Le texte a ici la ire personne
J 6. — Fcrîdoûn , roi légendaire de la Perse.
17. — Ces deux mots sont amenés par le désir d'une allitération : mâr et moûr.
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Di^iti^d b y
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Histoire de Souqrî de Basra, fils de Khâdjè ;Afvâne, et de ses Amours
avec Sènauber, fille de l’empereur de Chine.
Or, les conteurs de nouvelles, les narrateurs de documents et les pei roquets croqueursde sucre au doux langage racontent qu'il y avait une fois, dans la ville de Basra, deux frères, nommés, lTun 'Afvâne et l'autre, Khâdjè ‘Oûriyà. Tous deux étaient marchands. Khâdjè ‘Afvàne n'avait qu’une fortune modeste, mais Khâdjè ‘Oùriyâ [était extrêmement riche].
Un jour, Khâdjè ‘Afvàne se dit ; « Voilà ma femme enceinte, et quand elle mettra au monde un enfant, il faudra lui acheter une layette. Or, je ne possède rien des biens de ce moude et les gens me regardent de l’œil du mépris. Je n’ai rien de mieux à faire que de confier à Dieu — louange à Lui, le Très Haut ! — ma femme et mon enfant, et de m'en aller de cette ville. Je voyagerai uu certain temps pour me créer des relations. J’ai beaucoup d’amis à Bagdad et j’ai des chances de réussir. »
Plein de cet espoir, il attacha son cœur à Dieu, prit une croûte de pain et se mit en route. Il s’engagea dans le désert et, à force de marcher nuit et jour, il finit par atteindre Bagdad. Il erra longtemps par les rues de cette grande cité, sans rencontrer aucune figure de connaissance, et, dans sa détresse, il ne put que se dire en lui-même : « Il me faut
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fol . 1 I
pourtant tâcher de gagner ma vie. » Il s’employa à toute espèce de menus travaux et parvint à se procurer, de ci de là, un morceau de pain qui lui permettait de vivoter. Toutefois, l'absence de sa femme et de ses enfants lui faisait verser des larmes et lui était une source constante de préoccupations.
Mais revenons un moment à son épouse, et voyons comment cette malheureuse put se tirer d’affaire :
Après le départ de son époux, elle se trouva dans une extrême détresse, harcelée à la fois par la pensée de son mari cherchant son pain de porte en porte, par les tourments de la faim qu’elle endurait elle-même, et par le souci de l’enfant qui allait naître. Terrassée par cette triple misère, elle s’abandonnait à sa douleur. Il lui restait une esclave, qui vint s’asseoir à son chevet jusqu’au lever du soleil. Enfin, l'infortunée déposa sur la terre le fardeau de ses flancs, un garçon superbe dont la beauté rayonnante illumina toute la maison.
La vue de ce petit être rendit à la mère toute sa joie, et l’amour maternel lui fit oublier tout le reste. Elle se prosterna devant Dieu et bannit tous ses chagrins. Elle appela le nouveau-né Souqri.
La puissance de la tendresse maternelle fit reprendre courage à l’abandonnée, et elle dit à sa servante : « Va dans la chambre voisine chercher le coffre ». La servante obéit, et la femme leva le couvercle du meuble et en retira une pelote de fil, qu’elle remit à l’esclave en lui disant : « Va la vendre au bazar ; cela uous rapportera de quoi subvenir deux ou trois jours aux besoins de cet enfant ». L’esclave alla au bazar et vendit la pelote pour quelques dirhems, qui lui servirent à acheter du miel et du beurre. Elle vint déposer son emplette aux pieds de l’accouchée. Une semaine se passa.
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Un jour, l’esclave dit : « Maîtresse, nous sommes dans une grande indigence. Vends-moi, et procure-toi ainsi de quoi vivre, car je ne puis supporter de te voir dans un pareil dénûment. » L i femme d'Afvàne lui dit : « Ma chère servante, je n’ai que toi au monde, je ne possède pas d’autre bien terrestre. Mais le Très-Haut nous a gratifiées d’un fils pour réjouir notre cœur. » Puis elle baissa la tète et se mit à pleurer. Après un certain temps, elle releva la tête et dit : « Va au bazar des marchands de fourrage. Ton maître avait un ami avec qui il était très lié, dont le nom est Khàdjè Sa'ïd. Va le trouver et salue-le de ma part. Dis-lui que Khâdjè ‘Afvàne n’est pas eu ville, et que nous sommes très accablées par le manque de ressources. Implore son secours, et dis-lui que je raconterai à Khàdjè 'Afvàne, lors de son retour, ce que son ami aura fait pour nous. *
Aussitôt, la servante s’achemina vers le bazar des marchands de fourrage, et arriva à la boutique du dit Khâdjè. Elle le salua et lui fit part de sa mission. Or, ce Sa'ïd était un homme généreux. Sans tarder, il se leva et mit vingt dirhems d’or rouge et deux menus de fromage (?) 1 dans une pièce de toile, donna le tout à l’esclave et lui dit : « Salue de ma part Mèlikè, et dis-lui bien que je suis grandement obligé envers Khàdjè 'Afvàne, et qu’elle prenne bien garde de ne pas se gêner avec moi. Si elle avait besoin de quoi que ce soit, elle n’a qu’à m’eu informer. Je suis tout à son service. »
La servante prit ces cadeaux, retourna à la maison et déposa le tout devant sa maîtresse. Puis elle lui répéta les bonnes paroles de Khâdjè Sa'ïd. Mèlikè, toute contente, bénit cet ami généreux. Puis elle mit devant elle son rouet et se mit à filer. Elles purent ainsi soigner le nouveau-né et gagner leur subsistance.
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L’enfant atteignit ainsi l’àge de cinq ans et, l’année suivante, Mèlikè le mit à l’école. Sa beauté inspirait la plus vive affection à tous ceux qui le voyaient, si bien que sa renommée se répandit dans toute la ville de Basra. « Il est né, » disait-on, « à Khàdjè ‘Afvàne un fils si ravissant que toute sa demeure est illuminée du rayonnement de sa beauté. Sa mère n’a qu’à le regarder, et la douleur n'a pas de prise sur elle. » Bref, hommes et femmes venaient en foule pour le voir. Il passa trois ans à l’école et acquit toutes les sciences qu'on y enseigne. Alors sa mère le retira et le garda chez elle. Tous les visiteurs lui faisaient cadeau d’un dinâr. Tout alla de façon que tous les émirs de la ville et les grands personnages de la région vinrent l’admirer et le comblèrent de présents, si bien qu’à la fin la mère et l’enfant furent dans l'aisance. Elle fit restaurer sa maison et l’orna d’un mobilier luxueux, elle acheta des esclaves de l'un et l’autre sexe ; bref, elle déploya une magnificence vraiment royale.
Un jour, l’oncle paternel de Souqrî, Khàdjè 'Oûriyà, en eut connaissance et vint pour voir son neveu. Il l’emmena, avec la permission de sa mère, et le conduisit dans sa propre maison pour parfaire son éducation. Il lui donna des esclaves et des domestiques. Khàdjè Oùriyà aimait tendrement son neveu et le choyait.
Cependant, grâce à la générosité divine, la fortune était de plus en plus favorable à Khàdjè 'Afvàne. Un jour, on apprit son arrivée avec une caravane de marchands. Grands et petits allèrent à leur rencoutre, et Khàdjè 'Oùrtyâ s’en fut au devant de son frère. De son côté, la femme de Khàdjè ‘Afvàne envoya à son mari un cheval à la selle et à la bride dorées, avec un page et un coureur chargés de le conduire au hammàm pour qu’il pût s’y rafraîchir avant de rentrer à
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la maison. Ainsi fut fait : le baigneur massa dûment le Khàdjè et le revêtit d'habits somptueux; puis ‘Afvàne monta à cheval, précédé du coureur et suivi du page, et son frère et son fils coururent à la maison annoncer son approche.
Enfin, le cortège arriva. Le coureur se chargea du cheval et Khàdjè 'Afvàne entra dans sa demeure, dont il put voir la riche installation. Il s’assit avec son frère jusqu’à l'heure du coucher.
Après le départ d'Oûriyâ, ‘Afvàne se tourna vers son épouse et lui dit : « Femme, quand j’ai quitté la maison, je 11e t’ai rien laissé. Dis-moi donc comment tu as fait pour la garder, et pour acquérir par dessus le marché des serviteurs, un page, un coureur, un cheval et des meubles. » Elle répondit: «Après ton départ, Dieu m’a octroyé un fils, dont la venue a été pour cette maison une bénédiction et une source de bonheur. » Le Khàdjè demanda : « Quel nom lui as-tu donné ? * Elle répondit : « Souqri. » Il reprit : « J’ai entendu dire qu’il y avait, dans la ville de Basra, un garçon du nom de Souqri, doué d’une grâce et d’un charme qui n’existent chez aucun mortel. Dieu lui a donné une voix dont la beauté fait l’admiration de ceux qui l’entendent.
Pas une semaine ne se passe sans que les gens de la ville aillent voir ce merveilleux enfant. Serait-ce là notre fils ? —
C’est lui-mème. Oui, mon cher, notre Souqri est bien l’enfant qu'on t’a vanté. — Où est-il donc ? - Il est allé aujourd'hui à la chasse avec quelques jeunes gens de son âge Il ne tardera plus guère à revenir. * *
Pendant qu’ils s'entretenaient ainsi, Souqri était rentré en ville. On lui annonça le retour de son père, et vite, il atteignit sa maison, confia son cheval à son page et entra.
Il s’inclina respectueusement devant son père et lui baisa les fQ| ,20 ^ mains. ‘Afvàne l’embrassa sur les deux yeux, le fit asseoir
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devant lui, l’interrogea sur les sujets les plus divers et, enchanté de son savoir, remercia le Très-Haut de lui avoir donné un pareil enfant.
Or, Souqri avait l’habitude d’aller deux fois par jour chez son oncle pour lui offrir ses services. S'il avait envie de chasser, il lui en demandait la permission. Bref, il ne faisait rien sans l’aveu de Khàdjè ‘Oûrivà. Il atteignit ainsi l’âge de quatorze ans.
Mais en voilà assez, pour l’instant, au sujet de Souqri. Ecoute maintenant quelques mots relatifs à la fille du Faghfoùr de Chine :
Ce monarque preneur de climats n’avait, d’abord, pas de postérité, et cette idée le tourmentait. Un jour, il ouvrit la porte du trésor, combla de largesses pauvres et derviches, fit bâtir des ponts et mosquées et implora les prières des malheureux, tant qu’à la fin Dieu — louange à Lui ! — en eut pitié : une des femmes du Faghfoùr devint enceinte, et, après le délai normal, elle accoucha d’une fille belle comme la lune dans la nuit du quatorze, et dont la splendeur illuminait la nuit. On porta la bonne nouvelle au père, qui, transporté de joie, vint au harem et fut émerveillé de la joliesse de sa fille. On chargea de l’allaitement sept nourrices douées de toutes les qualités physiques et morales, qui ne passaient pas un jour sans promener le nourrisson dans le jardin. On lui donna le nom de Sènauber 4.
Un jour, l’empereur fit venir les astrologues et les chargea d’examiner l’horoscope de l’enfant.
Ils s’acquittèrent de cette tâche et en rendirent compte en ces termes : « O maitre du monde, nous lisons dans son horoscope qu’à l’âge de quatorze ans, le torrent des vicissitudes du temps lui apportera une calamité : elle res-
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tera l'espace d’un an en proie à la démence. » Cette prédiction affligea beaucoup le roi, mais les astrologues ajoutèrent :
« Ne t’alarme pas, elle recouvrera la raison. »
Or donc, les nourrices l'élevèrent jusqu’à l’âge de sept ans, puis on la mit à l’école oii elle montra le plus grand zèle.
Après quoi, son père la retira ; il la faisait venir trois fois par jour pour la voir, et c’était sa principale occupation. Elle atteignit ainsi l’àge de quatorze ans.
Alors, le Faghfoûr fit quérirdes architectes et des peintres.
Il choisit parmi eux des artistes consommés, et leur ordonna de construire, au milieu des Sept Mers, dans l’île de Soùssen, un château avec une chambre aux parois ornées de glaces. Il y fit installer la princesse avec toutes ses nourrices, chargées de la servir à tour de rôle.
Par hasard, Satan le Maudit rôdait de par le monde.
Voyant que Souqrî n’avait pas de bien-aimée, il résolut d’unir Souqrî et Sènauber et de leur faire lier connaissance.
La nuit venue, il plongea la princesse dans un profond sommeil, puis entra dans la capitale de l’Egypte et en fit autant pour le prince, qu’il transporta au palais de Sènauber.
11 le déposa à terre devant elle et rompit le charme.
Quand Souqrî s’éveilla, il fut bien surpris de se trouver dans une salle ornée de miroirs, et, non moins, de voir, endormie sur un trône, une ravissante idole dont la beauté faisait honte au soleil illuminateur du monde. Tout transporté, il vit, étendu sur le coussin de la jouvencelle, un voile de femme au tissu brodé d’or. Il s'en empara et le mit en poche, puis il prit la main de la belle endormie sans qu’elle s’éveillât, car Iblis le Maudit l’avait plongée dans un sommeil léthargique. Le prince veilla jusqu’ à minuit, puis, fol. ijo B vaincu par la fatigue, il passa le bras autour du cou de la
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princesse et ferma les yeux. De nouveau, Iblis alourdit le sommeil du prince, puis il éveilla à son tour Sènauber.
La belle au visage de lune ouvrit les yeux et aperçut, couché à côté d’elle, un jouvenceau dont les joues resplendissaient à rendre jaloux le soleil lui-même. Jamais elle n’avait vu pareille beauté chez un homme, et elle se prit à l’aimer cent fois plus qu’elle-même. Elle se disait : « Je m'imaginais qu’il 11’y avait pas de charmes supérieurs aux miens, mais ce jeune homme est bien cent fois plus joli que moi. » Elle conçut donc pour lui une passion dont l’ardeur ne se peut décrire, et elle se mit à l’interpeller gentiment : « O vie de ma vie, d’où viens-tu ? Comment es-tu parvenu ici ? Seraistu une houri descendue en cet endroit pour réjouir mes regards ? » Enfin, elle récita ce quatrain :
« Tu es le bienvenu ! L’éclat qui émane de toi a réjoui mon cœur. Le monde n’a rien produit de pareil à toi. Quelle injustice ! Un seul regard a suffi pour ravir à ma main les rênes de ma raison. Jamais œil n’a vu image plus séduisante. »
Mais elle avait beau parler de la sorte, le caresser, lui chatouiller la main, il ne s’éveillait pas, grâce aux artifices d’Iblis le Maudit. La jouvencelle n’était plus maîtresse d’ellemême ; elle cueillit plusieurs baisers sur ses lèvres de sucre, appuya sa joue contre la sienne, mais il 11e s’éveillait toujours pas. Sènauber avait aux oreilles des pendants formés chacun d’une perle. Chacun de ces bijoux représentait la valeur de l’impôt annuel de la capitale de la Chine. Elle les ôta et les mit aux oreilles de Souqri. Puis elle retira un anneau qu’elle avait au doigt et le passa dans celui du prince. Elle eut beau faire tous ses efforts pour l’éveiller, elle ne put y parvenir. Elle contempla sa beauté jusqu’à l’aurore, puisla fatigue triompha d’elle et elle s’endormit, le bras autour du cou du jouvenceau.
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lblts le Maudit se dit : « Je vais maintenant reporter ce garçon à sa place ». Il enleva tout doucement Souqrî, et, eu un instant, il était allé le coucher sur son lit dans la capitale de l’Egypte. Alors, Iblis allégea le sommeil de Souqrî et redescendit en enfer.
Le prince dormit tranquillement jusqu’au matin. Quand il s'éveilla, il vit que la belle n’était plus dans son étreinte.
Toutefois, il aperçut à côté de lui le voile brodé d’or, à son oreille le pendant de la jouvencelle, et son anneau à son doigt. Alors, le brillant univers devint obscur à ses yeux. 11 poussa des cris de douleur et déchira ses vêtements. Son père et sa mère s'éveillèrent, vinrent à son chevet, et le trouvèrent tout en larmes, se lamentant, avec sa robe en lambeaux.
Ils furent stupéfaits de le voir en cet état, mais eurent beau lui demander : « Cher enfant, lumière de nos yeux, qu’est-il arrivé ? Quel est ton mal ?» 11 ne répondit que par des pleurs. Tous deux, ne sachant que faire, envoyèrent un esclave chercher Khàdjè 'Oûriyà.
L'oncle fut très alarmé du récit de l’esclave, et, le cœur brûlant de compassion, il s’empressa d’aller trouver Souqrî et appuya tendrement sa tète sur sa poitrine. « Lumière de mes yeux, » lui dit-il, « raconte-moi ce qui t’est arrivé, pour que je puisse te tirer d'affaire. Si même tu veux Zoulirè la musicienne je la ferai descendre du ciel pour toi, mais, de grâce, dis-moi quelle mésaventure t’a suscitée la fortune capricieuse.» Le dolent Souqrî dut bien se décider à parler à cœur ouvert: « Mon bon oncle, » dit-il. «j’étais bien endormi quand j’ai vu une apparition de la même netteté que si c’eût été à l’état de veille. Je veux posséder celle de qui je tiens ce voile, cet anneau et ces perles. Si tu réussis à me la pro- fol. 121 A curer, c’est bien; sinon, je vais succomber à ma peine.
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Louange à Dieu! Vois toi-mème ces objets, et dis-moi si, oui ou non, j’ai lieu de me désoler ?» Le Khâdjè plaça l’anneau et les perles dans le creux de sa main, et constata que ces bijoux équivalaient bien au tribut de tout un pays. « Ce sont là, » dit-il, «joyaux tels que seuls en possèdent les rois; de pareilles richesses ne se rencontrent que dans le trésor de l'empereur de Chine et de Mâtchine. » Puis il ajouta: « Mon cher enfant, ne t’exaspère pas, prends patience. Si même celle qui possédait ces objets demeure au ciel, j’emploierai pour l’attirer l’or, la ruse, la magie s’il le faut, et je la mettrai dans tes bras ». Il dit et enmenachez lui son cher neveu.
Or, Khâdjè 'Oùriyâ avait un palais à l’entrée du bazar. C’était un édifice orné de peintures, de dorures et de lapis lazulis, et il l’avait dénommé Ribâti Ghérîbâne, 1’ « Hôtellerie des Etrangers. » Il y fit venir des musiciens et des chanteurs pour distraire le jeune amoureux et l’empêcher d’être absorbé par son idée fixe. On amenait devant le jeune homme tout étranger, tout voyageur qui arrivait dans la ville, on questionnait de même tous les derviches : « Ne connaitriez-vous pas, » leur disait-on, * un endroit isolé, par exemple, au milieu de la mer, où se trouverait un palais de telle description, abritant une telle jeune fille?» Personne ne pouvait fournir de renseignements.
Une année passa ainsi, et le jeune amoureux, dévoré par les tourments de l’absence, devenait de plus en plus faible et pâlot, et tous les efforts des médecins demeuraient sans effet. Khâdjè 'Oùriyâ ne savait à quoi se résoudre, d’autant plus que beaucoup lui disaient : « Ceci est l’œuvre des djinns. Ils auront porté envie à cet enfant, et lui auront suscité cette calamité. » Enfin, le Khâdjè dit à Souqri : « Ne perds pas courage, ne t’abandonne pas à de sombres pensées ; je vais
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réunir les astrologues, et nous parviendrons bien à découvrir celle que tu aimes. Il faut bien prendre patience. *
Un beau jour, une grande caravane vint des confins de la Chine et Màtchîne à Basra, et toute la ville eu fut remplie. Khàdjè ‘Oùriyà fit monter son neveu à cheval et lui dit : « Allons, mon pauvre enfant chagrin, viens avec moi voir la caravane de Chine. Je vais t’acheter un cadeau. » Tous deux se mirent eii selle et se rendirent au caravansérail. Le chef de la caravane, émerveillé de la beauté de Souqri, conduisit l’oncle et le neveu dans sa tente et apporta des curiosités de Chine. Après quelque temps, ‘Oùriyà dit au marchand chinois : « Mon garçon a vu en songe une jeune fille de tel aspect et, depuis lors, il est devenu languissant. Je n’ai pu savoir où réside cette jouvencelle * Le chef de la caravane était généreux et bon. Il s'apitoya sur Souqri et dit : « Brave homme, la personne que ton fils a vue eu songe, à s’en rapporter au portrait que tu en fais, ne peut être que la fille de l’empereur de Chine. Elle a nom Sènauber. Depuis l’endroit où se lève le soleil jusqu’à celui où il se couche, le Très-Haut n’a pas créé d'image aussi belle que cette princesse. Mais sache bien qu'elle est sous la garde d’une nourrice qui connaît la magie. Son père a fait bâtir pour elle, au milieu des Sept Mers, un pavillon où elle est étroitement surveillée, et jamais la main d’aucune créature ne touche la sienne. De plus, j’ai ouï dire qu'il y a un an. elle a vu en songe un jeune homme. Un djinn se sera montré à elle [sous cette forme] et elle en est devenue folle. On l’a apportée devant son père et tous les efforts pour la guérir sont restés superflus. » Souqri demanda : « Quel est son nom ? N’est-ce pas Sènauber ? » 7 Le marchand répondit : « Oui. Elle n’a pas sa pareille pour la beauté. Elle a, dit-on, à un coin de la bouche, un grain de beauté dont les princes de tous les pays tombent amoureux sans l’avoir vue. »
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— ço8 —
Kn entendant cette description du grain de beauté, Souqri perdit connaissance. Quand on l’eut rappelé à lui, il dit : « Mon cher père, le signalement que donne ce marchand chinois s’applique exactement à la jouvencelle que j'ai vue en songe ; ce grain de beauté, je l’ai baisé. ». fol i;i H Là dessus, ‘Oûriyà le fit monter à cheval, le ramena chez lui et lui dit : « Mon cher enfant, désormais, tu n’as plus à t’affliger. Amuse-toi à loisir. Puisque nous savons que ta bien-aimée est en Chine, fût-ce même au milieu des Sept Mers, j’irai bien l'y chercher, qu’il faille pour cela recourir à l’or, à la ruse ou à la magie. Je te la ferai obtenir, fallût-il même dépenser à cette fin toute ma fortune. Oui, cette jouvencelle t’appartiendra, s’il plaît à Dieu, aussi certainement qu’elle t’est apparue en songe et que toi-même tu t’es montré à elle. Donc, trêve de lamentations. » Souqri, ravi de cette promesse, appela sur son oncle les bénédictions du Ciel.
Quant à Khâdjè Oùriyà, il prit ses dispositions pour se rendre dans la capitale de la Chine. Il se munit d'une quantité d’or et de cadeaux originaux, ainsi que du voile, des pendants d’oreille et de la bague, et dit à son neveu :
« Mon enfant, je vais les emporter avec moi. Je pourrai, sans doute, les rendre à la jeune fille et lui prouver ainsi que je dis la vérité. * Il mit le tout en sûreté dans une cassette, prit avec lui plusieurs esclaves et serviteurs, et dit à Souqri :
« Mon chéri, amuse-toi toujours bien, et bannis tout chagrin jusqu'à mon retour. S’il plaît à Dieu, je me procurerai la jeune fille et je la ramènerai avec moi. Je te confie ce palais. »
Là-dessus, il fit transporter le matériel et dresser les tentes hors des murs de la ville, et fit savoir que quiconque d’entre les marchands désirerait aller à la Chine n’avait qu'à venir le
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rejoindre. En trois jours, il rassembla une caravane imposante et l’on se mit en route pour la capitale de la Chine. On pareourut les étapes, on franchit les relais, et après un certain temps, on arriva à destination. Tout le monde descendit dans les caravansérails.
Khâdjè 'Oùriyâ passa la nuit à se reposer, et, le matin, dès son réveil, il s’achemina vers le bazar, et se promena par la ville, préoccupé de savoir ce qu’il allait entreprendre, où il pourrait obtenir des renseignements sur celle qu’il cherchait, et comment il la verrait.
Le lendemain, il aperçut un rassemblement. Il sortit du caravansérail et entendit les hérauts faire cette proclamation :
« Si quelqu'un peut guérir la fille de l’empereur de Chine, il recevra la souveraineté d’une partie de ses états. »
En entendant ces mots, Khâdjè 'Oùriyâ fut tout content. Il adressa à Dieu des actions de grâces et se rendit à l’instant auprès du colonel des gardes du palais, qui répondit à son salut et lui demanda : « Brave homme, d’où es-tu ? Que veux-tu ? » Le Khâdjè répondit : « Je suis philosophe et médecin, et je sais rendre la raison â ceux qui l’ont perdue. Par la faveur divine, — loué soit le Très-Haut ! — je suis arrivé aujourd’hui en cette ville. *
Le colonel fut charmé de l’entendre et le conduisit au palais impérial. L’officier entra le premier, s’inclina devant le souverain, qu’il trouva très mélancolique, et lui exposa la mission dont il était chargé. Le Faghfoùr lui dit : « Que de sang innocent j’ai déjà versé sans que ma fille soit guérie ! J’aime encore mieux la laisser en proie à son mal que de faire périr d’autres musulmans. » Le colonel se permit d’insister : « Ce médecin, » dit-il, « est étranger, et a spontanément assumé cette tâche. Il est possible qu’il soit plus perspicace que les autres, et qu’il délivre la princesse de son infirmité. * Le prince céda : « Allons, » dit-il, « amène-le. »
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Les chambellans allèrent quérir Khâdjè ‘Oûriyâ et l’introduisirent dans la salle d’audience. Dès qu’il aperçut l’empereur, le Khâdjè baisa en sept endroits la terre, comme l'exigeait l’étiquette, puis prononça l’éloge du monarque avec une bonne grâce qui ravit les courtisans et les grands de l’état. On le fit asseoir sur un siège doré, et le Faghfoûr lui dit : « Apprends que j’avais cent médecins, tous hommes toi. 122 A d’intelligence et de talent. Je les ai tous conduits, eux et bien d’autres encore, au palais de ma fille, et aucun d’eux n'a réussi à la guérir. Toi, à ton tour, tu te prétends médecin capable et tu offres de lui rendre la raison. » ‘Oûriyâ répondit : « O souverain du monde, j’ai entendu ta proclamation; or, j’étais venu tout exprès pour cette affaire, après avoir entrepris un long voyage. » Le prince reprit : « Si tu échoues, tu le paieras de ta tète. — La tête de ton serviteur, » dit ‘Oûriyâ, « est garant de mes paroles. Mais si je soigne bien la princesse et si je la guéris, que me donnera en retour le souverain du monde ? *
Le Faghfoûr répondit : « Je te donnerai la moitié de mon empire. J’en prends à témoin tous les grands de l'état. * Le Khâdjè répondit : « Que la prospérité de Sa Majesté augmente ! Dieu, dans sa puissance, m’a donné de l’or et des biens meubles et immeubles en quantité incalculable. Chaque année, je verse au trésor du roi d’Egypte un tribut de trois mille tomans, et c’est pour moi comme de donner un dînàr ! »
L’empereur et son entourage furent stupéfaits de ce langage. « Alors, » dit le Faghfoûr, « que désires-tu ? » ‘Oûriyâ répondit : « Que Sa Majesté promette à cet humble serviteur, devant tous les émirs ici présents, que si je guéris la princesse et lui fais recouvrer la raison intacte, telle qu’elle l’avait auparavant, elle accordera la main de sa fille à mon
- su —
humble fils, qui, j’ose le dire, est un jouvenceau qui n'a pas son pareil sous la voûte azurée. Oui, certes, sa beauté et sa grâce sont sans égales. Si l'empereur veut bien l’accepter pour gendre, il me comblera d’orgueil. *
A ce discours, le Fàghfoûr clama contre lui : * Malappris, quel langage tiens-tu là ? Sache que les chefs d’état sont venus, nombreux, briguer la main de ma fille, et que je ne la leur ai pas accordée, si bien qu’ils ne font qu’en pleurer nuit et jour. Jusques à quand viendras-tu proférer, sous mes yeux, pareilles impertinences ? »
Derechef, 'Oûriyà baisa respectueusement la terre et répondit : « Que la félicité de Sa Majesté soit durable ! Il ne faut pas que tu me considères, moi, tou humble esclave, avec l’œil du mépris. Je ne suis rien moins que le vizir du souverain de Basra, qui m’a envoyé en ambassade auprès de toi, avec mission de guérir ta fille, à condition que tu l’agrées pour fils. Si tu ne consens pas, veuille me donner licence de m’eu retourner. »
( Vers) : « L’âne n’est pas tombé, ni l’outre déchirée. Si après tu te repens, tant pis pour toi »
« Je vais aller porter à mon prince ta réponse. »
Ce discours donna quelque peu à réfléchir au Fàghfoûr. Il se leva et se retira dans ses appartements particuliers, puis fit venir ses ministres et leur dit : « O soutiens de l’Etat, que dites-vous de cet homme ? » Les vizirs, les vèkils et les émirs baisèrent la terre et répondirent : « Que la prospérité de Sa Majesté augmente ! Dans le cas où cet homme guérirait la princesse et mettrait un terme à cette infortune, nous ne voyons pas d’empêchement à conclure cette alliance avec le roi de Basra. Il faut accepter sa proposition. Envoie-le donc auprès de la Reine des Horizons. Peut-être est-il destiné à la sauver. En tout cas, mieux vaut faire cette
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tentative que de la voir vivre dans la démence, pour finir par y succomber et abreuver de chagrin Sa Majesté. »
Le roi, convaincu par ce discours, donna son assentiment. 11 fit venir aussitôt Khâdjè 'Oùriyà et- lui dit : « Va, guéris ma fille, et je la donne au fils du roi de Basra. * Khâdjè ‘Oûriyà demanda au Faghfoùr : « Si Sa Majesté veut bien en avoir la bonté, qu'elle daigne écrire un engagement, l'orner loi. 122 H de sou sceau et me le remettre pour ma tranquillité. Je vais me dévouer à la mission qui m'incombe, et si j’échoue, que ma tète soit la rançon d'un seul pas de Sa Majesté. » Le roi fit rédiger et sceller l'engagement écrit. Tous les vizirs, les émirs et les vèkils y apposèrent leur cachet et le remirent entre les mains de l’avisé Khâdjè. 'Oûriyà baisa le papier et le frotta sur son œil, puis le mit dans son sein, la tête respec tueusement inclinée.
L'empereur le fit accompagner d'un valet. Arrivé au château de la princesse, on lui fit franchir sept portes, et en entrant dans l'appartetnent de la malade, il vit un reflet lumineux apparaître en dessous du rideau qui la cachait. « Quelle est celle lueur? » demanda-t-il. « Elle est due», répondit-on, «au rayonnement de son éclatante beauté.» Le Khâdjè reprit : « Vous autres, restez ici. Je vais réciter une prière, puis j'irai seul auprès de la princesse, aviser aux moyens de la guérir. » 'Oûriyà récita la Soùre Fâtiha du Livre Saint, puis il souleva le rideau.
Il vit devant lui une belle pareille au soleil resplendissant. Tous ses vêtements étaient déchirés et ses longs cheveux, seuls, recouvraient ses charmes. Il s'approcha et la salua. Elle avança la tète et, par l’ordre de Dieu, son cœur subit une impression mystérieuse ; son odorat fut caressé du parfum de Souqri, et elle s'écria : « O Dieu, délivre-moi de cette peine.» Le Khâdjè s'agenouilla poliment devant la princesse
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et lui parla en ces termes : « O reine des horizons, quel est ton mal ? Est-ce que, par hasard, soit en songe, soit à l’état de veille, ton cœur a été victime de la brûlure d’amour ? Serait-ce la passion qui te tourmenterait et t’arracherait ces pleurs et ces cris ?... Eh bien ! ce jeune homme qui, de son côté, t'a vue en songe, est cent fois plus désolé que toi et gémit sur ta longue absence ».
Cette entrée en matière arracha à la jouvencelle un profond soupir, et elle dit : «O bon médecin, comment sais-tu que je suis tombée amoureuse à la suite d’un songe ? De tant de médecins qui sont venus ici, aucun n'a parlé de la sorte. Ils portaient tous des diagnostics qui n’avaient aucun rapport avec mon état, et me donnaient des remèdes sans efficacité. Allons, dis-moi bien toute la vérité, car j’entends de toi des paroles qui prouvent que tu connais mon bien-aimé, et le parfum de la sympathie émane de toi. *
Alors, Khàdjè ‘Oùriyà raconta à la princesse le rêve de Souqri, et comment il avait vu l’apparition dans une chambre ornée de glaces. En entendant ces indications exactes, la princesse tomba évanouie. Quand elle revint à elle, elle dit : « O bon médecin, il y a une preuve irréfutable de nos relations. Tant que tu ne l’auras pas produite, je ne serai pas complètement persuadée que tu dis la vérité.» Aussitôt, ’Oûriyà porta la main à son gousset et en retira le voile, les pendants d’oreille et la bague, les baisa et les déposa devant la princesse. A cet aspect, le cœur de la jouvencelle s'illumina, ses yeux s’agrandirent, et de joie elle ne tenait pas dans sa peau. Il vit, à n’en plus douter, que ce médecin venait bien de la part de l’aimé et avait été envoyé vers elle. Elle dit au Khâdjè : « Cher médecin, ne me cèle rien, dis-moi bien tout ce que tu penses. Que vois-tu de mieux à faire en cette occurence ? Quel que soit ton avis, je le suivrai. Il faut que tu m’unisses à ce jeune homme. »
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'Oûriyâ répondit : « Fais venir tes suivantes, habille-toi de vêtements somptueux, et, quand ton père viendra pour te voir, dis lui : « N’eùt été ce médecin, je serais restée cent ans peut-être dans cet état pitoyable, sans jamais recouvrer la santé. Donne-lui tout ce qu’il te demandera. » Après cela, je te dirai comment il convient d’agir dans la suite. Mais auparavant, j’ai une seconde révélation à te faire: j’ai obtenu de ton père que, si je te guérissais, je pourrais t’emmener pour te donner à mon fils, si Dieu le permettait. Maintenant, Dieu soit loué, te voilà guérie. Si ton père ne te donne pas à moi, refuse obstinément de t’en aller d’ici. »
Là dessus, la princesse se leva de sa couche, sortit de son linceul, alla dans la chambre voisine, et appela ses suivantes. Au son de cette voix bieu connue, les suivantes, tout heureuses, accoururent se jeter aux pieds de la princesse. Elle leur dit : « Allez chercher le coffre qui est dans le trésor, et fol. 123 A oh se trouvent mes vêtements. Je suis sauvée, délivrée de tous mes maux, et c’est à ce médecin que je le dois; c’est lui qui m’a rendu la raison. » Les suivantes allèrent en toute hâte chercher les robes brodées d’or, et Sènauber s’en revêtit ; puis Khâdjè 'Oûriyà dit à son tour aux esclaves : «Allez annoncer au roi la bonne nouvelle et recevoir la récompense qu’elle mérite. Pendant ce temps-là, je conduirai la princesse au hammàm : j’ai encore une potion à lui faire prendre et je dois aussi lui remettre un certain onguent ; elle n’aura qu’à s’en frotter tout le corps au bain, et elle deviendra encore plus belle qu’auparavant ».
Les eunuques, tout réjouis, coururent chez l’empereur, et lui dirent : « Bonne nouvelle, ô souverain du monde ! Sènauber Khânoum 8 a recouvré la raison. » Le Faghfoùr leur dit : « Je vous affranchis tous », et leur donna à chacun une bourse d’or, et tous les courtisans et dignitaires les comblèrent
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également de cadeaux. Puis l’empereur ordonna de pavoiser la ville, et les musiciens, à l’entrée du bazar, s’en donnèrent à cœur joie.
Quant à 'Oùriyâ, il envoya la princesse au hatnmàm et attendit, debout près de la porte, qu’elle eût terminé sa toilette. A sa sortie, il lui dit : « Garde bien le secret que je t’ai confié, que personne n’en sache rien, car s’il venait à transpirer, et que l’empereur eu eût vent, il ne te donnerait pas à ce jeune homme, et vous succomberiez tous deux aux tourments de l’absence. » La princesse le rassura : « Est-ce que, par hasard, je suis [encore] folle, pour aller divulguer ce secret ? »
Bref, 'Oùriyâ envoya la princesse auprès de son père. Elle fit, en grande pompe, son entrée dans la salle d'audience ; on la fit asseoir sur un trône doré et l’on organisa une fête. Les musiciens firent résonner leurs instruments, et on distribua des mets et du vin à foison. Après le repas, on recommença à festoyer, et l’on passa dans la liesse trois jours et trois nuits.
Le troisième jour, Khàdjè 'Oûriyâ baisa respectueusement la terre et dit : « Que les choses de ce monde s’accomplissent selon ton désir, que le Ciel te seconde, que le Créateur te protège ! l'homme généreux, quand il a promis, tient parole 9. Si le souverain du monde ne se repent pas de l’engagement qu’il a pris, qu’il veuille bien expédier mon affaire, à moi, pauvre étranger. J’ai fait tout ce qui dépendait de moi, et mon prince a les yeux fixés sur le chemin [par où je vais m’en retourner]. »
Sur le champ, l’empereur se leva et se rendit au harem, et sa fille vint à sa rencontre et lui baisa les mains. Heureux de la voir heureuse, le père l’embrassa et lui dit : « O lumière de mes yeux, que dis-tu de cet homme, de la promesse que je lui ai faite et de l’engagement écrit que je lui ai remis ? »
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La princesse répondit : « C’est l’ordre de Sa Majesté. Les rois n’ont qu’une parole. C’est donc mon destin qui l’a voulu ainsi. 11 faut bien en prendre mon parti. Cet homme m’a fait du bien, et tout ce que mon père fait pour le récompenser est légitime. *
L’empereur sortit du harem, prit place sur son trône, fit quérir les cadis et les cheikhs, et ordonna de marier Sènauber et Souqri. On apporta des plats remplis de pièces d’or, on en éparpilla en l'honneur de Khàdjè Oûriyâ, et le reste de la journée se passa à banqueter. Le lendemain, le Faghfoùr s’assit à nouveau sur son trône, et convoqua les vizirs et les émirs. Il fit ouvrir les portes du trésor, et on en sortit, pour la princesse, plusieurs kharvârs *° d’or et de bijoux, et toute espèce d’objets. De plus, son père lui donna, pour l’accompagner, quarante esclaves de l’un et de l'autre sexe. Quand tout fut prêt, on chargea les chameaux et l’on fol 123 B arrangea une litière dorée avec des tentures de brocart d’Egypte, où l’on installa la princesse.
Puis on monta à cheval, et Khàdjè ‘Oûriyâ ordonna de sonner l’appel. Tous les marchands qui étaient venus de Üasra et qui devaient reprendre le chemin du retour se rassemblèrent. La caravane marcha nuit et jour et finit par arriver à une étape de Basra. Khàdjè ‘Oûriyâ dit : « Je vais prendre les devants pour faire pavoiser la ville, puis je viendrai avec Souqrî, entouré des notables de la cité, à la rencontre de la princesse. »
Le Khàdjè s’achemina donc vers la ville. Arrivé à la porte du Tigre, il vit, devant son hôtellerie, un rassemblement de femmes aux cheveux épars, en train de gémir et de se lamenter. Il s’avança et clama contre elles : « Pourquoi ne portez-vous pas ce cadavre à un autre endroit ? » Elles lui répondirent : « O Khàdjè, ne sais-tu donc pas qui est ce
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mort que nous pleurons ? C’est le fils de Khàdjè ‘Afvàne, ce jouvenceau qui faisait la gloire de notre cité. » A cette nouvelle, Khàdjè 'Oùriyà, tout éperdu, se jeta à bas de son cheval, et se mit à pousser des hurlements de douleur, à lacérer ses habits, et à se verser de la poussière sur la tête.
Sur ces entrefaites survint Sènauber, fille du Faghfoûr de Chine, accompagnée de ses suivantes. En entendant ces cris de détresse, elle sortit la tête de sa litière et demanda : « Qu’y a-t-il donc ? » Elle vit que son soi-disant médecin, la tète et la poitrine nues, se versait de la poussière sur la tète et se désolait, entouré de près de deux mille hommes et femmes, qui pleuraient également. Elle distingua ces paroles dvOûriyà : * O fortune capricieuse, qu’as-tu fait de mon Souqrî ? *
Elle comprit enfin qu’il s’agissait de son bien-aimé, s’élança hors de la litière, arracha le collet de sa robe, se versa de la poussière sur la tête et se frotta le visage sur la terre nue, en geignant : « O deux à la marche oblique, comme vous m’accablez ! Pourquoi avez-vous fait périr ce pauvre adolescent ? » Elle avança la main et écarta le voile qui cachait le visage du mort. Elle le reconnut pour celui qu’elle avait vu en songe. Quand elle revint à elle, elle leva les bras vers le palais du Très- Haut et s’écria : « O mon Dieu, au nom de ton pur séjour, je ne survivrai pas à ce jeune homme pour traîner une misérable vie. Prends mon âme et unis-moi à lui. Sans lui, je ne saurais vivre. Puissions-nous reposer dans un même tombeau ! * Elle dit, serra fortement Souqrî sur son sein et exhala doucement le dernier soupir, comme une personne qui s’endort.
A cette nouvelle catastrophe, Khàdjè 'Oûriyà et les esclaves frappèrent des mains, redoublèrent leurs pleurs et leurs gémissements, se versèrent de la poussière sur la tète
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- si8 —
fol. 124
et leur deuil se centupla. Le bruit de ce double malheur se répandit dans la ville ; cent mille habitants, hommes et femmes, se rassemblèrent autour des deux cadavres, et le tumulte de leurs plaintes s’éleva jusqu’au pinacle des cieux. Mais ils eurent beau se lamenter jusqu’à la nuit, c’était sans résultat.
Le lendemain, ‘Oûriyâ, aidé des dames de la ville, ensevelit les deux fiancés, et on les mit dans un même tombeau, couchés côte à côte et étroitement embrassés, et on leur dit : « Vos épousailles s’accompliront au jour de la résurrection. * Puis 011 mit la dalle du tombeau et on s’installa pour les cérémonies funèbres, qui durèrent quarante jours et qua rante nuits, pendant lesquels Khâdjè ‘Oùriyâ et les parents de Souqri ne cessèrent de pleurer sur le tombeau des deux infortunés.
Enfin, Khàdjè 'Afvàne, lui aussi, exprima ses dernières volontés : « Je sens bien, » dit-il, « que, moi non plus, je ne survivrai pas à leur perte. Quand je serai mort, ensevelissez-moi à côté d'eux, afin que dans l'autre monde, du moins, je sois avec eux. » Il dit, et rendit l’àme, et Khàdjè 'Oûriyâ l’ensevelit et l’inhuma près de ses deux enfants.
Or, Khàdjè ‘Oùriyà pratiquait la religion mosaïque. Il implorait sans cesse Moïse et priait Dieu de le lui faire apparaître. « Je lui dirai ma peine, » disait-il, « et peut-être rendra-t-il le calme à mon cœur et me délivrera-t-il de mon chagrin. » Une nuit qu’assis sur la terrasse de son palais, jl se lamentait comme d’habitude, il vit se dresser devant lui un personnage vêtu de blanc, dont le visage de rose était auréolé de lumière. « O serviteur de Dieu, » s’écria l’apparition, * pourquoi te désoles-tu tellement, que tes plaintes incessantes affligent les anges du ciel ?» Le Khàdjè répondit : « Et comment pourrais-je ne pas gémir, alors que ces deux
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adolescents, après avoir si longtemps brûlé d’amour, n’ont pu se voir et en sont morts de chagrin, emportant dans l’autre monde leur désir inassouvi ? » Alors le prophète lui dit : « Si tu veux réciter la formule : « Il n’y a pas de dieu si ce n’est le Dieu, et Mahomet est l’envoyé de Dieu, et Alî est le vicaire de Dieu * ", je te promets, par ma religion, à moi Mahomet, de les ressusciter tous les deux. »
A ces paroles, ‘Oùriyâ se jeta aux pieds du prophète, se convertit sincèrement à l'islàm et prononça la Bonne Parole ’2, puis il continua, prosterné devant la sainte apparition : « O prophète, je t’en conjure au nom de ce Dieu qui t’a envoyé vers les créatures, rends la vie à ces jeunes gens pour qu’ils reviennent en ce monde, et que je puisse contempler leur beauté. » Alors, le Refuge de la Prophétie — que Dieu le garde et le conserve ! — étendit un tapis de prière bénit, fit deux inclinaisons, récita des oraisons et implora Dieu en tendant vers lui ses paumes sacrées : « O généreux Créateur, Toi qui donnes la vie et la mort, je t’en supplie par le respect qu’inspire tou Unité et par la majesté de la Tablette, du Trône, du Roseau et du Sublime Empyrée ,3, et au nom de tous les prophètes envoyés par toi, puisque ce sectateur de Moïse s’est converti à la religion révélée par moi, Mahomet, est devenu Musulman sincère et véritable, et a confessé mon caractère prophétique, daigne, dans ta clémence et ta générosité, ressusciter ces deux jeunes gens, afin qu’il apparaisse comme évident pour tous que ma religion, à moi, Mahomet, est la seule vraie. »
Ses bras tendus vers le ciel n’étaient pas encore retombés qu’un gémissement sortit du tombeau, la dalle se fendit, et Souqri et Sènauber surgirent embrassés, revêtus tous deux de tuniques du Paradis, et remplissant les alentours du céleste parfum.
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fol.
Mais le conteur ajoute que leur joue avait pris la couleur du safran, que leur taille était courbée et leur chevelure blanchie. Le prophète dit : « O ‘Oùriyà, voilà les signes de l'arrachement de l’âme. Tu vois combien est douloureuse l’amertume du dernier soupir, et pénible le séjour du tombeau. Ces marques de décrépitude en sont la preuve, et c’est pour cela que le Maître du monde vient, à ce moment terrible, au secours des croyants. »
« O prophète, » demanda 'Oùriyà, « prie pour qu'ils recouvrent leur fraîcheur primitive. * Le prophète consentit et, à l’instant même, leur visage devint plus beau qu’auparavant, leur chevelure reprit sa noirceur et leur taille se redressa comme le buis. Et, le cou enlacé, ils regardaient sans rien dire. Sur ces entrefaites, l’archange Gabriel — que sur lui soit le salut ! — vint près du Roi des Sages et lui dit : « O Mahomet, le Créateur du monde te salue et te dit : « J’ai rendu la vie à ces deux serviteurs par égard pour ta sainte intercession, mais leur existence terrestre est terminée, et la durée de leur vie ne doit pas dépasser ceci. Ainsi nous l’avons décrété depuis le commencement. Toutefois, Khàdjè 'Oùriyà a encore quatre-vingt-dix ans à vivre. S’il veut leur donner une partie de sa vie, par mon ordre, ils recouvreront la faculté de parler et auront une nombreuse progéniture. *
Lorsque ce message eût été transmis au prophète, Khàdjè 12 4 ® ‘Oùriyà dit : « Je remercie Dieu de la quantité de vie qu’il m’a assignée, et je veux bien la répandre pour eux. Je te prends à témoin, toi, l’envoyé de Dieu, que je cède trente ans de ma vie à Souqrî, autant à Sènauber, et que je me réserve les trente de reste pour les consacrer à leur service et repaître mes yeux du spectacle de leur beauté. Quand viendra l’instant du trépas, tous les trois nous émigrerons ensemble de ce monde, et ainsi, je n’aurai pas la douleur de
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les voir mourir avant moi. » Le prophète dit : « O Dieu, tu vois ce qu'il désire. *
A l’instant même, tous deux recouvrèrent la parole, se prosternèrent aux pieds du prophète, confessèrent leur foi, récitèrent la Bonne Parole et se convertirent à la religion islamique. Puis ils dirent : * O prophète de Dieu, de même que tu réalises notre idéal en ce monde, nous te prions d'ètre notre intercesseur au jour de la résurrection. » Mahomet s’y engagea et disparut aussitôt.
Le conteur ajoute que Khàdjè ‘Afvàne, lui aussi, revint à l’existence et adopta la religion mahométane. Alors les deux jeunes époux, de même que leurs parents et leur oncle, adressèrent au T rès-Haut des actions de grâces, puis s’acheminèrent vers leur demeure. Le Khàdjè fit pavoiser la ville. Tous les habitants apprirent bientôt la bonne nouvelle et se rassemblèrent autour d’eux. Partout régna l’allégresse, on escorta en grande pompe les deux amoureux dans le palais» on leur fit prendre place sur un trône doré, et des esclaves de l’un et de l’autre sexe se rangèrent debout, attendant leurs ordres.
Toute la population de la ville, à la suite du miracle dû à Mahomet l’Elu — que Dieu le garde et le conserve ! — récita la formule de conversion et confessa son apostolat.
Les fêtes du mariage, organisées par Khàdjè 'Oûriyà, durèrent huit jours et huit nuits. Il fit arranger aux jeunes époux un palais beau comme le paradis, et leurs noces furent célébrées avec la plus grande magnificence. On fit entrer Souqri dans le château et on le fit arriver devant le rideau qui cachait la mariée. Il passa derrière, et ce furent des embrassements, et tous deux apaisèrent le désir de leur cœur.
Quand le jour parut, Souqrî alla au hammàm se purifier des pieds à la tète. Puis il s'en fut saluêr son digne oncle,
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et prit congé de lui pour aller distribuer aux pauvres et aux derviches la valeur de deux mille tomans. Toute la famille de Khàdjè ‘Oùriyà suivit son exemple et se convertit à l’islàm. Tous édifièrent des bains publics, des caravansérails, des mosquées, se consacrèrent aux œuvres pies, et passèrent leurs nuits et leurs jours dans la prière et les exercices de dévotion.
Le roi de Basra étant mort, les notables de la ville élevèrent Souqri au trône, et il régna trente ans. Il eut beaucoupd’enfants irréprochables. Enfin, Souqri et Sènauber sortirent de ce monde transitoire et laissèrent à leurs descendants leur fortune et leur pouvoir.
Cette histoire est restée en souvenir d'eux, et salut à quiconque suit la bonne voie.
Le Livre du Recueil des Histoires a été achevé le dimanche 22 du mois de Rèdjeb de l’an 1245 de l’Hégire u.
Mille louanges, et même un million, de notre part à Ali.
Mille éloges et mille saluts, de notre part, à Mahomet — sur lui le salut !
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