Liit. dast-bâzi = jeu de mains
27. — liihoùch-ddroù. - Littéralement « remède qui prive de sentiment ».
28. — L'usage funeste d'enduire d'opium les lèvres et les narines des enfants pour qu'ils dorment tranquillement, est courant en Perse actuellement, comme, du reste, en Flandre [slaapdranh et slaapsiroop).
29. — Littéralement « intérieur », les appartements intérieurs, le gynécée. Les appartements réservés aux hommes s'appellent le biroùn , l'extérieur.
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Histoire des Amours
de Rizvâne Châh, fils de l’Empereur de Chine, et de Roûh Efzâ. fille du roi des Péris.
Or donc, les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage, rapportent qu’il y avait une fois, au pays de Chine, un monarque d’illustre origine, dont la justice et l’équité faisaient le bonheur de ses sujets.
Son nom était Mouchtèri (?) ’. Il possédait des biens et des trésors innombrables, mais il n’avait pas de fils pour lui succéder sur le trône du souverain pouvoir, et cette pensée l’affligeait sans cesse. Soir et matin, il se rendait à la mosquée, et, de sa propre main, il distribuait force pièces d'or aux pauvres et aux derviches ; il priait, il suppliait, il s’humiliait et faisait monter ses plaintes au trône du Très-Haut, maître des cieux, tant qu’à la fin la rose de la réalisation de son rêve s’épanouit sur le rosier de son désira Dieu lui octroya un fils aussi beau que la lune dans la nuit du quatorze, sans rival en ce monde pour la grâce et la beauté. Son père, à sa vue, eut f«,| . 85 B le cœur tout réconforté, il fit d’abondantes aumônes et adressa à Dieu des actions de grâces.
Ensuite, on confia le nouveau-né aux nourrices , qui l’allaitèrent avec obéissance et dévouement, et l’élevèrent en y mettant tout leur cœur. Son père lui donna le nom de
Rizvâne 1 Châh. Quand le prince atteignit l’âge de sept ans,
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on le mit à l’école et, en peu de temps, il acheva ses études ; il apprit à fond la science de la musique et l’histoire J ; il devint habile sur toute espèce d’instruments et avait la voix si belle que, chaque fois qu’il chantait en s’accompagnant, tous ses auditeurs étaient sous le charme. Après cela, il s’exerça au jeu de mail, au tir à l’arc et au maniement de la lance, où il acquit une réelle maîtrise. Bref, il devint accompli dans tout ce qui sied aux rois.
En outre, il avait une vraie passion pour la chasse et y consacrait tous ses loisirs. Quelques années s’écoulèrent ainsi, jusqu'à ce qu’un jour le roi, père de Rizvàne Chah, émigra de ce royaume périssable aux demeures de l’éternelle félicité. Les grands de l’Etat installèrent Rizvàne Châh à la place de son père sur le trône, et il gouverna ses sujets avec justice et équité, tellement que le loup et le mouton s’abreuvaient au même endroit, et que toutes les créatures appelaient sur lui les bénédictions du ciel.
Quelque temps se passa ainsi.
Un jour, Rizvàne Chàh, étant à la chasse, parcourait la campagne en tous sens quand, par décret divin, se leva devant lui un onagre *, coureur de plaines à l’allure rapide, aux mouvements souples, à l’œil d'hermine, au corps bariolé de cent mille raies noires, paré d’un collier d’or au cou et d’anneaux d’or aux quatre membrés. De plus, deux housses d’or protégeaient son dos.
A peine le roi l'eut-il aperçu qu’il poussa son cheval de son côté ; mais il eut beau galoper, il ne parvint pas à l’atteindre. Acharné à sa poursuite, il parcourut ainsi plusieurs parasanges, et se trouva bien loin de son escorte. Il finit par arriver à un verger, où murmurait une fontaine près de laquelle l’onagre vint s’arrêter. Quand le roi atteignit la fontaine, il fit halte et l’onagre remua la tête [comme pour
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le saluer] et lui fit un signe avec un de ses pieds antérieurs. Rizvàne Chàh, stupéfait, le regardait, quand l’animal, ayant lait une cabriole, se jeta dans la fontaine et disparut aux regards.
Rizvàne Chàh mit pied à terre et attacha son cheval. Puis il vint auprès de la fontaine, y entra même, mais il eut beau chercher ; il 11e trouva aucune trace de l’onagre mystérieux, et en eut le cœur serré. A ce moment arrivaient ses émirs avec toute sa suite. Ils virent leur maître qui, descendu de cheval, avait pénétré dans l'eau et la tâtait de tous les côtés. Ils ne furent pas peu étonnés, mirent pied à terre, s’approchèrent de la fontaine et se tinrent, tête baissée, devarit le roi. Les grands se permirent de lui demander : « Seigneur, que cherches tu dans cette fontaine ? » Rizvàne Chàh leur narra son aventure, et leur demanda le secret sur cette affaire merveilleuse.
Or, il avait un vizir très intelligent, qui lui dit : « Mon prince, ce que tu me racontes là me fait penser que la Chine est, par excellence, le pays des prodiges. Et de plus, est-ce que cet onagre ou cette gazelle qui vient d’apparaître à tes regards 11e serait pas un djinn ? Car, la plupart du temps, le séjour de ces êtres surnaturels est à proximité de l’eau. »
Le roi lui dit : « Vizir, donne ordre qu'on bâtisse au bord de cette source un kiosque avec une belle grande salle, qu’on entoure le tout d'un bassin en cristal, et qu’on dresse aux quatre coins du bassin un trône d’or *. Le vizir fit quérir des architectes et des maçons, ordonna de construire un haut édifice enfermant la fontaine, et de planter des arbres aux alentours. La grande salle, où se trouverait le bassin, devait être entourée de chambres décorées de peintures, et on devait installer, à côté du bassin, un trône à quatre degrés incrusté de pierreries. ÇJuand tout fut terminé, on avertit le
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roi. Rizvâue Chah vint voir l'édifice et le trouva fort à son gré. Il prit place sur le trône et gratifia le vizir d'une khifat de grande valeur. Puis il fit venir des chanteurs à la belle voix, et une semaine se passa à festoyer en cet endroit.
fol. 86 A Mais on raconte aussi que Rizvàne Chah avait une nourrice remarquablement sensée, qui avait beaucoup vécu et éprouvé la chaleur et la froidure du temps. Quand elle eut connaissance de l’aventure du roi, sans perdre de temps, elle se couvrit le visage de son voile, monta à cheval et se rendit à l'endroit où était son maître. Elle entra dans le gynécée et ordonna qu’on la laissât seule. Elle se présenta alors devant Rizvàne Chàh, s’inclina devant lui et prononça son éloge. Puis s’étant assise, comme l’exigeait l’étiquette, elle commença en ces termes :
« O bien-aimé de ta mère, exerce ta raison et ouvre l'œil de la sagacité. Ne t’abîme pas dans les chimères et n’ouvre pas à de funestes pensées un accès dans ton cœur ; car, sans aucun doute, cette image qui t’est apparue est un djinn, qui a voulu se montrer à toi. Or, il y a dans cet endroit beaucoup de cette sorte de créatures. Le parti le plus favorable à ton bonheur est de rentrer dans ta capitale pour y occuper le trône de l’empire, d’exercer ton omnipotence et de ne pas te torturer l’esprit, car le pays [par suite de ton absence] est tout bouleversé. Occupe-toi de tes sujets, et n’anéantis pas ta bonne renommée, car ces manières d’agir ne sont pas dignes des rois. Moi, je vais prendre ici ta place et veiller, un certain temps, à ce qui t’intéresse. Si l’un des êtres auxquels je viens de faire allusion passe par ici et me voit seule dans cet endroit, peut-être se montrera-t-il et pourrai-je pénétrer sa vraie nature. Mais tant que toi et ta cour vous serez ici, il ne manifestera point sa présence. »
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Le roi ne put qu’approuver le discours de sa nourrice. Il retourna incontinent dans sa capitale, fit charger plusieurs chameaux de fruits et d’autres douceurs réservées à la table des rois, d’ambre et de divers parfums, et envoya le tout à sa nourrice. Elle garda le lieu de son séjour dans un état de propreté parfaite, et, soir et matin, tant au bord du bassin que dans les chambres contiguës, elle mettait, sur le feu, de l'ambre qui embaumait l'atmosphère jusqu’à trois lieues à la ronde.
Toute une année se passa de la sorte. Rizvàne Chah, une fois par mois, venait voir sa nourrice, puis s’en retournait, et son impatience était grande de voir quel message la vieille allait lui envoyer, et comment ce mystère serait éclairci.
Or, un jour que la nourrice était dans sa chambre, occupée à prier et à faire ses dévotions, une voix parvint à son oreille. Elle se leva, regarda de derrière un volet, et aperçut une créature ravissante : le soleil même aurait été honteux de se voir moins beau qu’elle ; ses lèvres étaient comme les pétales de la rose pourpre, sa bouche était pareille à un écrin de perles, son cou au col d’un flacon d’émail ; elle était revêtue de brocart tissé d’or, et un diadème de perles ornait sa tête. Comme l’a dit le poète :
« Un grain de beauté noir se trouvait au coin de sa lèvre de rubis : on aurait dit qu’un Hindou basané était assis au bord de la fontaine de Jouvence. J’aperçus, par la fente de sa chemise, ses deux seins, et je dis à mon cœur : « Regarde, un gracieux cyprès vient de produire comme fruits des citrons. »
Vingt suivantes, prêtes à la servir, les mains croisées sur la poitrine comme l’exige le bon usage, se tenaient debout alentour, et la belle aux lèvres sucrées devisait avec elles.
La nourrice, à ce spectacle, resta immobile de saisissement.
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Elle entendit la belle apparition dire à ses suivantes : « Entrez dans la chambre et, quelle que soit la personne que vous y trouverez, ametiez-la moi ». Deux d'entre les suivantes exécutèrent cet ordre, prirent la nourrice par la main et la conduisirent auprès de leur maîtresse. La nourrice baissa poliment la tête, ouvrit la bouche pour saluer la jouvencelle et lui récita ces vers :
« Tu es la bienvenue et ton heureuse arrivée me réjouit. Que cent fois ma chère âme soit la rançon de la poussière de tes pieds. Ton hôtesse est bien heureuse de te voir. »
La jeune fille lui prit la main, la fit asseoir auprès d’elle, et lui demanda des renseignements sur ce kiosque, ce palais et toute cette installation ; elle ajouta : « Pourquoi s’est-on donné tant de mal dans ce coin perdu ? Voilà bien des années que je viens de temps à autre passer quelques jours ici, et je n’avais encore rien vu de tout cela. Veuille me dire qui a fait bâtir cet édifice, et ce que tu fais ici toute seule ? »
loi. 86 B La nourrice baisa la terre en signe d’hommage et répondit :
« O reine des horizons, l’humble femme que je suis est une de tes servantes. Je te prie avant tout d’excuser la liberté grande de ton esclave, mais permets-moi d’abord de te questionner à mon tour : Belle rose, de quelle roseraie es-tu originaire ? Que viens-tu faire ici ? Je ne puis te répondre que quand je saurai la cause de ta venue en ce lieu. »
Cette belle au visage arrondi comme la lune, aux lèvres de sucre, à l’apparence de houri, ouvrit la bouche et répondit : « Mère, sache que je suis la fille du roi des péris, et que mon nom est Roûh Efzâ*. Dans les parages de l’Océan, il est une île qu’on appelle la Cité de Verre.
Des djinns6 l’habitent, aussi nombreux que les astres du ciel, et mon père est roi de ces contrées. Or, uue fois l’an,
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à cette saison, histoire de me distraire et de voir du pays, je viens m'installer avec mes suivantes au bord de cette fontaine. Nous passons quelques jours à faire des promenades dans la région, puis nous nous en retournons. Or, que voisje ? On a édifié autour de cette fontaine un bassin, un palais, un jardin. Pourquoi tout cela ? »
La nourrice se prosterna derechef et parla en ces termes : « O reine des horizons, sache que notre roi, qui a nom Rizvàne Châh, est très passionné pour la chasse. Un jour qu’il se livrait à son passe-temps favori, il aperçut un onagre femelle au corps bariolé de cent taches comme des grains de beauté; l’animal avait un collier d'or autour du cou, des bracelets d'or aux quatre pieds, et une housse de brocart recouvrait son dos. Le prince, au triple galop, se lança à sa poursuite, mais il eut beau éperonner son coursier, il ne parvint pas à le rattraper. Enfin, l’onagre fit halte près de cette source, et agita un de ses pieds antérieurs comme une personne qui salue de la main. »
« Le prince, intrigué, s'approcha, mais la proie qu’il convoitait se précipita dans cette fontaine. Rizvàne Chàh descendit de cheval et pénétra dans cette eau ; mais il eut beau en explorer tous les recoins, il ne retrouva aucune trace de l’onagre. Enfin arrivèrent tous les vizirs, les vèkils, les émirs avec toute la suite, qui ne furent pas peu étonnés de voir leur souverain barboter ainsi dans cette source. Or, il a un vizir très sage et très éclairé, qui lui demanda : « Seigneur, que cherches-tu là dedans ?» Le prince raconta ce qu’il avait vu et le vizir lui dit : « O mon souverain bienaimé, n’oublie pas que nous sommes dans la Chine, où se trouvent quantité de djinns et de péris. Ne te mets pas l’esprit au supplice et ne te monte pas l’imagination en vain. » Le roi repartit :
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« Vizir, n’oublie pas que de grands esprits ont composé ces vers :
« Je ne renoncerai pas à mes recherches tant que mon désir ne sera point accompli. Ou bien mon âme rejoindra cette âme qui m’est chère, ou bien elle se séparera de mon corps. »
« Moi non plus, je ne me désisterai pas de cette poursuite. »
« Le vizir vit qu’il n’y avait rien à faire et dut bien, pour plaire au roi, faire bâtir, à beaux deniers comptants, ce palais et toute cette installation. L'ouvrage terminé, on en avisa le prince, qui trouva le tout à sa convenance, et octroya au vizir une superbe khil'at et des cadeaux magnifiques. Lui-même séjourna en ce lieu sept jours et sept nuits. Or, moi, voyant la capitale dans le désarroi, je vins renvoyer Rizvâne Chàh à ses devoirs de souverain et le remplacer ici. Sache que je ne suis rien moins que sa nourrice. Chaque mois, le roi vient passer ici un jour et une nuit à pleurer et à se lamenter, puis s'en retourne à la ville, et moi, depuis ce jour-là, je réside ici. J’ai attendu depuis lors pour voir si, peut-être, ne sortirait pas de cette source un indice révélateur, et, tant que j’ai l’âme dans le corps, je ne m’en irai pas d’ici, car je veux voir ce que Dieu décrétera. *
La princesse des péris, très amusée par ce discours de la nourrice, se mit à rire et lui dit : « O mère, cet onagre n’était autre que moi-même. J’ai entraîné Rizvâne Châh ici, et je me suis élancée dans cette fontaine. Or, il faudra bien que cette plaisanterie trouve un terme dans tout ce mal que vous vous êtes donné en vain, car les humains ne peuvent frayer avec les péris, étant donné qu’Adam a été créé du loi. 87 A limon de la terre et nous autres, péris, avec le feu. Il faut ajouter à cela l’infidélité notoire des hommes. Pour ce qui
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me concerne, Rizvàne Chàh, tel que je l'ai vu, m'a paru très beau, et j’éprouve pour lui un tendre sentiment, mais ce que je viens te dire me retient, et cela seulement. »
Alors la nourrice reprit : « Que je sois ta rançon ! Rizvâne Chàh n’est qu’un des valets de ton entourage. Quelle importance a-t-il pour oser se dérober à ses devoirs envers toi et manquer à sa foi ?.Si tu veux bien te fier aux engagements que je prends pour lui, je vais te l’amener. »
La princesse répondit : «Si, réellement, il en est comme tu dis, je n’y vois pas d’empêchement. »
La nourrice prit donc congé de la belle et s’achemina vers la ville. Or, le prince n’était pas un instant sans se demander avec impatience : « Quand donc est-ce que ma nourrice m’apportera des nouvelles ? » Or, voici qu’on lui annonça qu'elle venait d’arriver. Le prince sortit de sa chambre pour aller au devant d’elle, et lui vit l’air tout joyeux : « O nourrice, » s’écria-t-il, « que viens-tu m’apprendre ? — Mon enfant, » répondit-elle, « que la bonne nouvelle que je t’apporte te soit chère ! Ton désir se réalise, et l’être mystérieux qui t’est apparu était la fille du roi des péris. Son nom est Roùh Efzà. Elle est reveuue et, assise sur son trône, t’attend et trouve déjà le temps long. »
Cette nouvelle combla de joie Rizvàne Chàh, qui fit seller un cheval et l’enfourcha. Il prit en croupe sa nourrice et l’emporta avec lui. Quand ils furent proches de leur destination, la nourrice mit pied à terre et lui dit : « Mon enfant, prends patience jusqu’à ce que j’aie prévenu Roùh Efzà. Nous agirons d’après ses instructions. »
La nourrice entra donc dans le palais et, s’approchant de Roùh Efzà, elle baissa la tête. La princesse lui dit : « Eh bien ! nourrice, as-tu amené Rizvàne Chàh ? — Oui, » répondit-elle, « il est debout près de la porte, attendant tes
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ordres. — Va donc, introduis-le, » commanda Roùh Efzà. La nourrice s’en fut, et revint aussitôt en compagnie du jeune homme. Sitôt que Roùh Efzà l’aperçut, elle vint à sa rencontre, et lui, quand son regard tomba sur elle, crut voir le soleil. Il resta stupéfait de l’éclat de sa beauté, et pensa s’évanouir, mais fit un effort pour se contenir. Quand il la rejoignit, il la salua ; elle lui rendit son salut avec force gentillesses, et tous deux se dirigèrent vers le trône, où elle s’assit et lui fit prendre place à son côté.
Puis elle prit la parole : « Beau damoiseau, qu’est-ce que toute cette installation que tu as fait bâtir dans ce désert ? Dis-le moi bien franchement. * II dit hardiment : « O capital de ma joie, que mes paroles me vaillent de ta part ou la mort ou la vie, je ne puis faire autrement que de te dire la vérité : Sais-tu bien que voilà un an que, privé de ta vue, je suis consumé par le feu du regret ? Nuit et jour, j’étais accaparé par ta pensée, me demandant quand je te retrouverais, quand il me serait donné de t’embrasser. Maintenant, je rends grâce à Dieu de ce qu’il a remplacé par sa lumière les ténèbres de ma nuit, et de ce que j’ai le bonheur de te contempler. *
La princesse, à ces paroles, lui dit en souriant : « Jouvenceau, tu veux donc que, de ton hôtesse, je devienne ton amante » Rizvàne Chàh insista : « O fruit aimé de mon cœur, ne va pas, en me quittant, attiser encore le feu qui me consume, car je n’aurais plus la force de le supporter. *
Roùh Efzà vit bien tous les maux que l'absence lui avait fait endurer, et reprit : « Rizvàne Chàh, grâce à Dieu, si tu as beaucoup pâti, tu as du moins atteint ton but. » Et ils se mirent à se révéler l’un à l’autre le secret de leur cœur, tant qu’arriva l’heure du dîner.
Le roi dit alors à sa bien-aimée : « Ma chère àme, qu’il
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est bon de pouvoir remplir envers toi les devoirs de l'hospitalité, » puis il l'invita à manger en disant : « Au nom de Dieu ! * et Iui-mème étendit la main et porta les mets à sa bouche. Mais la princesse se frottait les mains et ne mangeait pas. Rizvàne Chàh luien demanda la cause. Elle répondit en souriant : « Jeune homme, Dieu a créé votre corps de limon
et le nôtre de feu, et le fumet des aliments suffit à notre , , . „
fol. 87 B
nourriture. Quant à toi, mange. » Le roi ordonna d’apporter du vin pourpre. Les suivantes au visage de lune et au parfum ambré remplirent l’office d’échansons, et donnèrent à boire au prince, cependant que d’autres jouaient des instruments à la mode de leur pays et babillaient sous les yeux de Rizvàne émerveillé.
Quand il eut la tète échauffée par le vin, lui-même prit le luth et préluda, puis il chanta avec tant de charme qu'il arracha des pleurs à la princesse et à ses suivantes; car, jamais, elles n’avaient entendu pareille voix. Après quelque temps,
Rizvàne Chàh passa le bras autour du cou de Roûh Efzâ et cueillit plusieurs baisers sur ses douces lèvres, et ils se mirent à folâtrer ensemble. Quand vint la nuit, la nourrice étendit leur couchette, tous deux se mirent au lit et s’endormirent enlacés. Le jour parut enfin, et ils se remirent à batifoler, et trois jours et trois nuits se passèrent ainsi dans la liesse.
Lorsque ce fut le quatrième jour, le prince vit entrer une péri vêtue de noir, qui salua Roûh Efzà. Elle répondit à son salut et lui dit : « Sois la bienvenue. D’où viens-tu et où te proposes-tu d’aller ?» 7 La messagère ne souffia mot.
Roûh Efzà insista : * Pourquoi garder secret ce que tu sais? parle donc. » L’autre répondit enfin : « O reine des horizons, sache que ton père a émigré vers la miséricorde divine.
Il n’a eu que le temps de prononcer ton nom et a rendu l’àme ». La princesse, à cette nouvelle, poussa un hurlement
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de douleur et, une heure durant, elle ne cessa de geindre et de sangloter, cependant que toutes ses suivantes s’appliquaient de grands soufflets sur la tète. Alors, la jeune messagère lui dit : «Roùh Efzà, tes plaintes et tes gémissements 11e peuvent plus servir à rien, mais les grands et les officiers te réclament et m’ont envoyée te quérir. Il faut que tu ailles ceindre ton front du diadème, et remettre en marche l’administration du royaume ; car tu es seule héritière du pouvoir de ton père. Il est indispensable que tu sois là, que tu t’installes sur le trône, et que tu expédies ces corvées. Après quoi, tu pourras trouver des loisirs pour jouir de la vie. De plus, ô reine, je voudrais bien savoir quel est cet endroit, ce que tu y fais et quel est ce beau jeune homme qui pleure.»
Roùh Efzà répondit : « O Maïmoùnè, je Le conjure d’abord par Dieu de ne révéler ce secret à personne. » Maïmoùnè jura d’ètre discrète, puis Roùh Efzà reprit : « Ce jeune homme est le fils de l'empereur de Chine, ce territoire est soumis à son autorité, et c’est mon lieu d’excursion favori.» Maïmoùnè reprit : « O reine des horizons, tu t'es aventurée là dans une entreprise bien périlleuse, où tu vas risquer ta vie. Et, en outre, les humains, tu le sais, sont sans fidélité; si toutefois celui-ci en avait, il 11’y aurait rien à redire. » Là dessus, elle sortit de la chambre.
La princesse y resta, et Rizvàne Chah, se cramponnant au pan de sa robe, la supplia en pleurant de l’emmener avec elle. La jeune reine se tourna vers lui et répondit : « O familier de mou cœur, cette personne est la fille du vizir de mon père, qui est venue à ma recherche. Elle dit que les biens et les états de mon père sont en proie à l’anarchie, et il faut absolument que je parte à l’instant. Je ne puis pas t'emmener, mais mon cœur reste avec toi. D’ailleurs, je ne m’en vais que pour quelques jours, le temps de mettre en ordre
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les affaires importantes et d’installer les grands à la place qui leur revient. Après quoi, je viendrai te retrouver. »
Rizvàtie Chah reprit : « C'est à toi de commander, mais prends bien garde que je ne me consume sous l’action du feu de l'absence, et surtout ne va pas m’oublier, car je ne saurais vivre sans toi. *
Roùh Efzà le rassura par tous les moyens, ils s’embrasse rent et se couvrirent le visage de baisers, puis ils prirent congé l’un de l’autre.
Là dessus, Roùh Efzà se dirigea vers la Cité de Verre.
Aussitôt que les péris furent informés de l’arrivée de leur nouvelle reine, ils vinrent au devant d’elle pour lui apporter leurs condoléances, puis on l’installa sur le trône et on lui confia le souverain pouvoir et les trésors. Elle se comporta avec justice et équité à l’égard de ses sujets, et en particulier de l’armée, et tout le monde fut content. Cependant toi. 88 A
son cœur était resté auprès de son cher prince, et elle avait grand’ hâte de le revoir. Quelques jours se passèrent là dessus.
Le conteur ajoute ensuite que Maïmoùnè, quelque temps avant ces événements, était tombée amoureuse de Minoûtchihr, qui était à la fois le cousin et le fiancé de Roùh Efzà ; il était roi d'une autre île, et pour cette raison, il ne jugeait pas Maïmoùnè digne d’être son épouse, et elle se morfondait nuit et jour par amour pour lui.
Quand elle eut connaissance [de la liaison de Roùh Efzà et de Rizvàne Chàh], elle s’en fut trouver Minoùtchihr et lui dit : « Mon bien cher ami, je donne ma vie en sacrifice pour toi. Tu ne veux pas agréer ma proposition, et pourtant je t’ai dit maintes fois que jamais Roùh Efzà ne céderait à tes désirs. Tu ne me croyais pas ? Eh bien ! voici qu’elle est allée parmi les humains et s’est mise à les hanter. Elle s’est
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amourachée d’un de leurs princes, elle lui a passé les bras autour du cou et lui a prodigué ses caresses. Elle lui donne tout son cœur et toutes ses pensées, et le teint de son visage s’est modifié. »
Minoùtchihr se récria : « Jamais, » dit il, « elle n’a pu agir comme tu le prétends, et ton but est de la perdre de réputation. »
Maïmoùnè reprit alors : « Si tu ne veux pas me croire sur parole, fais-moi accompagner par quelqu’un, et ce jouvenceau dont elle s’est éprise, je te l’amènerai et je le cacherai en lieu sur. Demande lui alors des renseignements, et lui-même te les fournira de sa propre bouche, de sorte que tu pourras savoir si mes assertions sont fondées. »
« Soit ! amène-le, » aquiesça Minoùtchihr. Il chargea donc quelqu’un de suivre Maïmoùnè, et cette nuit-là même, les deux compagnons se mirent en route pour la capitale de la Chine, afin d'en ramener le prince.
Or, Rizvàne Chah, après le départ de sa bien-aimée, avait versé un torrent de larmes, et ne s'accordait plus aucun repos. Sa nourrice tâchait de le consoler. Une nuit, accablé, il finit par s’endormir sur son trône, dans sa capitale. Vers minuit, Maïmoùnè et sou compagnon arrivèrent dans le jardin [où l’onagre s’était jeté dans la fontaine] et, n’y trouvant pas Rizvàne Chah, ils gagnèrent la ville. Maïmoùnè récita sur le prince endormi une formule magique qui rendit son sommeil très profond. Les deux péris l’enlevèrent, se remirent en route, et l’apportèrent dans l'ile où régnait Minoùtchihr. Ils l’y déposèrent dans sa propre chambre.
Lorsque Minoùtchihr l’aperçut, il fut émerveillé de sa beauté. Maïmoùnè, la traîtresse maudite, lui dit : « Reste caché derrière le rideau jusqu’à ce que je l’éveille. » Minoûtchihr obéit, et Maïmoùnè éveilla Rizvàne Chàh qui, ouvrant
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les yeux, se vit dans un endroit richement décoré. Il se mit sur son séant, et à la vue de Maïmoùnè debout devant lui, il s’écria tout étonné: « Jeune femme, qui m’a amené ici ? »
Maïmoùnè lui répondit : « Notre reine t’aime tant, qu’elle est inquiète en ton absence et n’a pas la force de la supporter. Elle m’a chargé d’aller te prendre pour t’amener ici.
Quand la séance du divan sera terminée, elle viendra te retrouver. »
« Mais, prince, tu appartiens à l’espèce humaine, et notre souveraine, à celle des péris. Comment doue pouvez-vous vous arranger ensemble, et comment es-tu tombé dans ses filets ? •» Rizvàne Chàli raconta en détail son aventure de chasse, l'apparition de l’onagre et l’origine de son amour.
Il parlait ingénùment, ignorant de la perfidie de Maïmoùnè, et Minoùtchihr entendait tout ce qu’il disait. Tout à coup,
Maïmoùnè leva la tête et s'écria en riant : « Toutes mes félicitations, Minoùtchihr. Dieu merci, tu as pu tout ouïr de tes propres oreilles. »
Alors Minoùtchihr sortit de sa cachette, saisit un bâton et en rompit les membres du prince, après quoi il s’arma d’un khandjar et se disposa à le mettre à mort ; niais Maïmoùnè l’en empêcha, lui arracha son arme et lui dit : « N’oublie donc pas que le meurtre d’un humain porte malheur, et que son sang ne reste pas à terre." — Que faire, alors? » demanda Minoùtchihr. Sa complice reprit : « Si tu veux m’engager ta foi, je saurai vite nous tirer d’affaire. Je connais un endroit que n’ont jamais vu ni les djinns, ni les hommes.
Je l'y confinerai jusqu'à ce qu’il succombe à ses douleurs. * Minoùtchihr repartit : « Ne va pas t’exposer à ce que Roùh fol. 88 B Efzà le découvre. » Maïmoùnè lui dit : * Sois sans la moindre inquiétude. »
Alors, tous deux se donnèrent la main en signe d’allégeance.
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Maïmoûnè se leva de sa place, prit le prince, s’envola dans les airs et disparut bientôt aux regards. Rizvàne Chàh, tout meurtri parles coups de bâton, restait inanimé et inconscient.
Maïmoûnè le déposa sur un roc élevé au milieu de l’Océan, puis s’en retourna. Or, on raconte que ce rocher se dressait au milieu des flots comme une forteresse ; des graines avaient germé dans les anfractuosités, et avaient donné naissance à des arbres qui portaient des fruits d’une saveur amère et alcaline ; toutefois, certains d’entre eux, sous l’action des pluies abondantes de l’année, avaient un goût un peu plus doux. D’un des côtés de ce récif, une porte s’ouvrait, donnant sur la mer.
Après quelque temps, le prince, recouvrant ses sens, se J
vit au sommet d’un rocher énorme, où croissaient quelques J
arbres fruitiers. Il porta alors ses regards dans toutes les |
directions, mais 11e vit, à perte de vue, que l'immensité de
la nappe liquide. La hauteur du rocher dépassait cinq cents
coudées. Le malheureux pleura beaucoup sur son destin
tragique et s’écria : « O cieux à l’allure inconstante, quel est
ce dernier malheur dont vous m’accablez ? Pourquoi m’avez-
vous exilé de ma patrie pour me jeter dans cette horrible
solitude ? » Ses larmes l’interrompirent, puis il reprit :
« L'homme propose et Dieu dispose. Je n’ai rien d’autre à faire que de prendre patience, pour voir comment se terminera mon aventure. Il est encore possible que Dieu ait pitié de mon innocence et me délivre de ce danger. »
Le prince se leva et se mit à inspecter les lieux. Or, le narrateur dit qu’au sommet de cette île rocheuse, on avait i
construit une coupole qui en occupait une partie. Rizvàne '
Chah y pénétra et vit qu’on y avait suspendu une outre d'eau douce, que d’une part on avait entassé beaucoup de iruits, et qu’ailleurs on avait dressé une échelle. Le prince,
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affamé et altéré, mangea quelques fruits et tira de l’outre un peu d’eau. Il y porta ses lèvres, vit qu’elle avait bon goût et en but quelques gorgées ; ensuite, il descendit par l'échelle. Il constata que dans le flanc du rocher était percée une issue donnant sur la mer, à une hauteur d’environ vingt aunes. Puis il remonta dans la salle voûtée et pleura amèrement, affaissé, la tête sur les genoux. Il finit pourtant par s’endormir, et vit en songe un personnage vêtu de vert qui lui dit : « Jeune homme ne te laisse pas abattre par le chagrin. Dans un mois, tu seras délivré de cette prison. » Rizvàne Chàh se leva en sursaut, tout transporté de joie, mais le fantôme avait disparu.
Mais abandonnons pour quelques instants Rizvàne Chah ainsi réconforté, et écoute ces quelques mots concernant Roûh Efzâ :
Quand elle fut solidement établie sur le trône de la royauté, elle envoya dans la capitale de la Chine une de ses suivantes, avec mission de lui rapporter des nouvelles du prince. Or, il y avait quelques jours que Rizvàne Chàh avait été ravi pendant son sommeil.
Le matin qui suivit cet événement funeste, ses serviteurs et ses eunuques, ne le voyant nulle part, coururent auprès de sa nouirice : il n’était pas chez elle non plus. Bientôt des pleurs et des lamentations s’élevèrent dans toute la ville, et la nourrice sanglotait nuit et jour. Les grands de l’état se rassemblèrent, mirent sur le trône le vizir Nizàm el Moulk ls, et on organisa des recherches pour retrouver le prince.
Quant à Roûh Efzà, ne recevant aucune nouvelle de son bien-aimé, elle ne put plus y tenir et se dirigea avec ses suivantes vers le jardin témoin de ses amours. Elles virent
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la nourrice fondant en larmes, et la reine des djinns lui demanda : « Nourrice, qu'est-il donc arrivé ?» La vieille, à la vue de Roûh Et'zâ, se jeta à ses pieds et s'écria : « Est-il misère comparable à la mienne, ô reine des horizons ? Le lendemain de ton départ, le prince s'achemina, tout éploré, vers sa capitale et, la nuit venue, il alla se coucher. Quand le jour parut, ses gens ne le virent plus. On a eu beau explorer la montagne, la plaine, ce jardin même, nulle part loi. 89 A on n’a trouvé de trace de son passage. Et voilà quarante jours que tous les habitants du pays portent son deuil. O reine, viens à mon secours. »
Quand Roûh Efzà entendit ce discours de la nourrice, la couleur disparut de ses joues et le tremblement s'empara de tout son corps. Elle regarda tour à tour ses suivantes et leur dit : « Ceci est l’œuvre de Maïmoûnè. Elle a dû informer Minoûtchihr de ce qui s’est passé. » Or, Maïmoûnè faisait, dit-on, partie de son escorte. Roûh Efzà la regarda fixement et dit : « Quel est donc l’être infâme qui m’a causé tout ce mal ?» La traîtresse baissa hypocritement la tête et répondit : « O reine des horizons, qui pourrait être assez pervers pour agir de la sorte ?» La reine rentra un moment en elle-même, puis reprit : « Bonne nourrice, lève-toi, je vais t’emmener avec moi et faire le tour du monde, afin de retrouver mon ami et de châtier son ennemi. » La perfide Maïmoûnè, à ces paroles, fut prise de tremblement.
Or donc, Roûh Efzà se mit en route avec la nourrice et, la nuit venue, elles atteignirent la Cité de Verre. La reine conduisit la nourrice dans ses appartements particuliers et la fit asseoir à côté d’elle; puis elles se mirent à pleurer en pensant à Rizvâne Châh.
Pendant ce temps, Maïmoûnè s’en fut auprès de Minoûtchihr et lui dit : « Sais-tu bien que la reine a ramené
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avec elle la nourrice ? Elle a l'âme endeuillée par suite de la disparition de Rizvàne Chàh, et va se mettre à sa recherche. » Minoùtchihr lui dit : « O Maïmoûnè, tu nous exposes à bien des peines, toi-même aussi bien que moi. Ensemble nous avons fait du mal à ce jeune homme. Si jamais la reine a vent de cette affaire, il y aura parmi nous beaucoup de sang versé. » Maïmoûnè reprit : * Rassure-toi, ne te laisse pas abattre, quand même tout le monde se démènerait à qui mieux mieux, il ne saurait retrouver Rizvàne Chàh. Mais il faut que tu agisses maintenant. — Que dois-je faire ? — Envoie un messager auprès de mon père pour le charger de demander à Roûh Efzà de consentir à s’unir à toi. Je sais bien qu’elle refusera et, sans aucun doute, elle aura des démêlés avec son ministre. Elle encourra le blâme de quiconque eu entendra parler, et elle finira bien par oublier Rizvàne Chàh ,:t. »
Minoùtchihr, aussitôt, alla trouver le père de Maïmoûnè, qui, comme nous l’avons vu, était grand vizir. Le vieillard le reçut avec les plus grands égards, le fit asseoir sur un trône et lui demanda : « O favori de la fortune, quel heureux hasard me vaut l’honneur de ta visite ? Qu'est-il arrivé ? » Minoùtchihr répondit : « O Assaf 14 de notre époque, tu n’ignores pas que feu mon oncle m’avait fiancé à sa fille Roûh Efzà, et voilà toute une vie que j’attends en vain le moment de m’unir à elle. Or, il faut absolument un mari à la femme, et à l’homme une épouse. Voilà mon oncle décédé et Roûh Efzà devenue reine. Voici ce que je te prie de faire : veuille te présenter devant elle, accompagné de quelques-uns d’entre les grands, et lui faire part de mon désir. Quoi qu’elle ordonne, je m’y soumets. — Je suis, » dit le vizir, « ton serviteur obéissant. *
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Le lendemain, escorté de plusieurs gens considérables, le vizir se préseuta au palais de la jeune reine, qu’on avertit de l'arrivée du ministre et de sa suite. Rouh Efzâ les fît entrer dans la salle du conseil, et leur fit apporter du sorbet pour se rafraîchir. Alors, le vizir lui fit part du message de Minoûtchihr, dans lequel le jeune prince annonçait à Roùh Efzà qu’il avait l’intention de briguer sa main, et lui demandait réponse. La reine, à ce discours, fut vivement indignée et, très indisposée contre le vizir, elle lui dit : « Qu’est-ce donc que ce Minoûtchihr, pour oser prétendre à ma main ? Mais c’est pure folie ! * Le vizir et ses compagnons ne purent que dire : « C’est à toi de commander. * Ils baisèrent respectueusement la terre et se retirèrent
Sur le champ, la reine envoya mille cavaliers avec mission de se saisir, la nuit, de la personne de son cousin, et de le lui amener. Elle le fit alors jeter en prison Maïmounè en fut bientôt avertie et, la nuit suivante, elle vint trouver le prisonnier et lui dit avec force lamentations : « O mon ami bien aimé, je t’ai dit à maintes reprises que Roûh Efzâ ne consentirait jamais à t’épouser, et qu’elle s’était éprise des humains. Et pourtant tu n’as, jusque tout récemment, accordé aucune importance à mes paroles. Maintenant, te voilà dans les fers. »
Minoûtchihr versa des torrents de larmes, puis il lui dit : foi. 89 B « O ma fidèle amie, si dévouée et si compatissante, j’ai maintenant deux services à te demander. C’est, d’abord, de m'envoyer ton père En second lieu, c’est de te transporter à l’ile de Séloûqiyà près de la sorcière Dimna i5, que je considère comme ma mère. Il n’y a pas, dans le monde entier, une magicienne de sa force. Elle est capable de bouleverser l’univers. Or donc, fais-lui parvenir ma prière et dis-lui : «O11 a jeté en prison ton enfant, et il n’a de recours
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