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l'hiver. Quand je me fus bien assuré qu’ils étaient tous partis, je pris ma massue sur mon épaule et je m’enfuis. Je marchai jusqu’à la prière de l’après-midi. Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que ma jeune épouse me suivait aux talons, portant son petit sur la nuque. Elle grognait et glapissait à qui mieux mieux. Je fis halte, je la menaçai de ma massue et elle s’en retourna. Je me remis en route, mais elle accourut de nouveau après moi en se lamentant. Elle me poursuivit ainsi jusqu’à la prière du soir, mais, de peur de mon arme, elle se tenait toujours à distance respectueuse. Elle poussa ainsi des cris de détresse jusqu'à ce que l’obscurité fut complète. Voyant alors qu’elle n’y gagnait rien et que je continuais à marcher sans m’occuper d’elle, elle jeta son enfant de son épaule, et, dans sa fureur, elle mit un pied sur ce petit corps, le rompit en deux morceaux, en lança une moitié devant moi et partit en emportant l’autre moitié. « Dieu soit loué ! » me dis-je, « le lien qui nous unissait est définitivement brisé, et je suis à l’abri de tes agaceries. »
Je cheminai trois jours et trois nuits et j'arrivai à un autre village **, formé de huttes de bois et d’argile pleines de pommes, de grenades et de raisins. Je pensai : «Me voilà, semblet-il, tombé d’un mal dans un pire ! A Dieu ne plaise que je sois victime d’une nouvelle mésaventure!* Je regardai de toutes parts, et j’aperçus un personnage à l’air respectable, et dont le visage encadré d’une barbe vénérable respirait la bonté, assis sur le seuil d’une maison. Je remerciai le ciel de m’avoir envoyé parmi mes semblables, je me dirigeai vers le vieillard, et je le saluai. Il me rendit mon salut. « Jeune homme, * dit-il, « n'es-tu pas fatigué de te nourrir de fruits? — Veuille approcher,» lui dis-je. « Hélas!* reprit-il, « j’ai trop mal aux jambes, et mon fils est allé à la campagne. De grâce, prends-moi sur tes épaules et porte-moi
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chez moi. J’ai du pain et de la viande que je suis prêt à te servir, car les fruits doivent te donner la nausée. » Je déposai ma massue, et je lui offris mon dos.
Comme l'oiseau au vol léger, il bondit sur mon dos, et m’enserra la ceinture dans ses jambes comme avec une courroie. J’eus beau user de tous les artifices pour le jeter à terre, je n’y réussis pas. Chaque fois que je voulais m’asseoir pour me reposer, il me serrait la taille à me la broyer, me mordait les oreilles et me les mâchait. Forcé par la nécessité, je me résignai à mon triste sort. Nous entrâmes dans sa maison, où il n’y avait que des fruits secs. « Manges en, » me dit-il, « et donne m’en aussi. » J’en mangeai quelques-uns avec autant de goût que si c’eût été du poison, et je lui en passai. « C’est un bonheur pour moi, » dit-il, « que d’avoir eu mal aux jambes, car j’ai trouvé une fameuse monture !» et ce misérable, à cheval sur mon dos, me faisait courir où bon lui semblait. 11 avait à la main une grosse aiguille qu’il m’enfonçait dans la nuque. Il ne me permettait pas de m’arrêter, et si je tardais trop à lui obéir en quelque chose, il me mordillait les oreilles. Je me dis : « Encore qu’il me fût très pénible de vivre au milieu des singes, j'y avais pourtant une gentille épouse que je ne sus pas apprécier. Et j'en suis bien puni par cette nouvelle calamité. Et pourtant, je remercie encore le Très Haut et j’attends avec patience qu’il veuille bien me délivrer des griffes de ce monstre. »
Quelque temps se passa ; quand je me couchais, lui aussi se couchait. Si je satisfaisais un besoin, il m’en faisait autant sur le dos et il m’infectait jusqu’aux pieds. Enfin, j’étais à bout, j’allais succomber à mes tortures. A la moindre chose qui lui déplaisait, il m’introduisait son talon dans l’aine 33 à me faire mourir de douleur. Et il me fallait bien supporter toutes ces avanies ! Qu’aurais-je fait ?
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Un jour, tout en cheminant péniblement parmi les arbres, j’aperçus beaucoup de calebasses sèches. J’en arrachai deux ou trois, dont je cassai le bout pour en extraire la semence ; puis je cueillis une certaine quantité de raisin, j’en exprimai le jus et j’en remplis ces calebasses vides, que j’exposai au soleil. Mon bourreau me demanda : « Que veux-tu faire de cela? — Quand ce jus aura pris une saveur aigrelette, répondis-je, je le boirai, il me donnera des forces, et me rendra ma bonne humeur. — M’en donneras-tu ? » dit-il. « Laisse-moi d’abord y goûter, * répondis-je, « puis tu en auras. * Quand le jus fut bien fermenté, je me dis : « Je vais en boire un peu, et je lui en donnerai assez pour qu'il perde le sentiment et tombe de mon dos. Peut-être pourrai-je ainsi échapper à sa cruauté. » En ce moment deux ou trois autres hommes à jambes en lanières s’approchèrent. Leur difformité leur permettait bien l'usage des mains, mais ils marchaient sur leurs genoux en traînant les pieds à terre. Ils félicitèrent leur chef d’avoir trouvé une bonne monture et de ne plus être obligé d’en chercher une.
Pour me débarrasser d’eux, je leur cédai un peu de jus de raisin et quand ils se furent éloignés, j’en donnai à mon cavalier. Il en éprouva une sensation si agréableque, dans sa surexcitation, il me frappait sur les épaules, s’ébaudissait et... 31 Nous rencontrâmes encoreune dizaine de ses congénères qui demandèrent à ce vieux misérable la cause de son allégresse. « C’est,» dit-il, « un breuvage que ma monture m’a préparé. » Ils insistèrent pour en avoir aussi. Je leur en fis boire tant qu’ils perdirent le sens, et, quant à mon bourreau, je le portai chez lui et je lui administrai du vin tant que ses jambes se relâchèrent et qu’il se mit à dodeliner de la tête. Je m’approchai d’un arbre auquel j'attachai une corde, je la lui passai au cou et je l’étranglai. Je détachai ses jambes de ma taille, je le
fol. 7 J B.
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jetai à terre, je pris nia massue et je l’achevai d’un bon coup sur le crâne. Puis je m’enfuis en courant et en jetant de temps à autre un regard en arrière. Je vis au bord du chemin plusieurs de ces monstres, qui tâchèrent de me duper comme l'autre, en m’oflfrant du pain et de la viande ; mais je les menaçai de ma massue et je leur répondis : « Que votre viande et votre pain restent sur votre tombeau ! »
Je marchai à grands pas jusqu’à la nuit, sans m'attarder nulle part. Je grimpai alors sur un arbre, où je restai jusqu’au jour sans pouvoir dormir. Le matin, j’en descendis et je me remis en route. Je finis ainsi par sortir du pays des hommes à jambes en lanières, et j’arrivai de nouveau à une contrée riche en fruits. J’en cueillis et j’en mangeai beaucoup, tout en appréhendant un nouveau malheur. J'en remplis ma tunique, je repris ma massue et je me fis dans la peau de la cuisse une ouverture où j’introduisis mon joyau. Je recousis la plaie et je cheminai longtemps sans voir ni arbre ni eau. Je craignais de ne rien trouver pour réparer mes forces et de succomber à la faim et à la soif, mais je marchai bravement jusqu’à ce que j’atteignis une éminence.
D'en haut, j’aperçus au loin un arbre qui avait poussé au beau milieu du désert. Je me dis en moi-même : « Voilà sans doute un endroit habité ! * Je m’approchai ; je ne m'étais pas trompé : c’était une oasis verdoyante arrosée de belles eaux vives. Je me prosternai pour prier, et voyant que l’arbre était creux, je me cachai dans la cavité pour m’y reposer. Cotjame le vieux monstre à jambes en lanières ne m’avait laissé aucun répit, je dormis profondément tout le jour et toute la nuit.
A mon réveil, trois colombes fondirent du haut des airs et se posèrent au pied de l’arbre. Je m'étais caché derrière la ramure pour ne pas les effaroucher. Elles ne soupçon-
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lièrent pas ma présence et prirent la forme humaine. Elles se déshabillèrent, et, toutes nues, pénétrèrent dans l’eau, où elles se lavèrent et se jouèrent en plongeant et en barbotant. Je savais que c’étaient des péris, je fus émerveillé de leur beauté, et, poussé par la concupiscence, j’étendis la main, je saisis la robe de la plus jeune et je l’attirai vers moi. Enfin, elles sortirent du bain, les deux aînées se rhabillèrent, mais la cadette s’écria : « Hélas! pas moyen de retrouver mes vêtements. »Elle cacha sa nudité de sa longue chevelure flottante. « Vous savez, dit-elle, que lorsqu’il a été question de descendre ici, je n’en avais pas grande envie, mais vous n’avez pas cédé à mes instances. Il n’y a pourtant pas d’homme ici ! Mais alors que sont devenus mes vêtements ? Car nous savons que les péris ne commettront jamais pareille action. »
Enfin, une des jeunes filles m’aperçut dans le creux de l'arbre et dit : « O ma sœur, un homme est caché dans l’arbre et c’est lui qui t’a ravi ta robe ! « Les deux aînées, là-dessus, prirent leur vol et disparurent. La cadette resta seule et me dit : « Bravo ! mon pauvre Sélîme ! Est-ce que par hasard tu en as assez de la guenon ton épouse, et aurais-tu jeté ton dévolu sur moi ! Comment as-tu pu abandonner ce cher petit enfant ? Et comment aussi as-tu pu échapper aux monstres à jambes en lanières ? Il faut croire que les fils des hommes ont l’àme dure ! Mais rends-moi donc mes vêtements, que je retourne avec toi chez mon père ! » Je lui dis : « O ravissante idole, où m’as-tu déjà vu ? Comment sais-tu que mon nom est Sélîme ? D’où connais-tu mes aventures ? Si je ne te rends pas ta robe, c’est que j'ai peur que tu ne t'en ailles aussitôt après t’en être revêtue — Sélîme, » répondit-elle, « si tu ne me connais pas et si tu ne m’as jamais vue, moi je n’ignore rien de toi ni de tes aventures ; je sais qu’à Wàssit, tu as vu
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fol. 71 B
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en songe le prophète de Dieu — que Dieu le garde et le conserve — , que tu es parti de ta ville natale, que tu as fait le pèlerinage de la Mecque, d’où tu t’es rendu à Médine, puis que tu as pris part à la guerre sainte. * Elle me donna d’autres preuves encore de sa connaissance parfaite de mes faits et gestes et |e dis : « Rien n’est plus exact. Mais j’ai bien peur que tu ne t’en ailles en m’abandonnant ici. »
«Ne te tourmente pas.Sélîme,» répondit elle. « Mon père lui-même te demande et c’est ~pour toi que ma mère m’a enfantée. Mais quand mes sœurs vont rentrer sans moi, elle va être dans les transes. Donne-moi mes vêtements, je vais me rhabiller et te conduire à la maison de mon père. » Je lui fis prêter serment par le lait de sa mère, et je lui rendis d'abord sa chemise dont elle se revêtit. Je serrai le reste contre ma poitrine et je la pris par la main. « N’aie donc pas peur, dit-elle, je n'ai aucune envie de t’éviter et je ne te serai pas infidèle. » Elle me prit par la main et me dit : « Ferme les yeux. » Je compris qu’elle allait s’envoler et j’obéis. Elle m’emporta avec une telle rapidité que je n’eus que le temps de dire trois fois : « Dis : Dieu est un », et nous étions arrivés.
Je sentis mon pied toucher terre, j’ouvris les yeux et je me vis au milieu d’une prairie étoilée de safrans, de giroflées et de jacinthes. Des sources d’eau pure y versaient la fraîcheur et des arbres d’aloès et de santal dressaient leur cîme jusqu’au zénith. J’accompagnai donc la jeune péri au palais de son père. Nous franchîmes la grande porte d’entrée et, de toute part, je ne voyais que murs énormes s'élevant jusqu’aux nues. Tout le palais et ses appartenances étaient d'argent et les portes étaient incrustées de rubis et de turquoises. Elle ouvrit, nous entrâmes ; de toute part ce n’étaient que trônes d'or. D’un côté était un dais d’argent
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où se tenait un vieillard lumineux à barbe blanche, reTètu d’une robe verte. « Lâche mon bras, dit ma bien-aimée,
« mon père regarde et je suis honteuse. * Ce personnage imposant était donc son père. « Je ne veux pas te laisser aller, dis-je à la jeune fille, « tant que je ne me suis pas approché de ton père, pour le saluer. S’il me rend mon salut, je serai rassuré et je t’obéirai.» Elle se couvrit la figure, je m'avançai et je saluai le vieillard. II répondit à mon salut, descendit de son trône, me serra sur son cœur et m’embrassa en me disant : « Sélime, tu es le bienvenu. Es-tu bien remis des fatigues de ton voyage ? J’espère que Dieu va te donner le repos et le bonheur et t’épargnera d’autres vicissitudes. »
Je répondis: « Que Dieu te récompense de ta bienveillance. »
II reprit : « Retire ta main de ma fille, car désormais elle
est à toi et je t’accepte pour gendre ; Mahomet m’a ordonné 72 A
de te la confier et nous ne pouvons qu’obéir. N’aie plus
aucun chagrin. »
Ces paroles me rendirent le calme et la joie, il me prit par la main et me fit visiter son palais. Il était beau comme le paradis sublime. Les lambris étaient de métaux précieux ; les portes, d'argent massif ; les tapis, de brocart. Alentour s’étendait un jardin plein de fruits de toutes espèces. Au milieu de chaque salle s’élevait un trône orné de perles et de joyaux et couvert de tentures magnifiques. On me dépouilla de mes vêtements et on me fit revêtir des habits splendides. Je vis sur une estrade ma jeune amie assise sur un trône, ayant devant elle une centaine de péris attachées à son service. Puis entrèrent trois cents d'entre les grands personnages, qui prirent place sur des escabeaux d’or et me dirent : « O Sélime, puisque le Saint Prophète a fait de toi le gendre de notre chef, tu voudras bien, en retour de nos bons offices, demander à
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Mahomet, au jour de la résurrection, d’intercéder en notre faveur auprès de Dieu pour qu'il nous pardonne nos fautes, car nous ne saurions supporter le feu de l’enfer. » Après cela, on apporta à boire et à manger. O11 se restaura et, quand on se fut lavé les mains, le père de ma fiancée fit mander le cadi et, séance tenante, on m’unit à la jeune péri, avec une dot de quatre cents dirhems de chacun mille dinars. On suivit, par égard pour moi, les us et coutumes des humains, et mon mariage eut lieu suivant les mêmes cérémonies que celui d'AIi et de Fàtime. Après la récitation de la khoutba, on éparpilla en mon honneur des plateaux de pièces d’or et de joyaux, et chacun vint me féliciter et m’exprimer ses souhaits de bonheur. Ensuite, on étendit les nappes, on servit du vin et on apporta du dessert et des fruits tels que je n’en avais jamais vus. On se régala et on fit résonner des instruments singuliers dont les accords étaient nouveaux pour mon oreille. La soirée se passa ainsi, les invités s'en allèrent.
Mes belles-sœurs avaient préparé une chambre nuptiale. Elles m’y conduisirent, et me confièrent leur sœur. Je contemplai avec ravissement cette adorable enfant, rivale des houris du paradis. Tout l’appartement était illuminé du reflet de sa beauté. Je m’assis à côté d’elle, je cueillis quelques baisers sur ses lèvres a4, et quand le jour parut, ses sœurs vinrent éparpiller sur nous des besants d’or et apportèrent des mets nouveaux pour moi. Les femmes des grands personnages vinrent me rendre visite, car ces péris sympathisent parfaitement avec notre espèce. Us me comblèrent de prévenances et me firent visiter leur ville, où tout n’était qu’or et argent. Je vivais donc en liesse avec ma jeune femme. Elle ne tarda pas à concevoir et, neuf mois après, elle mettait au monde un garçon aussi beau qu’elle : telle la
perle se sépare de l'huitre. Cette naissance me remplit de joie. Les nourrices emmaillotèrent l’enfant dans de la soie de Chine et le mirent dans mon giron. Je le dévorai de baisers et je lui donnai le nom de Mahomet.
Il grandit, quelque temps se passa. Un jour que mon épouse était assise sur son trône, on entendit tout à coup le rugissement d’un lion. A l’instant, elle se leva et jeta son enfant dans la gueule du fauve, qui s’en alla en l’emportant.
Ce forfait me brûla le cœur et je me dis : « Comme cette fol. 72 B
race est sans pitié ! Ils jettent leurs propres enfants dans la gueule du lion, sans même pousser un soupir de regret ! *
Cet acte m'inspira pour les péris de l’aversion, mais le temps l’effaça, tant j’avais bonne vie avec ma jeune femme. Elle devint enceinte à nouveau et accoucha d’un second fils, beau comme la lune dans tout son éclat. Les nourrices l’emmaillotèrent dans des étoffes précieuses et le déposèrent sur mes genoux. Je l’appelai Ali. Quelque temps après, je vis un loup noir pénétrer dans la chambre. Mon épouse se leva et lui jeta l’enfant dans la gueule. La bête féroce le saisit et l’emporta. Ce nouveau crime redoubla mon angoisse et je dis à la péri : « Désormais, il ne me faut plus d’enfants. »
Quelque temps après, me trouvant seul avec ma jeune femme, je poussai un profond soupir. « Sèlime, * me demanda-t-elle, « pourquoi soupires-tu ? Est-ce que par hasard il te souviendrait des hommes ? Ou la femme que tu as laissée à VVàssit vaut-elle mieux que moi ? — Ma bienaimée, * répondis-je, « Dieu — Il est grand — n’a créé à mes yeux personne d’aussi parfait que toi, mais tu as deux défauts : le premier est que tu es sans pitié, et le second n’est pas moins grave : tu es infidèle. » Elle protesta vivement : « O Sèlîme, quelle infidélité as-tu jamais vue de ma part ? Et quand ai-je donc agi avec cruauté ? — Com-
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ment? » m’écriai-je, « peut-il y avoir une plus grande barbarie que de jeter au lion et au loup deux perles d’enfants? Quant à l’infidélité, elle consiste en ce que, si un jour je disparaissais, tu n’irais pas même à ma recherche. »
«O mon époux, » répondit-elle, « ne te forge pas de lubies et sois bien tranquille. Dieu me préserve de te voir partir un jour, mais, quoi qu'il arrive, jamais, tant que je vis, la main de personne ne me touchera, et je resterai fidèle, comme c’est l’usage chez les péris. A telle enseigne que chez nous, si un mari répudie sa femme, ou vient à mourir, l’abandonnée ou la veuve ne peut contracter une nouvelle union. Et d’ailleurs les péris ne convoitent plus une femme qui a appartenu à un humain. Quant au second reproche que tu m’adresses, celui d’être sans pitié, et de faire dévorer mes enfants par le lion et le loup, sache bien que ces deux êtres n’étaient ni lion ni loup. De même que vous donnez vos enfants à garder aux nourrices, nous, péris, nous faisons de même pour que mari et femme puissent être entièrement l'un à l'autre et vivre dans le plaisir. Quand l’enfant est devenu grand, on le rapporte. »
Et, aussitôt, elle fit ramener les deux enfants. Je fus émerveillé de leur beauté, j’invoquai le prophète et j’admirai la sagesse du Créateur, qui fait sortir d’une goutte d’eau une forme si parfaite « Tiens, » reprit-elle, «je t’abandonne nos deux garçons, pour que tu ne dises pas que c’est moi, la mère impitoyable, qui les ai sur mes genoux. » Je les embrassai tendrement, ils me rendirent mes caresses, et j’adressai au Seigneur cent mille actious de grâces. Je me disais : « Me voilà bien loin de ma patrie, j’ai supporté bien des avanies, mais Dieu m’a enfin procuré tout ce bien-être et m’a octroyé une épouse idéale. » Je demandai à cette adorable créature pardon de mes soupçons injustes, et nous recommençâmes la même existence de félicité sans mélange.
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Pourtant, la nuit, je vis en songe ma cousine :i; , je m'éveillai et je versai d’abondantes larmes. La péri me demanda :
* Qu’as-tu, Sèlîme ? Pourquoi pleures-tu ? Tu fais saigner mon cœur. — O ma fidèle amie, » répondis-je, « ô com pagne de mes douleurs, j’ai vu en songe ma femme terrestre qui m’a dit : * Tu m’as laissée dans la misère ! Au jour, peut-être bien proche, de la résurrection, qu’auras-tu à répondre [pour te justifier] ? » Cette pauvre créature souffre à cause de moi. Il y a maintenant dix-huit ans que j’ai quitté ma patrie, et, au moment de partir, je n’ai pas même dit adieu à cette infortunée. Je ne sais ce qu’elle est devenue, et je me demande ce que je lui répondrai devant le Souverain Juge ? — Sèlime, » répondit ma bonne péri,
« je ne puis te voir dans la peine, et je désire pour toi
toute la joie du monde. Si j’étais sûre que tu ne me serais fol* 73 A
pas infidèle, je te confierais à un messager qui, dans le terme
d’une journée, te transporterait à Wâssit, où tu pourrais voir
ta femme et tes enfants. Mais tu ne m’oublieras pas, tu
reviendras, n'est-ce pas ? »
Emu de ces paroles, je repris : « O ma douce compagne, si même on me coupait en mille morceaux, on ne pourrait te ravir mon cœur, car c’est à toi que je dois le bonheur sans pareil dont je jouis à présent. Comment pourrais-je donc t’abandonner ? C’est bien malgré moi que je t’ai parlé de ce désir de revoir, une fois du moins * ma patrie, et de donner à ma famille de quoi subvenir à ses besoins. Après cela, je reviendrai, car je ne puis vivre sans toi ni me priver de ces enfants, et je te promets que. dès que tu me feras rappeler, je reviendrai auprès de toi. — D’ici à ta ville natale, il y a, dit-elle, deux années de distance, mais je t’y ferai parvenir en un seul jour. La compassion me pousse à agir ainsi ; mais je crains bien que mon père, s’il est avisé
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de cette aventure, ne sévisse, lui, contre toi. — Mais si c'est ton désir, répliquai-je, qui pourrait y trouver à redire ?
— Tais-toi, dit-elle, ne dis mot de ce projet à personne. Je te ferai partir demain à la faveur de la nuit. »
Le moment arriva bientôt, je fis mes préparatifs de voyage, et mon épouse mit dans une bourse toute une quantité d’or et de pierres précieuses, qu’elle me confia en disant : « Note bien que la valeur de ces richesses dépasse mille tomans. Donne-les à ta femme et à tes enfants, qu’ils aient de quoi vivre. — Que Dieu, lui dis-je, te garde de tous les malheurs, pour tout le bien que tu m’as fait. » Quand le soleil fut couché, je récitai la prière du soir. Mon épouse m’amena un oiseau blanc de la grosseur d’un cheval, et lui dit : « 11 faut que tu prennes mon mari sur ton dos et qu’à la pointe du jour tu l’aies fait parvenir à Wàssit ! — A tes ordres, » répondit l’oiseau, « mais toi, qui connais ce qui me concerne, fais-lui les recommandations indispensables.
— Sèlime, me dit-elle, tant que tu es sur son dos, ne prononce pas le nom de Dieu, car cet être est un ifrîte. — Bien que ce soit difficile, dis-je, je m’efforcerai de ne souffler mot et je me surveillerai. » Puis je l’embrassai avec effusion et je dis : « Mes enfants, si Dieu me prête vie, je serai de retour d’ici à un mois. * Alors la jeune péri apporta un peigne, une bouteille contenant du vif argent, et du collyre, et me les remit en disant : « Si mon père a vent de ton départ et qu’il envoie quelqu’un à ta poursuite, jette-lui le peigne et continue tranquillement ton voyage. S’il en vient d’autres, fais de même avec le vif argent et le collyre. Ne crains rien, tiens bon et va toujours. » J’appelai sur elle les bénédictions du ciel et je l’embrassai de nouveau. Elle m’apprit encore une prière et une formule magique. «Quand tu seras rassasié de ton séjour terrestre, * ajouta-t-elle, « et
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que tu auras envie de revenir auprès de moi, récite ce talisman, et à l'instant je t’enverrai quelqu’un pour te ramener ici. » Je liai la bourse à ma ceinture, j’enfourchai ma monture ailée, puis je fis mes adieux à mon épouse et l’oiseau s’envola, m’emportant dans les airs.
Vers minuit, je regardai en arrière, et j’aperçus, lancés à ma poursuite, deux à trois cents lions rugissants. Je leur jetai ce peigne et à l’instant, par l'ordre du Très-Haut, j’atteignis une forêt et ils disparurent à mes yeux. Quelques temps après, j’entendis des cris et des hurlements effrayants, je jetai le collyre, et immédiatement s’offrit à mes regards une montagne noire. Cependant, l’oiseau volait toujours.
Enfin, des clameurs s’élevèrent de nouveau derrière moi.
Je me vis assailli par cent mille péris qui clamaient après moi et m'injuriaient : « O humain infidèle, tu as délaissé la fille de notre roi avec ses deux enfants. Ou vas-tu donc ? Te figures-tu que nous allons te laisser partir ainsi ?» Je renversai le contenu de la bouteille de vif argent ; au commandement divin, une vaste mer aux vagues bouillonnantes se présenta. Le jour commença bientôt à poindre, et l’oiseau s’abattit pour se reposer un instant. Je m’imaginai que j’étais arrivé à destination, et par une fatale inadvertance, je dis : « Louange à Dieu, le Seigneur des mondes ! Me voilà enfin dans ma patrie. »
A l’instant, l’oiseau me jeta de son dos et s’envola. La fol. 73 B recommandation de la princesse me vint à l’esprit, et l’angoisse me fit perdre connaissance. Quand je revins à moi, je fis une ablution, je priai et j'exhalai mes plaintes vers le palais de Dieu. Je me levai, — qu’aurais- je fait ? — et je me mis en route. Une montagne apparut à ma vue, je la gravis et j’aperçus une prairie verdoyante, où paissaient deux à trois mille moutons. A côté se tenait, debout sur un rocher, un
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géant haut comme un minaret, avec deux yeux comme des coupes de sang, et une bouche comme une caverne béante. 11 tenait à la main une masse de laine du poids d’au moins dix batmans, qu’il était occupé à filer, et était muni d’une houlette de vingt aunes de longueur.
J’eus peur et je voulus me cacher ; mais, de loin, il m’aperçut et me cria : « Homme, viens donc ici. Je suis sûr que tu as faim. » J’approchai, il le fallait bien ! Je le saluai. Il me rendit mon salut et me dit en riant : « Par quel hasard as-tu échoué en cet endroit ? — Hélas ! répondis-je, mon destin le voulait ainsi. — Ne te tourmente pas, reprit-il, ton voyage sera bientôt fini. Pour cette nuit, sois mon hôte. Je partagerai avec toi mon repas, et tu pourras repartir demain matin. » J’avais grand’peur et je répondis : « A toi d'ordonner. » Je tremblais comme le feuillage du saule. Enfin le crépuscule vint. Il appela ses moutons qui se rassemblèrent, se mit en route et toutes ses bêtes le suivirent. Il m’invita à l’accompagner, ce que je fis bon gré mal gré. Je vis qu’il avait creusé au pied de la montagne une caverne à laquelle il avait ajusté une porte de pierre. Il y pénétra et me dit : * Entre donc avec moi. » Je le suivis, et tous les moutons firent de même.
Je me mis à regarder à droite et à gauche. La caverne était immense. D’un côté, le géant avait entassé une grande quantité de bois à brûler, et deux pierres placées à une faible distance l'une de l’autre étaient surmontées de deux énormes broches. Il déposa sa laine, et alla fermer la porte de son antre, en déployant une force qui me stupéfia. Puis il vint me prendre par la main et me conduisit plus avant dans la caverne. J’y trouvai une quarantaine de captifs enchaînés, les uns vieux, les autres jeunes. Ce maudit berger me dit: « Te voilà maintenant à l’abri des fatigues du voyage. Reste bien tranquille ici. Ton tour viendra après celui des quarante autres. »
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Il me ligotta, détacha les liens d’un jeune homme, le conduisit dehors et lui coupa la tête. A cet horrible spectacle, je m’évanouis. Quand je revins à moi, je me mis à sangloter en me débattant éperdument sur le col. Quelques instants après, je vis que l'ogre avait embroché un mouton d’une part et l’homme de l’autre. Il nous apporta le mouton rôti et nous dit : « Mangez. » Lui-même dévora le rôti de chair humaine.
Mes compagnons me demandèrent : « Infortuné, comment donc es-tu tombé dans les griffes de cet horrible démon ? —
Comme vous, » répondis-je. « Mais dites moi donc quel est ce monstre. — Ce gros misérable, dirent-ils, est un div du nom de Pourdjàdoû 3fi. Il s’est enfui de la prison du bienheureux Salomon et séjourne depuis lors dans cette caverne.
Il a pris la forme humaine pour duper les hommes et s’en emparer. — Il a tué ce jeune homme. Est-ce que peut-être il va le manger ? — Mais ne vois-tu donc pas qu'il l'a embroché pour le rôtir ? — Mais pourquoi ne se nourrit-il pas de mouton ? — Que tu es donc stupide. » Je me mis à pleurer et je m’adressai des reproches : « Quiconque ne sait pas se contenter d’un sort tranquille, me dis-je, mérite ce qui m’arrive. J’avais une femme belle comme les houris du paradis, de charmants enfants, de l’aisance, aucun embarras.
Pourquoi les ai-je quittés pour devenir captif de ce maudit f0j. 74 a
sorcier ? Ô Seigneur, pour l’amour du prophète, tu m’as
sauvé une fois déjà des horreurs de la prison, arrache-moi
encore aux serres de ce démon. » Cependant, j’avais l’œil fixé
sur tous les faits et gestes du monstre. Il apporta une outre
de vin qu’il plaça devant lui, et en arrosa son infâme repas.
Il arracha une main qu’il m’offrit : « Mange, » dit-il, « Sèlîme, c'est exquis. * A ce spectacle, ma bile se changea en eau :I7, je me frappai la tête et je versai des larmes amères.
Gougle
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Au récit de ces horreurs, Hadjdjâdj lui-même s’abandonna aux pleurs. « Seigneur, » dit le vieillard, « puisse Dieu t’épargner les larmes en dédommagement de celles que tu verses sur mon infortune. — Continue ton histoire, » dit Hadjdjâdj. Sèlîme reprit :
« Seigneur, je restai dans cet état toute la nuit. Le matin, l’ogre apporta une quantité de pommes et de sauterelles, puis il déplaça la porte de pierre, fit sortir ses brebis et les conduisit au pâturage. La faim m'obligea ce jour-là à manger de ces pommes. Quand la nuit tomba, ce maudit revint, et emporta encore un de nous, qu’il décapita. Je m’évanouis, et quand je repris connaissance, je le vis qui déchirait le ventre de sa victime. Puis il alluma un grand feu, embrocha ce malheureux, le rôtit et le mangea, et mit à portée de sa main une outre de vin. Puis il alla dans une cavité et en sortit avec le pan de sa robe tout rempli. Il s'approcha de nous, et donna â chacun trois poignées de fruits. J’en reçus quatre. C’étaient des amandes, des dattes et des fruits de jujubier. « Mange, dit-il, Sèlîme, il n’y a rien de tel pour engraisser un homme. Et ton tour viendra dans une quarantaine de jours. — J’espère bien, dis-je, qu’avant cela, Dieu t’aura fait périr et que je serai délivré. » Il sortit. Mes compagnons se rassasièrent de ces fruits, et m’engagèrent à les imiter : « Mange, direntils, à quoi bon pleurer ? Nous avons fait comme toi, mais maintenant nous savons bien qu’il est impossible d'échapper aux griffes de ce montre. — Mes amis, répondis-je, pourquoi donc désespérez-vous de la miséricorde divine ? Pour ma part, je ne doute pas que Dieu ne me délivre. » Ils élevèrent aussi leurs plaintes vers le trône de Dieu. Quant à moi, aucun aliment ne me pénétra dans le gosier.
Or, notre bourreau se gorgeait de vin pareil à du venin de serpent, et finit par tomber ivre mort. Je dis à mes compa-
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gnons : « Allons, déployez un peu de bravoure. Demandons à Dieu aide et assistance, et brisons nos chaînes. Il y a ici beaucoup d’armes. Saisis ons-les, élançons-nous tou> ensemble, peut-être le ferons-nous périr au premier assaut et pourrons-nous sortir d’ici. — Sèlîme, » répondirent-ils, « ne perds donc pas la tête. A nous tous, nous ne saurions lui résister, et s’il s’apercevait de ce que tu manigances, il nous exterminerait avec mille tortures. — Eh bien ! » repartis-je* « puisque vous ne voulez pas me prêter main forte, je demande la victoire à mon Dieu. Contentez-vous donc de regarder, et moi, je vais faire tout mon possible en comptant sur l’aide du Très-Haut. »
Je fis un effort suprême, je rompis mes fers et je sortis du trou où nous étions relégués. Je vis ce diable étendu sur le dos privé de sentiment. Je pris les deux broches de fer, je les plaçai sur le feu et je l’attisai du pan de ma robe. Quand elles furent chauffées à blanc, je me protégeai les deux mains au moyen de lambeaux d'étoffe, je m'approchai du monstre et je lui enfonçai une broche dans chaque œil avec une telle violence qu’elles lui sortirent par la nuque. Il poussa un rugissement de douleur, et m’appliqua sur la poitrine un tel coup du revers de la main, que je tombai en arrière: j’en eus le cœur tout endolori, et un vent sortit de mes entrailles. »
A ces paroles, Hadjdjâdj s’écria : « Que le feu tombe dans ton àme, Sèlîme ! Voilà certes une grande catastrophe. Mais continue ton récit. »
« Or donc, seigneur, » reprit le vieillard, « le géant s’était levé en hurlant. Je courus me cacher parmi les brebis, et, me doutant de ce qu’il allait faire, j’ouvris le ventre à une de ses bêtes, je lui enlevai les entrailles et je l'écorchai. L’ogre alla déplacer la pierre qui servait de porte, appela les brebis
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fol. 74 H
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et appuya les deux pieds aux deux extrémités du seuil. Elles défilèrent une à une [entre ses jambes], et il leur tâtait le dos et les laissait sortir. Moi, je me revêtis de la peau de celle que j’avais tuée. Quand je passai entre ses deux jambes, il me frotta la main sur le dos. A ce moment, je lâchai la peau 4 et je détalai. Il comprit que j'étais parti et se lança à ma
poursuite. Par la miséricorde divine, une montagne se présenta devant moi, et je m’empressai d’en gagner le sommet. Lui aussi se disposa à la gravir, et je compris que s’il parvenait à en atteindre la cime, j’étais perdu sans issue. Je . ramassai une énorme pierre, et je la lui assénai sur le front, si
bien qu’il roula du haut en bas. Il se cassa la nuque, et il s'épuisait en efforts inutiles pour se relever, et gémissait ou m’accablait d’injures. Je lui lançai encore deux ou trois pierres, si bien que je finis par l’envoyer aux enfers. Je descendis et je lui écrasai la tète avec un bloc de rocher. Puis je rendis grâces au Très-Haut et je me dirigeai vers la caverne.
A l’aide d’un madrier pointu, j’en écartai la porte de pierre, j’y pénétrai, et, en me revoyant, mes compagnons de captivité s’écrièrent : « Brave homme, qu’as-tu donc fait du dîv ? — Grâce à Dieu, répondis-je, je l’ai tué. » Cette nouvelle les remplit de joie, ils se jetèrent à mes pieds. Je rompis leurs liens et leurs chaînes. Puis je pénétrai dans la Il chambre que l’ogre s’était réservée. Je la trouvai remplie
d’objets divers, d’armes et de vêtements qui avaient appartenu à ses victimes et qu’il y avait entassés. Il y avait aussi amoncelé une quantité de fruits. Nous nous munîmes de ces armes, puis nous nous acheminâmes vers le désert et mes compagnons me dirent : « Emmenons avec nous ces moutons. Nous pourrons toujours, s’il le faut, nous en débarasser et continuer notre route. Il se peut d'ailleurs que nous ne soyons pas loin de notre pays. » Je n’approuvai pas ce
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