi l’appui de l'émir des croyants *8. « Grand Dieu ! », dis-je, « 11e me couvre pas de honte devant ces gens. »

Quand ce maudit vit que je répondais à son défi, il éperotma son cheval et entra en lice. A tout ce qu’il disait, je répondais : « Wàssit ! Wàssit ! » Or, leur usage était que les deux champions se demandassent réciproquement leur nom et leur origine, avant de combattre ; mais dès qu’il m’aperçut, comme il était très entiché de son rang et de sa valeur, il voulut immédiatement fondre au galop sur moi, me saisir par la ceinture, m’arracher de ma selle et me prendre vivant. Quand je le vis arriver, je poussai du fond du cœur le cri : « Allàho Akbar ! 21 » et je lui lançai contre la mamelle la lance que j’avais à la main, avec un effort si violent, que je le désarçonnai. Je m’assis sur sa poitrine et je lui tranchai la tête.

Des clameurs s’élevèrent des deux armées, et les chrétiens se demandèrent qui, parmi les ghâzîs, avait bien pu accomplir cet exploit. Or, j’avais tout simplement mis ma confiance en Dieu, tandis que cet infidèle était aveuglé par l’orgueil de sa force, et c’est pour cela que le Tout-Puissant m’avait fait triompher. Des lamentations s’élevèrent dans l’armée des infidèles. On alla avertir le César Héraclius qu’un mahornétau avait désarçonné et tué le Syrien Marboûq. * Le champion de l’Islam, ajoutèrent-ils, est un tout

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITY

□ igitized by

jeune homme. Il n’a ni nom ni cri de guerre, et personne ne sait qui il est. Il s’élance de toutes parts dans la lice, fait loi. 07 A

voler les têtes en clamant : « Wâssil ! W assit ! » Qui eût cru qu’un combattant obscur tuerait ainsi notre héros? » A ce discours, Héraclius versa des larmes : « Sa mort, dit-il, me brûle le cœur. » Son entourage reprit : « Ou bien ce cavalier musulman est un champion illustre, ou bien c’est un fou qui n’a pas conscience de ses actes et qui ne se rend pas compte de l’éclat de sa prouesse. '» L’empereur s’écria :

<* Et maintenant, celui qui va aller venger la mort de mon neveu, je lui donnerai cent mille dinârs de bel or et. toutes les propriétés qu’il désirera. » Un combattant du nom de Hichàme Kheïbèrî se présenta devant Héraclius, baisa la terre en signe d'hommage et dit : * Moi. je vais aller prendre le talion de ton neveu. J’ai combattu dans les rangs de son armée.» Héraclius fit apporter une armure complète damasquinée, en fit revêtir Hichàme, mit sur sa poitrine une cotte de mailles et un casque sur sa tète, si bien qu’à part les yeux, aucune partie de son corps n’était visible, et lui confia un coursier rapide comme le vent, aux harnais richement incrustés. Le champion se ceignit de deux glaives hindous et prit à la main une lance pareille au serpent arqame.

Il s’élança, ainsi équipé, dans la lice où j’attendais de pied ferme, en demandant à Dieu force et victoire. Hichàme arriva auprès de moi. J’avais lieu de m 'étonner à la vue de cette armure brillante dont l’acier resplendissait comme le soleil, mais par l’ordre du Très-Haut, ce chevalier revêtu de tout cet attirail splendide ne me fit pas plus d’effet qu’un enfant chétif. Je n’en eus cure, et éperonnant mon cheval, je fondis sur lui. Nos armes s'entrechoquèrent, et je lui appliquai un coup de lance en invoquant l’appui du prophète, avec un tel effort que je le renversai de cheval. Je descendis

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITY

de ma monture, je m’assis sur sa poitrine et je lui séparai la tète du tronc.

Les musulmans vinrent me débarrasser de ce sanglant trophée, et je me disposais de nouveau à entrer dans la carrière, mais mes compagnons m’en empêchèrent et me dirent: «Tu es un brave; ce que tu viens d’accomplir, personne ne l’avait fait. Tu t’es signalé aujourd’hui par deux exploits qui n’ont pas leurs pareils aux quatre horizons. Repose-toi un peu. » Je protestai : « Laissez-moi ; j’ai pensé à Dieu, voilà tout, et j’ai obtenu l’intercession du prophète. En toute occurrence, il viendra à mon aide. C’est lui qui m’a envoyé ici pour infliger une défaite aux infidèles ou pour périr par leurs mains. * Ils insistèrent : « Vaillant jeune homme, par égard pour nous, n'entre plus en lice. Et d’ailleurs à supposer que tu y tiennes, personne ne relèvera ton défi. — Eh bien ! repartis-je, si eux 11e viennent pas, je prendrai les devants et je me jetterai au milieu de leurs rangs. — Ce n’est pas l’usage ici, » reprirent-ils. « Tu as réconforté par ton exemple l’armée de l’Islam. A Dieu ne plaise que malheur t'arrive et que tu affliges notre cœur. Le mieux est que tu attendes l’arrivée de nos autres champions. Espérons que Dieu leur donnera aussi la grâce de faire périr quelques chevaliers ennemis, et s’ils y réussissent, il faudra bien que les Roûmis demandent la paix. *

Bref, je cédai, je rentrai dans les rangs, je descendis de cheval, je fis mes ablutions et je priai. Je terminai par cette oraison : « Grand Dieu, tout ce que je fais a lieu par ton aide, c’est grâce à toi que je triomphe. Accorde-moi maintenant le bonheur et la gloire suprême du martyre. »

Enfin, le soir vint. L’empereur Héraclius était tout éperdu, et son armée endeuillée. En fin de compte, ils se dirent : « Quand il entrera en lice, nous tomberons sur lui au nombre

CORNELL UNIVERSITE

d’un millier. » Le mot d’ordre fut donné cette nuit que, le matin, les chefs amèneraient avec eux Jésus et Marie pour les seconder dans le combat. Quant à moi, je ne pus, de joie, fermer l’œil cette nuit-là.

Quand le jour parut, les musulmans récitèrent la prière, et les intîdèles firent sonner les cloches. Je me levai, je me revêtis de mon armure, je montai en selle, et j'entrai en lice. Mes compagnons me dirent : « Jeune homme, pas de précipitation, * mais les deux années furent à peine rangées en bataille, que je m’élançai dans le gros des ennemis et qu’avec la grâce du Dieu glorieux, j’en abattis plusieurs. Puis je revins à mon rang, mes camarades redoublèrent d'éloges et les officiers m'envoyèrent une robe de brocart. Je me dis : « Que faire de cela? Moi je fais la guerre uniquement pour servir Dieu, et si j’acceptais un salaire, où serait mon mérite ? *

Quand la nuit revint, nous priâmes jusqu’au lendemain, puis les ghâzis reformèrent leurs rangs. Le premier de tous, je fis bondir mon coursier dans la lice, et comme personne ne répondait à mon défi, je pénétrai au milieu des rangs des ennemis et j’en tuai vingt, par l’ordre du Très- Haut. Le Seigneur me protégeait de façon si insigne qu’ils avaient beau m’assaillir de toutes parts, je restais indemne. Ce miracle brisa le courage des infidèles et personne n’osait plus m’affronter. Enfin les ghâzis vinrent me prendre au milieu de la lice. « Ces gens, me dirent-ils, ont envie de » faire la paix et c’est tout ce que nous désirons. » Mais les guerriers d’Héraclius envoyèrent dire à leur empereur : « Que faire avec cet homme de Wàssit ? A quel procédé recourir ? Il fait peur à l’œil du serpent lui-même, et nous nous demandons s’il n’est pas doué d’une puissance surnaturelle, car nous avons beau l’accabler de coups, il n’en souffre

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

pa^. Il 11e nous reste qu’à conclure la paix et à nous en retourner. « Le maudit Héraclius répondit : « J'ai imaginé un stratagème : creusez cette nuit, d’un côté du champ de hataille; un fossé de quarante aunes de longueur et d’une largeur de cinq aunes, et dissimulez-le sous des fascines; demain matin, faites signe à l’homme de Wàssit d’entrer en lice, allez l’attaquer; mais quand il s’élancera sur vous, fuyez devant lui en vous arrangeant pour contourner le fossé. Il est probable qu’il y tombera, et s'il en est ainsi, faites le prisonnier. Nous serons ainsi délivré d’un adversaire redoutable, et il sera encore temps de conclure la paix et de nous en aller en l’emmenant avec nous. » Tous approuvèrent cet artifice. La nuit, on creusa le fossé et on l’agença selon les instructions de l’empereur

Le lendemain matin, à la pointe du jour, les musulmans battirent le tambour, les chrétiens firent sonner les cloches, et quelques infidèles s’en vinrent tournoyer dans la lice, s’approchèrent de notre bataillon et nous provoquèrent au combat . Nous nous demandâmes d’où leur était venue cette vaillauce inusitée, et, aussitôt, l’honneur chevaleresque me fit monter en selle et je m’élançai dans la lice ; mais j’avais beau les poursuivre au triple galop, ils fuyaient devant moi et m’échappaient. Je me demandais s’ils étaient poussés par la crainte et n’osaient me tenir tête, ou bien s’ils avaient imaginé une ruse et laquelle. Enfin, ils arrivèrent à proximité du fossé, j’assénai un coup de glaive àl’un d’eux, mais soudain mon cheval disparut dans le fossé en m'entraînant avec lui. Vite, plusieurs infidèles y sautèrent après moi. A l’instant, ils me lièrent les pieds et les mains, ils triomphèrent de moi parce lâche guet-apens et me conduisirent devant Héraclius. Quand il m’aperçut vivant, il en fut transporté de joie et cria à ses gens : « Ne le tuez point ! Nous allons le conduire

Gougle

Original frorri

CORNELL UNIVERSITE

dans ma capitale. A le mettre à mort , nos morts ne ressusciteront pas, et nous pourrons peut-être le convertir à notre religion. » Il envoya alors des fondés de pouvoir conclure la paix avec le ghàzis, puis ou me fit monter à cheval, on me ligotta les pieds sous le ventre de ma monture et on me conduisit ainsi à la ville d'Amoùdiyyeh *;i qui se trouve au confluent de trois mers, et où était la prison d’Héraclius.

On m’y enferma et on me chargea de fers. J’v trouvai trois f(1|. >,.s \ cents musulmans, captifs comme moi.

Peu de temps après, les chrétiens envoyèrent auprès de moi des émissaires qui me demandèrent : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Malgré tout le mal que tu nous as fait, si tu veux bien te convertir à notre religion, non seulement nous ne te ferons aucun reproche, mais encore tu seras comblé d’honneurs. Sinon, nous te ferons périr avec ignominie. Héraclius a dit : « S’il 11’accepte pas, dépecez sa chair avec des ciseaux, qu’on la lui mette en bouche et qu’on l’oblige à la manger. »

Nous brûlerons alors sur le bûcher son corps tout pantelant. »

Je demandai : « Et par quels nobles usages se caractérise votre religion ? — Il faut que tu boives du vin, que tu manges de la viande de porc que tu coupes le cou aux musulmans, que tu te prosternes devant les idoles et que tu te laves avec de l’eau bénite. Si tu consens à cela, non seulement, tu échapperas au supplice, mais tu obtiendras le commandement d’une armée et le gouvernement d’une provinceàton choix.»

Ils eurent beau tâcher de m’allécher, je n’acceptai pas.

Au contraire, mon cœur s’enflamma et je répondis : « Comment, vous croyez me faire peur en me parlant d’une goutte de sang répandu ? Mais croyez-vous que je 11e pense pas au jour du jugement ? Je ne veux pas vivre de la vie que vous me proposez. Mieux vaut la mort que l’apostasie et l’abandon de la loi du prophète de Dieu, eussé-je encore cent ans à

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

vivre ! » Chacun d’eux me souffleta. Je dis : « One pourraisje faire? Ah! si mes pieds et mes mains n’étaient pas enchaînés, je vous arrangerais de telle façon que vous ne l’oublieriez jamais. » Ils se mirent à rire et allèrent rendre compte à Héraclius de leur mission. « Il n’y a pas, » lui dirent-ils, « un pareil homme au monde. Si même tu lui donnais l’univers et toutes ses richesses, il ne renoncerait pas à sa foi. Il faut le supplicier et venger la mort de tous les chrétiens qu'il a tués. » Héraclius répondit : « Vous n'avez rien à gagner à le tuer. Je vais l’accabler de tant d’avanies qu'il embrassera notre religion ou qu’il succombera. » Plusieurs jours se passèrent. Je restai dans ma prison sans même recevoir une goutte d’eau pour mes ablutions. Dans cette extrémité, je me dis : « Plût à Dieu qu’ils m’eussent fait périr dans le combat, plutôt que de subir ici la captivité et les tortures ! » Je pensai : « Tant que je ne chercherai pas querelle à ces chiens, ils ne me mettront pas à mort. » J'attendis donc le lever de l’aurore, puis je me levai avec mes chaînes, je récitai ma prière et je maudis les infidèles. Or, j’avais, à cette époque là, une voix très sonore et qui portait très loin. La prison n’était pas éloignée du palais d'Héraclius. L’empereur, réveillé en sursaut par mes cris, fut tellement effrayé qu’il tomba de son lit la tête la première. Il chargea ses serviteurs de voir qui priait ainsi et de tuer le coupable. Ils répondirent : « Cette voix vient de la prison. » En ce moment même, je clamai : « Je témoigne qu’il n’y a pas de dieu si ce n’est le Dieu ! Je témoigne que Mahomet est l’envoyé de Dieu ! Je témoigne qu’AIi, le commandeur des croyants, est le vicaire de Dieu ! » Quand ces paroles parvinrent à son oreille, son cœur fut frappé d’une terreur panique, et il envoya dire au gardien de la prison : « Tuez le captif qui vient de réciter cette prière.»

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITÉ"

Quand ce maudit geôlier reçut cet ordre, ô émir, il se leva.

Or, ils avaient fait faire une grosse barre de fer armée à son extrémité d’une masse garnie de pointes. Il l’empoigna vigoureusement; se plaça derrière moi, et me l’asséna sur la tète. » Mon crâne se fendit, je tombai la face en avant, et j’agitai les pieds et les mains dans les convulsions de l’agonie.

« Je lui ai fait son affaire, » dit le geôlier, et il s’en alla, abandonnant sur la place mon corps noyé dans le sang.

J’avais perdu connaissance. Les prisonniers musulmans s’approchèrent, s’assirent autour de moi et se mirent à déplorer leurs malheurs et le mien. Quant à moi, je rêvai que ma foi . ^8 H femme embrassait mon cadavre, et l’arrosait de ses larmes, tout en s’affligeant sur sa propre misère. Je versai des larmes à mon tour, tout en remuant convulsivement les pieds et les mains. »

Le souvenir de ces misères amena des larmes dans les yeux de Sèlime, et Hadjdjadj, ému, pleura aussi. Quand il se fut calmé; Sèlime reprit : « Que Dieu t’accorde le calme et le contentement ! »

« Or donc, je bondis tout debout, et mes compagnons de captivité, surpris de me voir encore vivant, me bandèrent la tète, essuyèrent le sang qui coulait sur mon visage et 111e dirent : « Jeune homme, es-tu donc rassasié de la vie ?

Oublies-tu que cette prison est proche du palais d’Héraclius?

Pourquoi réciter à haute voix ta prière ? Nous t’avons bien cru mort. Sache donc que le nom de ce geôlier est Saliq et qu’il est, à lui seul, aussi fort que dix chameaux. Sans nul doute, c'est Dieu qui t’a protégé. — Ma vie, répondis-je. est au pouvoir du Très-Haut. S’il le veut, il me tue. S’il le veut, il me conserve en vie. »

En ce moment, Saliq rentra : « Comment ! s’écria-t-il,

« cet homme est encore vivant ? Attendez un instant,

CORNELL UNIVERSITE

je saurai bien le faire mourir. » Quand la nuit tomba, j'élevai de nouveau les deux mains pour la prière, et je dis : « O Seigneur, au nom de la considération que tu as pour les douze imams et les quartorze martyrs purs et innocents27, de même qu’à Wà^sit tu m’as rendu la santé, aujourd’hui encore viens à mon secours et délivre moi de mes fers.» A peine eus-je prononcé cette prière qu’accablé de faiblesse par suite de la faim et de ma blessure, je m’affaissai et je perdis connaissance.

Pour la seconde fois, le Prophète, dans toute

SA GLOIRE, APPARAIT A SÉLIMK et LUI REM) LA SANTE ET LA LIBERTÉ.

« Knnr, sache donc que, les yeux fermés, je vis en songe Mahomet l’élu, dans toute sa beauté, debout devant moi. « Sélime. me dit-il, ne t’afflige pas, nous te délivrerons des horreurs de la captivité, et tu auras encore dans ce monde bien des aventures. Suis ta vocation, puisque tu t’es engagé dans la voie de l’Islàm, et quand bien même le monde entier le voudrait, il ne pourrait retrancher un seul cheveu de ta tète ni te faire le moindre tort. Mais tu seras encore en proie à bien des vicissitudes. Ouvre la bouche. » J’obéis, et il projeta dans ma bouche l’eau de sa bouche bénie, toucha ma blessure et me dit : « Lève-toi, récite la soure sainte «; Va sin *s » et sors de la prison. Tu es invisible. » Il dit, et disparut à mes regards.

Je m’éveillai, je constatai que tous les liens étaient tombés de mes membres. Je tâtai ma tète : elle ne portait plus aucune trace de ma blessure Je me prosternai et remerciai Dieu ; puis, quoique je n’eusse pas fait d’études29, je récitai par cœur la soure indiquée. Je marchai devant moi, j’éveillai deux captifs musulmans et je leur dis : « Venez, nous allons sortir

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

de la prison. — Es-tu fou ? » me dirent-ils. « Sans doute,

La blessure t’a fait perdre la raison. Comment donc pourraistu marcher malgré tes chaînes. On a verrouillé les portes et le geôlier Saliq est couché devant la prison. * Bref, ils refusèrent de me suivre, et je m’en allai seul, récitant toujours la soure Yâ stn . Ouaiad j’arrivai à la première porte, la serrure s’ouvrit par l’ordre de Dieu, et il en fut de même des suivantes. Lorsque je mis le pied hors de la prison, je vis que Saliq était couché en travers de la porte d’entrée, et avait déposé à son chevet la massue. Je la saisis, et je lui en assénai sur le crâne un tel coup que je lui écrasai le cerveau.

J’emportai avec moi cette arme redoutable.

Je marchai tant que mes forces me le permirent, et quand le jour parut, j’étais dans une vaste plaine, à côte d’une forêt. Je me dis : « Le plus prudent est de me cacher dans cette forêt. » J’y pénétrai et je cheminai jusqu’à l’heure de midi. Torturé par la faim, j’adressai à Dieu cette prière :

« Seigneur, pour l’amour de tes élus, ne me laisse pas dans la détresse. De même que tu m'as sauvé de la main des fol. 69 A infidèles, donne-moi ma pitance quotidienne. » Je continuai à marcher et j’aperçus bientôt un bosquet beau comme le paradis, rempli d’arbres touffus qui unissaient leurs branchages, chargés de fruits de toutes espèces. Je cueillis de ces fruits, je les mangeai, et je me désaltérai avidement aux eaux limpides qui coulaient dans cet endroit délicieux. J’y pris quelque repos, je cueillis quantité de fruits que j’emportai, et je pris sur mon épaule la massue du geôlier, qui pouvait me servir à me défendre contre les bêtes sauvages.

Je ine remis donc en route, je marchai trois jours et trois nuits et je finis par arriver au bord de la mer. Je ne voyais pas devant moi d’autre route que la nappe liquide et je me dis : « Je ne puis ni retourner sur mes pas ni rester éternel-

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

lement ici. » Ma raison m’inspira alors une heureuse idée : je fis avec des branches entrelacées et de la paille une espece de radeau que je chargeai de fruits, je fis une ablution, je récitai deux oraisons et je dis : « O Dieu, je cherche un refuge auprès de toi. De même que tu m’as délivré de la piison, fais-moi traverser la mer et aborder chez des humains. » Je fis un gouvernail pour cet esquif et je m’v embarquai. Je récitai de rechef la soure Va sin , et je respirai enfin. Par l’ordre du Très-Haut, le vent se mit à faire voguer mon embarcation. Je naviguai ainsi dix jours et dix nuits entre ciel et terre et je finis par avoir le cœur angoissé. J'eus encore recours à la bonté divine. « Seigneur, » dis-je, « de même qu’à VVâssit tu m’as accordé ma guérison, que tu m’as nourri lors de mon pèlerinage à la Mecque, que tu m'as fait triompher des infidèles et que tu m’as tiré de la prison, je te supplie, au nom du Prophète, de me délivrer des affres de cette mer. » Je n'avais pas encore achevé ma prière qu’un veut violent se leva et emporta impétueusement mon radeau. Vers midi, une forêt apparut à mes yeux. Je remerciai Dieu et je ne tardai pas à atterrir. Je dis : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux », je pris ma massue et j’abordai.

Je marchai, non sans appréhension, me demandant ce que le sort me réservait dans cette île. Enfin, j’arrivai à une riante prairie où croissaient des arbres multiples : cocotiers, amandiers, dattiers, vignes et d’autres encore, et de nombreux fruits, jonchés sur le sol à leur pied, témoignaient que jamais àme qui vive n était venue dans cet endroit. Je me rassasiai de ces fruits. Quand la nuit vint et que les ténèbres enveloppèrent le monde, je me dirigeai vers le bord de la mer. J’y aperçus un arbre dont la cîme atteignait la voûte des deux. Je me dis qu'il vaudrait mieux tacher de m’installer, pour dormir, sur cet arbre, que de me coucher

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

sur le sol, où les bêtes malfaisantes pourraient m’attaquer. Je grimpai donc sur l’arbre et je sommeillai tranquillement la première moitié de la nuit.

Quand je m’éveillai, il faisait un beau clair de lune. Un cri terrible sortit de l’océan, l’eau se mit à bouillonner et un bœuf noir sortit de la mer; pareil à l’éléphant furieux, il arriva au pied de l’arbre sur lequel j’étais perché, s’y arrêta et sortit de sa bouche un énorme joyau, qu’il déposa sur une pierre et qui lui servit de lampe pour l’éclairer tandis qu’il broutait. 11 répandait un tel éclat que toute la mer en était illuminée. Cependant, ce bœuf paissait tout autour du joyau l’herbe de cette île, qui n’était que jacinthes et giroflées, et s’ébattait joyeusement. Je pensai en moi-même : « Il se peut que Dieu veuille bien m’octroyer la possession de ce joyau. J’irai l’offrir à un roi, et il me récompensera de telle façon que désormais ma subsistance sera assurée. » Cependant, le bœuf continua de paître jusqu'à ce que parût l’aurore, puis il bondit vers le bijou qu’il ramassa, et replongea dans la mer. Je me dis : « Je vais rester ici cette nuit encore et imaginer un stratagème pour m’approprier ce bijou. Je vais prendre une certaine quantité de terre et la porter avec moi sur l’arbre. Quand le bœuf sortira de la mer et viendra mettre son joyau sur la pierre, je laisserai tomber de la terre dessus, le bœuf 11e le retrouvera peut-être pas et je parviendrai à m’en emparer. »

En effet, le soir, je pris quelques mottes d’argile et je grimpai sur l’arbre. Le bœuf sortit de l’océan et tépéta le manège de la nuit précédente. Quand il se fut éloigné, en paissant, de l’arbre, je m’exerçai à laisser tomber de la terre, et bientôt j’arrivai à recouvrir le joyau. Quand le bœuf n’en vit plus la lueur, il se mit à mugir bruyamment, s’approcha et ne retrouva pas son trésor. 11 leva les yeux, m’aper-

Gougle

.1. ov, H

Original from

CORNELL UNIVERSITE

□ igitized by

çut et se mit à beugler furieusement en s’élançant contre l’arbre. Je saisis ma massue, j’invoquai Dieu, et je la lui lançai sur la tète. La bête fut frappée au front et assommée comme si la puissance divine l’avait accablée sous le poids d’une montagne. Elle fit une culbute, tomba pour ne plus se relever, étendit les quatre pieds et gémit jusqu’à la pointe du jour. Alors ses cris et ses convulsions cessèrent. Enfin, au lever du soleil, je lui jetai un caillou et elle ne remua point. Je m’approchai et je constatai qu’elle était bien morte. Alors, je retirai le joyau de l’amas de terre qui le cachait aux regards, je l’attachai à mon bras et je repris mes pérégrinations.

Après avoir marché un jour et une nuit, j’arrivai de nouveau à un bosquet d’arbres fruitiers. Ils étaient couverts d’une multitude de singes qui mangeaient des fruits et babillaient. A ma vue. ils se mirent à cueillir des fruits et à me les lancer à la tête. « Séliine, * pensai-je, « te voilà tombé dans un singulier endroit ! Comment vas-tu échapper aux griffes de ces singes ? D’ailleurs, tu ne pourras trouver un coin pour y dormir tranquille. * Toutefois, je les écartai de moi en brandissant ma massue ; mais plus j'allais, plus j’en voyais. Enfin, j’atteignis une clairière, où ils avaient édifié une centaine de milliers de huttes de bois enduites de terre. Je vis des singes qui cueillaient des noisettes, des amandes et des dattes, et les emmagasinaient dans ces mai sonnettes afin de se réserver des provisions pour l’hiver, [.es singes arrivaient par régiments. A ma vue, ils riaient aux éclats, puis s’en allaient. Il y en avait bien trente mille. Moi, au milieu de ces animaux, je ne savais quelle attitude prendre, mais ils ne me faisaient aucun mal et jouaient avec moi, tout en continuant avec ardeur leur travail J’avançai, je vis un joli palais très bien construit, orné de fleurs rouges et

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

blanches, et un singe blanc assis sur un trône, célébrant une fête avec toute sa cour. Ils se mirent à rire et à babiller en nie voyant Ce singe blanc, qui n’était autre que la fille de leur roi, fit un signe, et plusieurs jeunes guenons vinrent me prendre par la main et me conduisirent devant le trône.

A mon approche, la princesse se leva, me fit la révérence et me fit asseoir à son côté. Ils avaient cuit du poisson frais qu’ils m’apportèrent avec des amandes décortiquées, des noix de coco et des dattes. On me fit signe de manger et je me régalai. A tout moment, on me servait les fruits les plus variés.

La princesse me témoignait la plus grande bienveillance, et me caressait de la main la tète et le visage. Elle finit par me dévêtir, ordonna de me laver et de m’essuyer, puis me rhabilla. La journée se passa à me choyer ainsi et quand vint la nuit, elle fit dresser sur son trône un lit de fibres de palmier, me prit par la main et m’y fit coucher. Puis elle ^ ^

s’assit à mes pieds, se mit à me les caresser... »

Ouand Sélime en arriva à cet endroit de son récit, le maudit Hadjdjàdj se mit à rire aux éclats et dit : « Oue le feu tombe dans ton âme ! Et dis donc, Sélime, qu’as-tu fait alors ? »

« Seigneur », répondit-il, « à la suite de ces caresses de la princesse des singes, la concupiscence me domina, le diable entra dans mes entrailles... »

« Quand le jour parut, elle me conduisit au bassin, remplit d’eau une coupe faite d’une calebasse vide, et me versa de l’eau sur la tête pour me rafraîchir. Puis elle me revêtit d’une robe et me couvrit la figure de baisers. Elle me prit par la main, me ramena dans son palais, me fit asseoir sur le trône, et me servit un poisson frais rôti et des fruits de toute espèce. Bref, cette journée encore se passa dans la

Gougle

Original from

CORNELL UNIVERSITE

liesse et les joyeux ébats, grâce à la bienveillance de la princesse; et je me disais : « Eh bien ! Sélime, tu as déniché là une fameuse épouse et tu t’es mis en ménage dans un endroit idéal, mais plîft à Dieu, tout de même, que tu pusses savoir de quel côté est le monde musulman : tu pourrais t’enfuir à la faveur de la nuit. »

Mais que faire ? Je ne parvenais pas à sortir, et je dus bien me résigner à mon sort. Je vécus avec ma guenon pendant tout un laps de temps. Elle devint enceinte, ses voisines et ses serviteurs la comblèrent de leurs soins, se mirent à la masser et à lui frotter le ventre, et, quand le terme fut venu, elle accoucha d’un enfant qu’une guenon emmaillota et apporta devant moi. « Bravo ! Sélime, » me dis-je, « voilà ton ménage complet. Te voilà père de famille. » On me conduisit auprès de la jeune mère, on me fit asseoir à côté d’elle et on me fit signe : « Prends sur ton sein la tète de ton épouse et embrasse-la pour la réconforter. » Qu’aurais-je fait ? Il fallut bien m’exécuter. »

Hadjdjâdj partit d’un nouvel éclat de rire. « Bravo, Sélime ! », s’écria-t-il, «tu as eu des aventures merveilleuses ! » Le vieillard reprit son récit :

Quelques jours se passèrent, et ma guenon revint tourner autour de moi. Je me disais : « Faut-il, Sélime, que tu sois stupide? Tu es ici à gaspiller ta vie; tu t’amuses comme un enfant, tu ne pries plus, tu oublies tes devoirs envers Dieu. Si tu continues à t’attarder, il te faudra rester uni à cette guenon, qui deviendra encore mère, et on te retiendra ici. Et d’ailleurs, si celui qui vient de naitre parle comme les enfants des hommes ; quand il sera devenu grand, il ne te laissera pas partir. Il faut absolument t’esquiver. »

Bref, un jour, je remarquai que tous les singes étaient allés dans la forêt pour y chercher des provisions pour

Original from

Page 1