‹ Contes persansChapitre 29 sur 55 · QI · texte numérisé non relu

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projet, mais l’un de nous prit la parole et dit : « Moi, je me souviens parfaitement du chemin que j’ai suivi avant de tomber au pouvoir de ce monstre. » Alors, nous nous décidâmes à emmener les moutons, cet homme nous servit de guide, et après avoir marché une vingtaine de jours, nous arrivâmes enfin dans le domaine de l’Islam. Nous nous renseignâmes et on nous dit : « Le pays où nous sommes est le Maghreb, et la ville que voilà s’appelle Roùh Efzâ. 3S » Il y avait précisément, parmi nous, trois habitants de cette ville. Ils nous conduisirent chez eux, et leurs parents vinrent nous voir. On battit le tambour en signe d’allégresse, et on nous accorda l’hospitalité pendant trois jours. Nous vendîmes les moutons, ce qui nous procura assez d’argent pour couvrir nos frais de voyage, et nous atteignîmes la ville de Basra. Trois d’entre nous étaient des gens de Basra. Eux aussi nous hébergèrent, et leurs parents nous firent fête. Le quatrième jour, ils nous firent cadeau de vingt tomans d'or et d'un costume complet, et chacun prit le chemin de sa patrie. Pour ma part, j’arrivai donc à Wàssit.

Il y avait dix-neuf ans que j’étais sorti de chez moi. Arrivé à proximité de ma maison, je demandai à un passant : « A qui est cette maison? — C’est, * me répondit-il, « la demeure de la femme de Sèlime ; il y a bien des années que son mari est introuvable, et la pauvre se considère comme veuve. » Ces paroles me firent grand plaisir. Je m’approchai, je frappai à la porte. Ma femme vint et demanda : « Oui est là ? Qui donc peut bien frapper au seuil des pauvres gens ? » Je répondis: «C’est moi, c’est Sèlime le bijoutier. — Va-t-en,» reprit-elle, « brave homme, ne te moque pas de moi. Voilà vingt ans qu’il est parti et que personne n’a de ses nouvelles. » Je lui donnai certains détails qui démontraient mon identité. Elle entr’ouvrit la porte, regarda par l’entrebâillement, et dès

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qu’elle me vit, elle perdit connaissance. Moi aussi, je tombai en défaillance.

Quand je revins à moi, ma tète reposait sur son sein, toi. 75 A J ouvris les yeux, elle m’embrassa, me prit par la main et me tit entrer. C’était le moment du diner. Par une fatalité, la lampe s’éteignit. Elle voulut la porter chez le voisin pour la rallumer. Je l’en empêchai et je dis : « Le bazar est proche. » Je pris moi-mèine la lampe, et je me rendis à la boutique d’un épicier pour la rallumer. Le misérable boutiquier s’imagina que je voulais commettre un larcin, prit le volet de sa devanture et m’en appliqua un coup. Je déposai ma lampe sur le sol, et je le jetai par terre. A ses cris, les gens se rassemblèrent. « Cet homme est un voleur, » dit-il. « Il m’a pris mon argent. J’ai voulu le retenir pour le lui reprendre, il m’a frappé, et voilà pourquoi j’appelle au secours. »

Je reçus force coups, et j’eus beau protester, on ne voulut pas in’entendre. Les policiers vinrent me mettre la main au collet, me conduisirent en prison et me couvrirent de chaînes. Le lendemain matin, tous mes compagnons de captivité firent des cadeaux aux policiers et furent relâchés instantanément. Malheureusement, je n’avais rien à donner, car j’avais déposé chez moi, en rentrant, l'argent que j’avais rapporté de mon voyage. On me laissa donc au cachot. Le lendemain, on vint enchaîner auprès de moi trois autres individus. Et voilà comment j’ai passé vingt ans dans cette prison. J’avais beau crier, personne n’a répondu à mon appel, et moi, par la douleur d’être séparé de cette pauvre femme, et elle aussi, sans doute, par suite du chagrin de m’avoir perdu, nous sommes devenus l’un pour l’autre comme des visions de rêve. Emir, il n'y a, je crois, personne au monde qui ait autant souffert que moi et subi autant d’avanies. »

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Sèlime. à ce moment, poussa un profond son pir et se mit à pleurer, et Hadjdjàdj, pris de compassion, versa des larmes sur son triste sort, de même que tous les assistants. Hadjdjàdj prit alors la parole pour demander à quelle époque remontaient toutes ces aventures. « Punir, » répondit Sèlime, « le saint commandeur des croyants ;i ‘ était encore en vie. Il était installé dans la ville de Routa sur le trône du caliphat, et Mo avviyah était gouverneur de Syrie, et était l’ennemi acharné du saint caliphe. Maintenant donc, c’est toi qui es l’émir de Wàssit. — Sèlime, » dit Hadjdjàdj, « puisque je n’ai rien su de ta présence en prison, que le Très-Haut ne me reproche pas d’avoir été injuste envers toi. » Tous les assistants furent grandement étonnés de ces paroles.

« Sèlime » , reprit Hadjdjàdj, « jamais personne n'a entendu le récit de pareilles aventures, jamais personne n’en a été le héros. Si tu pouvais fournir de ta véracité une preuve tangible et irréfutable, j’ordonnerais de perpétuer ton histoire dans les livres. » A l’instant, Sèlime demanda un couteau, se fit une incision dans la peau de la cuisse et en sortit le joyau dont il avait parlé, et qui répandait un éclat aussi puissant que celui d’une lampe. Il le baisa et le déposa aux pieds de Hadjdjàdj. Le prince, émerveillé, fit venir des experts en bijoux et leur demanda quelle pouvait en être la valeur. Ils répondirent : « Nous n’avons jamais vu de pareil joyau. Il n’a pas de prix. » Alors, Hadjdjàdj ordonna de donner à Sèlime une splendide khil at, trois cents dinars d’or, des étoffes précieuses, dix esclaves de l’un et l’autre sexe, et un firmàn constatant l’octroi de cette distinction. Hadjdjàdj reprit : « En outre, Sèlime, je te ferai donner une indemnité. » En ce moment, le vieillard se mit à pleurer. Hadjdjàdj lui demanda : « En quoi y a-t-il lieu de pleurer maintenant ? — Seigneur, * répondit-il, * tu sais

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fol. 75

que j'ai une pauvre femme dont je n’ai plus eu de nouvelles depuis si longtemps, pas plus qu’elle n’en a reçu de moi. — Mais, Sèlime, » dit Hadjdjàdj, « pourquoi ne m’as-tu pas envoyé quelqu’un pour m’informer de ta situation ? — Mon geôlier », répondit Sèlîme, « était un barbare, je n’ai même pu lui parler jusqu’au moment de ma délivrance. »

Alors Hadjdjàdj envoya plusieurs de ses serviteurs pour tâcher de trouver la maison de Sèlîme. Ils revinrent bientôt et dirent que son épouse était eucore en vie. Le vieillard, B tout heureux, voulut sur le champ s’en retourner chez lui. Hadjdjàdj lui donna un cheval à cet effet, et il s’en alla accompagné des dix esclaves qu’il avait reçus. A son arrivée, sa femme, au comble de la joie, lui sauta au cou et lui couvrit le visage de baisers, puis elle lui demanda ce qu’il était devenu. « Ma cousine, 4,1 » dit-il, «ne me demande pas de rappeler ces misères. »

Cependant, le bruit du retour de Sèlime s'était répandu dans la ville de Wâssit. Une multitude en fête se rassembla autour de lui et on lui donna un concert. Puis il fit le récit de ses aventures, dont tout le monde fut émerveillé.

Enfin, il alla se reposer et ses esclaves lui massèrent les mains et les pieds. A son réveil, il se souvint de la péri, à qui il avait fait une promesse qu’il n’avait pas accomplie. Heureusement, la formule magique qu’elle lui avait enseignée pour le cas où il aurait envie de retourner auprès d’elle, lui revint en mémoire. Il l’eut à peine prononcée qu’il vit devant lui le frère de la péri sa femme. Il se jeta aux pieds de Sèlime, et lui dit en pleurant : « Dieu soit loué, Sèlime, tu t’es enfin souvenu de nous après vingt ans d’absence. Que t’est-il donc advenu ? » Sèlîme répondit : « O mon cher, mon histoire est bien longue, mais je te la raconterai plus tard. »

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Il appela alors sa cousine et lui dit : « Ma chère amie, on est venu me chercher. — Qui ? " demanda-t-elle. — Mon beau-frère, qui est de la race des péris. » A ces mots, la pauvre femme se mit à geindre et à verser un torrent de larmes. « Ne t’afflige pas, » dit-il, « ô ma bien-aimée si longtemps séparée de moi. Si le Très- Haut veut bien me garder sain et sauf, je ne t’oublierai pas. Je reviendrai dans un mois. » Cette promesse la consola, et il ajouta : « Tu as maintenant de l’argent en abondance, des servantes et des esclaves. Si Hadjdjàdj me fait demander, dis qu’un grand oiseau, descendu du ciel, est venu et m’a emporté. Le frère de la péri reprit, en effet, cette forme, donna à Sèlîme place sur son dos et s’éleva dans les airs. A la pointe du jour, il le déposa à terre à la porte du palais de sa sœur, à qui il annonça l’arrivée de Sèlîme. Elle arriva bientôt avec ses enfants, et tous les trois entourèrent Sèlîme. Son beau-père se présenta aussi. Sèlîme s’approcha, lui baisa la main et le prince l’embrassa sur les yeux et lui dit : « Sèlîme, tu as mis bien longtemps à te souvenir de nous. «Sèlîme alors s'assit et narra ses aventures, dont tous demeurèrent stupéfaits. « Sèlime, » lui dirent-ils, « nous n’avions pas de nouvelles de toi, sans quoi nous ne t’aurions pas laissé en proie à ces malheurs. — Mais pourquoi, » reprit son épouse, « ne pas avoir récité la formule magique que je t’avais apprise, pour invoquer notre secours ? — Malheureusement, » répondit-il, «je l’avais oubliée. — Enfin, » reprirent-ils, « tout est bien qui finit bien. Nous te retrouvons, vis désormais exempt de tout souci. Nous sommes prêts à exécuter tes moindres désirs » Quand la nuit fut venue, la princesse lui dit : « Grand Dieu ! mon pauvre ami, tu as bien souffert. Tes cheveux sont devenus tout blancs. Mais je vais te guérir et te rajeunir. » Alors, elle le prit par la main, le conduisit au

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jardin d’Iram41 et l’amena auprès de la fontaine de Salomon. Elle s’éloigna un instant, puis revint avec un onguent. Elle le fit mettre tout nu et lui en frotta tout le corps. C’était une substance pl us parfumée que le musc et plus douce au toucher que la soie. Elle lui dit ensuite : « Entre dans la fontaine et plonge-toi tout entier dans son onde. 4* » Sèlime obéit, et, quand il en sortit, il se îetrouva jeune et plein de force, avec les cheveux et la barbe noirs. Il rendit grâce au Très-Haut et rentra chez lui. Tous ses parents de la race des péris se rassemblèrent autour de lui, et il lui fallut recommencer le récit de ses aventures.

Quelque temp^ se passa. Un jour, il dit à son épouse : « Lumière de mes yeux, j’ai de nouveau le mal du pays, mais, de grâce, viens avec moi à W assit, passons-y le reste de notre vie. Nous reviendrons ici chaque fois que l’envie fol. 76 A t’en prendra. » Elle accepta, alla trouver son père et son frère et leur dit : « Mon cher père, j’ai deux enfants de Sèlime, je suis son épouse légitime. Or, il est continuellement en proie à la nostalgie, son cœur est toujours dans sa patrie. Je veux agir pour son bonheur parfait et pour qu’il soit content de moi. Veuille donc nous donner congé, à moi et à mes enfants et nous irons avec lui dans son pays. — Mon enfant, » dit-il, « si toi, tu peux vivre parmi les hommes, nous ne te retiendrons pas loin de ton mari. » La princesse reprit : « Chaque année, je reviendrai vous voir et, d'ailleurs, si mon séjour sur la terre ne me charme pas, je n’y retournerai plus. » Son père acquiesça.

La princesse demanda à son époux un délai de huit jours pour faire ses préparatifs. Klle se munit de bijoux, de perles, d’ambre, d’or et d’étoffes précieuses. O11 apporta une litière où Sèlime prit place avec sa chère péri. Ils firent leurs adieux à leurs parents et furent transportés à Wâssit dans l’espace d’une nuit.

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La première femme de Sèlime ne fut pas peu étonnée de le voir ainsi lajeuni. Sèlime lui dit que c’était l'œuvre de la péri. « Oh, ! » s’écria-t-elle, « si elle pouvait me rendre ma jeunesse à moi aussi ! » La péri l’entendit et la transporta, elle aussi, dans le jardin d’Iram, où elle la frotta de l’onguent magique et la fit se plonger dans la fontaine de jouvence. Quand elle en sortit, elle était comme une jeune fille de quatorze ans. Son mari fut ravi de la revoir si belle.

Trois jours après, Sèlime alla trouver Hâdjdjâdj et lui porta des cadeaux innombrables. Le tyran s’informa de ce qui s’était passé, et fut émerveillé du récit de Sèlime. Il lui montra les plus grands égards, et il ne pouvait passer un jour sans jouir de sa conversation.

Sèlime goûtait avec sa péri le bonheur le plus parfait, et elle ne tarda pas à lui donner encore un enfant. Il vécut ainsi cent quarante ans, et sa cousine à peu près autant. La péri se plaisait beaucoup en leur compagnie, et allait, une fois par mois, passer deux ou trois jours chez ses parents.

Un jour, Sèlime adressa à Dieu la prière suivante : « Seigneur, ma femme a tant souffert pour l’amour de moi ! Faisnous la grâce de nous reprendre notre âme en un seul et même jour. * Sa prière fut exaucée, et tous deux s’en allèrent de ce bas-monde transitoire vers le palais de l’éternelle béatitude. La nouvelle s’en répandit, et on les inhuma près des murs de Wàssit. Ceux qui vont en pèlerinage à leur mausolée invoquer le secours divin sont exaucés.

Après leur mort, la péri regagna sa patrie lointaine.

Oue cette histoire reste en souvenir d’eux.

(Vers) : Quiconque est venu dans ce monde y a bâti un nouvel édifice, puis s’en est allé et a cédé la place à un autre. Cet autre a été poussé par le même désir, et personne n’a

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achevé cette construction. 4:1 Jeune homme dans ta fleur, la vie est bonne tant que tu as sur ton sein une amie adorable, et alors, tu aurais lieu de regretter la vie, car aucun chagrin ne dure quand on aime une belle au visage de lune. »

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NOTKS DI- NKUV1KMK CONTR.

i. — Hadjdjàdj. — Sur ce personnage, voir conte II, note 3.

z. — Recueil des Histoires. — Voir préface. Le titre de l’ouvrage est mentionné à la fin du manuscrit comme étant 4 Livre du Recueil des Histoires ».

3. — Wâssit. — Ville de Mésopotamie, sur le Chatt al-Wâssit, qui relie le Tigre inférieur au canal Oumm-al-Djamâl.

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