‹ Contes persansChapitre 51 sur 55 · partie d’entre eux arrivèrent dans les parages du jardin · texte numérisé non relu

partie d’entre eux arrivèrent dans les parages du jardin

d’Irem, où on leur avait signalé sa présence. Ils avaient

grand peur de Chahbàl bin Chàhroukh, roi des péris, qui

était l’ennemi acharné de leur nation. Soudain, il aperçurent

Seïf el-Moulouk.

Or, l’attention du prince avait déjà été attirée par le bruit de leur voix, et il s’était levé en proie à de sombres pressentiments. Ils clamèrent contre lui : « Qui es-tu ? Comment te trouves-tu ici ? Sais-tu bien quel est cet endroit ?» Le prince répondit : « Oui, et si je me repose ici, ce n’est pas

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sans la permission du Très-Haut. » Ils demandèrent encore : « N’es-tu pas cet humain qui a tué un dîv et emmené la fille du roi de Serendib ? » Seïf el-Mouloùk pensa qu’il avait affaire àdes péris du pays d’Irem, et répondit sans méfiance: « Oui, c’est bien moi. » Les autres reprirent : « Comment t’y es-tu pris pour le mettre à mort, et comment as-tu pu t’échapper de cet endroit ; car jamais homme ne s’est trouvé dans une situation plus désespérée ? »

Il leur narra tous les détails de son aventure, et ils se persuadèrent qu'il était bien le meurtrier de leur congénère. Ils lui dirent alors : « Nous sommes les courriers de Chèhbâl bin Chàhroukh et nous sommes venus te quérir pour te transporter auprès de lui. * Ils le saisirent donc et l’emportèrent. Ils allèrent sept jours et sept nuits et aboutirent bien loin du jardin d’Irem. Ils s’arrêtèrent au sommet d’une haute montagne, lièrent les pieds et les mains de leur prisonnier et lui dirent : « Vil bâtard, quelle scélératesse as-tu commise ? Tu as creusé ton propre tombeau. » Le malheureux prince leur demanda : « Que voulez-vous dire ? » Ils répondirent : « Ah ! tu ne le sais pas ! Nous sommes les compagnons de celui que tu as assassiné. Nous sommes bien six mille, et nous sommes tous allés à ta recherche pour tirer vengeance de toi. » A ces paroles, Seïf el-Mouloùk, atterré, se résigna à la mort. « Rien de plus facile que de me faire périr ! » gémitil. « Quel malheur pour mon père et ma mère, qui ont déjà souffert par moi des maux incalculables. *

Or donc, les dîvs transportèrent Seïf el-Mouloùk à Qoulzoum, et les curieux arrivèrent par milliers pour le considérer. A la vue de sa beauté, ils ne purent s’empêcher de dire : « Ce serait dommage de défaire un pareil jouvenceau ! » Alors, le roi des péris ordonna de l’interner dans une citadelle. Au milieu se trouvait un puits profond et obscur.

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On jeta l’infortuné dans un cul de basse fosse, on verrouilla la porte et l’on affecta à sa surveillance quatre cents ‘ifrîtes. On avait ménagé un guichet pour lui jeter à manger et lui donner de l'eau. Se voyant emmuré dans ce réduit étroit et sombre, Seïf el-Mouloûk n’attendit plus que le trépas. Nuit et jour, il soupirait et se lamentait; il implorait le Tout- Puissant et maudissait, dans ces vers, son étoile :

« O destin, jusques à quand t’acharneras-tu à me poursuivre ? Demande la clef et veuille ouvrir la porte de mon cachot ; ô mon étoile, délivre-moi ; fais ton possible pour rendre la liberté à cet infortuné. Mon foieest torturé, de mon cœur le sang coule à flots. Aie pitié de moi, laisse-moi m'unir à celle que j’aime. »

Six mois se passèrent de la sorte.

Le conteur ajoute :

Après avoir envoyé Seïf el-Mouloûk dans la région de la roseraie d’Irem, Serv Bànoù s'était mise immédiatement en route pour, aller trouver Chehbàl Châh, et lui exposer le cas de son protégé. Ce récit frappa d’étonnement Chehbâl, qui lui demanda : « D’où est ce jeune homme ? * Elle répondit : « C’est le fils du roi d’Egypte, » puis elle raconta toutes ses aventures et termina par ces mots : « Je l’ai pris avec moi, » et elle manda l’*ifrîte et lui dit : « Amène-le. » L’‘ifrite s’en fut, mais revint seul et dit : « Je l’avais laissé sous un tel arbre. Je ne l’ai retrouvé ni là, ni dans les environs. * Chehbâl dit à Serv Bânoû : « Tu as eu tort de ne pas venir avec lui. » Elle ne put que dire : « Que va-t-il arriver ?» Le roi des péris reprit : « C'est un fils des hommes. Nous avons beaucoup d’ennemis. A Dieu ne plaise qu’on s’en empare et qu’on l’emmène en captivité ! » Puis aussitôt il envoya quarante mille péris à l'endroit qu'avait

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indique l’‘ifrite. Ils ne le trouvèrent pas et revinrent le dire. Chehbâl s’en affligea, et Serv Bànoû se prit la tête à deux mains.

Ils informèrent de l’événement Bèdî‘èto-l-Djèmâl, qui poussa un hurlement de douleur et perdit connaissance. Ses suivantes accoururent, prirent sa tète sur leurs genoux et lui aspergèrent le visage d'eau de roses. Elle revint à elle et s’écria : « O ma bonne tante, viens à mon secours, ou sinon, je vais mettre fin à mes jours. Je ne puis supporter l'absence de l’aimé. » Serv Bànoû, navrée, avertit Chehbâl qui, lui aussi, fut bien affligé, car il n’avait pas d’autre enfant que Bèdièto-l-Djèmâl II chargea mille péris de fouiller tout le jardin d’Irem ; ils ne trouvèrent aucune trace du disparu, mais rencontrèrent une péri à qui ils demandèrent des renseignements. Elle leur apprit qu’elle avait vu une quarantaine de divs s’emparer d’un homme, s’élever dans les airs et se diriger vers la mer de Qoulzoum. Les péris transmirent ce renseignement à Chehbâl Châh, qui dit à Serv Bànoû : « Voilà une affaire bien compliquée; mais puisque nous y sommes engagés, il faut bien aller jusqu’au bout. Je n’ai plus qu'à rassembler une armée et à l’envoyer contre ces divs. De façon ou d’autre, je trouverai bien moyen de délivrer Seïf el-Mouloûk J’ajouterai à ma gloire un nouveau titre, et notre enfant ne succombera pas à sa douleur. »

Il dit, rassembla une armée de quatre cents ‘ifrites et de cent mille péris, et marcha dans la direction de Qoulzoum. Les divs furent avertis de son approche, et le roi de ces régions en fut tout bouleversé. Lui aussi fit une levée de troupes, et bientôt les deux armées furent rangées en bataille, face à face. Le roi de Qoulzoum envoya des ambassadeurs auprès de Chehbâl pour lui demander : * Pour quelle

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raison avez-vous envahi ce pays ? » Chehbàl répondit :

« A cause de cet homme que vous avez enlevé dans le jardin d’Irem pour l’amener ici. » Ils répondirent : « A quoi bon verser tant de sang innocent pour un seul de ces perfides humains? D’autant plus que nous sommes de même race.

Il ne faut pas qu'un homme provoque un conflit entre nous. »

Chehbâl répliqua : « Et comment savez-vous qu’il est perfide ? » Ils dirent : « Il a tué un des nôtres, et nous l'avons emmené pour le mettre à mort. Quand même tu rassemblerais toutes les armées de la surface de la terre, nous ne te l’abandonnerions pas. »

A ce discours, Chehbàl entra dans une telle colère qu’il en perdit le sentiment; puis il releva la tête et s’écria:

« Je jure par le Dieu éternel et unique, que je ne m’en retournerai pas tant que je n’aurai pas bouleversé et ravagé ^

ce pays, et recouvré le prince. »

Les envoyés retournèrent avec cette réponse. Puis Chehbàl ordonna aux champions de s'avancer dans la lice et d’engager l’action ; des deux côtés on se frappa du glaive et la poussière s’éleva, tellement qu’on aurait cru que la fin du monde était proche.

{Vers) : Quand les deux armées se trouvèrent en présence, on eût dit que toutes deux prenaient feu. Le soleil fut caché sous la poussière qui remplissait les airs, comme si du feu avait jailli d’une mer incandescente.

Avec l’aide de Dieu, Chehbâl Chàh infligea une défaite à l’armée de Qoulzoum, dont le roi fut fait prisonnier. On l’amena devant son vainqueur, qui l’apostropha en ces termes : « Lâche, comment ton cœur a-t-il osé t’inspirer le meurtre de ce jeune homme ? Ignorais- tu donc qu’il fût apparenté aux péris ? Je vais t’emmener au jardin d'Irem, et de là je t’expédierai à son frère Saïd. Il va te conduire

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auprès de son père pour qu’il prenne sur toi le talion. Quant à moi, je vais mettre à feu et à sang ta capitale et ton royaume, et traîner en captivité tous tes enfants. »

Le roi de Qoulzoum ne put que répondre : « Tu es le maître, fais tout ce que tu voudras; mais est-il licite que, pour ce perfide humain, cent mille pérîs musulmans soient mis à mort, et que tu me fasses tuer, moi aussi ? Veuille, du moins, me dire quel mérite particulier tu as trouvé chez ce jeune homme. » Chehbàl répondit : «Je ne l'ai jamais vu, mais j’ai entendu faire son éloge, » et il raconta au roi de Ooulzoum le dévouement de Seïf el-Mouloùk, si bien que tous les assistants s’apitoyèrent sur lui. Alors le roi de Ooulzoum reprit : « Chehbàl, si tu veux bien me faire grâce de la vie, et jurer de ne pas me faire périr, je vais te dire la vérité. » Chehbàl proféra un grand serment : « Si tu 11e l’as pas tué, » dit-il, « je ne te tuerai pas non plus. Je te rendrai la liberté et l’empire. *

Alors, le roi de Qoulzoum dit : « Apprends qu’il est encore en vie ; je ne l’ai pas fait périr, mais je l’ai jeté dans un cul de basse fosse, où 011 lui donne du pain et de l’eau. Depuis lors, je ne sais ce qui en est advenu. » Tout heureux de cette nouvelle, Chehbàl demanda où était la prison du prince. Le roi de Qoulzoum s’offrit à l’y conduire, si on voulait lui ôter ses liens. Chehbàl consentit, et aussitôt les deux monarques s’acheminèrent vers la citadelle. Ils firent ouvrir la porte qui bouchait l’orifice du puits, et y distinguèrent Seïf el-Mouloûk, qui répondit à leur appel. On laissa descendre un câble et on retira le prisonnier. Sa beauté et sa grâce firent la meilleure impression sur Chehbàl, qui se dit : « Toutes les louanges de Serv Bànoû n’étaient que légitimes. * On ôta les fers de ses chevilles, et il baisa les pieds du roi Chehbàl, qui lui demanda : « Comment te trouves-tu,

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grâce à la miséricorde divine ? » Seïf el-Mouloùk répondit :

« Du moment que je contemple la beauté du roi, toutes mes peines sont changées en plaisir. — Me connais-tu, prince ? » reprit Chehbàl. 4 Je suis le père de Bèdi'èto-J-Djèmàl. »

En entendant ces mots, le prince se leva et accomplit toutes les exigences de l’étiquette, puis il dit à Chehbàl : •

4 J’avais entendu le bruit de ta renommée, mais il ne m’avait jamais été donné de te voir. »

Le roi des péris reprit : 4 II faut que je te pose, en présence du roi de Qoulzoum, quelques questions, auxquelles tu voudras bien répondre. — A tes ordres, » dit le prince.

« Je répondrai à tout ce que tu me demanderas. *

Chehbàl commença : « Qu’est-ce qui est le plus proche de l’enfant de l’homme ? » Seïf el-Mouloùk répondit : « La veine. »

Seconde question : 4 De toutes les qualités, quelles sont fol. 116 B les plus belles ? *

Réponse : 4 La générosité et la douceur de caractère. *

D. 4 Qu'y a-t-il le plus dans ce monde, des vivants ou des morts ? »

R. 4 II y a plus de morts, car les morts sont déjà morts, et les vivants mourront aussi. »

D. 4 Quels sont les plus nombreux dans ce monde, des hommes ou des femmes ? »

R. 4 Les femmes, parce que tout homme qui agit d’après le dire des femmes, est femme lui-mème. »

D. 4 Quand aura lieu le jugement dernier ? »

R. Dieu seul connaît les choses du monde invisible. »

(Lâ ya‘ lamou-lghaiba ilia 1 IlAh .)

Chehbàl fut ravi de lui voir résoudre ainsi toutes ces questions, et il dit au roi de Qoulzoum : 4 Eh bien ! comment trouves-tu ce jeune homme ? » L'autre répondit •

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* Il a bien répondu. Ce fils des hommes est doué d'un savoir universel. »

Pour témoigner sa joie, Chehbàl Chah combla d’attentions tous les grands de Qoulzoum et les revêtit de robes d’honneur, et il rendit à leur souverain son royaume. Le roi de Qoulzoum baisa les mains de son généreux vainqueur, puis tous deux se mirent en route, accompagnés de Seïf el-Mouloûk.Le roi de Qoulzoum escorta les péris jusqu’à mi-chemin, puis rentra chez lui.

Chehbàl, de retour dans la région d’Irem, ordonna de prévenir Bèdî'èto-l-Djèmâl de l’heureuse arrivée de Seïf el-Mouloùk, et tout le monde se réjouit. Le roi avait assigné un pavillon comme résidence à son jeune hôte. Bèdi‘èto-1- Djèmàl, l'ayant appris, fit sa toilette, se parfuma et alla trouver son bien-aimé. Elle l’étreignit sur son sein, lui baisa le visage et dit : « Que ma langue se taise sur les maux que tu as endurés pour moi! O mon àme, ô ma vie, ô lumière de mes yeux, ô élu de mon cœur, le temps est venu d'oublier toutes tes peines. *

Ils se couchèrent enlacés, et unirent leurs lèvres. Vers minuit, ils s'éveillèrent, et, follement éprise, la jeune péri se mit à taquiner le prince : « C’est donc par amour pour toi, « disait-elle, que la fille du Faghfoùr de Chine a perdu la tète ! C’est toi que la princesse de Zanguebar a désiré et que la fille du roi de Sereudîb adore... ! » Tels étaient ses propos, et le prince de répondre : « O toi ma couronne et mon trône, ô éclat de mon bonheur, ô mon àme, ô toi, la familière de mon cœur anéanti d’amour, ne me tourmente pas. Quand même tu m’offrirais toutes les houris du paradis, je n'en voudrais pas. Je ne donnerais pas un seul de tes cheveux pour ce monde et pour l’autre. » Ils devisaient ainsi, •et leurs bouches se touchaient. La péri dit à Seïf el-Mou-

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loùk : « Quand le jour paraîtra, va t’accrocher au pan de la robe de Serv Bânoù, et la supplier d’arranger notre affaire.»

Seïf el-Mouloûk n'y manqua point. 11 s’était renseigné sur le séjour de Serv Bânoù, pénétra dans son palais, et la salua.

Elle répondit à son salut et lui dit de s’asseoir. 11 obéit, puis saisissant le pan de la robe de Serv Bânoù, il lui adressa en pleurant sa prière. Elle répondit : « Prince, ne pleure pas.

Je mènerai aujourd’hui même ce projet à bonne fin, avec l'aide de Dieu. » Aussitôt, elle se leva, et se présenta devant Chehbàl. Après les cérémonies d’usage, elle amena l’entre- f()] a tien sur son protégé. Chebbâl dit : « Je donne mon consentement, et je ne m’en dédirai point. Je serai toujours soumis à tes ordres. Moi, ma fille et mon armée, nous sommes tous à ta disposition. Tu le sais, fais selon ton désir.»

Serv Bânoù reprit : «Voilà quinze ans que Seïf el-Mouloûk souffre pour ta fille. Il a déjà, pour elle, livré au vent du néant des fortunes et des milliers de vies humaines, dont on nous demandera compte au jugement dernier.» Là dessus, elle prit congé du roi, et alla chercher Seïf el-Mouloùk qu’elle lui ramena. Chehbàl le fit asseoir devant lui et le caressa. Puis il recommençai lui soumettre divers problèmes dedroit canon, que le prince résolut.

Alors, Chehbàl convoqua une assemblée de tous les grands de sa capitale, des échansons aux jambes d’argent apportèrent des vins purs. Ce fut une fête splendide, et des musiciens habiles firent résonner leurs instruments. Ensuite, on éparpilla des pièces d’or en l’honneur de Seïf el-Mouloùk.

A un moment propice, on para BèdPèto-l-Djèmâl, et son contrat de mariage fut conclu selon les us et coutumes des péris.

Les noces durèrent quarante jours et quarante nuits, après quoi l’épousée, coquettement attifée, fut amenée dans

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la chambre de Seif el-Mouloûk, où elle resta assise à attendre jusqu’au coucher du soleil. Quand le prince eut dîné en compagnie du roi son beau-père, il prit congé et se dirigea vers la chambre nuptiale. Les matrones allèrent à sa rencontre et il leur fit cadeau d’un collier de perles à chacune.

Enfin, il leva les voiles, et l’aimée lui apparut dans toute sa splendeur, tel le soleil qui se lève à l'aurore, si bien que le prince sentit défaillir son cœur. Bèdi'èto-l-Djèmâl se leva pour venir au devant de lui, le prit par la main et le mena sur leur trône. Ils échangèrent quelques baisers, remercièrent Dieu et récitèrent ces vers :

« Qu’il est doux de voir, après une longue attente, l'amoureux plein d'espoir réaliser son désir. Il n'y a rien de plus beau au monde que de voir se combler les vœux de deux amants. »

Le prince passa encore toute une année en cet endroit, après quoi Chehbàl Chàh lui dit : « Mon enfant, veux-tu qu’on te transporte chez ton père, dans la capitale de l’Egypte?» Seif el-Mouloùk se prosterna le front contre terre; et répondit : « Oui, car je n’ai que lui au monde ». Ces paroles plurent à Chehbâl, qui lui exprima son approbation et ajouta : « Il faut absolument aller revoir ton père et ta mère; je pourrai quand même aller te rendre visite quand j’en aurai envie, et du moment que tu réjouis le cœur de tes parents, c’est comme si tu me faisais plaisir à moi-même. »

Seïf el-Mouloûk baisa de nouveau la terre et dit : «A tes ordres. » Alors, le roi avisa aux préparatifs du voyage. On apprêta les bagages, on accumula les perles, les cornalines, les rubis et les émeraudes, des milliers de joyaux qui scintillaient dans la nuit et d’objets dignes de la magnificence royale, et on chargea du transport cent divs vigoureux escortés de ceut mille péris.

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Au moment du départ, Seïf el-Mouloûk se mit à pleurer ^ R et baisa les pieds et les mains du roi Chehbàl. Chàhroùz, mère de Bèdî'èto-l-Djèmàl, ainsi que Serv Bànoù, vinrent aussi embrasser le prince, qui, tout en larmes, leur demanda pardon de la peine qu’il pouvait leur avoir faite. Puis, Chehbàl congédia les voyageurs. Il embrassa sa fille et la consola ; les trois femmes : mère, tante et fille, pleuraient à qui mieux mieux. Enfin on installa la princesse dans la litière, et le div chargé de transporter les deux jeunes époux se dirigea vers Serendîb et atterrit dans un jardin.

On prévint de leur arrivée le roi de Serendîb et Saïd, et tous les grands de la ville vinrent à la rencontre des voyageurs et les conduisirent dans le palais. On dressa pour Bèdî'èto-l-Djèmàl une tente richement décorée, où Mèlikè et sa mère vinrent lui souhaiter la bienvenue. Le roi de Serendîb hébergea pendant une semaine Seïf el-Mouloûk et sa suite.

Un jour, le prince d'Egypte dit à son épouse: « O ma chérie, repos de mon âme, rends- moi un service. Demande en mariage Mèlikè pour Saïd *. La péri accepta. Le lendemain matin, Mèlikè et sa mère vinrent rendre visite à Bèdi* èto-l-Djèmàl. Après être resté quelque temps assise, Mèlikè proposa de faire une promenade dans le jardin. La péri répondit : « Je n’en ai nulle envie, car je suis déprimée par toutes sortes d’idées qui me tracassent. » Mèlikè dit : « Que je sois ta rançon ! Quelle est la cause de ton abattement ? »

Elle répondit : « C’est d’être seule au milieu des humains, sans personne pour me tenir compagnie. » La mère de Mèlikè tâcha de la consoler. Bèdî'èto-l-Djèmàl reprit : « J’ai entendu dire que Seïf el-Mouloûk avait un frère du nom de Saïd, qui se trouve ici. » Les deux princesses de Serendîb dirent : « C’est un beau jeune homme. * Alors Bèdî‘èto-I-

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Djèmàl vint au fait : « Mère, dit-elle, je t’en conjure par Dieu, ne rejette pas ma prière ; allons, donne la main de ma sœur Mèlikè à ce jouvenceau. Ainsi, nous serons toujours ensemble, et l’exil cessera d’exercer sur moi son influence maligne. » Bedrè Khâtoùn acquiesça : « Moi, pour ma part, je consens pour l’amour de toi ; mais obtiens maintenant l’assentiment de son père.»

Bèdî'êto-l-Djèmàl s’en fut informer son mari de l’heureuse issue de sa démarche. Le lendemain matin, Seïf el-Mouloûk fit mander le vizir, le vèkil et tous les grands de l’état de Serendib, et leur octroya à chacun une robe d’honneur superbe. Puis il leur parla du mariage projeté. Ils le saluèrent de tous leurs vœux, puis tout le monde alla faire sa cour au roi de Serendib. Après les échanges de politesses, le monarque invita Seïf el-Mouloûk à s’asseoir. Ensuite, les émirs dirent au roi : « Seïf el-Moulouk te prie d’agréer comme gendre son frère Saïd, qui désire épouser Mèlikè. » A son tour, Seïf el-Mouloûk plaida lui-même la cause de son ami, et fit remarquer que Saïd n'était pas seulement son frcre par l’amitié et le dévouement, mais qu’ils avaient sucé le même lait. Le roi de Serendib se déclara enchanté.

Il garda encore un mois ses hôtes égyptiens, puis il fallut tout préparer pour le départ de Mèlikè. Ses noces dûment fol. 1 1 8 A célébrées, on l’introduisit dans la chambre de Saïd. Après quoi, les jeunes mariés firent leurs adieux à ce pays. Les divs transportèrent en Egypte tous les voyageurs et leurs bagages, et l’on prévint de leur arrivée le roi d'Egypte, qui fut transporté de joie.

( Fers) : « Quelle bonne nouvelle est arrivée ici, et a réjoui le palais de ce monarque puissant. Le courrier à I’àme heureuse entra, se prosterna et baisa la terre. Il appela sur le roi les bénédictions du ciel, et prononça son éloge en termes dignes de sa majesté. »

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Or donc, le courrier annonça l'heureux retour de Seïf el- Mouloùk et de Saïd, et les épousailles de Saïd et de Mèlikè, grâce à l’entremise de BèdPèto-l-Djèmàl. Le roi, auparavant, était accablé par la longue absence de son fils.

Quand il entendit ces bonnes nouvelles, on eût dit qu’il rajeunissait. Il retrouva toute la vigueur de l’âge mûr, fit seller son cheval et alla à la rencontre de la caravane, escorté de la mère de Seïf el-Mouloûk, de Sâlih bin Djemchid, et de tous ses favoris et commensaux. Sitôt qu’il aperçut Seïf el-Mouloùk, il mit pied à terre, et le prince, de son côté, à la vue de son père, sauta de son cheval et se jeta aux pieds du vieillard. A ce spectacle, tous les assistants pleurèrent d’émotion. Le père et le fils s’étreignirent et remercièrent le Tout-Puissant.

La nouvelle se répandit bientôt; tous les grands de la ville vinrent au-devant du cortège, se prosternèrent devant Seïf el-Mouloùk et éparpillèrent des joyaux en son honneur. Ils l’interrogèrent sur ses aventures, ainsi que Saïd, et les conduisirent en grande pompe dans la ville. On envoya BèdPèto-l- Djèmâl au harem royal, et Mèlikè, au gynécée du père de Saïd. Pendant plusieurs jours, on battit le tambour en signe d’allégresse, et tout se termina par une grande assemblée où le roi ôta sa couronne et la mit sur la tête de Seïf el-Mouloûk. On récita la khoutba et on battit monnaie à son nom. Saïd succéda de même à son père dans les fonctions de grand vizir. Le vieux roi, quand son fils fut intronisé, lui ht ses recommandations suprêmes : « Il faut, lui dit-il, mettre ton pouvoir au service de l’équité et bien traiter tes sujets, car les pompes de ce monde n’ont qu’un temps, et le chemin qui conduit au bonheur éternel est âpre et difficile. » Ensuite, les grands de l’état et les courtisans vinrent apporter au jeune roi leurs hommages et leurs félicitations.

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Seïf el-Mouloùk établit sur une base solide la justice, l’équité et la sollicitude pour ses sujets, si bien que tous ne cessaient de le bénir. Quant au vieux roi, il se retira dans un coin et se consacra exclusivement au service du Très- Haut. Enfin, il émigra, de ce bas monde transitoire, aux demeures éternelles. Le prince porta son deuil comme l’exigeait l’usage, et ses émirs durent l’arracher à sa douleur pour lui faire occuper le trône de l’empire.

De Seïf el-Mouloùk et de Bédi‘èto-l-Djèmàl naquirent cinq fils et trois filles, tous beaux comme la lune dans la nuit du quatorze. Chaque fois que le roi avait envie de revoir le jardin d’Irem, les dîvs et les péris l’y transportaient avec son épouse. Il y passait un mois. Il ne manquait pas, en partant, 18 B de prendre avec lui Said, pour le déposer à Serendîb, et de le reprendre au retour. A chaque voyage, Seïf el-Mouloùk passait agréablement ses journées avec son beau-père Chehbâl Chàh.

Bref, Seïf el-Mouloùk vécut cent cinquante ans. I.ui aussi finit par quitter ce monde éphémère pour le séjour de l’éternelle béatitude, et Bèdi'èto-l-Djèmàl le pleura tant qu’elle en perdit la vue. Elle finit aussi par passer de ce monde dans l’autre.

Sachez, chers lecteurs, que cette vie est passagère, car, si l’éternité était l’apanage de ce monde, les prophètes ne l'auraient pas dédaigné pour l’au-delà. Telle est la vérité que les poètes ont développée dans ces vers :

« Tantôt [la fortune] choie [l’homme] comme la perle d’une belle eau, tantôt elle le fait périr ignominieusement ; tantôt, il reçoit en partage la détresse, et tantôt la richesse : tel est l’usage en vigueur dans ce palais éphémère. Quand bien même le destin t’accorderait le diadème impérial, la

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grandeur et le souverain pouvoir, ne considère pas comme licite d’appesantir ton autorité sur les créatures, car par l'esprit autoritaire on brise chez tous les êtres le ressort de la vigueur. Tu aurais beau devenir un Salomon avec toute sa pompe ou un Fèridoùn IG, et prendre place sur le trône au pinacle des cieux, en fin de compte le destin te renversera du trône dans la poussière, et fera sortir de ton corps ton «âme pure. Tu auras pour demeure cet abîme du tombeau, où tu ne trouveras d’autre compagnie que les fourmis et les serpents ,T. Puisque, donc, le monde n’a pas de constance, ô cher lecteur, toi non plus, ne t’attache pas trop à lui. * Grand Dieu, abrite sous ta protection tous les croyants et nos frères les hommes de bien, et éloigne de nous la malice de Satan, au nom de Mahomet et de sa famille, les purs ! Amen, ô Seigneur des mondes.

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