‹ Contes persansChapitre 47 sur 55 · Assaf. — V. conte l, note · texte numérisé non relu

Assaf. — V. conte l, note

15. — Dtmna. — Dans le fameux recueil de fables Kalîla et Dimna ou Fables de Pidpaï, c’est le nom d’un des deux personnages qui se racontent des apologues. Ce recueil fait l’objet du vol. II de la Bibliographie, souvent citée ici, de M. Chauvin.

»6. — Ici, dans l'original, le récit passe subitement à la première personne.

17. — Le plus grand nom de Dieu. — D’après les traditions, Dieu a un nom sublime, connu sous le nom de Ism-i A*zams le « plus grand nom * que Mahomet doit avoir cité soit dans la sour. Il {La Vache), verset 158, soit dans la sour. lll(/i/i * Imrân), verset 1. Selon une tradition attribuée à Ayicha, ce nom n'est connu que des prophètes et autres saints personnages. Mahomet ayant dit, toujours d'après les traditions, que quiconque invoque Dieu par ce nom obtiendra tout ce qu'il désire, de nombreuses personnes se donnent beaucoup de mal pour arriver à le connaître. Celui qui passe pour le posséder jouit d’une grande influence sur les esprits superstitieux. 11 est probable que ces discussions et ces croyances proviennent du fait que Mahomet vit les Juifs éviter de prononcer le nom de Yaliveh (Jéhovah) et en parler comme du * grand et terrible nom * de Dieu. (V. Hughes , Dictionary 0/ Islam , p. 142).

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Histoire du Châh Behrâine Goùr enlevé par un Onagre, et de ses Amours avec Bânoû Housn, fille du Roi des Péris.

Or donc, les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents, les mesureurs du temps et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage, racontent que dans le pays de Fârs, il y avait un fois un roi juste, équitable, éloquent, soucieux du bonheur de ses sujets, d’humeur agréable, et avec cela, si bel homme que quiconque avait contemplé sa beauté éclatante comme le soleil éprouvait pour lui la plus vive sympathie. On l’appelait Behràme Goùr 1 , «l’Onagre», à cause de sa passion pour la chasse.

Un jour, il ordonna à tous les habitants du pays de Fârs ", depuis les enfants desept ans jusqu'aux vieillards de soixantedix, de se rassembler dans les endroits giboyeux, de cent en cent parasanges, et de rabattre vers le parc de chasse du roi toute les bêtes de poil et de plume qu'ils rencontreraient.

Tout le monde obéit à l’ordre du prince, et rabattit quantité de gibier tel qu'élans, gazelles, onagres, lions, léopards et renards. Alors Behràme donna ordre à l’armée de cerner tous ces animaux et se mit à chasser.

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Soudain, le regard de Behrànie tomba sur un onagre dont le Créateur avait peint la robe comme le font les artistes de la Chine : la bète était de couleur blanche, rayée et tachetée, avec une ligne noire allant de la naissance du cou à l'extrémité de la queue. Des bigarrures de mille couleurs, noires, rouges, jaunes, violettes, bleuâtres, étaient éparpillées sur toutes les parties de son corps. Elle avait aux quatre pieds des chaînettes d’or, et un collier de cornalines ornait son cou.

Le Chah Behrâme devint épris de cet onagre, et fit proclamer par la voix du héraut : « Malheur à quiconque le laisserait échapper de son côté ! » Le roi lui-même mit pied à terre, roula habilement son lasso en multiples anneaux et s’approcha le tenant à la main. L’onagre n’eut pas même l’air d’y faire attention, et Behrâme, arrivé à la distance convenable, jeta son lasso, s’empara de l’animal, s’approcha de sa capture et lui caressa la nuque. L’onagre ne parut pas s'effaroucher le moins du monde, et le Chàh, tout content, dit à son vizir : « Il semble bien que cet onagre se sera enfui du haras d'un monarque ou d’un grand personnage. Il est bien apprivoisé, calme et docile. » Alors Behrâme fit apporter une selle incrustée qu’il adapta de sa propre main sur l’onagre, et enfourcha cette monture. Les vizirs, les vèkils et les grands de l’état le félicitèrent, et le prince se mit à faire galoper l’onagre dans la plaine, si bien que tout son entourage fut émerveillé de son allure ; mais quand Behrâme voulut tourner bride pour rejoindre sa suite qui l’attendait, l’onagre quitta le sol des quatre pieds et s’éleva dans les airs.

A ce spectacle, les émirs et les soldats consternés se lacérèrent la poitrine, se versèrent de la poussière sur la tête et poussèrent de grandes clameurs, le tout en pure perte, car le roi disparut à leurs yeux.

Le tumulte s'empara alors de l’armée et des bourgeois de la capitale, et les grands de l'état, ainsi que le harem du loi. 94 A Chàh, furent plongés dans l'affliction. Or, Behràme avait quarante femmes. Elles se répandirent en lamentations et portèrent le deuil pendant dix jours. Ensuite les émirs et les grands personnages se réunirent et tinrent conseil. Ils décidèrent d'aviser au moyen de préserver le pays de l’anarchie. « Quel dommage, » dirent-ils, « que le roi n’ait pas de fils pour le remplacer! Nous l’aurions élevé au trône et nous aurions été soumis à son autorité. Quand le bruit de la disparition de Behràme se répandra, tous ses ennemis, de toutes parts, vont relever la tète. Le meilleur parti est de confier la régence au vizir, et d’attendre ce qui adviendra du roi. » Toute rassemblée, à l’unanimité, adopta cette résolution, le vizir devint roi, tout le monde lui prêta hommage et chacun recommença à vaquer à ses occupations.

Mais en voilà assez au sujet de la capitale et de ses habitants. Ecoute maintenant quelques mots relatifs au Chah :

L’onagre, emportant son royal cavalier, s’éleva vers les cieux, de plus en plus haut, et Behràme, enrayé, se cramponna des deux mains à son cou, et bannit tout espoir de vivre encore. Il invoqua Dieu par ses mille et un noms.

Enfin l’onagre se dirigea vers une éminence, et atterrit.

Behràme avait perdu connaissance.

Enfin, il revint à lui, et quand il ouvrit les yeux, il se trouva dans un jardin merveilleux, tel qu’il n’en avait oncques vu de tous les jours de sa vie. Cent mille arbres, au moins, y dressaient leur cime jusqu’au zénith, et dans chaque coin s’élevait un haut palais d’or et de lapis-lazuli, orné de peintures. Dans tous ces arbres superbes, platanes, cyprès et pins, des oiseaux aux accents harmonieux gazouil-

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laient leurs récits, et le murmure confus de leurs voix assourdissait l’oreille des cieux. De toutes parts se trouvaient des kiosques, des lits de repos étaient placés au pied des arbres, cyprès, platanes, buis, etc. Tous les édifices avaient leurs appartements décorés d’or et d’argent ; des centaines de milliers de fleurs, basilics, jacinthes et violettes croissaient autour des couchettes ; des ruisseaux d’eau vive, pareille à l'eau de rose, coulaient de toutes parts ; on avait étendu, à divers endroits, des tapis de drap d’or, et les sentiers étaient jonchés de cailloux d’or, d’argent, d’ambre et de musc ; des canaux répandaient partout le lait et le miel ; dans tous les coins résonnaient d’innombrables instruments ; il y avait partout des nappes de satin d’Europe et de brocart de Chine, des carafes incrustées, des coupes de cornaliue et d’émeraude remplies de vin pourpre, des bouteilles sur des plateaux, le tout agencé de la façon la plus charmante. Des millions de fruits de toutes espèces, tant pulpeux que secs, étaient entassés sur des tablettes d’or et d’argent, et des rôtis de toutes sortes, tels que d’agneau, de gazelle, de perdreau, de poulet, d’oie, de ramier, de canard et de pigeon remplissaient des plats d’or et d'argent et des assiettes de porcelaine de Chine. Bref, c’était un endroit plus enchanteur que le paradis sublime.

A la vue de ce séjour merveilleux de richesse et d'élégance, tel qu’il n’en avait jamais vu de toute sa vie de monarque puissant, Behràme oublia d’abord tous ses chagrins passés, but quelques coupes de vin et mangea quelques bouchées de viande, mais ensuite, il ne put s'empêcher de déplorer son isolement et son exil, et récita ces vers :

« Nous avons livré notre cœur au déluge de la calamité. On dirait que le torrent du chagrin a arraché notre demeure de ses fondements. »

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« Le soleil de notre allégresse est arrivé à l’extrémité du mur. 11 y avait des années que nous appréhendions une journée comme celle-ci. *

Après cela, il prit une coupe de cristal, et la vida d'un trait ; et trouvant ce vin d’excellent goût, il fit suivre cette coupe de plusieurs autres.

Quand Behrâme eut le cerveau échauffé par le vin, il vit ^ P paraître tout à coup un div pareil à un lion blanc, au corps bariolé de taches rouges et jaunes, et au corps ceint de cent aunes de chaînes d’or. Le div baisa la terre en signe d'hommage, s’approcha de Behràme Goûr et lui dit :

(Vers) : « O roi du monde, tu es le bienvenu, car ta venue m’est fort agréable. Que mille vies précieuses soient la rançon de chacun de tes pas ! »

Puis il continua en ces termes :

« O Chàh Behràme, n’éprouve aucune inquiétude, car je suis ton ami. Si l'on t'a apporté ici, ce n’est pas sans raison. »

Behràme lui demanda : « Quel est ton nom. » Il répondit :

« Je m’appelle le Dîv Blanc. *

« Sache qu’un jour, t’ayant aperçu à la chasse, je devins épris de ta grâce et de ta beauté ; chaque jour, je revêtais une forme différente, et j’allais te contempler, mais je ne parvenais pas à m'approcher de toi. Aujourd’hui, je me suis métamorphosé en onagre, et je t’ai enlevé, comme tu l’as vu, pour t’apporter ici. * Chàh Behràme lui dit : « Comment, tu m'as donc éloigné de ma famille et de mon trône ! Quand même, viens auprès de moi, que nous causions en buvant un coup pour bannir le chagrin de notre cœur. » Le Div Blanc s’agenouilla avec une bonne grâce parfaite.

Quand ils eurent vidé quelques coupes, Behràme demanda à son hôte : « O Div Blanc, qui donc fait résonner ces instruments ? » Alors, le dîv versa du collyre de Salomon dans

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l’œil de Behràme, et le roi, quand il rouvrit l’œil, vit à sa droite près de deux mille péris, toutes au plus jolies, si bien qu’il faillit perdre la tête à l’aspect de tous ces visages arrondis comme la lune. Toutes ces péris entrechoquaient leurs ailes.

A ce spectacle qu’aucun roi n’avait jamais vu ni entendu, le chah, tout hors de lui, se mit à examiner la manière dont ces êtres surnaturels jouaient des instruments. Soudain, tous se mirent à danser, et leurs gracieux mouvements charmèrent les yeux du chah. Behràme, portant ses regards partout à sa droite, ne vit que visages plus beaux et plus charmants les uns que les autres. Il se tourna alors de l’autre coté et, regardant à gauche, il vit près de deux mille 'ifrites ayant chacun son aspect particulier, mais tous plus effroyables les uns que les autres.

Alors, le Dîv Blanc fit un signe, et cinquante péris particulièrement belles se consacrèrent à Behràme. Toutes étaient revêtues de parures admirables. Elles placèrent leurs instruments dans la position convenable, préludèrent, puis se mirent à jouer. Une partie commença alors à danser, et une autre à chanter. C’était une assemblée merveilleuse ; jamais, de toute sa vie, Behràme 11’avait vu danser ainsi, ni entendu chanter et jouer des instruments de cette façon, et il pensait bien qu’il ne verrait plus une réunion pareille. Aussi dit-il au Dîv Blanc : « Plût au Ciel que tu m’eusses amené plus tôt en cet endroit ! » Ils passèrent toute cette nuit-là à s’amuser ainsi jusqu’à ce que le jour parut, si bien que Behràme ne pensait pas le moins du monde au ciel aux desseins longuement préparés.

Quand la nuit revint, on alluma les flambeaux. Le Dîv Blanc pria Behràme de choisir une péri parmi plusieurs milliers. Le châh accepta cette offre, et celle qu’il élut fut

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accompagnée d’une autre pour la servir. On meubla pour lui un palais, où il passa la nuit avec cette péri.

Le lendemain, il revint trouver le Dîv Blanc, s’assit sur son trône, et l’on recommença à festoyer. Behrâme, ayant distingué une autre péri encore plus ravissante que la première, supplia le Dîv Blanc de lui en faire cadeau. Le Dîv fit un signe à la belle, qui baisa la terre devant Behrâme en signe d’hommage. La nuit venue, elle fit grande toilette, avec dix de ses compagnes. Elles se présentèrent devant le châh, se réunirent dans son palais et firent résonner des instruments merveilleux.

Behrâme ordonna d’étendre le lit, et serra la péri dans son étreinte. Ils passèrent toute la nuit ensemble. Le matin, une péri apporta un paquet de vêtements, ouvrit la bouche pour saluer Behrâme et lui dit : « O seigneur, sache que le Dîv Blanc a envoyé cette robe pour toi. * Behrâme regarda ce cadeau et vit qu’aucun roi n’était vêtu aussi superbement. La péri reprit : « Le Dîv Blanc te présente ses respects, et te fait dire qu’il t’envoie ces vêtements parce qu’il n'y en avait pas d’autres dans ce palais. Quand le roi, refuge du monde, le voudra bien, qu’il aille au bain s’en revêtir. * Aussitôt Behrâme se leva, et un grand person. nage d’entre les péris prit les devants et le conduisit au hammâm. Le châh s’y lava la tète et le corps, s’habilla, puis s’en revint et on recommença à festoyer. Le Dîv Blanc vint s’asseoir auprès de son hôte et partagea ses plaisirs jusqu’au coucher du soleil. Alors seulement il le quitta.

Bref, le dîv donnait chaque nuit à Behrâme une pérî pour charmer sa solitude, et le châh finit ainsi par devenir père.

Quelque temps se passa de la sorte. Un jour, le Dîv Blanc vint trouver Behrâme Goûr et lui dit : « Châh Behràme, j’ai un frère du nom de Sourkhâb ; il habite au sont-

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met du Oàf une citadelle qui s’élève jusqu'au pinacle des cieux. 11 va se marier, et m’a invité à assister à ses noces. Ne t’ennuie pas trop en mon absence. Je ne resterai que dix jours, puis je reviendrai. » Behrâme lui répondit : « Mes félicitations, tout ira pour le mieux. » Le Dîv Blanc remit ses clefs entre les mains de Behràme et lui dit : « Si tu es amateur de jardins, il y en a, à côté de celui-ci, un autre mille fois plus beau, à telle enseigne que je l’ai surnommé Rihicht Assâ, « Pareil au Paradis ». Je te demanderai seulement, si tu vas t’y promener, de bien fermer les portes. » Le Dîv Blanc se leva, et s’en alla, non sans avoir redoublé d’amabilité à l’égard de Behràme.

Deux ou trois jours se passèrent, et ce fameux jardin vint à l’esprit de Behràme Goûr, qui se dit : « Je vais y faire un tour. » Il y pénétra donc, et, réellement, il vit un jardin tel qu’il n’en avait rêvé de sa vie. Il en fut étonné et émerveillé. Il le contempla longuement et vit que ses allées étaient semées de cailloux d’or et d’argent ; il était rafraîchi de bassins et de ruisseaux pleins d’eau de rose, au bord desquels étaient étendus des tapis splendides, des brocarts précieux ; on avait amoncelé tout alentour les perles, les cornalines, les émeraudes. Un fleuve d’eau courante vivifiait la verdure diaprée de fleurs de toutes nuances, de jacinthes, de basilics épanouis. Le centre du jardin était occupé par un vrai lac carré de cent zer de côté. 11 y avait là deux palais à sept étages, dont les parois et les portes étaient décorées de peintures aux multiples couleurs, rehaussées d’or et de lapis-lazuli. Des fleurs innombrables, de toutes variétés, émaillaient la verdure, telles que roses rouges, foncées et claires, anémones de toutes nuances, et plantes vertes, le tout en pleine floraison.

Quel séjour enchanteur et sublime s’offrait là aux regards du roi ! Il en fut ravi en extase et s’assit à l’ombre d’un

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buisson de roses pourpres. Le sommeil finit par l’y gagner.

Quand il s’éveilla, une heure après, le bruit d’un vol de colombes parvint à son oreille. Il ouvrit les yeux, et vit quatre de ces volatiles, aussi gros que des moutons, perchés au faite d’un des palais. Leur couleur était le vert émeraude.

Le châh fut étonné à la vue de ces oiseaux prodigieux ; il se dissimula sous le feuillage du rosier et se dit : « Je vais les f°l- 95 B. observer pour voir où tout cela va aboutir. » Bientôt, les quatre colombes prirent leur vol et s'abattirent au bord du lac. Toutes les quatre revêtirent la forme de péris. Au spectacle de leur beauté, l'amour rendit trouble le regard clairvoyant du roi : sa raison disparut à l'aspect de leur grâce et de leurs charmes. Quand il revint de son éblouissement, il vit qu’elles s’étaient déshabillées et se plongeaient dans l’eau du bassin. Parmi les quatre, il y en avait une plus jeune dont la joliesse surpassait encore celle des autres. Ainsi que l’a dit le poète :

«Quelle sorte de visage? Un visage comme un soleil.

Quelle sorte de chevelure ? Une chevelure dont chaque boucle est entortillée. »

Quand l’œil de Behrâme eut remarqué sa beauté, le roi en devint épris, que non pas avec un seul cœur, mais bien avec cent mille cœurs. Il fut pris d’étourdissement et, quand il reprit ses esprits, il vit les quatres jouvencelles au milieu du bassin, occupées à folâtrer et à s'asperger réciproquement en riant aux éclats. Leurs vêtements gisaient au bord de l’eau.

Or, Behrâme avait lu dans les livres que les péris avaient coutume de se métamorphoser ainsi, et que si l’on réussissait à s’emparer de la chemise de l’une d’elles, on avait, tant qu’on gardait ce vêtement, celle qui l’avait mis en son pouvoir.

Son cœur commença à palpiter, d’autant plus que Behrâme

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avait demandé des renseignements complémentaires au Div Blanc, qui avait satisfait sa curiosité. Quoi qu’il en soit, il s’approcha du paquet de vêtements, et déroba la chemise de la plus jeune péri sans attirer leur attention, absorbées qu’elles étaient par leurs ébats. Puis il retourna se blottir sous le rosier et s’abîma derechei dans sa contemplation. 11 entendit les péris échanger les propos suivants: «Nous avons ouï dire que le Dîv Blanc avait apporté ici un roi d'entre les humains, et qu'il n’y avait personne au monde d’aussi beau que lui. Allons, sortons de l’eau et rhabillonsnous. » Elles reprirent la forme de colombes, tandis que Behràme ne les perdait pas un instant de vue.

La cadette dit alors : « Jamais être humain ne peut être aussi beau et gracieux que ceux de notre espèce. De plus, l'homme est plein de fourberie et de convoitise. Et si, par hasard, ce roi nous apercevait, il ne manquerait pas de s’amouracher de nous. Et à ce propos, moi qui vous parle, j’ai fait un rêve extravagant. Mais à quoi bon épiloguer làdessus. Il nous faut partir. » Bref, les quatre péris sortirent de l’eau, et chacune se revêtit de sa chemise. Seule, la cadette avait beau fouiller partout, elle ne retrouvait pas la sienne. Elle tira du fond de son cœur un soupir, et dit : « Mes sœurs, vous voilà rhabillées, mais moi, je suis encore toute nue. »

Elles regardèrent plus attentivement, et aperçurent Chah Behrâme qui, sorti de sa cachette, s’approcha de la belle au visage de soleil, et la salua avec la plus parfaite courtoisie. A la vue de la beauté de Behràme, elle, de son côté, en devint éprise et lui dit : « Je te conjure par le Maître du monde, qui nous a créés, toi comme moi, de me rendre ma chemise, pour que je puisse me rhabiller. » Behrâme répondit : « Ma toute belle, cela ne se fera jamais. Le Dîv Blanc

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m’a renseigné sur ce qui vous concerne, et je sais bien que, si je te rendais ta chemise, tu t’en irais à l’instant. »

La pérî, voyant qu’il n’y avait rien à y faire, se revêtit de ses autres habits, revint auprès de Behrâme et lui dit : « O fils des hommes, tu t'imagines sans doute que tu pourrais un jour entrer en relations avec moi. Vaine chimère ! car as-tu jamais vu quelqu’un de notre race frayer avec un homme ? — Et pourquoi pas ? » demanda Behrâme. « Parce que, » répondit-elle, « l’homme est infidèle, menteur et plein de convoitise. » Behrâme répliqua : « C’est la première fois que nous nous voyons. Comment sais-tu que, moi, je suis infidèle ? * Elle répondit : « La perfidie humaine est notoire chez les péris et, du reste, qu’ils soient infidèles ou non, cela ne m'intéresse pas. Mais dis donc, pourquoi as-tu gardé ma chemise ? — Parce que, » dit Behrâme, « je suis follement épris de tes charmes. Je suis enfoncé dans l'amour à ne pouvoir m’eu dégager :

(Vers): «Je n'ai vu qu'un moment ta taille, et c’en est fait de moi. Désormais, ô coquette, je suis captif en ton pouvoir. »

La Péri reprit : * O humain, ce que tu désires est impossible pour plusieurs raisons. La première est que, si le Div Blanc en était informé, il chercherait à te faire périr, car tout ceci : pavé, palais, bassin, arbres et fleurs, il l'a installé par amour pour moi. Cet endroit était une terre inculte. Il n’y avait que ce platane et une source ; partout ailleurs, c’était le désert. Or nous venions ici, une fois par semaine, mes sœurs et moi, folâtrer dans cette source. Mon nom est Bânoù Housn, * Dame Beauté *. Un jour, le Div Blanc me vit en ce lieu et tomba amoureux de moi ; mais il eut beau recourir à tous les artifices pour m’amener en son pouvoir, tout fut inutile. Après s’être épuisé en vains efforts pour

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fol. 96 A.

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l’amour de moi, il ordonna à plusieurs milliers de dîvs d’arranger cette résidence pour moi. Je continue à venir ici, avec mes sœurs, une fois par semaine. Nous prenons nos ébats dans cette eau, et lui, immobile, me contemple de loin et tire de son cœur de douloureux soupirs. Et voilà ma véridique histoire. *

A ce récit, Behràme lui dit : « Si j'avais cent mille vies, je les donnerais comme rançon d’un seul de tes cheveux. » Il dit, et se prit à pleurer si amèrement que le cœur de Bànoû Housn brûla d’attendrissement. A son tour, elle fondit en larmes, se tourna vers Châh Behràme et lui dit : « Behràme, sache que moi aussi, je t’aime, car le décret divin l’exige ainsi : quand la destinée veut qu’une péri entre en relation avec un humain, elle la métamorphose en onagre et c’est sous cette forme qu’elle apparaît à l’homme [et lui inspire de l’intérêt]. Les Péris, partout où elles flairent l’odeur de l’homme, le reconnaissent à la distance d’une parasange. Or moi, pas plus que mes sœurs, je ne t’ai vu, ni distingué ton odeur. Puisque notre sort se décide ainsi, liens bien compte de ceci : Quand le Dîv Blanc reviendra, quoi qu’il dise, ne lui réponds pas. Reste affaissé à pleurer et à te lamenter, sans relever la tête. Il te suppliera beaucoup de parler. Alors, raconte-lui mon arrivée et l’amour que tu as conçu pour moi, afin de voir ce qu’il en dira. » S’il prête serment de renoncer à moi et de me céder à toi, avoue-lui que je te suis déjà soumise, et nous verrons ce que le caprice du sort veut amener sur nos têtes. »

Behràme, au comble de l’allégresse, lui passa le bras autour du cou et ils vidèrent ensemble plusieurs coupes de vin. Quand tous deux eurent le cerveau échauffé par la liqueur clairette, le roi prit quelques baisers sur les lèvres de sucre de son amante. Bânoù Housn lui jura que, tant que le ma-

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riage ne serait point conclu, il ne la posséderait pas et ne porterait pas la main sur elle. Behràme accepta, et tous deux vécurent dans la liesse jusqu’à ce que fût proche le retour du Dîv Blanc.

Alors, Chàh Behràme prit congé de Bànoû Housti et alla s'asseoir au pied d’un arbre. Après quelque temps, le Dîv Blanc vint déposer des cadeaux auprès de Behràme, qui affectait d'avoir l’air tout défait et abattu. Les grands personnages d’entre les Péris étaient auprès de Behràme. Le Dîv Blanc les manda et s'informa des causes de la tristesse de son hôte. « Est ce que, par hasard, » leur demanda-t-il, « vous auriez commis une inconvenance à son endroit pour que je le voie si chagrin ? » Alors, tous les Péris lui jurèrent qu’ils avaient été, sans relâche, empressés à servir Behràme, et n’avaient rien à se reprocher à son égard. « Mais voilà dix jours, » ajoutèrent-ils, « qu’il ne cesse de pleurer et n’a goûté ni vin, ni aucun mets. Et vous n’avez pu savoir, » fol. 96 U reprit le Dîv, « d’où provient son malaise ? — Tout ce que nous savons, * répondirent-ils, « c'est que le roi est allé dans le jardin de Bihicht Assà et que, depuis lors, toute sa joie a disparu. » A ces paroles, le Dîv Blanc exhala un soupir du fond du cœur, et resta quelque temps consterné. Puis il revint trouver le chàh, mais eut beau lui adresser la parole,

Behràme ne répondit que par des sanglots et resta la tète inclinée sur la poitrine, à arroser son visage de ses larmes.

Cette journée et la nuit suivante se passèrent de la sorte.

Le lendemain, le Dîv Blanc revint conjurer Behràme de lui accorder un mot de réponse : « Dis-moi bien sincèrement ce que tu désires. Si c'est la lune, je la descendrai des cieux pour toi, et si l’objet de tes vœux est sur terre, je te l’apporterai, je le jure par l’âme du bienheureux Salomon.» Alors,

Behràme commença par redoubler de lamentations, puis

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raconta sa promenade dans le jardin de Bihicht Àssâ, l'araour que lui avait inspiré la beauté de Bànoû Housn, et le vol de la chemise. A ce récit du roi, le Div Blanc poussa un rugissement de douleur et perdit connaissance. Quand il revint à lui, il arracha de son cœur ulcéré un ardent soupir : on aurait dit que le ciel et la terre s’entrechoquaient, et le jardin fut agité de tremblement. Un flot de larmes coula des yeux du Div, et il récita ces vers :

« Je suis dans une situation accablante, mais la faute n’en est à personne. C'est moi-même qui ai été l’artisan de mon malheur, et il n’y a aucun remède à ma propre faute. »

« Homme, * s’écria-t-il, « tu n’as fait qu’agir à ta guise, qu’y a-t-il à te reprocher ? C’est moi qui ai été coupable en t'introduisant dans ce jardin, en te confiant les clefs du Bihicht Àssâ. En tout cas, je t’accorde Bànoû Housn pour être ton épouse légitime, mais quand cédera-t-elle à tes désirs ? » Chah Behrâme répondit : « Par la gloire de Dieu — qu’il soit béni ! Il est grand ! — elle-même est éprise de moi. » Le Div Blanc fut tout bouleversé de cette nouvelle et dit : « Et elle consentirait à s’unir à toi ? — Oui, * répondit Behrâme. Le Div Blanc, accablé, resta quelque temps tête baissée. Puis il la releva et dit : « Je jure par Salomon que Bànoû Housn m’avait tellement glacé le cœur [par ses refus réitérés] qu’on eût dit qu’on l’avait plongé mille fois dans l’eau froide, et, ne sachant comment la punir de sa cruauté, j’ai commis l’inconvenance de t’amener dans ce jardin, croyant que c’était le seul moyen de me venger d’elle. C’est très bien. » Puis il ajouta : « J'étais tellement honteux de t’avoir enlevé pour t’apporter ici, que c’est pour cela que je suis parti quelque temps. Du fond du cœur, je te donne Bànoû Housn, pour que tu sois content de moi. »

Alors, Behrâme vit que le cœur du Div avait recouvré sa

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sérénité. Il se confondit en excuses [pour le chagrin qu’il lui avait causé]. Le dîv chargea des péris d'aller quérir Bànoù Housn et de lui donner tous ses apaisements. Ils amenèrent la jeune péri, à qui le Dîv parla en ces termes :

« Bànoù Housn, sache que ce jeune roi appartient à la race des humains ; il n’y a parmi eux personne qui l'emporte sur lui par le rang et la noblesse, de même qu'il n’a pas son pareil pour la belle prestance et le charme du visage. Le décret de la Providence a voulu qu’il conçût de l’amour pour toi. Dès lors, moi, je renonce à toi et je souhaite qu’il fasse ton bonheur. »

Puis le Dîv ordonna aux échansons aux jambes d’argent d’apporter du vin limpide, et organisa une fête brillante où l’on fit résonner artistement les instruments. Puis, on entama de joyeux devis.

Mais laissons pour un instant Behrâme en train de s’ébaudir avec Bànoù Housn et le Div Blanc, et écoute quelques mots concernant le vizir iugrat de Behràme :

Quand les grands du royaume l’eurent placé sur le trône de la souveraineté, les autres vizirs et les émirs se mirent à la recherche du roi, et errèrent plusieurs jours et plusieurs nuits sans trouver de traces du disparu. Au bout d’un certain temps, le vertige des grandeurs tourna la tête au vizir régent.

Cet ingrat porta même sur le harem royal une main adultère, et eut des relations avec toutes les femmes de Behràme, fol. 97 A excepté une, qui se trouvait être à la fois la plus jeune et la plus jolie. Elle était enceinte des œuvres de Behràme.

Elle envoya dire au ministre félon : « Si tu mets le pied dans mon appartement, j’attente à mes jours. Chasse donc de ton esprit ce caprice inutile. » Pour toute réponse, l’infâme lui fit porter ce message : « Si tu n’inclines pas la tète

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devant moi, je te jette dans un cachot où je te ferai donner chaque jour un croûton de pain et une cruche d’eau saumâtre, juste assez pour t'empêcher de mourir de faim. » Le vizir eut beau menacer, cette femme vertueuse ne céda pas.

En fin de compte, le scélérat ordonna de l'enfermer dans un réduit obscur, et d’en murer la porte en y laissant un orifice suffisant pour y passer quotidiennement un pain et une cruche d’eau, jusqu'à ce qu’elle se prêtât à ses exigences.

La noble créature était sur son terme. Elle mit au monde un enfant beau comme la lune au quatorze du mois, l'emmaillota dans un lambeau d’étoffe, et l’allaita cinq années durant. Or, le roi Behrâme vit une nuit cette femme en songe. Le matin, il dit à Bànoù Housn : « Ma chère compagne, j’ai fait cette nuit un rêve bizarre. 11 faut absolument que j’aille faire un tour dans ma capitale, car voilà cinq ans que je n’ai de nouvelles ni de mes femmes ni de mon pays. * « A toi d’ordonner, » acquiesça Bànoû Housn; «je te suivrai partout où tu iras. *

Peu de temps après, le Dîv Blanc survint. Behràme lui fit part de son projet, et lui aussi consentit : « Tu es », lui dit-il, « libre d’agir à ta guise, et je suis prêt à accomplir tout ce que tu m’ordonneras. » Alors, le Dîv Blanc fit apporter un trône devant lequel il déposa beaucoup de pierreries, et s'arracha quelques cheveux qu’il remit à Behrâme en lui disant : « Dans le cas où une difficulté surgirait devant toi, jette au feu un de mes cheveux, et j'arriverai sur le champ pour la résoudre. » Enfin, il chargea quatre divs de transporter le trône et leur dit : « Descendez partout où le roi vous l’ordonnera, et revenez-vous en, dès qu’il vous congédiera. » Alors, Châh Behrâme prit place avec Bânoù Housn, et les dîvs enlevèrent le trône et planèrent dans les

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airs jusqu’à qu’ils arrivèrent exactement au-dessus de la capitale du Fàrs. Là, ils déposèrent le trône à terre, sur l’ordre de Behrâme Goûr.

La nuit venue, le Chàh dit : « Voilà déjà longtemps que je suis parti. Je vais me rendre au caravansérail comme un simple marchand, et voir comment le grand vizir se com- |H>rte avec les gens de la ville et de la province. » Il ordonna aux dîvs de se métamorphoser en chameaux, et les ayant chargés de ses bagages, il prit avec eux le chemin du caravansérail. Il manda le gardien, et lui remit une bourse d'or, en le priant de faire évacuer, pour Bànoù Housn, un appartement 4 l’étage 5. Il y installa la péri avec tous ses bagages, et se trouva ainsi libre de tout souci.

Le lendemain, il fit appeler le gardien du caravansérail et lui demanda : « Comment s’appelle votre monarque ? »

L’autre se mit à verser des pleurs et lui répondit : « Brave homme, nous avions un roi qui te ressemblait au physique et au moral, au cœur compatissant et généreux, d’une bonté comme on n’en voit pas. Son nom était Chàh Behrâme... *

Bref, il raconta au roi et son aventure, et la régence du vizir et sa tyrannie, et sa main mise sur le harem royal. Il termina par l'histoire de la jeune femme. « Cette épouse vertueuse a, dit-il, un enfant beau comme la lune dans la nuit du quatorze. »

A ce récit, un soupir jaillit de la poitrine du chàh. Il passa la nuit dans l'affliction et, dès l’aurore, il monta à cheval et se dirigea vers la campagne, où il chassa pour se distraire.

Or, par hasard, ce même jour, l’usurpateur, lui aussi, en- fol. 97 B fourcha sa monture pour aller à la chasse. 11 passa près du caravansérail et s’arrêta au carrefour voisin, et de toutes parts retentissaient les cris des tchàouches rassemblés autour de lui.

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Bânoù Housn, entendant ce tumulte, sortit la tète de la lucarne pour en savoir la cause. Au bruit qu’elle fit en ouvrant le volet, le vizir leva la tète et vit une beauté comme jamais créature humaine n’en avait contemplé. On eût dit un soleil qui avait poussé sur la terre. A l’instant, le ministre perfide en devint épris, et chargea ses gens de chercher à savoir quelle était cette femme qui habitait l’appartement supérieur du caravansérail. Aussitôt, les serviteurs allèrent aux renseignements et revinrent lui rendre compte de leur mission. « Il y a, » dirent ils, « deux jours qu’un marchand est venu s’installer dans cet appartement. A présent, elle est seule, et son seigneur et maître est allé à la chasse. » Alors, le tyran ordonna à ses eunuques d’aller s'emparer de cette femme, et de la traîner au harem pour qu’il pût assouvir sur elle son méchant désir. Il se promettait d'aller à la chasse et, s’il rencontrait ce marchand, de le mettre à mort.

Les eunuques s’en furent et trouvèrent la porte de la chambre de Bànoù Housn fermée au verrou. Ils la forcèrent au moyen d’une grosse pierre et crurent voir, dans la chambre, la lune dans tout son éclat. Bànoù Housn leur demanda : « Dans quel dessein pénétrez-vous ici ? » Ils se bornèrent à répondre : « Le roi te fait quérir. Viens ça, que nous te menions au harem. » Bànoù Housn, ne voyant .d’autre issue, leur dit : « Soit. Venez. Mon mari a emporté la clef de ce coffre. Brisez-en le couvercle, ma chemise s’y trouve et je vais la prendre pour m’en revêtir, puis nous irons chez le roi. » Les eunuques brisèrent le coffre et en sortirent la chemise. Bànoù Housn leur dit : « Sortez de la chambre pendant que je vais la mettre. » Ils obéirent. La péri se revêtit de la chemise et, prenant la forme d’une colombe, elle s’envola par la lucarne, sous les yeux même du vizir, prit son vol, et alla se percher au sommet du mur.

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Tous les assistants furent stupéfaits à la vue de cette colombe, mais bien plus encore, quand l’oiseau dit à haute et intelligible voix : « O perfide vizir, tu as porté sur les femmes du chah une main adultère. Ce n’était pas assez ! Chah Bell rame m’a apportée ici de la montagne du Qàf, au travers de vicissitudes dont le récit est impossible, et lu m’as convoitée. Mes félicitations pour la mort que va t’infliger Behrâme, le lion rugissant, le dragon furieux qui, à son retour de la chasse, va te mettre en pièces. Et vous, ô foule, dites à Behrâme, à son retour, que s’il veut me retrouver, notre rendez-vous est dans la Ville Verte du prophète Salomon — sur lui le salut ! » Elle dit, et s'envola à tire d'aile.

Quand le bruit de ce prodige se répandit, la ville fut en rumeur. Le vizir, de son côté, fut tout bouleversé de cette apostrophe de la colombe. Il comprit que l’époux de cette femme devait être Behrâme Goùr, et dit à son entourage : « Quand il reviendra de la chasse, tuez-le et apportez-moi sa tète, je vous récompenserai largement. »

Le gardien du caravansérail, entendant ces paroles, se dit : « Cet homme était Chàh Behrâme. Dès lors, je n’ai rien de mieux à faire que d’aller à sa recherche dans la campagne pour le prévenir ; il châtiera ce scélérat et j’aurai le mérite d’avoir délivré ses sujets de sa tyrannie. » Le gardien sortit donc de la ville et aperçut le roi occupé à poursuivre une gazelle. Il alla se jeter aux pieds de Behrâme et lui dit en versant des larmes : « O monarque du monde, je voudrais avoir l’honneur de te dire deux mots. Je désire agir dans l’intérêt de Sa Majesté. »

Le chàh lui dit : « Brave homme, comment m’as-tu reconnu, ou sais-tu que je suis Behrâme Goùr? » Le gardien du caravansérail lui raconta tout ce qui venait d’avoir lieu.

Quand Behrâme entendit le récit de l’aventure de Bànoû

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Housn et de son départ, la fumée des soupirs de son cœur enflammé monta dans sa tête et assombrit son cerveau, fol. 98 A U éclata en sanglots, mit pied à terre sur le champ, et alluma un feu où il jeta deux cheveux du Div Blanc. A l’instant même, le Div Blanc apparut dans le ciel sous la forme d’un nuage, et arriva auprès de Behràme, qui le salua, toujours pleurant. Le Div Blanc lui demanda : « O roi, quelle est la cause de ta désolation et de tes larmes ?» Le chah lui narra tous les derniers événements, et lui demanda des renseignements sur la Ville Verte du bienheureux Salomon.

Le Div répondit : « Par l’àme de Salomon — sur lui soit le salut ! — jamais je n’ai vu ni entendu le nom de la Ville Verte ; mais mes frères habitent au sommet du Qàf, et nous pourrons nous renseigner auprès d’eux. »

Chah Behràme reprit : « Maintenant, veuille tirer vengeance du vizir félon. » Le Div Blanc fit signe à ses serviteurs d’apporter un trône incrusté. Ils le déposèrent à terre, et le Div y fit asseoir Behràme. Les dîvs l’enlevèrent et le transportèrent au milieu du jardin royal, devant l’usurpateur. Tous les habitauts, avertis du retour de Behràme, se portèrent en foule vers le jardin, et éparpillèrent devant lui des perles et des joyaux. Alors, le Div Blanc déchira en pièces le vizir sous les yeux de son maître.

Le chah se leva, entra dans la ville, et ordonna de trancher la tête à toutes ses femmes adultères en présence de toute sa cour, et de faire sortir de prison sa vertueuse épouse. Elle vint se jeter aux pieds de Behràme, qui mit à sa place sur le trône de l’empire son fils, alors âgé de cinq ans, et soumit à son autorité les émirs. Quant à la jeune mère, il l’envoya au bain, où on la revêtit d’une toilette magnifique; après quoi on l’amena au harem. Behràme passa la nuit avec

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elle, et le matin, il enjoignit aux vizirs et aux émirs d’ètre, jusqu’à son retour, bien vigilants dans leurs fonctions.

Le Div Blanc ordonna à ses serviteurs de ramener le roi. Ils s’élevèrent dans les airs et arrivèrent à la résidence du Div Blanc. Il convoqua ses congénères et leur demanda des informations sur la Ville Verte de Salomon. Ils jurèrent qu’ils n’avaient jamais entendu ce nom. Alors, le Div Blanc se tourna vers Chàh Behràme et lui dit : « Nous sommes quatre frères, à qui Salomon a confié les quatre sommets de la montagne du Qâf. Le premier sommet est en mon pouvoir, le second appartient à Sourkhàb, le troisième à Gandâl et le quatrième à Gandàk. Je vais leur envoyer un courrier, pour leur demander des renseignements sur la ville en question. » Chàh Behràme lui dit : « O chef des dîvs, ceci me regarde, il me faut y aller moi-même. » Le Div Blanc lui adjoignit plusieurs autres divs pour l’accompagner et lui faire atteindre le second sommet du Qâf, résidence de Sourkhàb.

Quand le roi Behràme y pénétra, il vit une immense salle richement décorée, où étaient dressés près de mille trônes et mille escabeaux de bois de sandal placés un peu partout. Les dîvs, énormes comme des fragments de montagne, s'assirent chacun sur un trône. Il y avait, au milieu de la salle, un trône d’or fauve, sur lequel s’installa Sourkhàb, haut comme un minaret et rouge 6 de la tête aux pieds. Toute cette assemblée commença à banqueter.

A la vue de Chàh Behràme, Sourkhàb demanda aux divs : « Quel est ce jouvenceau que vous avez amené ici ? » Ils répondirent : « C’est le roi des hommes. » Sourkhàb reprit : « Serait-ce ce chàh Behràme que mon frère a enlevé ? » Sur leur réponse affirmative. Sourkhàb se leva de son trône, salua le Chàh, le prit par la main et le fit asseoir sur un trône ; puis, se tournant vers l’assemblée des dîvs : « Mon

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frère, » dit-il, « avait bien raison de faire si grand éloge de Behràme Goûr. Par l'aine de Salomon, je jure que je fol. 98 B n'ai jamais vu d’homme aussi bien fait ». Puis Sourkhâb fit apporter à manger et on se régala. Quand on eut desservi, on fit passer à la ronde les coupes de vin. O11 en vida quelques unes, puis Sourkhâb demanda :

« Pourquoi le roi s’est-il donné la peine de venir jusqu’ici ? » Behràme lui raconta son aventure avec Bànoù Housti et le départ de la belle péri pour la Ville Verte de Salomon, et sanglota si amèrement que le cœur de Sourkhâb brûla de compassion. Le roi des divs appela tous ses sujets, et leur demanda ce qu’ils savaient de la Ville Verte de Salomon. Ils furent unanimes à répondre : « Voilà bien la première fois que nous entendons ce nom. » Châh Behràme fut très désappointé, mais Sourkhâb lui dit : « Ne te désole pas. J’ai un frère beaucoup plus âgé que moi, et lui doit certainement être au courant de cette affaire. « Puis il reprit : « Chàh Behràme, je n’ai pas de cadeau qui soit digne de toi, et je serais honteux de te voir partir sans emporter un souvenir de moi. Voici la mitre du roi Salomon. Sa vertu propre est que celui qui s’en coiffe voit tout le monde sans que personne le voie. »

Behràme remercia Sourkhâb en appelant sur lui les bénédictions du ciel, prit possession de la mitre merveilleuse et se disposa à se remettre en route. Alors Sourkhâb lui remit quelques-uns de ses cheveux et lui dit : « Dans le cas où tu aurais quelque embarras, mets un de ces cheveux sur le feu. A l’instant j’apparaîtrai, et je ferai ce que tu désireras. » Puis il lui donna uue escorte de plusieurs divs et écrivit à son frère Gandâl une lettre de la teneur suivante: «O frère, sache que le porteur de la présente est Chàh Behràme, roi des hommes. Traite le avec déférence et fournis lui des indica-

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tions sut la Ville Verte de Salomon. Offre lui un présent qui soit digne de lui, puis envoie le [, s’il y a lieu,] auprès de notre frère ainé Gandâk. Peut-être, lui, pourra-t-il le renseigner sur la dite ville ».

Quand cette missive parvint à Gandâl, il manda ses divs et leur ordonna de se porter à la rencontre de Behrâme Gour et de l'amener en grande pompe dans son palais, de l’installer sur un trône et d'organiser une réunion. Alors, le dîv Gandâl fit signe à ses serviteurs d’apporter à boire et d’étendre la nappe. Ensuite on fit circuler les coupes. Quand Behrâme eut la tête échauffée par le vin clairet, il se mit à pleurer et raconta sa lamentable histoire. Aussitôt, Gandâl fit venir tous les dîvs ses sujets, et les interrogea sur la ville en question Eux aussi jurèrent n'avoir jamais ouï mentionner son nom.

Chàh Behrâme fondit en larmes, et Gandâl lui dit : « Ne désespère pas. J’ai un frère plus âgé que moi, qu’on appelle Gandâk, et qui commande à quatre cent mille divs. Lui pourra certainement te renseigner et aplanir la difficulté qui te tourmente. » Gandâl avait en sa possession le sceptre de Salomon. Il dit à Behrâme : « Je te le donne. » Alors il envoya chez son frère ainé Behrâme escorté de dix dîvs.

Ils y arrivèrent bientôt. Chàh Behrâme pénétra dans le palais de Gandâk, et quand son regard tomba sur ce roi des dîvs, il fut stupéfait de l’œuvre divine. La tête de Gandâk, énorme comme une coupole, touchait au zénith, sa taille était haute comme le phare Guîti Noumà7, et sur son front se dressaient deux cornes grosses comme des platanes. Behrâme, encore qu'il eût vu beaucoup de divs, n’en avait jamais contemplé d’une stature aussi gigantesque.

Bref, à l’entrée de Behrâme, Gandâk vint au devant de lui, le prit par la main et le fit asseoir à son côté sur le trône.

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Il lui posa plusieurs questions pleines de sollicitude, puis fit apporter à manger, et chacun se régala. La nappe enlevée, la coupe de vin fit le tour de l’assemblée. Behràme appela sur Gandàk les bénédictions du ciel, et lui tint compagnie toute la nuit. Le matin, le Chàh se mit à pleurer et demanda au dîv des renseignements sur la Ville Verte de Salomon. Gandàk lui répondit : «Mon frère m’avait prévenu de fol. A l’objet de ta visite. J’ai envoyé tous les dîvs et les ‘ifrîtes s’enquérir de cette ville. Ils ne sont pas encore revenus pour tne rendre compte de leur mission, mais j’espère bien te tirer d’embarras. » Behràme lui exprima sa gratitude et la journée se passa. Le lendemain tous les dîvs revinrent et dirent : Nous avons exploré tous les sommets du Qàf, sans trouver trace de cette ville. * Chah Behràme fut complètement atteTré.

A ce moment, on vit un ‘ifrîte descendre du haut des airs. Gandàk lui demanda : « Eh bien ! As-tu, oui ou non, découvert un indice ?» Il répondit : « Oui. » Gandàk reprit: « Quel âge as-tu ? — Mille ans. — Que peux-tu nous apprendre de la Ville Verte de Salomon ? — Si tu me demandais des renseignements sur tous les pavés de cette ville, je pourrais te fournir des détails sur chacun d’eux. Il faut, pour y arriver, franchir plusieurs montagnes et plusieurs mers, et le voyage dure bien un mois. » Alors le dîv Gandàk dit à Behràme : « J’ai un cadeau à t’offrir, et je suis confus de ne rien avoir de plus digne de toi. Voici les souliers de Salomon, dont la vertu est telle que, si tu les mets aux pieds, tu pourras marcher tant que tu voudras sans jamais éprouver de fatigue. Certainement, ils te viendront à point. » Le chàh, tout content, baisa les souliers, puis il se leva et prit congé du dîv. Gandàk lui remit plusieurs de ses cheveux et lui dit : « Si tu es en présence d’une diffi-

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culté, jettes en au feu, et aussitôt j’arriverai et je la résoudrai. *

Bref,Châh Behràme reprit place sur son trône, et ordonna aux divs de l’emporter dans les airs et de se diriger vers la Ville Verte. Après un certain temps, les divs déposèrent Behrâme au sommet d’une montagne. Le châh vit qu'au pied de cette montagne s’étendait une ville immense, dont les murs, d'une longueur de trois parasanges, étaient construits de vertes émeraudes. ♦ Les divs dirent au chàh : «Voilà la Ville Verte du prophète Salomon. Nous n’avons plus le pouvoir de descendre de cette montagne. » Là dessus les divs s’en retournèrent, emportant le trône.

Chàh Behràme se prosterna le front dans la poussière et pria en sanglotant : « Grand Dieu, accorde moi la grâce de contempler, une fois encore, le visage de Bânoû Housn. * Alors, il se coiffa de la mitre de Salomon, que lui avait donnée Sourkhâb, afin de se rendre invisible aux yeux de tous. Il prit à la main le sceptre de Salomon que lui avait remis Gandàl en lui disant : « Toute porte que tu toucheras dece sceptre s’ouvrira, toute chaîne se rompra » ; enfin il chaussa les souliers de Salomon, dont lui avait fait cadeau Gandàk, et qui exemptaient de la fatigue, si loin qu’il marchât, celui qui les avait aux pieds. Puis il mentionna les mille et un nom du Très-Haut, récita, pour l’âme de Salomon, la soure fâtiha8, et descendit de la montagne. Il arriva aux portes de la ville et y pénétra en disant : « Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux. » La cité grouillait de monde, ses bazars bien arrangés étaient remplis de gens dont chacun était occupé à une besogne. Si Behrâme dérobait un objet, personne ne le voyait ; chaque fois qu’il ôtait sa coiffure merveilleuse, les péris l’apercevaient et voulaient s'emparer de sa personne ; alors il la remettait

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sur sa tête. Tous étaient stupéfaits et la rumeur s’en répandit dans la ville. Le chah marcha toute la journée sans pouvoir atteindre l’extrémité du bazar. Le soir venu, il découvrit un endroit convenable pour y passer la nuit. Quand le jour parut, il se leva et se remit à errer par la ville, sans parvenir à trouver le palais du roi des péris. Il était tout étonné et se disait : « Comment 1 voilà deux jours que je chemine en vain par la ville !» Enfin, le troisième jour, il arriva sur une place où un péri, tenant à la main un mail loi. 99 L» en or, faisait une proclamation. Behràme devina que c’était le palais du roi et y pénétra.

Il arriva ainsi à l’entrée de la salle d’audience. Le mur d’enceinte élevait son faite jusqu’au pinacle des cieux, et près de neuf cent milles divs et péris montaient la garde devant le palais, tenant à la main des bâtons incrustés de pierreries, et nul n’avait ni le droit ni l’audace de pénétrer dans l’édifice.

Behràme y entra pourtant, et franchit successivement sept portes, dont chacune était gardée par mille divs et péris. Le chah se dit : La grandeur appartient à Dieu ! Quelle est cette magnificence ? » Alors, il se trouva devant un autre palais où il pénétra, et fut témoin d’un spectacle merveilleux : ce n'étaient que tapis de toutes couleurs, trônes et escabeaux d’or rouge, et, au milieu, un trône d’or incrusté de pierreries, sur lequel était assis le roi des péris. A l’aspect de cette assemblée, Behràme fut abasourdi. Il écarquilla les yeux et resta quelque temps immobile.

Enfin, l’assistance se dispersa et le roi des péris se dirigea vers sa résidence. Behràme le suivit et y entra après lui. A ses regards apparut un jardin où cent mille arbres entrelaçaient leurs branches, où toutes espèces de fleurs multicolores brillaient épanouies, où des arbres étaient tellement sur-

chargés de fruits qu’ils s’affaissaient jusqu’à terre, et où des eaux vives coulaient à travers la verdure. Des pavillons ornés de peintures rehaussées d’or, de lapis-lazulis et de rubis, s’élevaient jusqu’au firmament. Cent mille péris se promenaient dans ce jardin. Le chàh marcha dans cet endroit jusqu’à ce qu’il se trouva devant un palais d'une hauteur démesurée. Devant la façade, s’étendait un bassin, au bord duquel se dressait un trône. Là était assise une péri qui par l’extérieur gracieux, la taille aussi bien que le visage, ressemblait à Bànoù Housn. Behrâme ne s’y trompa point et dit : « Certes, c’est la mère de Bânoû Housn. »

Il prêta l’oreille et entendit le roi des péris dire à la reine : « Femme, il est grand temps que cette fille aux cheveux coupés renonce à sa passion pour les hommes car elle va me déshonorer devant les habitants des sept climats. * Alors la reine fit venir la nourrice de Bànoù Housn et lui dit : « Va morigéner Bânoû Housn et parle lui comme suit : Ta mère trouve étrange et déraisonnable que, mille d’entre les péris ayant brigué ta main, tu ne l’aies accordée à aucun d’eux, et que tu ailles ensuite t'amouracher des humains. Et pourtant, tout d’abord, les péris ne sont pas de même race que les hommes; secondement, l’homme est essentiellement perfide, et en troisième lieu, il parait que celui que tu aimes est roi parmi les hommes, et Dieu sait combien il peut avoir de femmes. Renonce à cette passion insensée, et je te délivrerai de tes liens; j’irai me jeter aux pieds de ton père et j’implorerai de lui le pardon de ta faute. »

La nourrice s’en fut trouver Bànoù Housn, Behràme la suivit et atteignit avec elle un kiosque superbe. La nourrice demanda les clefs aux péris qui montaient la garde à l’entrée, ouvrit sept portes et pénétra dans le kiosque, toujours suivie du chàh : Behràme aperçut un trône d’or rouge sur-

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monté d'un coussin, sur lequel était étendue Bânoù Housu avec des chaînes d’or aux mains et aux pieds.

A cet aspect, Chàh Behràme poussa un tel soupir que le kiosque en fut ébranlé. La nourrice de Bânoû Housn, stupéfaite, se demanda quelle était l’origine de ce bruit. Behrâme, hors de lui, entendit le sermon de la nourrice à la princesse fol. ioo A et ja réponse de Bânoû Housn : « Chère nourrice, cette action que j’ai commise ne dépendait pas de mon libre arbitre, mais était exigée par un décret divin. Vous dites, d’autre part, que les humains ignorent la fidélité ; eh bien ! quand même, si j’avais cent vies, je les donnerais toutes pour une seule boucle de cheveux de Behràme Goûr. Je ne.renoncerai pas â ma passion pour lui. D’ailleurs j’ai engagé ma foi envers lui, en lui disant : « Si vraiment tu m’aimes, tu n’as qu’a me suivre à la Ville Verte de Salomon. *► S’il est fidèle, il trouvera bien moyen de venir ici. » La nourrice répliqua : « Mais les dîvs et les péris eux-mêmes ne peuvent pénétrer dans cette ville ! Comment l’homme pourrait-il bien y parvenir ? »

Telles étaient les paroles qu’entendit Behrâme. Quand la nourrice vit que ses conseils restaient sans effet, en désesj>oii de cause, elle s’en retourna en fermant les portes après elle.

Après son départ, Behrâme prit la parole en ces termes : « 0 âme de mon âme, ô vie de ma vie, puissent cent mille fois la vie du roi Behràme être la rançon d’un seul de tes che veux. *

A ce discours, Bânoû Housn regarda de toutes parts, mais ne vit personne. Elle avait grand peine à se retenir de crier sa joie, ouvrit à son tour la bouche et dit : « Au nom de Dieu, de qui dépend la vie de toutes les créatures, je te cou jure de te montrer, sans quoi je vais périr. *

Behrâme enleva de sa tête la mitre du roi Salomon. A la vue de son bel époux, Bânoù Housn poussa un grand cri et

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s'évanouit. Le chah s'assit, prit sur ses genoux la tête de sa bien-aiinée, et couvrit son visage de baisers. Elle revint à elle, jeta les bras au cou de Behràme et tous deux unirent leurs lèvres. Ensuite, Behrâine toucha du bâton de Salomon les liens des pieds et des mains de Bânoù Housti et, sur Tordre de Dieu, ils se détachèrent. Les deux époux prirent place sur le trône et se tinrent embrassés. Bânoù Housn dit à Behràme : « O mon fidèle ami, mon familier de tous les instants, toi qui partages mes chagrins, comment as-tu réussi à parvenir en cet endroit où aucuue créature ne peut avoir accès ? » Chàh Behràme lui détailla les péripéties de son voyage, puis, prenant le sceptre de Salomon, il en toucha les sept portes et toutes souvrirent par l’ordre divin.

Les suivantes en profitèrent pour entrer dans le palais en s’écriant ; « Grand Dieu ! quel miracle est-ce là ? » Elles en étaient stupéfaites, et ne le furent pas moins de trouver Bânoù Housn, les pieds et les mains libres de toute entrave, devisant, rayonnante de joie, sans qu’elles pussent voir son interlocuteur. Elles se jetèrent aux pieds de leur maîtresse et se mirent à pleurer. Bânoù Housn fit quérir sa nourrice, qu’une des suivantes s’en fut appeler. La vieille arriva à l’instant et, à la vue du prodige, poussa un soupir de terreur et alla informer la mère de Bânoù Housn de ce que les liens étaient brisés et les portes ouvertes.

La mère, à son tour, avertit le roi de cet événement, et tout le monde fut consterné. Enfin, la nourrice se risqua à venir retrouver Bânoù Housn qu’elle vit en train de causer, toute joyeuse, avec un personnage invisible. La vieille, elle aussi, tomba aux pieds de la princesse et éclata en sanglots. Bànoû Housn la consola et lui dit : « Chère nourrice, mon père et ma mère m’accablent de reproches au sujet de mon amour, et me blâment d’avoir cédé à un de ces perfides humains. Et pourtant, tout homme qu’il est, Chàh Behràme

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n’est pas infidèle, ô nourrice, car voilà qu'il a abandonné son royaume et exposé sa vie pour franchir les sept sommets du Qâf [afin de me rejoindre] Est-ce là être infidèle ? » fol. ioo B La nourrice répondit : « O reine des horizons, c’est chose inconcevable qu’un homme ait pu arriver ici. » Bànou Housn reprit, en riant aux éclats : « Mais voici Behrâme Goûr, roi des sept climats, assis à côté de moi. » La nourrice répliqua : « Reine des horizons, il n’y a personne à côté de toi. » Bànou Housn reprit : « Behràme, au nom du Créateur, montre ton visage pour que la nourrice soit convaincue. » Le chah ôta de sa tête la mitre de Salomon. Au spectacle de sa beauté, la nourrice fut émerveillée de l'œuvre de Dieu. Elle se jeta aux pieds du prince, qui la prit sur son sein et la combla de caresses, si bien que la vieille, enchantée, se tourna vers Bànoû Housn et lui dit : « O reine des horizons, tu as parfaitement raison. » Behrâme narra ses aventures à la nourrice, qui en fut bien étonnée et demanda à Bànoû Housn la permission de se retirer, pour aller annoncer au roi son père l’arrivée de Behràme.

Elle y alla donc, et le roi des péris, ébahi, s’adressa en ces termes à la mère de Bànoû Housn : « Eh bien ! maintenant, que me conseilles-tu de faire ? » Elle répondit : « Du moment que Behràme est souverain des hommes, que les dîvs des quatre sommets du Qàf sont soumis à son autorité, qu’il a l’honneur d’être l’héritier de Salomon et de posséder sa mitre, ses chaussures et son sceptre, il faudra bien lui donner notre fille. Le bruit de ses amours s’est répandu chez les divs des sept climats, et le règlement de cette affaire ne souffre aucun retard. »

Aussitôt le roi se leva et, suivi d’une escorte de cent mille péris, s’en vint trouver Behrâme. Le chàh, entendant une grande rumeur dans le parc, demanda à Bànoû Housn : « Que veut dire ce tumulte ? » Sur ces entrefaites, la nour-

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