La soure Fdtiha, v. conte III, note
9, — Pompeusement parée. Le texte a : 4 noyée dans une armure damasquinée, » ce qui ne peut guère convenir ici.
10, — Zchelc — « tremblement de terre. »
Origir al fi cri
JNTvE
Histoire de Seïf et Mouloùk, fils d’Assaf bin Safvâne, et de ses Amours avec Bèdî‘èto-l-Djèmâl, fille du roi des Péris.
Les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents, les mesureurs du temps [et les pei roquets croqueurs de sucre au doux langage ] ont rapporté qu’à l’époque du bienheureux prophète Salomon, il était un roi aussi noble que juste et généreux, dont l'équité permettait à ses sujets de vivre dans une tranquillité parfaite. Il disposait d’une armée innombrable. Ce roi s’appelait Assaf bit) Safvâne. La renommée de ses belles qualités remplissait l’univers ; il possédait des provinces, des trésors, des richesses infinies, mais il n’avait pas de postérité, et il était sans cesse travaillé par cette préoccupation.
Un jour, il se dit : «. Voici que cent soixante-dix années de ma vie se sont écoulées, et il ne m’est pas né d'enfant pour me succéder et recueillir mon héritage. Quel dommage ! Peut-être, si je n’avais ni or ni argent, serais-je favorisé de la naissance d’un enfant. » Il devint si bien obsédé de cette idée qu’il se revêtit d’un froc de bure, se coiffa d’un turban de laine grossière, et se confina dans un réduit obscur, où il se consacra au culte du Très- Haut. Il renonça à l’empire pour se faire anachorète.
Or, ce monarque avait deux vizirs, l'un nommé Ernoûch bin Ainàne et l’autre, Sâlih bin Djemchid.Tous deux vinrent au palais pour prendre des nouvelles du roi, et le virent assis dans sa cellule ténébreuse, le visage pâli et les yeux
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fol. 102 A enfoncés dans les orbites. Ils s’approchèrent et lui dirent :
« Seigneur, qu’as-tu envie de faire ? Il est à craindre que la révolte n’éclate parmi tes sujets et ton armée, et que le pouvoir ne t'échappe. Qu’est-il donc arrivé pour que le roi abdique ainsi, sans raison, l’autorité souveraine ?» Le roi leur répondit : « Veuillez remarquer que cent soixantedix ans de ma vie se sont passés sans que j’aie un enfant. Or, à quoi servent l’empire et la puissance à un monarque sans postérité ? En fin de compte, son nom tombe dans l’oubli et ils échoient à un étranger. Et voilà pourquoi je me suis retiré du monde. » Les vizirs reprirent : « Il y a mieux à faire : rassemble les astrologues et ordonne-leur d’examiner l’horoscope de Sa Majesté pour voir si, oui ou non, elle aura une postérité. Dans la négative, à elle de décider. »
Ce discours plut au roi, qui sortit de sa retraite, se revêtit d'habits somptueux et rentra dans son palais, où il reprit sa place sur le trône. Il fit convoquer les astrologues. Ils examinèrent l’horoscope du roi et dirent ensuite : « O souverain du monde, apprends une bonne nouvelle : il te naîtra de la fille du roi du Yémen un fils qui commaudera aux divs et aux péris aussi bien qu’aux simples mortels. *
Quand le roi ouït ces paroles, il ordonna de gratifier de robes d’honneur les astrologues, et, dès le lendemain, il fit rédiger, par un de ses vizirs, une missive à l’adresse du roi du Yémen. Le vizir obéit à l’instant et écrivit une lettre dont la teneur était comme suit : « O roi du monde, gloire et bonheur à toi ! Que Dieu — qu’il soit loué ! — augmente de jour en jour ta prospérité ! Quant au reste, tu n’ignores pas qu’il a toujours existé des rapports amicaux entre toi et nous. Or, nous voudrions renouveler ces relations anciennes. J’ai entendu dire que tu avais une fille sous le voile. Veuille nous relever de la poussière où nous gisons, accepte-nous pour gendre et peut-être que Dieu — louange à Lui ! —
Qrigiral frcm
nous gratifiera d’un enfant dont la naissance nous comblera de bonheur et nous fera lever fièrement la tête. Plein de soumission et d’obéissance, nous attendons tes ordres. ♦
La missive terminée, le roi enjoignit au trésorier de préparer cinquante boites de musc, cinquante chameaux à l'œil noir chargés d’or et d’argent, un sac de perles scellé, sept joyaux illuminant la nuit, cent chameaux arabes et cent esclaves de l’un et l’autre sexe, et, quand tout fut prêt, il fit escorter la caravane par une troupe de gens expérimentés et aguerris.
Ils se mirent en route et après quelque temps ils atteignirent le pays du Yémen, dont le roi, Qahtâne bin Omar, fut averti de leur arrivée. On s’imagina que ces étrangers projetaient d’envahir le pays, et Qahtâne fit ranger son armée en bataille. Les envoyés d’Àssaf déléguèrent auprès du roi du Yémen cinq d’entre eux parmi les gens distingués, et ils le rassurèrent en ces termes : «Sache que nous sommes des ambassadeurs venus dans ce pays de la part du roi d’Egypte. »
Ces paroles satisfirent Qahtâne, qui ordonna de les introduire en grande pompe dans sa capitale et de les inviter à une audience particulière. Ce jour-là, les envoyés ne parlèrent pas affaires. Le troisième jour seulement, ils remirent leurs cadeaux au roi du Yémen, et baisèrent la missive, qu’ils déposèrent au pied de son trône. Qahtâne se la fit lire, et, une fois au courant de son contenu, il la baisa à son tour et la mit à côté de lui en disant aux ambassadeurs : « C’est moi qui suis votre obligé en ceci. » Aussitôt il fit apporter des sorbets, organisa une réunion, fit octroyer des robes d’honneur aux Egyptiens et les combla de prévenances ; et en réponse à la lettre d’Âssaf, il lui fit écrire : « Que la vie du roi soit longue! Depuis les anciens jours, je n’ai cessé d’être à ton égard un humble ami sincère et obéissant, et je continue.
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fol 102 B J’ai Jonc fait quérir ma fille, je te l’envoie avec un trousseau complet, et je renouvelle ainsi les liens de l’amitié et de l’alliance. Salut ! »
La lettre ainsi rédigée, on consacra une semaine à équiper la princesse pour son voyage. Puis le roi profita d’un moment propice pour conclure son mariage, et elle partit, suivie de trois files de chameaux chargés de brocart d’Egypte et de Byzance et de colliers de perles, et de cinquante esclaves chinois et grecs. Le roi l’accompagna jusqu’au bout de la première étape, puis rentra chez lui, et les Egyptiens, emmenant la jeune épousée prirent la route du Nord. Ils ne tardèrent guère à arriver à peu de distance du Caire, et le roi, averti de leur approche, ordonna de pavoiser la ville, et enjoignit aux émirs et au grands de l’état d’aller au devant de la caravane. On amena, en grand arroi, la princesse dans la capitale, le roi célébra ses noces sept jours et sept nuits, après quoi les habilleuses parèrent la mariée. Au spectacle de sa beauté, le roi s’éprit d’elle de tout son cœur — que dis-je Pavée cent mille cœurs ! — il l’embrassa, écarta le voile de son visage et, lèvres contre lèvres, il obtint d'elle le désir de son cœur.
Bref, la princesse devint enceinte des œuvres du roi, qui fut ravi de l’apprendre, fit ouvrir les portes du trésor et répandre l’or à foison parmi les pauvres et les derviches. Quand neuf mois, neuf jours, neuf heures et neuf minutes se furent écoulés, il lui naquit un fils beau comme la lune au quatorze du mois. On porta la bonne nouvelle au père, qui, transporté de joie, redoubla de largesses envers les indigents et répandit partout l’allégresse.
Or ce même jour, la femme de Sâlih bin Djemchîd mettait aussi au inonde un enfant. Le roi manda le vizir et lui dit : « J’ai entendu dire que Dieu t’avait donné également un
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fils. Envoie le au sérail ; nous les confierons tous deux aux nourrices, en leur recommandant d’en prendre grand soin. Ils grandiront ensemble, ils s’habitueront l’un à l’autre, et nous succéderont, l'un comme émir et l'autre comme vizir.» Sâlih bin Djemchîd baisa la terre conformément à l'étiquette et dit : « Quel est mon rang et ma valeur pour que le roi me comble ainsi d’égards ? »
Le roi ordonna donc de confier les deux nouveau-nés aux nourrices ; on donna à son fils le nom de Seïf el Mouloûk, et au fils du vizir, celui de Saïd. Alors on manda les astrologues et on les chargea d’examiner leurs horoscopes. Voici ce qu’ils déclarèrent : « Ô roi du monde, nous constatons dans l’horoscope du prince qu’il aura longue vie, mais qu’à l’âge de quatorze ans se produira pour lui une conjonction qui en fera l’objet d’aventures merveilleuses, où il subira bien des avanies ; mais en fin de compte, il atteindra son but et s’assiéra sur le trône de l’empire. »
Le roi, ainsi prévenu, s’abandonna au destin, et les nourrices veillèrent sur les deux enfants, qui grandirent dans un même séjour. Quand ils atteignirent l’âge de sept ans, on les mita l’école pour y recevoir l’instruction et l’éducation qui conviennent aux grands personnages. Ils firent de tels progrès qu’ils causaient l'admiration des gens de leur époque. A quatorze ans, le prince apprit à tirer de l’arc, à manier la lance, à jouer au mai), et il était si galant que les gens de la ville, hommes et femmes, venaient par grandes troupes le contempler.
Un jour, le roi combla de caresses toutes particulières Seïf el Mouloùk et Saïd, et les invita à une audience où étaient convoqués tous les grands de l’état. On organisa un banquet et les coupes de vin passèrent à la ronde. On en donna aussi au prince et à Saïd, et les chanteurs à la belle voix exercèrent leur talent. Toute la journée, jusqu’à la nuit,
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fui. 103 A se passa à boire. Quand vint l’obscurité, on alluma les flambeaux, l’assemblée se reforma, et, comme l’ont dit de grands esprits :
« O11 recommença à se divertir, on rouvrit la porte aux joyeux devis, les récitations d’odes se succédèrent, et le bruit des verres entrechoqués s’éleva. »
Bref, les beuveries recommencèrent jusqu’à minuit. Quand tous furent alourdis par l’ivresse, on dormit jusqu'au grand jour.
Alors, le prince et Saïd se levèrent, vinrent se placer à la porte du sérail du roi, et le saluèrent avec tant de bonne grâce et en termes si choisis qu’il en fut charmé. Il fit apporter un escabeau d’or où tous deux prirent place, et le vieillard se mit à les contempler en remerciant Dieu — il est grand ! — Il exprima le désir de voir son armée et ses serviteurs soumis à leur autorité, et ajouta : « Dans le trésor se trouve un tel coffre, apportez le moi. »
Le trésorier exécuta cet ordre et vint déposer le coffre devant le roi, qui en fit ouvrir le couvercle, et en sortit un havre-sac qu'il mit devant Seif el Mouloûk. Le roi en retira une robe de brocart. Il la roula sur son poing, la baisa et s’en frotta la tête et les yeux ; puis il prit également un rubis, et remit le tout à Seïf-el-Mouloùk en lui disant : O bien-aimé de ton père, cette robe et cet anneau, c’est Salomon qui me les a envoyés comme cadeaux. Je te les donne, et j’offre à Saïd un cheval arabe. » Or, on raconte que c’était une bête superbe comme aucun roi n’en possédait. Il en gratifia donc Saïd.
Le prince et Saïd baisèrent respectueusement la terre, puis se relevèrent et saluèrent le roi de ces vers:
« Que toujours, tant que durent la terre et les cieux, subsistent ta majesté et ton empire ! »
Puis ils demandèrent licence de se retirer, rentrèrent dans
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le palais, où ils s’arrangèrent pour être seuls, et se mirent à boire du vin jusqu’au milieu de la nuit, tant et si bien qu’ils s’enivrèrent et allèrent se coucher.
Mais le prince, préoccupé qu’il était de cette robe et de de cet anneau, ne parvenait pas à s’endormir. Il se leva sans que Saïd s'en aperçût, alla dans son appartement particulier, prit la robe qu’il déploya, et vit que l’envers en était orné du portrait d'une jeune fille aussi belle que la lune du quatorze. Il n’avait jamais vu d’être humain si joli ni si gracieux. Il en devint amoureux de tout son cœur, et même avec mille cœurs ; en d’autres termes, il ne fut plus maître de son cœur. Il resta assis dans l’obscurité, pleurant à sanglots et lacérant les vêtements qu’il portait.
Saïd fut réveillé par ses cris, et, à son grand effroi, il regarda à côté de lui, ne vit pas le prince et se dit en luimême : « O mon cœur, que lui est-il donc arrivé ? Pourquoi ne m’a-t-il pas averti?» Carie prince ne quittait jamais le lit sans réveiller Saïd et bavarder avec lui, et il ne lui celait jamais rien. Son absence parut donc, étrange à Saïd. Il pensa :
« Peut-être le prince s’est-il simplement levé pour aller faire la cour aux soubrettes ! 11 aura été honteux de m’éveiller. »
Telles étaient les réflexions de Saïd, quand, de nouveau, un bruit de pleurs parvint à sou oreille. Alarmé, il se leva, alla dans la chambre d'où venait le bruit, et y trouva le prince qui se frappait la tète, déchirait sa robe et se répandait en lamentations.
Saïd lui dit : « Frère, qu’as-tu à tant pleurer? » Il eut foi. 103 B. beau insister, le prince ne répondait mot et ne faisait que larmoyer de plus belle. Saïd, tout triste, alla trouver le roi et lui raconta ce qui se passait. Aussitôt, le vieillard vint auprès de Seïf el-Mouloùk, et se dit, en le voyant dans cet
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état : « La prédiction des astrologues était véridique. »
Lui non plus n’eut pas d’avance àquestionner Seïf el-Mouloùk en lui disant : « Mon enfant, qu’est-il arrivé ? Voyons, |
confie-moi ta peine. » Le prince resta bouche close et continua à geindre et à verser des larmes. Les vizirs émirent l’avis qu’il était victime du mauvais œil, et proposèrent de brûler, pour y remédier, du santal, de l’alocs et autres parfums. Le roi fit venir des savants et des récitateurs d’incantations, et leur fit écrire une amulette.
On fit tout ce qu’il ordonna, mais sans résultat. Personne ne put arracher de réponse à Seïf el-Moulouk, et à tout instant, il exhalait du fond du cœur un soupir, et pleurait si lamentablement qu’on ne pourrait le relater sur le papier, fût-ce avec une plume à deux pointes. Enfin, on fit venir les I
médecins, qui lui tâtèrent le pouls et ne découvrirent chez lui aucune trace de maladie. Ils finirent par conclure : « Tout son mal est dans le cœur. » Alors ses nourrices et tous ses intimes lui rendirent visite et s’affligèrent avec lui, mais |
sans pouvoir en tirer une parole ou atténuer son chagrin. I
Saïd lui-mème, incapable de s’expliquer cette désolation »
subite, s’assit devant le prince en pleurant amèrement, si I
bien que lui aussi finit par exciter la compassion du roi. i
Le monarque fit bâtir une médressé, un bain public, un |
caravansérail, il accumula les œuvres pies et multiplia les aumônes. Tous ces bienfaits n'amenèrent aucun changement.
Bien au contraire, les plaintes et les gémissements augmentèrent de jour en jour, et le mal empira tellement qu’il fallut i
en venir à ligotter le prince dément. Le roi avait peur de voir son. fiel se transformer en eau.
Un jour, il rassembla ses vizirs, ses médecins et tous ses courtisans et leur demanda : « Que faire en cette conjoncture ? Tantôt le prince va succomber à sa détresse. » Sâlih
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bin Djemchîd répondit : « Nous n’avons rien négligé de ce que ce que nous savions, et nos efforts n’ont abouti à rien. Il ne reste plus qu’une ressource : c'est d’envoyer auprès de luiSaid, qui se désolera et sanglotera et affectera un grand désespoir.
Peut être le prince aura-t-il pitié de lui et lui révélera-t-il son secret. Probablement qu’il a honte de nous l’avouer, à nous. Voilà donc ce que je propose. Il est possible qu’une image lui soit apparue eu songe. »
Le roi approuva ce discours, et sur le champ il envoya, au chevet du prince, Saïd qui fondit en larmes. Peine perdue ! le prince n'eut pas même l’air de le remarquer.
Enfin Saïd l’apostropha en ces termes : « Voyons, prince, qu as-tu donc ? Tu es un objet de risée pour tous, grands et petits, et ton attitude n’est pas digne d’un homme raisonnable. Tout le monde est préoccupé de ton sort et se déclare impuissant à élucider ton cas. Ton père, vu son grand âge, est sur le point de mourir de chagrin. Je jure, si tu veux bien me dévoiler ton secret, de n*en dire mot à personne.
Je t’en conjure par le lait que nous avons sucé ensemble et l'intimité qui a toujours régné entre nous, ouvre-moi ton cœur, et si tu t’obstines à refuser, je jure par le Dieu éternel que je vais mettre fin à mes jours, car je ne puis plus supporter de te voir ainsi. » II dit, et tira de sa ceinture sou glaive pour attenter à sa vie. Le prince bondit, lui saisit le fol. 104 A poignet et lui arracha son arme qu’il jeta loin de lui, puis il récita ces vers :
« Oui, ma douleur se communique à toi, car la douleur des êtres chers est contagieuse. »
« A notre situation peut s’appliquer le dicton : « Quand le scorpion me mord, c’est toi qui as mal. » Tu es mon médeci n, je suis ton malade : à quoi bon te cacher l’état de mon cœur ? »
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Puis, il ajouta : « Frère, si tu voyais ce que moi j’ai vu, tu ne m'accablerais pas île tes sarcasmes. — Frère », reprit Said, « décris-moi donc ta vision. » Le prince, à bout d'arguments, lui narra comment il avait vu le portrait et en était devenu amoureux, et recommença à sangloter. « Saïd, dit-il, j’étais honteux d'avouer cela devant mon père, de peur qu'on ne vînt dire que je m'étais amouraché d'une robe. Voilà que je t’ai dit la peine de mon cœur, et libre à toi de la divulguer ou non. »
Said, enhardi par cette parole, alla trouver le roi et lui raconta la passion du prince et son origine. Assaf ne fut pas peu étonné et dit : « Me voilà en présence d'une bien grande difficulté. » Son entourage lui demanda ce que c'était. Il répondit: « Voici l'histoire de la robe que je lui ai donnée : un jour que j’étais assis dans ma chambre, je vis s'élever un nuage de poussière. Quand il se fut dissipé, sept péris apparurent devant mon trône et me saluèrent. J’en eus grand peur et je me mis à trembler de tous mes membres, mais elles me dirent : « Roi, ne crains rien, nous sommes envoyées par le prophète Salomon. » A ces mots, je me levai et je m’inclinai devant elles. Alors, elles déposèrent cette robe à mes pieds et me dirent : « Déploie la robe. » J’obéis, je vis, peint sur l’étoffe, un portrait dont je tombai amoureux, et je demandai aux péris : « Ce portrait a-t-il un original, ou si c'est une œuvre de pure imagination ? » Elles répondirent : « O roi du monde, sache que cette robe provient du jardin d’Irem ; l’image que tu y vois est celle de la fille de Chehbàl bin Chàhroukh, roi des péris. Cette princesse a nom Bèdî'èto l-Djèmâl. On avait fait cadeau de ce portrait à Salomon ; voici qu'il te l'envoie, ainsi que cet anneau. » Là-dessus, les péris disparurent. »
« Je roulai la robe avec l’anneau à l’intérieur, je serrai le
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tout dans un coffre, et je me doutais bien peu qu’en fin de compte cela allait m’occasionner de pareils embarras. Maintenant, Salomon n’est plus en vie, et je n’ai plus aucun recours. A qui m’adresser pour savoir où est le jardin d’Irem ?
Et d’ailleurs, comment les péris pourraient-elles frayer avec les simples mortels ? »
Un des vizirs répondit : « Charge quelqu’un de tenir un certain temps compagnie à Seif el Mouloùk, afin qu’il prenne patience. Entretemps, j’enverrai des espions faire le tour du monde, parcourir l’Orient et l’Occident. Il faut espérer qu’ils trouveront le jardin merveilleux et que ton désir pourra s’accomplir. En attendant, recouvre la paix du cœur et cesse de t’affliger. Demande (au prince] un délai d’un au et envoie de toutes parts des explorateurs. S’ils trouvent ce que tu cherches, tout est pour le mieux, et, sinon, peut-être le cœur de ton fils sera-t-il refroidi. » Cette proposition obtint l’assentiment du roi, qui dit : « Oui, faisons comme tu le dis. »
Aussitôt, il envoya Said auprès du prince pour lui porter le message en question. Seïf el-Mouloûk en fut charmé, fit trêve de lamentations, se revêtit d’habits dignes de son rang, et recommença à prendre part aux réunions et aux banquets, à la grande satisfaction de son père, ainsi que des vizirs, des émirs, et autres grands personnages. Ensuite le roi ordonna de choisir dans son armée cent quatre hommes expérimentés, éprouvés par les vicissitudes et habitués aux longs voyages, et leur dit : « Allez, parcourez le monde et tâchez de recueillir des renseignements sur le jardin d’Irem et sur Bédî'èto-l-Djèrnàl fille de Chehbàl fils de Chàhroukh, roi des péris. » Le roi insista heaucoup, et ajouta : « Je jure par le f()j ^ Dieu éternel que si l’un de vous me rapporte les indications que je désire, j’en ferai un de mes favoris et je lui donnerai une partie de mes états. »
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(Vers) : « O huppe du zéphir, je t’envoie vers les régions d’où il souffle. Remarque bien ton point de départ et ta destination. Soir et matin je t’envoie, escortées du vent du nord et du vent d’est, des caravanes chargées de mes bons souhaits. » 2
Alors, chacun des voyageurs s’achemina dans une direction différente, qui du côté du Zangebar, qui dans la direction de Roùm, l’un vers Chiraz, d’autres vers le Sind, d’autres vers l’Hindoustan, d’autres encore vers les mers de Tchîne et de Màtchine. 3 Chacun avait fixé un délai. Tous ces gens, donc, allèrent de ville en ville et errèrent de pays en pays ; ils échouèrent dans des endroits où jamais être humain n’avait mis le pied, mais personne ne découvrit le jardin dTrem. Ils revinrent après une année entière et dirent : « Il ne reste pas de coin que nous n’ayons exploré, mais nous ne savons rien du jardin d’Irem, et nous revenons découragés. »
Le roi fut très affligé et recommanda bien de ne rien dire de cet échec à Seïf el-Mouloùk, pour éviter de le voir recommencer ses sanglots et ses gémissements. Un mois se passa ainsi, et le prince finit par savoir la vérité. Désespéré, il mit ses vêtements en lambeaux, poussa des cris et des soupirs, et se confina dans un réduit obscur, où il se morfondait nuit et jour, le visage tourné vers la muraille, dévoré d’un chagrin toujours croissant. Quand le roi apprit que Seïf el- Mouloùk savait tout, il en fut atterré et désira sa propre mort.
Exaspéré, il alla trouver son fils et lui dit : « O mon bienaimé, lumière de mes yeux, sache que je suis impuissant à rien faire pour toi et vraiment marri ; s’il s’agissait d’un être humain, j’exaucerais à l’instant ton désir, mais une péri ! Est-il possible de la trouver ? Que sais-je où elles résident ? Voilà que j’ai envoyé des émissaires parcourir le monde :
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toutes leurs pérégrinations n’ont abouti à rien. Allons, voyons, décide toi : j’ai à mon service quatre cents princes et officiers. Choisis une de leurs filles, n’importe laquelle, je te la donnerai, et je te confierai le pouvoir et l’administration du pays. »
Ces paroles n’eurent pour effet que de faire pleuvoir cent mille gouttes des yeux de Seïf el-Mouloùk. Après quoi, il releva la tète et dit : « O mon vénérable père, apprends que, si même tu m’offrais toutes les péris du paradis, je n’en agréerais aucune. Je n’ai d’inclination pour personne, si ce n’est Bédi'èto-l-Djèmàl, fille de Cliehbâl. » A ce discours, le roi baissa la tcte et s’absorba dans ses réflexions.
Peu après, le prince reprit : « O mon père, que ton empire soit durable et que tes volontés s'accomplissent ! Jamais père ni mère n’ont enduré toutes les misères que vous subissez à cause de moi, et j’en suis vraiment honteux, mais c’est ledécret divin qui l’exige ainsi. Tu t’es déjà donné beaucoup de mal à mon sujet, et tu as tout essayé. Pourtant, il reste encore une ressource, et, si tu l’ordonnes, je vais te l’exposer. » Le roi répondit : « O flambeau de mes yeux, ô vie de mon cœur, parle. »
Le prince reprit : « Mon père, voici tout ce que j’ai à te demander: permets moi d’aller inoi-mème explorer l’univers. Si je trouve ce que je cherche, tout est bien ; et si j’échoue, mon cœur se refroidira. La peine de l’exil n’est pas pire que le mal qu’endure mon cœur, ni que les tourments que je te cause actuellement. »
Le roi, à ces paroles, s’écria : « O bien-aimé de ton père, comment mon cœur me donnerait-il la force de te laisser partir pour l’exil, alors que je n'ai d’autre enfant que toi ? Je suis un vieux, faible et cassé, je m’en irai aujourd’hui ou demain, et il faut que tu sois là pour t’asseoir sur le trône et
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prendre possession de mon héritage. » Le prince insista : fol. 105 A * C’est à Dieu qu'il faut demander de te maintenir en bonne santé, et cela 11e dépend pas de ton enfant. L’ordre de Dieu le veut ainsi, il faut absolument me donner congé. Je vais rne mettre en route pour l'Occident, car de grands esprits ont dit : « Les peintres ne trompent pas. » Il se peut que je trouve des renseignements sur le jardin d’Irem, et si je ne pars pas, je vais continuer à souffrir. Si tu me refuses ta permission, je vais succomber à la peine, et jusqu’au jour de la résurrection, tu jouiras d’une triste célébrité. O11 dira : « Ce roi a voulu le malheur de son propre enfant. »
Le roi, voyant l’entêtement de sonfilsà aller lui-même à la recherche de la belle péri, lui dit : « Mon fils, écoute les maximes qu’ont émise des sages d'autrefois :
* L’homme se rend illustre en parcourant les sept climats. Aussi longtemps que tu restes confiné dans ta demeure, ô malavisé, tu ne deviendras jamais un homme. Va t’en, regarde autour de toi dans le monde, avant le jour où il te faudra le quitter ; et d’autre part, sur la mer, il y a des profits sans nombre, mais si tu désires le salut, il est sur le rivage. Ou bien le marchand met de l’or à pleines mains dans son gousset, ou bien un jour, le Ilot le jette mort sur la plage. »
« Après cela, mon enfant, libre à toi d'agir à ta guise. Je te ferai accompagner d'une escorte, et te donnerai de quoi suffire aux dépenses nécessaires pendant trois ans. Tu pourras ainsi parcourir les terres et les mers. Tu prendras avec toi Said, et avec l’aide de Dieu, tu pourras réaliser ton dessein.*
Ayant ainsi obtenu la permission de son père, le prince se prépara à partir. Le roi fit venir des charpentiers, qui construisirent de solides vaisseaux ; il fit aussi amener tous les navires qu’on put trouver, et tous ces bâtiments furent
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appareillés Puis le roi choisit huit généraux qu’il mit à la tête chacun de mille hommes. Cette armée fut saluée au départ par tous les courtisans et commensaux du souverain, et par les chanteurs à la belle voix. On chargea tous les vaisseaux de richesses incalculables. Pour le prince, on équipa un navire de cinquante aunes de long sur quarante de large, et on y installa de superbes cabines avec de beaux hublots. Le roi vint avec Seif el-Moulouk et toute son escorte au bord de la mer, et tous les vaisseaux furent lancés sur la surface de Tonde. Le prince et Said baisèrent la main du roi et s’en séparèrent en versant des larmes. Il s’embarquèrent et leur navire commença à voguer sur les flots.
Le roi rentra chez lui et pleura amèrement le départ de son enfant; puis il manda son grand vizir, lui confia le pouvoir, et lui-même se retira dans sa cellule ténébreuse, y consacra tout son temps à la prière, et ouvrit la main pour les œuvres charitables.
Le conteur dit ensuite : Quand le prince se fut embarqué, toute la Hotte déploya ses voiles et on navigua sans encombre quarante jours et quarante nuits. On arriva ainsi à proximité de la capitale de la Chine. On s’en fut avertir le Faghfoùr du débarquement d’une année imposante. L’empereur, alarmé, ordonna de rassembler ses troupes et de tenir prête une armée d’environ cinquante mille hommes de tous grades.
De son côté, Seif el-Mouloûk, quand il fut remis des fatigues de la traversée, passa trois jours à boire du vin. C’est alors qu’il reçut la visite de trois émissaires du Faghfoùr, qui lui demandèrent : « Que veut dire votre arrivée dans ce pays? » Seif el-Moulouk répondit : « Nous n’en voulons à personne. Je parcours le monde pour exercer le négoce.» Il offrit des robes d’honneur aux ambassadeurs et les renvoya. Ils rendirent compte de leur mission à leur empereur, qui
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toi.
fut satisfait et envoya plusieurs d'entre les grands person- ,05 A nages au-devant de Seïf el-Mouloùk et de sa suite.
Averti de rapproche de l'empereur, le prince débarqua et s’empressa d’aller à sa rencontre. Il le traita de la façon la plus hospitalière et lui offrit des cadeaux innombrables. On organisa des fêtes et les musiciens firent résonner leurs instruments. Trois jours se passèrent ainsi, après quoi le Faghfoùr, à son tour, emmena Seïf el-Mouloùk dans sa capitale et lui fit présent de métaux précieux. Le prince fut son hôte une semaine.
Enfin, Seïf el-Mouloùk demanda à l’empereur des renseignements sur la roseraie d’Irem et Bèdi'èto 1-Djèmàl. Personne ne put en fournir, mais on lui dit toutefois : « Il y a ici un vieillard qui pourra vous satisfaire, si quelqu’un le peut. » Le prince fit quérir ce vieillard et l’interrogea. 11 emmena dans son appartement particulier l'homme bien informe et eut avec lui un long entretien.
Le vieillard lui parla en ces termes : « Prince, sache que de ma vie se sont écoulées cent quatre-vingts années, entièrement passées à voyager. J’ai erré par les plaines et les montagnes, les déserts et les mers, je suis allé partout et je n’ai pas vu ce dont tu parles, ce que tu appelles le jardin d’Irem. Le prince fut très affligé de ce nouvel insuccès. Son interlocuteur comprit que le jeune homme avait eu une mésaventure et lui dit : « Prince, si quelqu’un a connaissance du jardin d’Irem, c’est dans la ville de Constantinople que tu le trouveras, car tous les marchands et les voyageurs qui se sont approchés du Qâf passent par là! » 4
Le prince, encouragé par ces paroles, demanda : * Combien y a-t-il de parasanges d’ici à Constantinople ? » Le vieillard répondit : * Si les vents sont favorables, il y a un mois de navigation ; mais, en cas de bonace, Dieu sait coin-
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bien ! » Le prince reprit : « Si Dieu le veut, il me faut bien entreprendre ce voyage pour savoir ce que je désire. »
Là dessus, il prit congé du Faghfoûr de Chine, lui dit adieu et cingla, avec toute sa flotte, dans la direction de Constantinople. Ils voguèrent sur la surface de l'océan quarante jours sans aventure ; tuais la fatalité voulut qu'un jour un vent contraire se leva, soufflant du côté du nord ; la pluie tomba, et les ténèbres devinrent si épaisses qu’on ne se voyait plus, et qu'on ne se reconnaissait qu’à la voix. Seïf el-Moulouk, atterré, ne pensa plus qu’à la vie future et se mit à se lamenter et à prier ; mais, plus ils avançaient, plus le vent faisait rage. Le prince et ses compagnons se demandèrent pardon de leurs torts et eurent recours à Dieu. Le tonnerre gronda, les éclairs se succédèrent, et le navire tournoyait, comme une simple bulle d’air, à la surface des flots. On jeta à la iner toute la cargaison. Soudain une vague énorme se leva, l’onde se mit à mugir et à entrechoquer les vaisseaux, tant et si bien que presque tous sombrèrent et périrent, corps et biens, et qu’on n’entendit plus parler d’eux.
Le prince n’eut pas connaissance de leur naufrage, car il faisait si obscur qu’on ne distinguait plus le jour de la nuit. Seuls, trois navires tenaient encore bon ; mais chaque vague qui surgissait les faisait bondir dans les airs, et l’eau y pénétrait. Le prince et Saïd avaient saisi les épuisettes et versaient l’eau hors de leur embarcation, et les vaisseaux encore intacts se rapprochèrent.
Il ordonna de les alléger le plus possible, et de jeter à la mer tout ce qu’ils contenaient, y compris l’or, l’argent, les bijoux et les cornalines, les vêtements, les parures et jusqu’aux vivres. [Saïd, qui se trouvait dans un des trois vaisseaux restants,] cria à son ami : « Frère, le 'Près-Haut
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viendra-t-il à notre secours dans cette catastrophe qu’il nous a envoyée? Nous sommes perdus sur cette mer sans limites». Comme il disait ces mots, une vague formidable survint, entrechoqua les derniers vaisseaux qu’elle fracassa, tous s’abimèrent dans les flots et leurs passagers se noyèrent.
Toutefois, le navire du prince résista quarante jours, et fut poussé dans une autre direction, à l’insu de Saïd.
Enfin le vent s’apaisa, la pluie cessa et le soleil reprit son empire. Le prince revint à lui, fouilla tout le navire et ne retrouvant pas Saïd, il déchira ses vêtements, et éclata en sanglots. Il finit par perdre connaissance. De toute son armée, il lui restait une cinquantaine de compagnons. Il lui foi. \o6 A aspergèrent le visage et, quand il reprit connaissance, ses premières paroles furent : « Prince, tu t’es engagé dans une aventure que personne n'avait tentée avant toi, et tu es responsable de la mort de milliers de braves gens. — Hélas ! chers compagnons, c'est le destin qui l’a voulu. Nous n’avons qu’à nous résigner et attendre les événements. » Puis il ordonna de jeter à la mer les cadavres qui étaient dans le navire et dit : « Je suis torturé par la faim ». Ou étendit la nappe, et tout le monde s’assit et mangea. Puis Said revint en mémoire à Seif el-MouIoùk ; il se précipita à terre, et pleura amèrement en gémissant : « O mon cher, mon excellent ami, que vais-je devenir sans toi ? O mon familier de tous les instants, jamais le destin n’a envoyé à personne une existence aussi amère que la mienne. Oh, que n’ai-je péri avec toi ! Comment vivre sans toi ? »
Enfin le prince demanda aux gens de l’équipage : « Savezvous, du moins, où nous nous trouvons ? » En ce moment, la vigie cria : « On voit apparaître au loin un vaisseau chargé, monté par des hommes armés. Ce sont des nègres. » Le prince lui dit : « Peut-être son t-ce des marchands. Demandez
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leur dans quels parages nous sommes. * Sur ces entrefaites, ils arrivèrent. Or, c'étaient des anthropophages qui engagèrent aussitôt le combat. Le prince, avec ses cinquante hommes survivants, se prépara à la résistance. Les nègres, voyant qu’il auraient affaire à forte partie, imbibèrent de pétrole le vaisseau de Seïf el-Mouloûk et y mirent le feu. Plusieurs des passagers périrent, et, comme la nuit tombait, les sauvages s’emparèrent du prince et de ses derniers serviteurs, les garrottèrent et les jetèrent dans leur pirogue. Ouand le jour parut, ils tirèrent leur embarcation à terre.
Sur le rivageétait dressé un trône où était assis un nègre gros comme une montagne, haut comme un minaret, avec une tète comme une coupole, des bras comme deux troncs de platane, des doigts comme des concombres, des ongles comme les griffes de la panthère, des dents pareilles aux boutoirs du sanglier, une bouche semblable à une caverne, des yeux comme des coupes pleines de sang, des narines comme les cheminées d’un hammam et le teint noir comme la poix. Bref, on aurait dit un dlv échappé de l’enfer :
(Vers) « Son visage était noir, sa taille gigantesque ; il avait le regard d’un div et les crocs d’un sanglier. »
On amena en sa présence le prince et ses compagnons. Seïf el-Mouloûk comprit que c’était le chef des nègres et il baisa la terre devant lui. Dans l’épouvante de son cœur, il se disait : « O créateur, je me confie à toi. O Maître de tous les infortunés, je t’en conjure par la vénération que ta majesté inspire, sauve moi des griffes de ce païen maudit. * Comme il était plongé dans ses tristes pensées, le chef des cannibales l’envoya à sa fille, avec deux de ses compagnons, pour lui servir de régal, et distribua les autres captifs entre ses sujets.
On conduisit donc le prince devant la négresse. A la vue de Seïf el-Mouloûk, elle poussa un soupir et en devint amou-
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reuse avec cent mille cœurs. Elle le fit cacher dans le jardin avec ses deux compagnons; et fit dire à son père qu’elle les avait mangés. Mais, bien au contraire, elle ménagea au prince un asile riant, où on lui donnait des noix de coco, des ananas et des pommes, et, comme boisson, non pas de l’eau, mais d’excellent via. Le prince s'abandonna au destin, et sept jours se passèrent ainsi, après lesquels la fol. 106 H négresse alla trouver Seïf el-Mouloûk. Jamais le prince n’avait vu semblable créature : des yeux comme deux torches flamboyantes, des lèvres pareilles à celles du chameau, des dents semblables à des défenses d’éléphant. Ne se trouvant pas encore assez laide, elle s’était barbouillé le visage de craie et s’était peint les sourcils couleur safran. Ses deux mamelles étaient pareilles à des outres de naphte pendant sur sa poitrine. Elle avait enfilé quantité d’oignons rouges et blancs dont elle s’était fait un collier. Ses jambes rappelaient des pieds d’éléphant. Ses pieds étaient chaussés de savates en cuir de buffle. Bref, si je la décrivais en détail, je craindrais que mes amis 11'eussent pas la force de m’écouter, et d’ailleurs, le récit traînerait en longueur :
[, Distique ; ] « Tu aurais juré que jusqu’au jugement dernier, elle réaliserait l’idéal de la laideur, comme Joseph celui de la beauté. * » «Sa lèvre supérieure dépassait la cloison de son nez, sa lèvre inférieure [pendait sur son menton]. »
Bref, la princesse conduisit chez elle les trois prisonniers, et trois jours se passèrent à boire du vin. Quand tout le monde fut ivre, elle mena Seïf el-Mouloûk dans sa chambre à coucher, et, profitant de leur isolement, elle lui dit : « O mon bien-aimé, comment te trouvais-tu avant de me connaître ? - Pas mal, » répondit-il. Ces paroles dédaigneuses la froissèrent, et elle dit à ses serviteurs : « Gardez les bien jusqu’à mou retour. » On les ramena donc en prison, et
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qiiand le jour parut, la jeune négresse apporta un moulin à bras et le plaça devant eux. Ils furent obligés de moudre de l'orge et du froment, labeur pénible qui leur couvrit les mains de durillons. Puis on leur mit à chacun un mors et un licol, et ils allèrent dans la forêt chercher du bois à brûler. Ils se donnèrent tant de mal qu'ils déchirèrent tous leurs vêtements, leurs cheveux devinrent longs comme ceux des femmes, et ils avaient les pieds meurtris et les yeux caves. Chaque jour, ils devaient aller ainsi au bois, et quand ils en rapportaient trop peu, on ne leur donnait ni nourriture ni boisson.
Le prince, poussé à bout, dit à ses deux compagnons : Il faut nous évader. * Ils réussirent à pénétrer dans la forêt, fabriquèrent des radeaux et y entassèrent quantité de fruits. Un matin, ils se mirent en route et dirent : « O vSeigneur, c'est toi qui veilles sur tes créatures ; délivre-nous des mauvais traitements de ces nègres » Puis ils prirent place sur les radeaux, et le prince récita ces vers analogues à leur situation : 8
« Il viendra quand même, le jour qui amènera sur notre tète le destin qui nous est réservé. »
Il s'abandonnèrent au destin, et voguèrent sur la surface de la mer. Vingt jours se passèrent sans incident ni mésaventure d’aucune sorte ; puis un vent contraire se leva, la mer devint agitée et ballotta leur frêle esquif.
« Ils mirent leur âme en gage. »
« Dieu transporte le vaisseau partout où il lui plait, le capitaine a beau lacérer ses vêtements7 ».
La tempête dura dix jours, puis le calme revint. Seif el- Mouloûk adressa des actions de grâces au Très-Haut, et, le lendemain, la navigation recommença sans encombre. Le prince, scrutant l'étendue du regard, vit bien des spectacles
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merveilleux. On eut dit que la surface de Ponde était couverte de centaines de milliers de lampes, et la mer était semblable au ciel étoilé ; ce phénomène était causé par les yeux des poissons. Le prince se disait : «Si nous parvenons une fois encore à nous retrouver sur la terre ferme, nous ne reprendrons jamais plus la mer ; car, jamais, personne n’a enduré les horreurs que nous avons subies sur la plaine liquide. »
Enfin, ils atteignirent les rivages d’une ile; ils atterrirent l0j lo^ a remercièrent Dieu. Ils se dirent : « Restons y quelque temps. — « Oui, » approuva Seif el-Moulouk, « promenons nous. »
Partout où ils portaient leurs pas, ils ne voyaient qu’arbres fruitiers. Il s’en réjouirent et se régalèrent de dattes, d’amandes et de noisettes. Quand vint le moment du coucher du soleil, le prince proposa : « Imaginons un stratagème pour être en sécurité. Nous monterons sur le sommet des arbres afin d’être à l’abri des monstres marins, car ces animaux sont particulièrement dangereux. » Ses compagnons dirent : « Qu’il en soit ainsi. »
Quand les ténèbres se furent répandues, les trois voyageurs virent apparaître des milliers de bêtes qu’ils n’avaient jamais vues, les unes grandes comme des porcs, d’autres comme le chacal, d’aucunes ayant la couleur de l’éléphant. Tous ces êtres venaient manger des fruits et s’ébattre sur l'herbe. Les poissons aussi sortaient la tête de l’eau et se démenaient, et leurs cris réunis étaient aussi assourdissants que le bruit du tonnerre, et, à chaque clameur qu’ils poussaient, la surface de la mer devenait phosphorescente. Le cœur du prince palpitait, il tremblait comme la feuille du saule.
Enfin, le jour parut, et tous ces animaux se replongèrent dans les flots. Seif el-Mouloûk dit à ses compagnons ; « Il
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est imprudent pour nous de nous attarder dans cette île, car si ces monstres nous voyaient, ils nous dévoreraient tout vifs.» Ils amoncelèrent donc à nouveau des fruits sur leur esquif, et, se confiant à Dieu, ils se rembarquèrent. Ils voguèrent ainsi quatre mois sans apercevoir de terre.
Enfin, ils distinguèrent au loin, à la gr ande joie du prince, une ile dont les arbres s’élevaient jusqu’aux deux. Ils y arrivèrent bientôt et débarquèrent. C’était un endroit charmant. Ils y virent un arbre dont les feuilles ont la forme de serpents et dont le fruit est comme la tête d’un homme ; cet arbre est l’arbre des merveilles, (chadjar al‘ adjâïb) ou arbre [qui crie] * wàc wàc », chadjar al wâqwâq .
Quand vient la nuit, ces tètes tombent de l’arbre, et on entend le bruit qu’on peut exprimer par ivàc wâc. Lorsque le jour parait, ces tètes s’élancent et vont reprendre leur place.
Il y avait aussi dans cette île un arbre qui a la propriété, lorsqu’il est agité par le veut, de produire un bruit pareil à un éclat de rire. Cet endroit produisait également beaucoup d'aloès ; à la tombée de la nuit, leur éclat se répandait à plusieurs parasanges, et quand le jour venait, il n’en restait nulle trace. Malgré ce feu, la tète de cet arbre était verte. Cette plante croit, dit-on, dans une île voisine de THindoustan, qu’on appelle Làwan.
Bref, il y avait, dans l’île où aborda Seïf el-Mouloûk, cent mille arbres de toute espèce, mais aucun de plus curieux que 1 arbre à poivre. Il est très élevé, et porte à son sommet cinq enveloppes cotonneuses et cinq grappes. Pendant la nuit, le chant du rossignol en sort, et quand il pleut, les feuilles se rassemblent autour des grappes, afin d’empêcher l’eau d’atteindre le poivre et de lui enlever son âcreté.
Outre cette flore variée, il y avait dans cette île quantité
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d’animaux, tels que paons, perroquets, tourterelles et francolins. Or, le prince se promenait dans l’ile et s'amusait à observer toutes ses productions, quand soudain les Nesttâs 8 survinrent, s’emparèrent des trois voyageurs et les conduifol. 107 B sirent dans leurs habitations, qui n’étaient autres que des huttes d’herbe et de branchages. Ils se réunirent, leur chef s’attribua le prince, et les sauvages mirent en pièces ses compagnons, les rôtirent, puis s’endormirent.
Le prince put s’évader à la faveur de l’obscurité, et rôda dans l’ile trois jours et trois nuits, en regardant à tout instant derrière lui. Tout-à-coup s’ouvrit à sa vue un chemin où il s’engagea. Le lendemain, il arriva à la porte d’une ville. C’était une cité belle et riante, avec des bazars, mais il ne s’y rencontrait pas un homme ; ses habitants étaient des singes, dont beaucoup étaient assis dans des boutiques. Certains d’entre eux exerçaient le métier de cuisiniers. Leuis tètes étaient pareilles à celles des chiens, et leurs pattes semblables aux pieds et aux mains de l’homme. On les appelle «cynocéphales» [segsâr).
Dès qu’ils virent le prince, ils s’emparèrent de sa personne et le conduisèrent devant leur roi, qui habitait un beau palais très haut et tout doré, avec de grandes salles et un trône de boisd'aloès incrusté de cornalines et de rubis. Ce roi était un jeune homme, et tous les singes étaient soumis à son autorité. Il jeta les yeux sur le prince et fit apporter un siège, y fit asseoir Seïf el-Mouloûk et l'interrogea. Le prince lui narra toutes ses aventures, non sans verser d’abondantes larmes. Le roi lui dit : « Je ine demande avec étonnement comment tu as bien pu venir échouer ici ? » Alors Seïf el- Mouloùk, à son tour, lui demanda : « Et toi, frère, racontemoi aussi ton histoire, et quels hasards t’ont amené en ces lieux ? »
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« J’étais, répondit le roi des singes, chef d’un village, et mon nom est Abdallàh ; j’avais embrassé la profession de marchand. Mon vaisseau fit naufrage et tous mes compagnons se noyèrent. Je me cramponnai à un bout de planche qui fut longtemps ballotté par les vagues, et j’ai fini par arriver ici. Sache que les singes ont coutume, lorsque leur émir vient à trépasser, de cesser tout commerce avec leurs femelles, tant qu’ils n’ont pu se procurer un être humain pour le remplacer. Lorsque donc ils me virent, ils m’amenèrent dans ce palais, me firent roi et m’installèrent sur le trône. Quand vint la nuit, il me conduisirent au harem, me confièrent la femme du feu roi, verrouillèrent la porte et s’en allèrent. Bref, mon épouse appartient à leur espèce ; je me suis uni, en outre, à la fille d’un de leurs émirs, et voilà comment je vis. »
Seif el-Mouloûk fut stupéfait, et demanda encore : « Frère, sais-tu ce qu’on veut dire par le jardin d’Irem ? % L’autre répondit : « C’est la première fois que j'entends ce mot. * Puis il fit étendre la nappe et servir à manger. On dressa le repas devant Seïf el-Mouloûk, qui vit que les plats étaient d’argent et la salière de cornaline. On lui donna des fruits et du miel. Quand il se fut rassasié, on apporta du vin, on se mit à boire, et les singes commencèrent à danser en frappant du pied la terre, au grand amusement du prince. Dès qu’il fit obscur, on apporta des plateaux avec toutes sortes de mets, et un singe vint se tenir immobile avec, sur la tète, un objet pareil à une lampe, et il resta ainsi jusqu'au matin. A l’aube, près de dix mille singes vinrent faire leur cour à Abdallàh. Chacun avait à la main un bâton d’une longueur d'un zer, dont l’extrémité était ornée de trois rubis. Après avoir accompli leur service, ils s’en retournèrent.
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Seïf el-Mouloûk passa plusieurs jours en cet endroit, puis il dit à Abdallah : « Frère, à quoi bon nous attarder ici ? fol. io8 A Autant vaut partir maintenant que plus tard. » Leroi des singes fit amener un bon cheval, et lui fit mettre une selle et une bride dorée, puis il dit à Seïf el-Mouloûk : * Mon destin m’attache à ces lieux. Quant à toi, pars, je te confie à Dieu ». Le prince prit donc congé d’Abdallàh, qui le fit accompagner d’un singe à qui il recommanda de le guider jusqu’à la frontière et de le quitter là seulement.
Seïf el-Mouloûk se félicitait d’être parti. Quand son cheval montrait de la mollesse, le singe bondissait sur sa nuque, et lui mordillait les oreilles, et le coursier redoublait de vitesse. Lorsqu’ils atteignirent les confins du pays des singes, le guide arrêta le cheval et s’inclina devant le prince, qui comprit où ils étaient, et mit pied à terre. Le singe se mit à califourchon sur la tète du cheval et s’en retourna.
Seïf el-Mouloûk, resté seul, se confia à Dieu et se remit en marche. Quand il eut parcouru un bout de chemin, il fut pris d’un accès de mélancolie, Saïd lui revint à l’esprit. Il poussa un soupir et se lamenta, et, lecteur angoissé, il récita ces vers :
« O mon beau Saïd, où es-tu ? Reviens. Je suis dans la détresse, perdu dans cette plaine de souffrance. Reviens ! Tu m’a laissé tout seul ! Où es-tu ? Où que tu sois, reviens.»
Ces épanchements rendirent sans doute le calme à son cœur, il marcha nuit et jour et atteignit l’île de Làwan, qui est proche de l’Océan, et où l’on trouve le bois de santal. On appelle la terre de cette île « la plus reculée ». Par un miracle de la puissance divine, chaque matin, au lever du soleil, surgissent de cette terre des bouquets, des épis et des branches, et quand vient la nuit, tout cela rentre sous le sol. II s’y trouve aussi des fourmis grosses comme des chiens, et
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si quelqu’un désire emporter du santal, il faut qu'il monte sur un cheval arabe: il prend avec lui un quartier de viande, et [tout en galopant] il ab^t à coups de hache les branches de santal et s’en saisit. Quand les termites s’approchent, il leur jette un morceau de viande, et pendant qu’elles sont occupées à la dévorer, il continue son travail.
Quand le prince arriva dans cette contrée, il vit soudain fondre du haut des airs un oiseau grand comme un chameau, aux yeux rouges et aux pattes vertes. Il s’agrippa fortement à un de ses pieds, fit bon marché de sa vie et, se confiant au Très-Haut, il ferma les deux yeux, et l’oiseau plana tant et si bien qu’il le transporta au dessus d’une montagne. Quand il en eut franchi le sommet, se présenta une vaste mer que le volatile traversa aussi, pour aboutir à une forêt. Là s’élevait un arbre énorme où l'oiseau avait édifié son nid ; quatre petits s’y trouvaient.
Le prince vit apparaître un serpent gigantesque, de la dimension d’un minaret ; sa gueule lançait des flammes. Or, ce monstre avait accoutumé de venir chaque année dévorer les petits de l’oiseau. Le prenant sur le fait, le volatile fondit sur lui. Par malheur, une de ses ailes pénétra dans la gueule du reptile qui l’arracha et l’engloutit, puis commença à grimper sur l’arbre où le prince avait eu le temps de se cacher. Le serpent mangea les petits, redescendit de l’arbre et vint s’abreuver à une source voisine; puis il alla s’enrouler fol- ><>8 H à sa place habituelle. Par un décret providentiel, ce serpent creva sous les yeux de Seïf el-Mouloùk, qui fut heureux d’échapper à si bon compte et remercia le Très-Haut.
Puis il se remit en route et courut jusqu’à la tombée de la nuit. 11 escalada derechef un arbre où il dormit, et le lendemain, mourant de faim et de soif, sans compagnon, les pieds meurtris, les yeux mouillés de larmes et le cœur endolori,
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il recommença à cheminer, et résista encore cinq jours et cinq nuits. Alors, n’en pouvant plus, il récita ces vers :
« O ciel, tu as placé sur mon cœur la blessure de la séparation. Tu m’as laissé dans le monde abandonné, délaissé de tous. Je rôde éperdu à travers les plaines et le désert, rongé parles chagrins de l’absence. O ciel, je suis dans la détresse, tu m’as livré à la douleur. Je suis en proie au chagrin de l’absence, occupé à gémir, à me désoler, privé de toute ressource. Aie pitié de moi, ô mon Dieu, tu m’as voué à l’abandon. 9 » Seif el-Mouloùk était sur le point d’attenter à ses jours, mais il se dit : « C’est Dieu qui l’a voulu ; dès lors, tu n’as rien de mieux à faire que de prendre ton mal en patience, car toujours la patience aboutit au bien. » Le prince finit par trouver un figuier. Il mangea quelques fruits qui le réconfortèrent. Il s’arrêta quelque temps et récita ces vers :
« Par l’ordre divin, mon cœur a fini par se complaire dans la sou rance. Le sommeil et le plaisir se sont échappés de ma main. Hélas ! verrai-je jamais ce jour où l’amie venue du jardin d’Irem réjouira mon cœur ? »
Puis il reprit sa marche dans le désert. Il arriva à une oasis boisée, gravit une éminence et aperçut de loin un pavillon solidement bâti, aux murailles d’ivoire. Tout cet endroit était riant et propret. Seïf el-Moulouk se souvint alors de son cher Saïd et versa des larmes amères :
« Voici les jours de la rose et de la tulipe, et toi, mon ami, tu as cherché un séjour sous la sombre terre. O narcisse, ouvre tes fleurs pareilles à des yeux ; ô anémone désaltérée, relève la tète hors de la poussière. »
Il dit et arriva près du castel. Des odeurs parfumées embaumèrent ses narines. Il pénétra dans l’édifice, et en parcourut les pièces sans rencontrer personne; mais il trouva
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beaucoup d'objets, et notamment un glaive dont il se ceignit. Il mit sa confiance en Dieu et continua ses recherches; il visita tous les coins et recoins de l'édifice et finit par arriver devant un rideau baissé. Il le souleva et entra dans une salle dont toutes les parois étaient tapissées de tentures d'étoffe rayée. Contre chacune d'elles était dressé un trône sur lequel était placé un lingot d'or rouge. Partout étaient étalés des vêtements précieux, des trônes à quatre coussins ; aux quatre murs étaient suspendues des cages de rossignols et de perroquets qui faisaient entendre leur chant. Seïf el- Mouloûk arriva ensuite à un appartement dont la porte était verrouillée et gardée par un talisman en forme de lion tenant un rideau. Le prince asséna un coup de cravache sur la tète du lion, qui lâcha le rideau, puis il brisa la serrure et entra.
Il vit un trône d'or sur lequel était couchée une femme dont la tête était recouverte d’un voile de soie. Seïf el-Mouloùk enleva ce voile et découvrit une jeune fille belle comme cent mille peintures, au visage comme la lune brillante, à la taille comme le cyprès du verger, gracieuse comme la perdrix qui se pavane; son front brillait comme l'étoile Zouhrè, 10 sa ceinture aurait tenu dans une bague, sa bouche mignonne ne pouvait prononcer que de douces paroles.
Mais le jeune homme eut beau l’appeler, il n’obtint point de réponse, et elle ne s'éveilla même pas. Elle restait étendue, telle une lune immobile 11 . « Sans doute elle est
morte, » se dit-il ; « si elle était vivante, elle répondrait. » lf,h lo9 A Soudain, son regard tomba sur une tablette de bois. Il la ramassa et sortit de la pièce. Aussitôt la jeune fille s'éveilla et s'assit sur son séant. Le prince, regardant en arrière, s'en aperçut, rentra et s'approcha d’elle, mais elle était déjà retombée dans sa léthargie. Le prince comprit que c'était cette planchette qui la tenait endormie.
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H alla la jeter bien loin, et immédiatement la jeune fille
mnem les yeux. ^ïfe'-Mou'oùkUta'ua, e, elle lui rendit
son salut. « Charmante idole, lui detnanda-t-il, qui es-tu, et comment te trouves-, u ici ? » Elle répondit: . Moi! 1 appartiens à l'espèce humaine, mais dis donc, toi-même, qui es-tu e, que fais-tu ici? » Seif el-Mouloùk répondit: ♦. Ol non plus, je ne suis qu'un simple mortel. Ouant a mon histotre, elle es, bien longue. Voilà dix ans que* vis
■ tant 6X1 " 1 passe par blen des aventures merveilleuses,
, nier 1Ut sur terre I mals je n’ai jamais rien vu de
plus étonnant que toi. » Elle lui dit :
« Apprends que je suis la fille du roi de Serendib '*. Nous sommes trots sœurs, avec un seul frère. Nous disposons d'un pa c ravissant, où nousemràmes un jour pour nousy prome-
dlht „ “ 'r°UVait U"bassi" reml’li d’““- Nous nous
déshabillâmes pou, nous y baigner, puis nous en sur, fines e,
violenf°US rVCtlmeb *** habits' A ce moment, un vent
tout H 6 Ct UnC tr°mbe de Poussière nous enleva
toutes dans les airs. »
« J'avais perdu connaissance, et, quand je revins à moi, je ne vis en ce, endroit, /'avais devant moi un jouvenceau beau comme cent m,„e peintures, qui ,„e salua et me dit : . N'aie
leur mi r|vaPPar‘TS 4 'a raCe d“ d‘VS- « >' suis '« da an . J •' de 1,amour l’our toi, et c’est moi qui t’ai
pèreltu'mè re“dsen salement ton parti, et oublie ton
chemin H ’ ' humaine » trouvera le st li 1 SeJOU? * 11 dil' « «t mine de porter la main
m'abandonnai* Tl reltlTn h'0” " “’'"fernla et
r • . , 1 un mois sans donner signe de vie
- Vim m’aPP°rter à raanSer et ®e demanda:
I ll l , b PU,5?n,biende ‘empstu es couchée ici?»
H eu, beau tente, de me passer les bras autour du cou,
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je ne le lui permis pas. De nouveau, il me rejeta sur ma couche et s’en alla. Et voilà maintenant treize ans que cela dure. Il vient une fois par mois m’apporter de la nourriture».
Ce récit frappa d’étonnement le prince, à qui la princesse demanda de raconter aussi son histoire. Il satisfit à son désir ; puis, s’interrompant : « Ma toute belle, » dit-il, « je crains bien que ce démon ne survienne, et que, nous surprenant ensemble, il ne nous mette à mal tous les deux.* Ne crains rien, » lui dit-elle ; * il y a encore cinq jours avant la date de sa visite. » Alors le prince acheva son récit, qui inspira à la jouvencelle la plus vive compassion. Elle reprit : ♦ Je ferais donc œuvre bien méritoire en te donnant des renseignements sur le jardin d’Irem et Bèdi 'èto-l-Djèmàl ? » Ces paroles comblèrent de joie Seif el-Mouloùk, qui lui dit: ♦Le paradis éternel serait ta récompense, » puis récita ces vers :
« O heureux courrier qui m’apporte des nouvelles de mon ami.
Quel délice que d’entendre la bouche même de l’ami exhaler son secret. C’est déjà si doux de l’entendre de la bouche d’autrui. » , l
♦ Comme je te l’ai dit, » reprit la princesse. ♦ nous étions r ,
J 1 1 fol. 109 B
trois sœurs. Notre mère portait dans son sein un enfant qui exhalait la senteur du musc. Mon père avait un jardin bien arrangé, où il fit dresser un pavillon, et quand ma mère accoucha, on célébra de grandes fêtes qui durèrent sept jours. »
♦ Pendant ces réjouissances, elle était restée seule, quand tout-à-coup une apparition descendit d’un arbre et salua ma mère, qui lui rendit son salut. La visiteuse lui dit : « N’aie crainte, car c’est moi qui suis ton obligée. Je suis l’épouse du roi des péris, et j’ai accouché au même moment que toi dans le jardin d’Irem. Il y a plusieurs jours que je suis ici, car c’est mon séjour favori. Je vais m’en aller, mais avant, je
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veux te faire un cadeau » et, ce disant, elle déposa dans le giron de ma mère une poignée de perles et de joyaux, puis elle reprit : « Veuille allaiter mon enfant, et moi, de mon côté, j’allaiterai le tien et nous serons sœurs. »
Là-dessus, la péri apporta un berceau taillé dans une cornaline, sur lequel elle étendit un voile de soie, et elle le déposa devant ma mère, qui l’ouvrit et y vit une fille aussi belle que la lune dans la nuit du quatorze. Elle la prit et lui donna le sein, l’embrassa et dit à la mère : « Oh ! je ne me séparerai jamais de cette enfant. » La péri dit : « Je te l’enverrai une fois par mois pour que tu l’allaites. — Quel est son nom ? — Elle s’appelle Badfèto 1-Djèmàl. »
« Ma mère consentit donc à s’acquitter de cette tâche et, chaque mois, on lui apportait la fillette, qu’elle nourrissait de son lait. Maintenant, elle est devenue une beauté qui n’a pas sa pareille au monde. Quel dommage que je ne sois pas dans ma ville natale ! Je pourrais, sans peine, exaucer ton désir. » Le prince lui demanda : « Dis-tu vrai ? Ou veux-tu simplement me causer une fausse joie ?» La princesse jura qu’elle disait la vérité, et qu’elle s’exécuterait, si la fatalité ne l’en empêchait, k Si pourtant, » reprit Seïf el Mouloùk, « il existait un procédé pour nous débarrasser de ton ravisseur. — Je ne sais qu’imaginer, » dit la fille du roi de Serendîb.
Le prince, découragé, fondit en larmes, ce qui excita la pitié de la jouvencelle. « Je puis te dire, » reprit-elle, « que je lui demandai un jour le nom de l’endroit où nous sommes. Il me répondit que c’était l’île d'Isfend Tâdj. Je le priai de me dire à quelle distance nous nous trouvons du séjour des humains, et il me dit qu’il y avait bien trois années de voyage. Je lui demandai ensuite : « Votre vie est-elle plus longue que celle des hommes?» Il me répondit : « La vie des
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dîvs est plus longue. » Je voulus savoir ensuite où était leur àme, le siège de leur force vitale, mais il me demanda, tout fâché : « Que t'importe ?» Je me mis à pleurer et je lui dis :
« N'est -ce pas assez de la peine que tu m'as faite en m’arrachant à la demeure paternelle ? Faut-il encore que tu viennes t’emporter grossièrement contre moi ? » Me voyant tout en larmes, il se radoucit et me dit : « Ma charmante, pourraisje te cacher quelque chose ? Tu ne saurais avoir accès à l'endroit où réside ma force vitale. — Où est-ce donc ? » lui dis-je ? — Au fond de la mer, dans une cassette de verre.
— Et comment la tirer de l’eau ? — Si quelqu’un possède l'anneau de Salomon, il n’a qu’à passer la main dans l'eau en disant : « Pour l’amour de Salomon, viens hors de l’eau, » et aussitôt la cassette monte à la surface. »
A ces paroles, le prince, enchanté, s’écria : « Princesse, l’anneau de Salomon — le salut soit sur lui ! — est en ma possession. » La jouvencelle, tout heureuse, lui dit : « Allons en éprouver la vertu. » Tous deux s’en furent immédiate ment au bord de la mer, et accomplirent les rites indiqués ; aussitôt la cassette surgit à la surface de l’onde. Ils s’en fol. no A
saisirent et revinrent au palais d’ivoire. Ils levèrent le couvercle du coflfret, et il s’en échappa un pigeonneau. Ils lui coupèrent la tête et la lancèrent hors du pavillon. Aussitôt se leva un vent violent, mêlé de poussière, et au milieu apparut un div monstrueux, grand comme une montagne, qui proféra un hurlement lamentable, s’abattit sur le sol et rendit Tàme au maître de l’enfer. »
Seïf el-Moulouk et la princesse, ravis d’en être délivrés, s’arrangèrent pour entreprendre une traversée.
Le conteur ajoute : « Seïf el-Mouloûk construisit un radeau de bois d’aloès. Il le recouvrit d’un lit de broussailles, et y entassa de l’or, des rubis, des cornalines.
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Puis ils se recommandèrent à Dieu et s’embarquèrent. Sept mois durant, ils voguèrent sans mésaventure sur la surface de l’onde. Toutefois, ils n’avaient d’autre nourriture que du poisson cru, et ne savaient où ils allaient. Ils finirent par arriver dans une mer dont l’eau était noire, et eurent grand peur de périr. Enfin, un vent violent se leva et emporta leur esquif avec une telle furie qu’il lui fit faire en une heure le parcours de cinq mois.
Ils atteignirent ainsi une île pleine d’arbres fruitiers. Ils s’y régalèrent de raisin, de grenades, de noix de coco, d’amandes et de noisettes, et remercièrent le Très-Haut. Ils passèrent un mois dans cette ile, puis se dirent : « Il n’y a pas d’avance à rester ici inactifs. » Tous deux amoncelèrent des fruits dans leur embarcation, et ils reprirent la mer. Ils voyagèrent quatre mois sans discontinuer, et 11e rencontrèrent aucun lieu habité. Un jour que Seïf el-Moulofik était accablé par le sommeil, la jeune fille gouvernait le radeau. Tout à coup, elle aperçut un crocodile, qui saisit le bord de l’esquif entre ses mâchoires, et s’efforça de le faire chavirer. Elle réveilla Seïf el-Mouloûk, qui se leva en sursaut, tira le glaive du fourreau, et, en invoquant le Tout- Puissant, asséna un tel coup sur la tête du monstre, qu’il la lui pourfendit et que le cadavre disparut dans les flots et alla échouer dans l’ile de Sammàk. C’est là qu’aborda aussi Seïf el-Mouloùk, qui se réjouit, avec sa compagne, de voir que le crocodile était bien mort.
Les deux voyageurs atterrirent et se rassasièrent des fruits qui abondaient également dans cette ile. Ils y passèrent quelque temps. Un jour, Seïf el-Mouloûk entendit des voix d’hommes. Vite, il se leva et vit approcher un navire. En regardant bien, il distingua une troupe de marchands. Ils ne tardèrent guère à débarquer, et le prince se présenta sur le
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champ et les salua. Ils lui rendirent son salut et lui posèrent les questions d’usage. Seïf el-Mouloùk leur narra ses tribulations, sans oublier de mentionner la présence avec lui de la fille du roi de Serendib.
A ces mots, ces gens s’écrièrent : « Mais cette princesse est la nièce de notre souverain ! — Comment s’appelle votre ville? » demanda Seif el-Mouloûk. « Wassit, * répondirentils ; « elle est tributaire du roi de Serendib. » Le prince leur demanda ensuite : « Quelle distance y a-t-il d’ici à Serendib? »
Ils répondirent : « Cent parasanges. »
Le prince, tout joyeux, alla porter ces nouvelles à sa corn- f()j. 1 f 0 B pagne. Elle ne s’en réjouit pas moins et lui dit : « Ils disent vrai ; mon oncle habite la ville de Wassit. — Comment se nomme-t-il ? — Tâdj el-Mouloûk. » Là-dessus, tous deux se rendirent auprès des marchands et passèrent avec eux la journée. Le lendemain, à l’aurore, tout le monde se rembarqua, et après trois jours de traversée, on s'achemina vers la ville de Wassit. D’étape en étape, ils arrivèrent à destination.
Par hasard. Tâdj el-Mouloûk était ce jour-là à la chasse.
Quand il rentra en ville, il se rendit aussitôt dans son palais.
Or, Seif el-Mouloùk, étant arrivé à proximité de la ville, avait laissé sa compagne dans un endroit hors des murs, et lui-même y avait pénétré et s’était rendu au palais. Admis en présence de Tâdj el-Mouloùk, il s’inclina devant lui et le salua par ce distique :
« Que l’étendard de ta fortune soit favorisé éternellement de l’assistance divine ! Que le quart habité de l’univers fleurisse à l’abri de ton pouvoir ! »
Tâdj el-Mouloùk fut charmé de cette apostrophe élégante et dit : « Jeune homme, dis-moi qui tu es et d’où tu viens.
— Seigneur du monde », répondit Seif el-Mouloùk, « sache
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que je suis fils de roi, et que voilà treize ans que je suis éloigné de ma patrie. Je suis le fils du roi Assaf. » Tàdj el- Mouloùk s’écria : « Que! hasard étonnant t’a amené ici ? » « Mon histoire est interminable, » répondit le prince, et il raconta toutes ses aventures, et versa d’abondantes larmes qui provoquèrent la compassion de son hôte; puis Tàdj el- Mouloùk prit à son tour la parole :
« Mon frère, » dit-il, « a, lui aussi, perdu une fille, dis* parue depuis treize ans. * Alors Seïf el-Mouloùk lui raconta le rapt de la princesse par le div [et sa délivrance]. Transporté de joie, Tàdj el-Mouloùk s’élança aussitôt sur le sauveur de sa nièce, et l'embrassa sur les deux yeux. Puis tous deux montèrent à cheval et allèrent trouver la jouvencelle. Sitôt qu’elle vit son oncle, elle le salua, et lui la prit sur son sein, l’embrassa sur les deux yeux et pleura de joie. Puis il lui assigna un palais. Tous les habitants de Wàssit, depuis les enfants de sept ans jusqu’aux vieillards de soixante-dix, vinrent au-devant d’elle et la conduisirent en grande pompe au gynécée. Tout de suite, Tàdj el-Mouloùk écrivit une lettre à son frère, et l’expédia dans la capitale de Serendib, pour lui annoncer le retour de sa fille. Quant à Seïf el- Mouloûk, il le fit revêtir d’un costume digne de son rang et le fit amener au palais, où il lui fit prendre place sur un siège de bois de santal, et il lui donna de nombreux esclaves et de serviteurs de l’un et l’autre sexe, qui lui firent une escorte pompeuse.
Toutes les journées se passèrent dans la liesse. Tous étaient délivrés de leurs soucis et oubliaient les vicissitudes passées. Or donc, Tàdj el-Mouloùk et Seïf el-Mouloùk étaient occupés nuit et jour à boire du vin et à jouer aux échecs.
Un certain temps se passa ainsi.
Le narrateur continue :
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Quand la bonne nouvelle parvint au père de la princesse, il en fut transporté de joie, et fit battre le tambour en signe d’allégresse. Père et mère, escortés d’une foule de seigneurs et de grandes dames, se mirent en voyage, pour aller rechercher leur enfant. Averti, Tâdj el-Mouloûk vint à leur rencontre, et les heureux parents serrèrent leur fille sur leur cœur en versant des larmes de joie ; puis ils adressèrent au Créateur des actions de grâces. Ensuite, les deux escortes mirent pied à terre, et on dressa tentes et pavillons. On introduisit Seif el-Mouloûk auprès du père de celle qu'il avait délivrée, et le roi de Serendîb, à son entrée, se leva, l’embrassa et le baisa sur les deux yeux. Puis il fit placer à côté de lui un siège de bois de santal et y fit asseoir Seif el- Mouloùk, qu’il combla de prévenances.
Tâdj el Mouloûk raconta à son frère les aventures des . ,
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jeunes gens, et la princesse insista, non seulement sur la vaillance qu’avait montrée son sauveur, mais aussi sur sa retenue et sa crainte de Dieu. Très touché, le roi de Serendib dit à Seif el-Mouloùk : « Prince, le dévouement dont tu as fait preuve à l’égard de mon enfant aura, s’il plaît à Dieu, sa récompense et, toi aussi, tu verras se réaliser ton désir. »
Deux jours après, Tâdj el-Mouloûk prit congé de son frère et rentra dans sa ville, tandis que le roi de Serendîb regagnait sa capitale, emmenant avec lui Seif el-Mouloûk.
En quelques, jours, ils arrivèrent à destination, et les grands de la ville, avertis, la firent pavoiser, et tous sortirent pour venir à la rencontre de leur souverain. Quand ils joignirent son escorte, ils mirent pied à terre, s’inclinèrent devant le roi et félicitèrent Seïf el-Mouloûk, et, à son entrée dans la ville, on éparpilla sous ses pas des tas d’or. On conduisit la princesse au gynécée, et le roi se montra plein de prévenances pour Seïf el-Mouloûk.
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Malgré toutes ces gâteries, Saïd revint à la mémoire du prince, qui s'affligea sur la perte de son ami. Le roi de Serendîb le consola de son mieux, et, après quelques jours, il lui donna une ville voisine où il l'installa. Lejeune prince continua d'être en relations quotidiennes avec le roi. Un jour, il eut une entrevue avec la princesse et lui demanda : « Eh bien, ma bonne sœur, as-tu quelque nouvelle de Bèdi èto-l-Djèmâl ? » Elle répondit : « Le terme de sa venue est proche. Encore douze jours, et elle sera ici » A ces paroles, il exhala, dans ces vers, son impatience de voir sa bien-aimée :
* J'ai toujours les yeux fixés sur le chemin et le cœur fendu. Grande est la souffrance d'un œil fixé sur le chemin. Personne, il est vrai, n'est sans maux de tête, mais moi, ma peine est dans mon cœur, et mes yeux sont attachés à la terre. Je ne souhaite à personne d'avoir les yeux fixés sur le chemin, car la vie est si courte ! »
Un beau jour, le roi s’en fut à la chasse avec son jeune hôte. Le hasard voulut que Seïf el-Mouloûk aperçut dans le bazar un jouvenceau ressemblant à Saïd. 11 s'approcha, le considéra attentivement, et l'image de Saïd s'affirmant dans son 'souvenir, il fondit en larmes et dit à un esclave : « Conduis ce jeune homme chez moi et garde-l'y jusqu'à mon retour de la chasse; je veux le questionner. » L'esclave obéit, et Saïd, le cœur angoissé, s'imagina qu’il avait, par mégarde, commis une faute.
Quand le prince rentra, il le fit quérir. Amené en présence de Seïf el-Mouloùk, Saïd baisa respectueusement la terre, puis se tint debout. « Jeune homme, d'où es-tu ? » lui demanda le prince, « tu m’as l'air étranger. — Je suis de la capitale de l’Egypte, » répondit-il. A ce mot, Seïf el- Mouloùk sentit son cœur battre plus fortement. Il continua :
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« Quel est ton nom ?» Il répondit : * Je m’appelle Saïd. » En entendant ce nom si cher, Seïf el-Mouloûk poussa un grand cri et s’affaissa, privé de sentiment. A cette vue, ses serviteurs se disposèrent à battre Saïd, qui protesta et cita ces vers :
« Celui-là seul traite brutalement les étrangers, qui n’a pas longtemps vécu lui-même en exil. »
Enfin, Seïf el-Mouloùk revint à lui, et tança ses domestiques : « Pourquoi vous conduire si grossièrement ? » leur dit-il, puis, s'adressant à son hôte : « Frère, comment te trouves-tu ici ? Raconte-moi ton histoire. * Saïd fit rouler des larmes dans ses yeux et lui dit : « Il est bien long, le récit de mes misères. Si même j'employais, à le transcrire, un qalame à deux pointes, ce qalame s'ébrècherait. Le papier, déchiré, ne résisterait pas. »
* Si je parlais du feu de l’absence, le livre ne pourrait contenir la description de ma passion douloureuse, et le roseau ne pourrait tracer le récit de la séparation »
« Parle tout de même, » reprit Seïf el-Mouloûk. Saïd commença par narrer les aventures de son prince Seïf el- Mouloûk, ses amours et leur voyage en mer. Ce récit confirma au prince l'identité de son interlocuteur, et, poussant derechef un grand cri, il s’abîma sur le sol, privé de connaissance. Ce que voyant, les esclaves bourrèrent Saïd de coups de poing sur la nuque, et le mirent dehors. L’infortuné, tout en pleurs, alla se cacher dans une maison en ruines.
Quand Seïf el-Mouloûk se remit de son évanouissement, il demanda : « Et le jeune homme, où est-il allé ? » Les esclaves répondirent : « Nous l’avons roué de coups et nous l’avons chassé. » Le prince s’écria : « Mais, malheureux, j’ai parcouru à sa recherche tout l'univers, et je le retrouve
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seulement aujourd'hui. Ramenez-le moi bien vite, ou je vous châtie d’importance. »
Ils pensèrent que c’était l’ennemi de leur maître et coururent partout sans succès. Ils en informèrent le roi, qui fit crier par le héraut : « Quiconque trouverait tel individu doit me ramener, il recevra mille dinàrs. * Tout le monde se mit à fouiller la ville, et l’on disait : « Si quelqu’un voyait un jeune homme répondant à tel signalement, qu’il me l’amène, et il obtiendra une robe d'honneur. » Un quidam dit : « Je l'ai vu à tel endroit. » Et Saïd, blotti dans sa cachette, entendait tout cela, mais se gardait bien de souffler mot. Il tremblait de tous ses membres et pensait : ♦ Grand Dieu, de quel délit suis-je donc coupable, pour qu’ils me pourchassent ainsi ? » Soudain, deux esclaves pénétrèrent dans la masure et aperçurent Saïd. Ils l’empoignèrent, et l’emmenèrent en le tiraillant et en le maltraitant, et le pauvret sanglotait et disait : « Je suis un malheureux étranger. De grâce, dites-moi quelle faute j’ai commise pour être ainsi malmené ? » Ils n’écoutaient même pas ses protestations, et le traînèrent ainsi devant Seïf el-Mouloûk. A la vue du prince, Saïd l'implora en récitant ces vers :
« Si un jour, comme moi, ô beau prince, tu t’es trouvé sur la terre étrangère, n’accable pas les malheureux étrangers. Ne laisse pas les pauvres exilés sur le chemin. Crains les avanies, au jour de l’exil. »
11 avait tant pleuré qu’il avait les yeux rouges. Le prince, à ce spectacle, chassa loin de lui ses serviteurs, se leva, embrassa Saïd qu’il serra contre sa poitrine et lui dit : « Frère, cesse de craindre, aie le cœur à la joie. Je suis Seïf el-Mouloûk, ton frère. » Saïd se refusait à le croire, et Seïf el-Mouloûk dut lui détailler toutes les preuves de son identité. Alors Saïd se prosterna devant lui, et lui baisa les pieds
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et les mains. Il s'évanouit, puis recommença à embrasser les genoux de Seïf el-Mouloùk, et tous deux remercièrent Dieu.
Saïd récita ce distique :
« Est-ce que je rêve ? ou si je vois le soleil en pleine nuit ? »
Seïf el-Mouloùk vit que son ami était tout déguenillé, qu’il avait les cheveux longs, et les pieds tout meurtris. Il s’apitoya sur lui, et ordonna de le conduire au hammâm, de lui laver la tête et tout le corps, de le revêtir d’une robe d’honneur et de le faire monter sur un cheval arabe avec une selle et une bride dorées. [Le bain terminé,] les esclaves et les serviteurs se rangèrent à la droite et à la gauche de Saïd. On l’aida à se mettre en selle, et des pages prirent les devants pour le conduire au palais de Seïf el-Mouloùk, où ils l’introduisirent en grande cérémonie. Il s’inclina devant son prince, qui le fit asseoir au pied du trône et fit apporter des mets dont ils se régalèrent ; puis il fit seller son cheval, fol. 1 12 A et les deux amis, montés sur leurs coursiers, s’en furent présenter leurs hommages au roi de Serendib. Ils entrèrent au palais et se prosternèrent devant le roi, qui leur indiqua une place, puis demanda à. Seïf el-Mouloùk qui était son compagnon.
Le prince lui raconta les aventures de Saïd, et le roi le complimenta et l’accabla de prévenances. Puis il ordonna d’apporter du vin et d’organiser un banquet. II fit étaler autour de lui des nappes dorées et des flacons de cristal et de porcelaine, et réunit des chanteurs à la belle voix et des échansons aux jambes argentées. Lorsque après quelque temps les fumées du vin produisirent leur effet, le roi de Serendîb désira entendre le récit complet des tribulations de Saïd. Le jeune homme commença en ces termes :
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« O souverain du monde, lorsque nos vaisseaux furent séparés, un ouragan s’éleva et emporta notre navire pendant quarante jours et quarante nuits, puis le brisa en pièces ; tous mes compagnons se noyèrent et je survécus seul, grâce à uneépave où je me cramponnai jusqu’à la fin de la tempête.
Je finis par aborder dans une île et je remerciai Dieu. Je me promenai dans l’ile. C'était un endroit charmant, mais où il n’y avait d’autres fruits que des jujubes. J’apaisai ma faim et je passai quelques jours en ce lieu ; puis je fis une excursion dans l’intérieur de l’ile. Elle était habitée par d’énormes serpents ; la crainte me força à passer la nuit au sommet des arbres. J’amassai une provision de jujubes, je construisis un radeau où j’entassai des fruits, et je m’abandonnai aux flots qui me transportèrent trois mois sans interruption. (
Ma langue serait impuissante à décrire les curiosités que je vis au cours de ma traversée. Cependant, le Très-Haut me protégea. Un jour pourtant, la mer devint furieuse et les vague i mugirent. Heureusement, j’étais à proximité d’une ile où je pus débarquer. »
« C’était une contrée agréable, et je repris courage. Je me dis en moi-même que je ne voyagerais plus, et que je m’installerais à demeure danscet endroit, qui abondait en raisins, dattes, grenades et figues. Je me promenai dans l’ile et un beau jour, je fus surpris par une troupe de Nesnâs qui m’enlevèrent et me transportèrent dans leur pays. Ils habitaient des huttes de broussailles et avaient construit une cage de bois d’aloès. Ils m’y enfermèrent et la suspendirent à un arbre. Us s’amusaient de mes lamentations et hochaient la tête, car ils n’avaient jamais vu d’être humain. Pour toute nourriture, ils me donnaient des herbes. Un jour je tombai à terre et je ramassai des fruits que je mangeai avidement.
Ils comprirent que je n’aimais pas les herbes et que je me
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nourrissais de fruits. Ils ine remirent dans ma cage et la hissèrent à une potence. Bref, je finis par me résigner à la mort. »
« Une nuit, à la faveur d’un grand vent, lecàble se rompit, et ma cage tomba à terre et se brisa. J’en sortis, et je parvins à m’évader. »
« Quel était, » demanda Seif el-Mouloûk, « l'aspect de ces Nesnàs ? » Saïd répondit : « Sache, mon cher frère, que leur tète est identique à celle du porc, leurs pieds semblables à ceux de l’homme, et leur corps pareil à celui de l’ours. » Seif el-Mouloùk dit : « Continue. Que t’arriva-t-il ensuite ? » Saïd reprit son récit :
« Frère, je rencontrai de nouveau des Nesnàs, qui voulurent me porter à un autre endroit, comme une curiosité.
Un d’eux prit les devants et me conduisit jusqu’au bord d’un torrent impétueux dont le bruit s'entendait à une lieue à la ronde, et dont l’aspect formidable changeait en eau le fiel de l’homme. Les oiseaux aquatiques eux- mêmes n'auraient pas été en sécurité sur ces flots écumants. Le Nesnàs tenta vainement de traverser ce cours d’eau, et retourna sur ses pas pour aller fabriquer un radeau. Pendant ce temps, je
trouvai une planche. J’invoquai le Très-Haut, je m’installai r ,
fol. 1 1 2 B
sur ce frêle esquif et je m’abandonnai au courant qui me
transporta cinq jours et cinq nuits. *
« Je finis par atterrir dans un pays de nègres anthropophages, qui me prirent et voulurent me manger. Ils entamèrent une palabre en leur jargon, et m’emportèrent chez eux, où ils me mirent dans une grande jarre. Ils me gor gèrent de sucre et d’amandes et m'engraissèrent. Quand je fus à point, ils voulurent me tuer ; mais, cette fois encore, l’un d’eux s’y opposa et dit : « Menons-le chez notre chef. »
Ils s’embarquèrent donc avec moi dans un vaisseau, pour me
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conduire chez leur souverain. La traversée dura plus d’un mois. Pas un jour ne se passait sans que s’élevât un vent furieux qui brouillait jusqu’au noir l'eau de la mer. »
« Après environ quarante jours, je me sentis rafraîchi par une brise agréable, et, en portant partout mes regards, je constatai que je me trouvais sur la côte d’Omàn, et je compris que j’étais du moins dans le séjour d’hommes dignes de ce nom. Tous les efforts des nègres 11e réussirent pas à faire virer de bord leur bateau. Les gens du pays arrivèrent, s’emparèrent des nègres et les mirent à mort, et je fus délivré de leurs griffes. »
« Je passai un an dans le pays d’Oman, et je finis par m’y ennuyer. Je partis avec des marchands et je vins dans cette contrée, sans cesse poursuivi par le chagrin de t’avoir perdu. Maintenant, Dieu soit loué, je te retrouve sain et sauf. Mais toi, frère, dis-moi à ton tour ce qui t'est advenu ? » Seif el-Mouloùk satisfit à son désir, et Saïd, au récit des tribulations de son ami, oublia les siennes propres. Puis il reprit : « Prince, nous avons subi bien des avanies, et nous avons livré quantité de gens dans la force de l’âge au vent du néant ; mais, du moins, as- tu appris quelque chose de la roseraie d’Irem ? » Seif el-Mouloûk répondit : « Oui, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer. J’ai des renseignements sur Bèdî èto-l-Djèmâl, » Saïd s’écria: « Grâces soient rendues à Dieu de ce que nos peines n’ont pas été en pure perte ! — Encore trois jours seulement, » reprit le prince, « et nous serons au terme fixé pour l’arrivée de Bèdîèto-l-Djèinàl ici. » Alors, les deux amis remercièrent le Très-Haut. Les trois jours se passèrent, et grande était l’impatience de l’amoureux, qui tantôt pleurait et tantôt récitait ces vers :
€ O mon amie, où es-tu ? Je suis brûlé par le chagrin de ne pas te voir. Ton absence m'a appris la voie de la patience.
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Je disais : « Que je sois ton esclave ? » Qu’arrivera-t-il en fin de compte? C’est là le prétexte que mon amour a trouvé pour me vendre. »
Un jour, Seif el-MouIoùk dit à Saïd : « La princesse et son père ont décidé avec moi que, quand Bèdï'èto-l-Djèmàl arriverait, je lui raconterais ton histoire et je la prierais de te laisser contempler sa beauté. »
A mesure que le temps s’écoulait, Seif el-Mouloùk devenait de plus en plus agité. Il se rendit au jardin avec Saïd, et tous deux tuèrent le temps à boire du vin. Enfin, Badièto- 1-Djèmâl arriva avec une suite de sept cents péris. Elle fut toute surprise de voir dans ce jard n la princesse de Serendib, et lui demanda : « Ma chère sœur, comment as-tu pu
échapper aux griffes de ce div ? Mon père pensait bien à
aller, sous l’une ou l’autre forme, te découvrir et t'emporter, mais il avait appris où tu étais ; or l’endroit passe pour complètement inaccessible. » La princesse répondit : « Dieu — Il est grand ! — a voulu qu’un prince passât par là. tuât le dîv et me délivrât. — Et à la suite de quelles circonstances ce prince avait-il été amené à te rencontrer ? » La princesse, nommée Mèlikè, répondit : « Sœur, sache que ce jouvenceau est le fils du roi d'Egypte. *• Elle lui raconta d’un bout à l’autre toutes les aventures de Seif el-Mouloùk, et termina par ces mots :
« Voilà donc treize ans qu’il parcourt les mers et les déserts par amour pour toi, sans jamais cesser de pleurer et de se lamenter. » Bref, la princesse et sa mère dirent à Badfèto-l-Djèmàl : « Faisons, pour nous distraire, une promenade dans le jardin. » Elles se levèrent, se mirent à marcher et finirent par arriver à un endroit où l’on avait dressé une tente et étendu des tapis. Badi'èto-l-Djèmâl y entra avec ses compagnes, elles s’assirent et passèrent leur temps en joyeux devis.
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Soudain, un bruit de voix parvint aux oreilles de la princesse des péris. « Quelle est cette voix ? » demanda-t-elle. « C'est, » répondit l'épouse du roi de Serendib, « la voix de ce même jeune homme qui a sauvé ma fille. Il est notre hôte et reçoit un de ses amis dans ce jardin. » Aussitôt Bèdî'ètol-Djèmâl proposa d’aller voir ce jeune homme. Elles se levèrent et l'aperçurent assis sur un trône, au milieu de sa tente, occupé à réciter une ode. A sa vue, Badi'èto-l-Djèmàl fut tout éblouie, elle en devint éprise à l’instant, et ne fut plus maîtresse de son cœur, ce qui ne l’empêcha pas de dire à ses amis : « Allons regarder autre chose. A quoi bon rester ici ? »
Quant à Seïf el-Mouloûk, il se doutait bien peu que la princesse des péris l’avait vu et l’aimait. Or donc, Badi'èto- I-Djèmàl continua sa promenade, mais son cœur aspirait à revoir Seïf el-Mou)oùk et, toute la journée, elle fut tout agitée. Toutefois, elle ne fit part à personne de ses sentiments. La nuit venue, elle dit à la princesse de Serendib : « Raconte-moi quelque chose pour me distraire, car j’ai le cœur endolori. » La princesse Mèlikè demanda : « Faut-il te narrer des souvenirs personnels, ou parler par ouï dire ? — J’aime mieux, * répondit Bèdî'èto-l-Djèmàl, * ce que tu as entendu. »
Alors, la princesse lui raconta l’histoire de Seïf el-Mouloûk, à qui son père avait donné une rf'be sur laquelle était tracé le portrait de Bèdî’èto-l-Djèmàl. Elle lui décrivit l’amour du prince, comment il avait demandé à son père la permission d’aller à sa recherche, avait parcouru le monde pour s’enquérir du jardin d'Irem, et avait accompli de dangereuses traversées. Bèdî èto-l-Djèmâl l’interrompit : « Ce que je t’ai demandé, * dit-elle, * c’est un conte. — Ecoute-moi, » insista la princesse, et elle acheva l’histoire de Seïf el-
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Mouloûk et lui dit pour terminer : « Ton cœur ne s’affliget-il pas sur celui qui a subi tant d’avanies ? N’as-tu donc pas pitié de lui?»Bèdi'èto-l-Djèmàl répondit : «Sœur, as-tu jamais vu qu'une péri ait frayé avec un homme ? — Sœur, » répartit Mèlikè, « on ne peut comparer le héros de mon récit avec un homme ordinaire, car ce qu’il a enduré pour toi est vraiment surhumain. Je t’en conjure par Dieu et par le lait de la mère qui nous a allaitées toutes deux, laisse lui du moins contempler ton visage; je lui ai juré d’obtenir de toi cette faveur, pour le récompenser de m’avoir délivré de ce div, et je serais honteuse de ne pouvoir m’exécuter. *
Bref, la uuit vint, et Bèdi'èto-l-Djèmâl, le cœur enflammé d’amour, se promenait dans le jardin. Soudain elle entendit la voix du prince et tomba évanouie. De son côté Seïf el-Mouloùk, accablé de mélancolie, sortit de sa tente et se mit à errer par les sentiers. Il arriva ainsi à l’endroit où gisait Bèdi'èto-1 Djèmâl inanimée. Tout de suite, il reconnut son visage pareil à la lune brillante, sa taille élancée comme le cyprès du verger, son sourcil pareil à un arc dont les cils seraient les flèches, ses lèvres rouges comme la cornaline, et ses dents de nacre. Il prit la tète de l’aimée sur son sein, et se prit à pleurer, et au contact des larmes brûlantes qui tombaient sur son visage, BèdPèto-l-Djèmàl revint à elle, et, à la vue de Seïf el-Mouloûk, elle lui dit : « O fils des hommes, quelle inconvenance ! Tu vois bien que tu n’es qu’un vulgaire humain, sans éducation. Allons, effronté, ne me touche pas. Va-t-en u. Pour quelle raison as-tu appuyé ma tète sur ta poitrine ? »
Seïf el-Mouloùk répondit : « O âme de mon âme, ô vie de . ,
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ma vie, enlève le voile de ton visage, cet infortuné a un mot à te dire.»La péri répondit: «Que peut-il y avoir de commun entre toi et moi ? Je suis péri et tu n’es qu'un homme ! *
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Seïf el-Mouloùk insista : « Au nom du lait que tu as sucé du sein de ta mère, prête l’oreille aux paroles de ce pauvre exilé. » Elle céda et lui dit : « Puisque tu invoques un objet aussi vénérable, parle ». Le prince lui raconta tout ce qu’il avait souffert et versa d’abondantes larmes.
Sa bien-aiméelui dit : « Notre union est difficile à réaliser, par la raison que tu es homme, et moi, péri. La vie des hommes est éphémère et ils sont inconstants. Les péris ne peuvent s’allier aux hommes. Ceux de ton espèce font d’abord toutes les bassesses pour nous enjôler, puis ils nous abandonnent. Ajoute à cela, que si mon père le savait, il nous ferait périr tous deux. Et d’ailleurs, toute la peine que tu t'es donnée ne me prouve pas si, oui ou non, tu es fidèle. * Elle parlait de la sorte, mais son cœur battait bien fort. Cependant Seïf el-Mouloùk pleurait toutes les larmes de ses yeux.
Enfin, Bèdî'èto-l-Djèmâl comprit qu’il était sincère. Elle radoucit le ton et lui dit : « Jouvenceau, il y a de par le monde des belles à foison ». Seïf el-Mouloùk répliqua : « O repos de mon âme, le monde serait même rempli de hoùrîs, que je ne donnerais pas pour tout l’univers le bonheur de te contempler un instant. » Elle dit : « Dis-tu vrai ? Jure-le. » Alors Seïf el-Mouloùk proféra un grand serment, et tira le glaive du fourreau pour s’en frapper. La pérî lui arracha son arme et lui dit : « Je ne croyais pas que tu eusses tant d'amour pour moi, » puis l’attirant près d’elle, elle lui essuya ses yeux avec son propre mouchoir, prit plusieurs baisers sur son visage et l’étreignit dans ses bras. « O ma chère vie, lui dit-elle, avise à ce qu’il faut faire, car j’ai avec moi sept cents péris commis à ma garde. S'ils avaient vent de notre intrigue, ils iraient tout rapporter à mon père et on nous ferait périr tous deux. Que me faut-il faire ? »
« Cette affaire t’incombe 1K, » répondit le prince, « parce
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que je suis homme, et, toi, péri. Tout ce que je ferai aura lieu au grand jour, tandis que tes actes resteront cachés. » 4 Sache, dit Bèdi'èto-l-Djèmàl, que j’ai une tante du nom de Serv Bânoû, qui habite la Cité d’Argent. Pour y arriver.il faut traverser un désert, une montagne de feu et une mer bouillonnante. Il faut que tu ailles la trouver et lui exposer notre affaire ; tu tâcheras de te concilier sa faveur, pour qu'elle me demande à mes parents pour toi. Elle a beaucoup d'influence sur eux. Et pourtant, ma tante appartient à l’espèce humaine, et elle aime les hommes, et te chérira surtout, toi qui t’es donné tant de mal [pour moi], » 4 J’obéirai à tes ordres, » dit le prince. « Je vais donc partir sur le champ. »
Bèdî'èto-l-Djèmàl reprit: « Tu aurais beau parcourir le le monde, tu ne trouverais pas le chemin pour y parvenir. Le voyage est très pénible et présente de multiples dangers, tels que la mer bouillonnante et la montagne de feu. De plus il dure trois mois, même en marchant comme les péris ». 4 Comment m’y prendre, alors ?» demanda Seïf el-Mouloùk. Bèdi'èto-l-Djemàl reprit : 4 Je te confierai à un ’ifrîte qui te transportera à destination. Sois sans inquiétude. Mèlikè et sa mère m'ont beaucoup parlé de toi. Aie le cœur à l’aise. Et maintenant retourne à ta place, de peur que la princesse ne survienne ; je serais trop honteuse ! »
Seïf el-Mouloùk réitéra ses serments d’amour, prit plusieurs baisers sur les lèvres sucrées de son amie, et rentra dans sa tente, Bèdî'èto-l-Djèmâl, de sou côté, retourna chez elle, où, quand le jour parut, Mèlikè et sa mère revinrent la visiter, la saluèrent et lui demandèrent : 4 Eh bien ! oui ou non, céderas-tu à'nos instances? » Elle répondit : 4Jamais de la vie je ne me signalerai à l'attention de personne, ni ne montrerai mon visage » Bedrè Khàtoûn, épouse du roi de
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Serendîb, lui dit : « Mais enfin, tu es mon enfant, tu as sucé mon lait. Allons, cesse de torturer mon cœur, alors que ce prince a tant souffert par amour pour toi. » Bèdî‘èto-l-Djèmàl accéda à leur vœu, et elles ne se doutaient guère que déjà le prince et sa bien-aiinée avaient résolu de s'unir.
Toutes deux s’en furent donc trouver Seïf el-Mouloùk pour lui annoncer la bonne nouvelle. « Bèdi'èto-l-Djèmâl, lui dirent-elles, consent à te voir et ton désir va se réaliser.» Le prince se coiffa donc de la mitre royale, se ceignit d’un beaudrier d’or, et, revêtu d’habits magnifiques, il suivit Bedrè Khàtoùn et Mèlikè Khàtoùn auprès de Bèdi‘èto-1- Djèmâl, dans sa tente. On échangea les politesses d’usage et Mèlikè Khàtoùn dit : « Il nous faut boire du vin pour célébrer la joie de te voir et profiter d’une pareille aubaine, » et elle récita ce quatrain :
« Assieds toi, que nous vidions une coupe ensemble, avant que nous ayons à endurer les chagrins de la vie ; car le destin funeste, une fois le moment fatal venu, ne nous accordera nul répit, fùt-ce même pour boire une simple goutte d’eau ».
Ils s’occupèrent donc à boire du vin jusqu’à ce que la nuit vint couvrir l’univers d’un manteau noir. Alors, on alluma les flambeaux ; puis tous les quatre recommencèrent à festoyer, cependant que les suivantes les entouraient, debout, attendant leurs ordres. Seïf el-Mouloùk et Bèdî'èto-l-Djèmàl étaient assis face à face et faisaient assaut de coquetteries. Quand tout le monde sentit les atteintes de l’ivresse, Mèlikè et sa mère se retirèrent et laissèrent en tête à tête les deux amants. Se voyant seuls, ils s’embrassèrent et se couchèrent ensemble jusqu’au jour. Alors Seïf el-Mouloùk regagna sa chambre en récitant ces vers :
« O Seigneur, quelle belle nuit je viens de passer ! — Les
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souhaits de mon cœur se sont accomplis, l'œil tourné vers ma bien-aimée, le cœur ravi de la posséder. La coupe de vin à la main, une idole enivrée dans mon étreinte ! »
Pourtant il avait le cœur oppressé en pensant au long voyage à entreprendre ; mais il fallait bien se résigner à l’inéluctable. Il dit à Said : « Frère, je me suis engagé à partir aujourd'hui ; mais, avant, on m’a donné rendez-vous dans le jardin. » Said lui répondit : « Va-t’en à la garde de Dieu ». Seif el-Mouloûk dit donc adieu à Said, puis pénétra dans le jardin. Bèdi‘èto-l-Djèmâl l’attendait. Elle fit venir un ‘ifrite et lui dit : « ‘Ifrite, je te confie ce prince, pour que tu le fasses arriver sain et sauf dans la Cité d’Argeut, chez ma tante. »
« Je me soumets à tes ordres, » répondit Difrîte ; il prit le prince à califourchon sur sa nuque, et eut bientôt fait de traverser la montagne de feu et la mer bouillonnante. Arrivé là, il dit à Seif el-Mouloûk « Ferme les yeux. » Le prince le fit, P'ifrite s’envola vers les cieux, puis il déposa son fardeau dans la Cité d’Argent. Il dit alors: « Ouvre les yeux. »
Le prince obéit et se vit dans une ville dont le sol était d’argent brut, et dont les édifices, au lieu d’être construits en briques, étaient d’or, de cornaline et de corail ; des forêts s’élevaient jusqu’au cieux, dont les arbres n’étaient qu’aloès, santal et buis, et une eau limpide coulait des fontaines. Au dessus de chaque fontaine, il y avait une tente formée de tissus de soie de sept couleurs, assujettis avec des clous d’or. Le prince regardait, émerveillé, toute cette richesse.
Bien renseigné par 1’ ‘ifrite, il s’achemina vers le palais et y aperçut, assise sur un trône, une personne d’une éclatante beauté et d’un extérieur imposant, revêtue d'une robe verte. Seïf el-Mouloûk s’approcha et salua.
Serv Bànoû — tel était le nom de la tante — répondit à
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son salut et lui demanda : « Jeune homme, qui es-tu ? Et comment as-tu fait pour parvenir ici ; car jamais être humain n’y a réussi ?» Le prince pensa que de ce moment dépendait le bonheur de sa vie, et raconta son histoire en versant des larmes. Serv Bàuoû lui dit : «C’est là une affaire ardue. Ton dessein ne pourra jamais s’accomplir, parce que l’homme ignore la fidélité. » Atterré par ces paroles, l’infortuné perdit connaissance. Or, Bèdî'èto-l-Djèmàl, avant le départ de son prétendant, avait envoyé un dîv avec mission de dire à Serv Bànoù : « Une telle personne viendra te trouver. Il y a treize ans qu’elle erre par le monde par amour pour moi. » Elle narrait toutes les tribulations de Seïf el-Mouloûk, puis finissait par supplier sa bonne tante de ne pas briser le cœur du jouvenceau.
Or donc, Serv Bànoù éprouva, comme nous venons de le voir, la sincérité de Seïf el-Mouloûk, et, convaincue de sa loyauté, elle ordonna de lui asperger le visage d’eau de roses. Il reprit connaissance, et elle lui dit : « Seïf el-Mouloûk, rassure-toi. Je t’ai mis à l’épreuve, et, maintenant, je t’appelle mon fils. » Le prince saisit le pan de sa robe et renouvela ses serments de fidélité. Serv Bànoù reprit: «Pour l’amour de Bèdi'èto-l-Djèmâl, je vais te faire transporter au jardin d’Irem, et j’interviendrai eu ta faveur auprès de Chehbàl Chàli bin Chàhroukh, père de Bèdi'èto-l-Djèmâl. »
Seïf el-Mouloûk passa la nuit chez sa protectrice, qui, le matin, ordonna à luifrîte de transporter le prince au jardin d’Irem. Le lendemain, ils se mirent en route, luifrîte portant Seïf el-Mouloûk à califourchon sur sa nuque. Arrivé à destination, il le déposa au pied d’un arbre et retourna auprès de Bèdièto-l-Djèmal pour lui rendre compte de sa mission.
Le prince se promena dans cet endroit, aussi beau que le paradis sublime. Tout-à-coup, son père et sa mère lui vinrent
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en mémoire, et il éclata en sanglots. « Mes parents, » se disait-il, « sont sans nouvelles de moi. Je les ai abandonnés à leur douleur, et ils savent bien peu que je me trouve dans les parages de la roseraie d’Irem. » Il finit par se calmer et régala ses yeux du spectacle de fleurs innombrables. C’était bien l’endroit décrit par le poète :
* Un tapis moelleux, doux comme l’àme du sage; — un air tempéré comme l’amour qu’on éprouve pour ses enfants.
— Des coquelicots avaient élu domicile sur le sol, — le zéphyr peignait la chevelure de la terre.
Partout résonnaient le chant du rossignol et la plainte amoureuse de la tourterelle.... »
Quand Seïf el-Mouloûk se fut rassasié de ce spectacle, le sommeil le surprit couché à l’ombre d’un arbre
Mais revenons au dîv qui avait ravi Mèlikè, et qui avait été tué par Seïf el-Mouloûk :
Trois mois après la délivrance de la fille du roi de Serendib, les frères du dîv apprirent sa mort et en informèrent leur père et leur mère. Et l’on entendit des voix gémissantes s’élever de la mer de Qoulzoum, disant : « Qui l’a tué ? »
Six mille dîvs se mirent à la recherche du meurtrier, et une fol. 1 15 A