‹ Contes persansChapitre 44 sur 55 · CORI · texte numérisé non relu

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qu’auprès de toi. » Va vite, et si tu me délivres de mes liens, désormais j’offre mon àme en rançon de la tienne, et je te fais dame des dames. »

« A tes ordres, » répondit Maimoûnè et, incontinent, elle se dirigea vers l’iie de Séloùqiyà et s'achemina vers les demeures de Dimna la sorcière. Elle aperçut de loin un belvédère qui dressait son sommet jusqu’au zénith. La magicienne, assise au pied d’un grand arbre, avait devant elle un être noir dont la gueule exhalait une fumée noire. Elle tenait à la main deux flacons remplis, l’un de terre et l’autre d’eau. Elle les plaça en face d’elle, récita une formule magique, souffla sur les vases, et de l’un sortit une fumée noire qui remplit l’atmosphère, et de l’autre de la neige qui retomba sur le feuillage des arbres. On entendait des voix mystérieuses.

Maimoûnè fut stupéfaite des manœuvre.-) de cette horr ble vieille. Toutefois, elle s'approcha et la salua La mégère leva la tête et lui dit : * Oui es-tu ? D’où viens-tu ? Quel hasard te fait passer par ici ? » La misérable Maimoûnè versa une pluie de larmes et lui dit : « O soutien des malheureux, ton enfant se trouve dans une situation bien difficile. Il est en prison dans la Cité de Verre, et m’a envoyée vers toi. » La sorcière demanda : « Oui l’a jeté dans les fers ? Et quelle faute Minoùtchir avait-il commise?» Maimoûnè répondit : « Roùh Efzà est allée parmi les humains et s’est soumise à l’un d’eux. Minoùtchihr lui ayant demandé sa main, loin de la lui accorder, elle est entrée en fureur, s est emparée de lui, et l’a jeté dans un cachot où il git dans les fers. 11 m'a envoyée vers toi pour te prier d’aller à son secours et de briser ses entraves. »

A ce récit, la sorcière Dimna hurla de rage et grinça des dents comme un chien, puis elle dit : « Je vais infliger à

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cette vilaine un traitement dont le souvenir se perpétuera au cours des siècles. » Elle se leva, monta à cheval sur un bâton et prononça une formule magique ; aussitôt elle s’éleva dans les airs et se transporta dans la Cité de Verre. Elle tc rend il directement au palais de Roûh Efzà. Elle vit la reine, la tête sur les genoux, abîmée dans ses réflexions et, à côté d’elle, une vieille femme, de la race des humains, qui pleurait. La sorcière s’avança tout à coup, ramassa une poignée de terre sur laquelle elle récita une incantation, et l’éparpilla sur la tète de Roùh Efzà. La reine tomba inanimée.

Aussitôt, la magicienne dit à Maïmounè : « Va faire sortir de prison Minoùtchihr, et dis à ton père de convoquer ici tous les grands de la ville. » Maïmounè obéit, et le vizir, sans plus tarder, se présenta devant Dimna, suivi d’une foule de personnages importants et de bourgeois de la ville. La sorcière s’écria : « Seigneurs, sachez bien que dorénavant Minoùtchihr est votre roi. Il faut que vous lui soyez soumis et que vous ne vous dérobiez à aucun de ses ordres, car c’est moi qui lui ai donné la souveraineté de cette île Je m’en vais et j’emmène la jeune reine, et si jamais j’eu tends dire que vous n’obéissez pas à votre nouveau souverain, je vous arrangerai d’une façon qui fera l’objet de plus d’un récit. » [.es grands, intimidés par cette maudite créature, baissèrent la tête et dirent : « C’est à toi de commander. ».

Alors, l’horrible mégère prit dans ses bras Roûh Efzà, toujours privée de sentiment, enfourcha son bâton, s’éleva dans les cieux et regagna l’ile de Séloûqiyâ, où elle ligotta étroitement Roùh Efzà dans un coin, puis se remit à mani gancer ses sortilèges.

Là-dessus, Minoùtchihr prit possession du souverain pouvoir, mit la main sur les biens et les trésors de Roùh

Efzà, prit pour femme Maïmoùnè qu’on appela Grande Dame, et lui dit : « Tu t’es dévouée pour moi. Nous allons passer notre temps dans la joie et, dans quelque temps, j’épouserai Roùh Efzà et elle te tera subordonnée. »

Or, ils ne savaient pas que Dieu voit tout, et qu’il ne tolère pas qu’on fasse violence à autrui. Ils ignoraient qu’en fin de compte, les coupables obtiennent la rétribution qu’ils méritent.

Un certain temps passa sur tous ces événements. Un jour, le regard de Maimoûnè étant tombé sur la uourrice, elle voulut la tuer. Minoùtchihr l’en empêcha, mais Maïmoùnè insista eu disant : « C’est elle qui a été le principal artisan de toutes les vilenies qu’ils ont commises. * Alors, elle ordonna de construire un vaisseau sans voiles ni équipages, avec des vivres pour un mois, et d’y mettre la vieille. Puis on lança sur l’océan l’esquif avec la malheureuse, et les complices se dirent : « Sans aucun doute, elle périra dans les flots, car elle ne peut se diriger nulle part, et nous n’aurons pas versé son sang, ce qui, pour les péris, est un sacrilège. »

Cependant, la nourrice, tout éperdue, voguait sur la surface de la mer, et le vent ballottait l’embarcation de toutes parts, si bien qu’à la fin, sur l’ordre du Très-Haut, il se chargea de la faire parvenir à destination, et la transporta dans le voisinage du rocher et de la coupole. Le prince regardait justement la mer. Quand le navire fut proche, il y distingua la forme d’une femme affaissée, la tète sur les genoux. Rizvâne Chàh descendit par le conduit souterrain et s’assit près de la porte donnant sur la mer. La femme accroupie implorait Dieu. Le prince lui cria : « Femme, qui es-tu et d’où viens-tu? Comment te trouves tu seule dans ce vaisseau ? »

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La nourrice releva la tête, et quand son regard tomba sur la beauté du prince, elle poussa un grand cri et perdit connaissance. Après quelque temps, elle revint à elle et dit à Rizvâne Chah ; « O lumière des yeux de ta mère, comment es-tu venu échouer dans cette affreuse solitude? Oui t’a apporté au sommet de ce rocher? » Le prince reconnut la voix de sa nourrice, éclata en sanglots et répondit : « O nourrice, dirige le navire vers le rocher, je vais monter et jeter dans le bateau tous les fruits que je possède. * La nourrice atteignit Pilot, et Rizvâne Chah fit comme il Pavait dit, puis redescendit près de Pembarcation. Près de Pouverture qui donnait sur la mer, se trouvait une grosse pierre qui servait à Pobstruer. Il lia une extrémité du châle à cette pierre, s’y cramponna des deux mains et cria : « Nourrice, soutiens-moi. » La vieille implora le secours du Très-Haut. Le priuce se laissa glisser tout doucement du haut en bas, vint choir tout juste au milieu du bateau et s’évanouit d'épuisement. La nourrice s’agenouilla et lui couvrit le visage de baisers, puis, en versant des larmes, elle récita ces vers :

« Est ce un rêve, 6 Seigneur, ou si je vois le soleil en pleine nuit ? »

Quand Rizvâne Chah revint à lui, la nourrice s’enquit de ses aventures. Il satisfit sa curiosité, puis l’interrogea à son tour, et elle lui narra tout ce qui s'était passé. Lorsqu’elle en arriva aux malheurs de Roûh Efzà, Rizvâne Chàh se mit à se frapper la tête des deux mains et à se lamenter. La nourrice lui dit : « Mon enfant, les pleurs sont sans profit. Le plus pressant est d’aviser aux moyens de sortir, si possible, de ces parages désolés. Tant que nous sommes en vie, nous ne devons pas désespérer, mais nous reposer en la bouté divine. »

Bref, ils reprirent la mer, et le navire, ballotté de tous les côtés par le vent, finit par aborder dans une île. Ils atterrirent et trouvèrent dans cet endroit quantité de fruits.

Ils en remplirent leur esquif et, ce jour même, ils recommencèrent leur navigation. Le surlendemain, un crocodile apparut; il assaillit le bateau avec une telle impétuosité qu’il le mit en pièces et engloutit la malheureuse nourrice. Quant au prince, il s’agrippa à une planche du navire et, poussé de ci de là parle vent, il vit une multitude de choses étonnantes. Enfin, épuisé par la faim et la soif, il bannit toute espérance et, tournant le visage vers les demeures du Très- Haut, il ne put que gémir : « O soutien des accablés, ô guide fG] gQ p des malheureux, viens à mon aide. » Absorbé dans ses prières, il vit tout à coup une lumière surgir au milieu des flots et, enveloppée dans cette lumière, une forme humaine qui vint se placer au-dessus de sa tète, saisit l’épave qui l’avait préservé de la mort, et dit : « Jeune homme, ne t’afflige pas. Tu arrives enfin au but. » Puis l’apparition le prit dans ses bras et lui dit : « Ferme les yeux. * Un instant après, RizvàneChàh ouvrant les yeux, se vit sur le rivage, au bord de la mer, et n’eut pas le temps de revoir ce personnage auréolé, qui disparut à ses regards.

Rizvâne Chah se prosterna et remercia Dieu ; puis il se leva et aperçut un chemin où il s’engagea. Après avoir parcouru une parasange, il arriva près d’un grand arbre au pied duquel sourdait une fontaine. Harassé, il s’assit en cet endroit et observa les alentours. Il remarqua que cet arbre était creux. Il se mit une pierre sous la tète en guise d’oreiller, et s’endormit d’un sommeil peuplé de songes.

Quand il s’éveilla, il vit une troupe de cavaliers arrêtés.

Au milieu d’eux se trouvait un jouvenceau recouvert de pied en cap d'une armure damasquinée, et au front ceint d’une

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couronne. Rizvâne Chàh se leva pour le saluer et prononcer son éloge. Lejeune capitaine lui demanda : « Etranger, qui es- tu ? Comment te trouves- tu ici ? Mets-nous au courant de ta situation ? » Rizvàne Chàh répondit : « Ma lamentable histoire est bien longue. » Le prince lui fit amener un cheval aux harnais ornés d’incrustations, fit monter Rizvàne Chàh en selle, et ordonna de se mettre en route. Ils allèrent ainsi jusqu’à une grande ville et mirent pied à terre. Lejeune roi rentra dans son palais, s’assit sur son trône et fit introduire Rizvàne Chàh.

Le prince de Chine, en entrant, inclina la tête, et rendit hommage au roi en termes si choisis, que son hôte en fut charmé. Il organisa un banquet et l’on apporta dans la salle les mets les plus variés. Le repas terminé, on enleva la nappe, puis le roi leva la tète et, s’adressant au prince : « Raconte-nous, » dit-il, « tes aventures. Je suis le protecteur des infortunés, et je te secourrai dans la mesure de mon pouvoir. » Rizvâne Chàh narra son histoire d’un bout à l’autre et ne put retenir ses larmes. Le roi fut très étonné de ces événements. « Dieu, » dit-il à Rizvâne Chàh, « t’aime .et a veillé sur toi. » Puis il dit à son vizir : « Va quérir le vénérable Ya'qoub. »

Au bout d’un instant, le vizir ramena un vieillard à l’extérieur rayonnant, vêtu d’habits magnifiques et suivi d’une foule considérable. Dès son entrée dans la salle d'audience, le roi descendit de son trône, le salua, le prit par la main et le combla d’égards. Le vieillard lui demanda : « Quelle affaire importante t’a forcé à me faire venir ? » Le roi lui dit : « O mon père vénéré, chaque fois qu’une difficulté se présente à nous, nous nous permettons de te déranger. Vois ce jéuue étranger, à la tête couverte de la poussière de l’exil. Il a été le héros d’aventures étranges.

Il faut que, pour l’amour de Dieu et du prophète, tu imagines un moyen de le tirer d’affaire. » Ya'qoub regarda Rizvàne Chàh et, le voyant très abattu, il dit : « Mon enfant, raconte-moi tes aventures. Quelles circonstances t’ont amené ici ? » Rizvàne Chah se rendit à son désir, et pleura l’absence de Roùh Efzà Le vieillard illuminé par la grâce se mita sourire et lui dit : « Jeune homme, cesse de t’affliger, car il est en mon pouvoir de te tirer d’embarras. Pour l’amour de Dieu et de mon enfant, je mettrai un terme à tes vicissitudes. »

Après cela, on apporta du sorbet. Le roi fit revêtir Yaqoùb d’une robe d’honneur magnifique, et le vieillard prit Rizvàne Chàh par la main et le conduisit chez lui.

En entrant dans sa maison, Rizvàne Chàh en vit l'intérieur décoré comme le paradis sublime. On y avait dressé un trône orné de mosaïques. Ya qoûb y monta, fit asseoir Rizvàne Chàh à côté de lui, et les esclaves vinrent se ranger debout en face d’eux. Puis le vieillard prit la parole en ces termes :

« Fils de l’empereur de Chine, prince illustre et puissant, du moment que je me suis chargé de ton affaire, tu n’as plus lieu d’être préoccupé. Veuille prêter, à ton tour, l’oreille au récit de mes aventures à moi: »

« Mon nom est Khàdjè Ya qoûb le Yéménite. Il y a, dans les environs de la capitale du Yémen, un endroit qu’on appelle Tà’ïf. C’est là mon pays natal. J’avais une belle fortune et je pratiquais le négoce. Un jour, je m’embarquai pour un voyage en mer. Après un mois de traversée, éclata une tempête, accompagnée de tonnerre et d’éclairs. La mer se mit à bouillonner et, frappés de terreur, nous invoquâmes Dieu en mentionnant ses mille et un noms, mais le vent et

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fol. 91 A.

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l’ouragan ne firent que redoubler. Notre vaisseau se brisa, et tout l’équipage périt dans les flots. Moi-même, je fis le plongeon, mais je me débattis si bien des pieds et des mains que je finis par m’accrocher à un débris sur lequel je parvins à me hisser. Trois jours et trois nuits, j’errai sur la surface de la mer, puis mon épave arriva dans le voisinage d’une de. Je réussis à gagner le rivage.

* Cet endroit produisait beaucoup de fruits. J’en mangeai et je parcourus l’ile, qui était couverte de bois d’aloès et de sandal et, marchant toujours devant moi, j’aperçus un grand arbre dont la cime touchait au zénith et dont les branches s’étendaient au loin sur la face des flots. L'espace ombragé par cet arbre était émaillé de toutes sortes de fleurs ; on y avait dressé un lit sur lequel était couchée une personne recouverte d’un voile de soie blanche, tenant à la main un panier blanc. Autour du lit était enroulé un serpent blanc, dont la gueule contenait deux touffes de narcisses.

» Etonné, je contemplai ce spectacle. Tout à coup, je vis sortir d’une cachette un serpent noir plus grand que le serpent blanc. A la vue du serpent noir, le serpent blanc poussa un sifflement et s’élança sur lui, la gueule béante ; ils s’entortillèrent l’un autour de l’autre, et se firent de telles blessures que tous deux perdaient le sang à flots, et que le feu pleuvait de leurs gueules. J’étais tellement épouvanté que peu s’en fallut que ma vésicule biliaire n’éclatât. Je courus me mettre en sûreté derrière l’arbre ; je m’aperçus que le tronc en était creux et je m’y cachai. Je vis le serpent noir mettre en fuite le serpent blanc, monter sur le lit où était couchée la personne endormie, et pousser un sifflement tellement violent que la corbeille qui était dans la main de l’individu au voile blanc s’éleva dans les airs à une hauteur de près de cent aunes, et je la vis soudain retomber à mes pieds.

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« Tout doucement, j'allongeai le bras, je m'en emparai et je la cachai dans mon sein. Je ne vis plus trace des serpents, et je me dis en moi-même que ce combat m'avait valu la meilleure aubaine qui me fût jamais échue. Appréhendant le retour des reptiles, je sortis de ma retraite et je m'éloignai de ces lieux. Arrivé à une certaine distance, je m'assis dans un endroit solitaire et je levai le couvercle du panier. Il renfermait une feuille de papier sur laquelle étaient tracées ces quelques lignes :

« Quelle que soit la personne au pouvoir de qui est ce papier, tous les djinns et les hommes sont soumis à sou autorité. Ceci est le plus grand nom de Dieu 1T, et la personne endormie est Assaf, fils de Barkhiyà qui était le vizir du grand Salomon — que sur lui soit le salut ! Salomon a émigré de ce séjour transitoire aux demeures éternelles. Or, la puissance de Salomon reposait sur deux choses : r* sur son sceau, 2° sur Assaf bin Barkhiyà. Quand Salomon trépassa, il manda Assaf et lui dit : « O vizir au cœur illuminé, le temps de mon départ est proche, et je te confie l'empire. L'administration de mes états repose désormais sur toi. Sache que ce sceau restera sur moi dans la vie et dans la mort, et n'écherra à personne d’autre. Or, tous les noms grandissimes [de Dieu] sont écrits dans ce sceau. Apporte l'écritoire et le roseau, je vais te les transcrire et t’en remettre la copie ; ils seront en ta possession pour que, par la vertu de ces noms, tu puisses conserver l’empire, et que les djinns, comme les humains, soient soumis à ton autorité. »

» Assaf apporta donc le roseau et l'écritoire, le bienheureux roi-prophète écrivit les noms et lui en confia la copie, faut qu’il vécut, Assaf la garda par devers lui, et quand il mourut, il recommanda qu’on lui mît ce panier dans la main et qu’on déposât son cadavre dans cette île de Sandal, en chargeant le serpent blanc d’être son gardien. »

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» Or, un ifrîte était venu, sous la forme d’un serpent noir, pour s’emparer de ce panier. Les deux monstres s’étaient livré un combat acharné et le panier était tombé, comme nous venons de le voir, en mon pouvoir. Telle était la vertu du nom divin qu’il contenait, que tous les djinns, divs et péris, aussi bien que les humains, étaient soumis à l’autorité de sou possesseur, et astreints à le servir, sans avoir à prétendre à aucun salaire ; que tous les sorciers du monde réunis auraient beau s’attaquer à lui, ils ne pourraient retrancher un seul cheveu de sa tête ; que son détenteur ne se noierait pas dans l’eau, et que le feu n’aurait pas d’action sur lui ; bref, que rien ni personne ne saurait lui faire de mal.

* Quand j’eus lu cet écrit, je fus transporté de joie, je me prosternai et rendis grâce à Dieu. J’avais perdu tout mon avoir, mais le Très-Haut m’avait dédommagé au décuple, et m’avait octroyé un pouvoir qui me permettait de n’ètre embarrassé en nulle circonstance.

» Restant sur la terre ferme, je prononçai le nom magique et, plein de foi dans sa vertu, je m’aventurai sur les flots. Je cheminai cinq jours sans me mouiller les pieds, et j’arrivai dans cette ville. Je pénétrai dans le bazar, et je m’y assis sur le seuil d’une boutique. Tout à coup, j’entendis s’élever des clameurs de détresse, et je vis tout le monde se lever précipitamment, ramasser le contenu des échoppes, et se répandre dans la ville nu tète et nu-pieds, en poussant de grands cris.

» Parmi ces gens se trouvait un vieillard d’aspect vénérable. la tète et les pieds également nus, ayant pour tout vêtement un lambeau de bure noire. Je m’apitoyai sur lui, mais j’eus beau demander à tous ces fuyards la cause de leur panique, personne ne répondit, et je suivis la foule hors des

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murs. La campagne était toute noire de monde, et tous se lacéraient les vêtements et se versaient de la poussière sur la tète. Le vieillard avait pris les devants et tenait par la main un jouvenceau au visage de lune, mais pâle comme la mort. A chaque instant, le vieillard baisait la main du jeune homme, puis se frappait la tête et gémissait : « Mon enfant, je ne saurais vivre sans toi ! Comment pourrais-je supporter la douleur de te perdre ? Je 11e veux pas te survivre. » Et tout le monde se faisait l’écho des lamentations du vieillard et sanglotait, au point que moi aussi j’avais le cœur endolori et je compatissais à leur peine.

Or donc, je suivis la foule et nous arrivâmes ainsi au bord de la mer, et je vis qu’on y avait construit un môle surmonté d’une voûte qui s’élevait jusqu’à la planète Saturne ; sur ce môle était dressé un trône. On y ht asseoir le jeune homme et tous les assistants redoublèrent leurs pleurs et leurs gémissements. Le vieillard s’affaissa et se répandit de la poussière sur la tète.

« Soudain une fumée noire surgit de la mer, un feu lança des flammes, et un bruit retentit, pareil à celui de la foudre. Epouvantés, tous les spectateurs s’enfuirent, abandonnant le jeune homme. Je me dis alors : * A quel moment ce nom magique pourrait-il mieux venir à point ? »

J’allai m’asseoir devant le jeune homme, qui me dit : « Brave homme, es-tu saoul de la vie ? Fuis sans regarder derrière toi, et ne te jette pas dans le gouffre de la perdition. » Je lui répondit : « Frère, personne ne peut rien contre moi, et tant que j’ai l’àrae dans le corps, je ne laisserai pas ôter un seul cheveu de ta tète. Raconte-moi les circonstances qui mettent ta vie en péril. »

Il répondit : « Frère, n’es-tu donc pas un habitant de cette île, et ignores-tu ce funeste événement ? — Non, » lui dis-je,

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« je ne suis pas de ce pays-ci. » Il reprit : « Eh bien ! voici l’exposé des faits :

« Dans ces parages, il est une ile appelée Séloûqiyâ, où réside une vieillarde aux cheveux blancs qu’on appelle Dimna la sorcière. Tous les rois de ces contrées sont ses serviteurs et ses esclaves, et la terreur qu’elle leur inspire les empêche de dormir la nuit. S’ils se dérobent à son autorité, elle leur inflige mille calamités et leur rend la vie étroite et misérable. C'est ainsi qu’un jour, mon père lui ayant désobéi, elle l’avait, par ses sortilèges, privé de l’usage du feu. »

« 11 avait beau battre le briquet, aucune étincelle ne jaillissait, et cette privation dura un mois, si bien que tous les habitants de la ville furent à la veille de mourir de faim. De plus, toute l'eau de ce pays, elle y jeta de la poussière sur laquelle elle avait récité une formule magique, et cette eau devint amère et pire que le poison meurtrier. Bref, mon père et tous ses sujets furent sur le point de succomber à la soif et la faim. »

» Bon gré, mal gré, nous dûmes envoyer une députation vers la sorcière pour lui dire: « Nous nous engageons à faire tout ce que tu exigeras. » Alors, on convint qu’une fois par mois, elle viendrait dans cet endroit, et qu’on lui livrerait un jeune homme au beau visage. Les habitants de la ville sont donc obligés d’amener chaque mois un jouvenceau, et de le faire asseoir sur ce trône. Dimna la sorcière sort de cette fumée épaisse, attire à elle le jeune homme et cohabite dix jours avec lui. Après quoi, elle lui ouvre le ventre, lui arrache le cœur et le foie et les dévore, et recommence le mois suivant. »

» Or, cette fois, c’est moi qu’elle a exigé, et mon père, terrifié, a bien du se soumettre, m’a amené ici avec mille gémissements, m’y a laissé et s’en est allé. Maintenant,

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tu vois là-bas les manifestations du pouvoir magique de Dimna. Elle va venir, et le pire de mon destin, c’est qu’elle ne me dévorera pas tout d’abord, mais va commencer par m’accabler de ses immondes caresses et ne me fera périr qu’ensuite. Voilà, brave homme, la vérité sur mon état. Pour l’amour de Dieu, si tu as quelque pouvoir, mets- le en œuvre, et sinon, tant que cette fumée incandescente ne se rapproche pas, va t’en bien vite, de peur que mal ne t’arrive. » Je lui dis : « Rassure-toi, je connais un nom surnaturel, grâce auquel je vais mettre un terme à ses malétices. »

» Comme nous disions ces mots, l’apparition magique approcha. Je prononçai le nom sublime, je soufflai sur le prodige ; aussitôt la fumée se dissipa, le feu s’éteignit, et je distinguai cette vieille diablesse à l’aspect répugnant, aux yeux comme des coupes de sang, aux dents sortant de la bouche comme des boutoirs de sanglier ; elle était vêtue d’une tunique de laine, ses cheveux étaient hérissés en touffes enchevêtrées. Elle tenait dans ses mains deux flacons de poussière noire, et, quand elle récitait dessus une formule magique, de l’un jaillissait de la fumée et de l’autre du feu. Je prononçai de rechef le nom sublime et soufflai sur la sorcière. Elle fut prise de tremblements, les deux récipients s’échappèrent de ses mains et se brisèrent. Elle resta immobile, impuissante, puis voulut s’enfuir. Je bondis sur elle, je l’atteignis, et la saisissant par le collet, je la jetai sur le sol, et lui administrai force coups de pieds. « O diablesse, » m’écriai-je, «je suis Yaqoùb le magnifié. Comment pourrais-tu te dérober à ma puissance ? Je vais aujourd’hui te payer de tous les forfaits dont tu t'es rendue coupable envers les créatures de Dieu, et verser ton sang. *

» La vieillarde à la tête chenue, se voyant à ma merci, se jeta à mes pieds et m’implora en pleurant : « Jeune homme.

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je me repens. Je promets de ne plus nuire à personne, » Je lui dis : « Si tu veux échapper à ma juste colère, ne fais plus de mal à autrui, et sois soumise à mes ordres. Allons, fais amende honorable. » La maudite m’affirma son repentir et me baisa les mains. J’ouvris la main et je la laissai partir. Elle revint peu de temps après, apportant pour la valeur de mille tomans de joyaux, de turquoises et d’or put qu’elle déposa à mes pieds. Je lui permis de s'éloigner et, prenant le prince par la main, je me dirigeai vers la ville. *

» Avertis de mon arrivée, le roi et tous ses sujets, grands et petits, vinrent à notre rencontre. Le monarque se jeta à mes pieds, et moi, je le comblai de caresses. Alors, il ordonna de pavoiser la ville et nous y entrâmes. Le roi et la reine pressèrent leur enfant sur leur sein, et lui couvrirent le visage de baisers. Après quoi, ils adressèrent à Dieu des actions de grâces. »

toi. 92 B » A douze jours de là, le roi s’en alla de ce bas-monde, et on l'inhuma ; on célébra son deuil conformément à l’usage, puis on installa son fils à sa place sur le trône, et on le félicita de son heureux avènement. Alors, le prince fit apporter les clefs des trésors, les déposa devant moi et me dit : « Mon père est parti de ce monde, et désormais, c’est toi qui me tiens lieu de père. J'ai encore un service à te demander. » Je lui répondis : « Mon enfant, je ferai tout ce que tu m’ordonneras. » Il reprit : « Pense bien que Dieu t’a envoyé ici pour nous délivrer, moi et mes sujets, de cette magicienne. Si tu t’en allais, sans aucun doute, elle le saurait et nous ferait périr tous. Aussi 11e te laisserons-nous pas partir. » Je lui dis : « A toi de commander. » Le jeune roi avait une sœur qu’il me donna comme femme, et il nous assigna comme résidence un palais. Voilà plusieurs années que je suis dans cette île, et je n’attendais que l’occasion de voir

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Dimna la Sorcière manquer à ses engagements envers moi, pour l'envoyer aux enfers et délivrer les Musulmans de ses maléfices. Maintenant, tout va bien. »

Après ce récit, Rizvàne Chàh baisa les mains de Ya'qoùb et insista beaucoup auprès de lui : « Venge*-moi, dit-il, pour l’amour de Dieu, de cette diablesse, et tant que je vivrai, je ne cesserai de prier pour toi. La vie de ma vie [‘Roùh Efzâ,] est en son pouvoir, délivre-là, ne laisse pas mon cœur se consumer par le feu de l’absence ; d’ailleurs, je suis ton humble esclave. » Ya’qoùb prit le prince de Chine par la main, et le conduisit au bord de la mer. Là, il lui répéta le nom sublime jusqu’à ce qu’il le retint, et tous deux, par l’ordre divin, montèrent sur les flots, et atteignirent enfin l’île de Séloûqiyâ. »

Ils pénétrèrent dans le séjour de Dimna, et virent la maudite accroupie, tenant dans les mains deux vases. Elle récitait des incantations, et de l’un sortait de la neige et de l’autre, du feu, de sorte qu'une moitié de la montagne était inondée, et l’autre couverte de flammes. Ya’qoùb, à ce spectacle, prononça le nom magique, souffla sur ces phénomènes, et à l’instant, le feu s’éteignit et la neige disparut. La vieille à la tète chenue leva les yeux et vit venir Ya'qoùb. Elle eut beau réciter des formules magiques, tout resta sans effet. Alors, elle voulut prendre la fuite. Mais Ya qoûb la rattrapa et la saisit par les cheveux. Il lui coupa une tresse au moyen de laquelle il lui lia les mains, et d’une partie du reste, il tressa un licol ; il lui mit un anneau au nez, y adapta la longe, prit un bâton et la roua de coups. La vieille sorcière, ainsi traitée, poussa des hurlements qui résonnèrent dans toute l’île et clama : « Ya;qoûb, je me repens, je ne commettrai plus de pareils actes. »

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Ya'qoùb l'interrompit : « Désormais, » dit-il, 4 tes protestations sont vaines, et je vais verser ton sang. Dis-moi, bien sincèrement, ce que tu as fait de Darne Roûh Efzà. » Dimna répondit : « Elle est emprisonnée dans telle maison. » Ya4qoûb dit à son compagnon : 4 Vas-y, et ramène ta bienaimée. » Rizvâne Chah s’y rendit, et trouva la reine endormie la tête sur les genoux, épuisée par les avanies. Il lui toucha le bras et lui dit : 4 O lumière de mes yeux, ô repos de mon âme, qu’il y a longtemps que je n’ai contemplé le soleil de ton visage ! Comme je désirais te revoir! Lève la tète, laisse-rnoi repaître mes regards de ta beauté. » La reine leva les yeux, et voyant Rizvâne Chah, elle s’écria :

« O mon fidèle ami, ô espoir de ma vie, d’où viens-tu ? Comment oses-tu venir dans cet endroit? Si même un oiseau s’y risquait, il y laisserait les plumes. Prends bien garde que Dimna la Sorcière ne te voie. » Rizvàne Chah lui dit : « Rassure-toi, nous avons mis à Dimna une longe de chameau, elle est à la porte. * Cette nouvelle combla de joie loi 93 A Raùh Efzà, et [, avec l’aide de Rizvâne Chah,] elle se débarrassa de ses entraves. Elle voulut que son bi«n-aimé l’embrassât, et ils unirent leurs lèvres, puis sortirent de la prison.

Roûh Efzà salua Ya4qoùb et lui baisa les mains. Le vieillard fut charmé de sa grâce non pareille et dit à Rizvàne Chah : 4 Mou entant, tu as pour compagne une merveilleuse fille de la race des Péris. Tu oublieras toutes les tribulations que tu as subies pour arriver jusqu’à elle. S’il plaît à Dieu, tu es proche du but. » Puis il ajouta : 4 Désormais, nous n’avons plus de raison de nous attarder ici. Nous allons partir, subjuguer nos ennemis et restaurer Rouh Efzà sur le trône de l’empire. » Ils hissèrent la jeune reine à califourchon sur la nuque de Dimna la Sorcière, et lui mirent dans la main le

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