Souqzî
On peut donner à autrui les années de sa propre vie. (Bibl. arabe, t. VIII, p. 119).
Victor Chauvin.
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
Original from
CORNELL
(Histoire de Ferroukhzâdj 1
Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
Les conteurs de nouvelles;, les traditeurs de documents et les perroquets croqueurs de sucre au doux langage rapportent l'histoire suivante :
Dans le pays deGhazna*. il y eut jadis un monarque d’élite, un roi des rois sans pareil. Ce dominateur de la face du monde, un jour, était assis sur son trône, heureux île sa puissance et coiffé de la couronne, les grands de l’état se tenaient debout près de la porte n, tandis que les princes étaient assis, chacun à la place que lui assignait l'étiquette. Le souverain prêtait l’oreille à leur discours, et leurs réponses pleines de sens amenaient un sourire sur ses lèvres sucrées, semeuses de perles 4, et il se plaisait aux récits ingénieux des lettrés et des gens d’esprit.
Mais soudain une idée vint à l’esprit du roi, et se tournant vers son excellent vizir, il lui dit : « O lumière de l’état, o conseiller intègre, les sages d’autrefois ont dit que.... 5
Or, depuis bien longtemps, une idée fixe me tourmente et j’ai l’esprit absorbé par ce problème : est-il jamais possible que l’homme créé par Dieu, quelles que soient l’ardeur de son zèle et l’intensité de ses efforts, écarte de lui le destin voulu par Dieu — qu’il soit loué ?» Le ministre au cœur brillant se prit à sourire à ce discours du monarque et répondit : « Ô souverain absolu, tout homme dont le cerveau est agité par ce problème est dès lors consumé par
Gougle
Original from
CORNÉLL UNIVERSITY
loi. 2
le chagrin, comme moi-mème je Pai été. Je n’ai pu trouver de remède à cette situation, et c’est pour cette cause, ô roi des rois, que je passe ma vie à ton service. »
A ces paroles de Péminent vizir, le roi s’écria : « Ô vizir, je t’en conjure par le Seigneur du monde, raconte-moi donc tes aventures. « Le ministre répondit : Ô roi, si...6 je t’exposerai mes aventures d’un bout à l’autre, et tu n’as jamais rien entendu de pareil. » « Raconte ». Alors le vizir s’agenouilla conformément à l’étiquette et parla en ces termes :
« O monarque du monde, mon père était l’un des chefs de Balkh 7 et possédait une fortune immense. Lorsque ma mère me donna le jour, il me confia aux soins d’une nourrice et ou m’appela Ferroukhzàd. Ma nourrice m’éleva avec tendresse.
Je grandis auprès d’elle jusqu’à ce que fus en âge de >uivre des leçons. Elles me profitèrent si bien que j’acquis A. tous les talents. Dans toute la région de Balkh et du Khorassan, il n’y avait jouvenceau plus instruit et plus accompli que moi, et mon intelligence égalait mon savoir. Mon père s’en alla vers la miséricorde divine, j’entrai en possession de tous ses biens et de ses trésors, et alors, fier de mes richesses, je levai la tête, je fis beaucoup d’œuvres pies à l'intention de l’âme de mon père, et quand son deuil fut terminé, je ne pensai plus qu’à vivre à ma guise et à m’adonner au plaisir. Entouré d’amis intimes et de compagnons spirituels, je passais mon temps, soir et matin, à me promener à la campagne.
Une nuit que, j’étais couché dans le parterre de roses de mon palais, je vis en songe un dragon fondre sur moi. Je fus pris à son aspect d'une terreur inimaginable. Le monstre me saisit par le collet dans sa gueule béante comme une caverne et garnie de dents acérées, et m’enleva
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
dans les airs. J’aperçus un brasier incandescent. Il m’y jeta, et je pensais périr dans ce feu, quand un vent impétueux se leva, m'arracha aux flammes et m'emporta au sommet d’une montagne telle qu’il n’y eu eut jamais de plus haute. Arrivé là, je m’assis triste et éperdu. Je vis tout-à-coup un serpent sortir d'une crevasse de la montagne; il se dirigea vers moi et voulut m’injecter le venin de ses crocs et me faire passer de vie à trépas. Epouvanté, je m’enfuyais vers le bas de la montagne, quand tout-à-coup je vis la lune descendre du ciel et me recueillir dans son sein. A cet endroit, je m’éveillai de mon profond sommeil : la couleur avait disparu de mon visage, le tremblement agitait mes membres, et mon cœur était glacé par l’épouvante. On aurait dit qu’une étincelle jaillie de terre à l’Orient incendiait le ciel.
Je fis quérir un interprète de songes à l'esprit éclairé et je lui narrai mon rêve. Voici quel fut son conseil : « Tu ne pourrais mieux faire que de t’éloigner du milieu que tu fréquentes et de te confiner dans la solitude, car ce songe n’est pas de bon présage. * Les paroles de l’interprète me donnèrent à réfléchir et je me dis en moi-même : « Oui, tu vas conjurer ce destin fatal, et trouver un remède à cette situation critique. « J’avais hors ville un parc sans cesse rafraîchi par un zéphir du paradis, et j’y avais fait construire un palais élevé. Je me mis en route, et sans domestiques ni esclaves, ni suite d’aucune espèce, je me rendis dans ce jardin, dont je verrouillai la porte derrière moi.
J’y restai assis quelque temps, toujours seul, mais je finis par m’ennuyer. Je me levai, je parcourus le jardin et je l’examinai en détail afin de faire disparaître le chagrin de mon cœur. Il y avait au milieu de mon parc un parterre émaillé, par l’ordre du Roi Evident ", de roses aux couleurs éclatantes et variées et de tulipes ravissantes. J’y aperçus un
Original from
CORNELL UNIVERSITE
loi. 2
oiseau dont le corps était orné, par l'ordre du Roi très Saint, des milles teintes chatoyantes du paon. De plus il était si énorme que jamais je n’avais vu volatile de cette grandeur. JVidée me vint de tâcher de le prendre : pendant les quelques jours que j’avais à passer dans cet endroit, sa présence m’aiderait à bannir la tristesse, ce serait pour moi une distraction et une société. Je me levai donc, je pris un fil de soie, je fis un nœud coulant à une extrémité, j'étendis le fil dans le parterre, je nouai l'autre bout à ma ceinture et je me mis en embuscade. Quand l’oiseau mit le pied dans le nœud coulant, je tirai ferme pour attacher au lacet la patte de l’animal. Dès qu’il s’en aperçut, il prit son essor, se dirigea vers le zénith, et m’emporta avec lui. J’eus beau faire tous mes efforts pour me maintenir sur le sol, je ne pus y réussir. Je pensai bien à détacher le nœud coulant, mais je me dis que si je tombais [d’une si grande hauteur';, j'irais m’aplatir sur la terre millénaire.
B. Bref, l'oiseau géant m’enleva sans que je pusse lui résister, et je me dis que le mieux à faire était d’abandonner mon corps au destin et d’attendre les évènements, et, fou de terreur, je me cramponnais de mes deux mains à la corde, en faisant d’amères réflexions : « O jeune homme, tu as voulu faire la chasse, mais vois maintenant de quel côté est le gibier ? A quelle extrémité te voilà réduit ! Si le fil vient à se rompre, tu iras t'abimer en mille morceaux sur le sol, et si l’oiseau continue à t'emporter, Dieu sait où tu vas aboutir ! » Tout en m’abandonnant à ce^ pensées, je regardai vers le bas, et la surface de la terre apparut à mes yeux [unie] comme la mer. Je fermai les yeux de peur, j’ouvris la bouche pour invoquer le Roi glorieux, et je me résignai à la mort. Tout-àcoup, mon pied heurta un arbre, j’ouvris les yeux et j’aperçus une ile de deux para>anges 10 sur deux parasanges, plantée d’arbres fruitiers de toute espèce et arrosée par des eaux
CORNELL UNIVERSITY
vives. Il s’y trouvait un bosquet pareil au paradis, où croiV sait un arbre énorme* L’oiseau avait construit son nid à la cime de cet arbre et il venait de s’y poser, tandis que je restais suspendu à sa patte. Je profitai de la circonstance, je mis tout doucement le pied sur une branche et je déliai la corde attachée à ma ceinture.
Je descendis et je me promenai dans Pile. Les arbres portaient cent mille espèces de fruits tels que je n’en avais jamais vus. Certes, c’était là un endroit agréable et charmant, mais je n’avais ni ami, ni compagnon avec qui échanger mes impressions. Bref, il nie fallut bien vivre dans cette solitude. Quand la nuit venait, je grimpais sur l’arbre. Cent mille amimaux étranges sortaient de la mer et venaient donner à Pile une animation singulière, et je me cachais dans le feuillage par crainte de ces êtres inconnus. Je n’osais dormir de peur qu ■ l’un d’eux ne montât sur larbre et ne vint mettre un terme à ma vie. Bref, quelque temps se passa ainsi.
Un jour enfin, je vis apparaître un grand navire Sur le tillac était installé un trône, où était assis un beau jeune homme. Les mariniers firent avancer le vaisseau jusqu’à proximité du bosquet et abordèrent au rivage de l’île. Us débarquèrent, se dirigèrent vers une source et apportèrent le trône du jeune homme au pied de l'arbre où j’étais caché. Je pus voir alors que ce trône était orné de brocart d’or. Ils y installèrent le bel adolescent 11 et placèrent devant lui deux ou trois coffres. Puis ils s’assirent devant lui et lui dirent : « O fils de roi, nous avons exécuté les ordres de ton père, nous t’avons amené dans cette île charmante et dans ces coffres est préparée la nourriture nécessaire pour dix jours. Chaque fois que tu auras faim, tu n’as qu’un geste à faire, et à satisfaire ton désir en attendant le terme fixé par les astrologues. Nous viendrons te reprendre dans onze jours et nous te ramènerons en grande pompe dans la capi-
Original from
CORNELL UNIVERSITE
fol . <
taie ». — « Qu’il en soit ainsi ! » dit le jeune homme, et cette foule, le laissant seul, alla se rembarquer et regagna ses foyers.
Or donc, moi j’étais toujours au haut de l’arbre. Lejeune homme, levant les yeux, m aperçut et me héla : 4 Or ça, que fais-tu là? Descends». J’obéis, il me salua, me fit asseoir à côté de lui et m'interrogea sur mes aventures. J’obtempérai à son désir et. à mon tour, je lui demandai: «Comment se fait-il cpie ces gens soient ainsi partis, en te laissant seul ici ? » Le jeune homme beau comme le soleil répondit : « Sache que ma ville natale est éloignée de cette île de cinquante parasanges. Cette ville est habitée par un grand monarque qui est mon père. 11 n’a d’autre enfant que moi. Quand je vins au monde, il distribua aux pauvres de grandes largesses et manda les astrologues pour tirer mon horoscope. Ils manièrent donc Pastrolabe, s’entreregardèrent et dirent : « Ce garçon est né sous une heureuse étoile, mais pourtant, à l’àge de douze ans, il, sera soumis à une conjoncture funeste. S’il y échappe, il est manifeste qu’il obtiendra la souveraineté de l’univers entier.» Or, le moment fatal est arrivé, et ou m’a apporté dans cette île inhabitée.»
Ce discours ne laissa pas de m’étonner. Je me consacrai au service du prince et il fut charmé de ma compagnie.
Moi, je lui frottais respectueusement les pieds [du front] et je m’ingéniais à lui être utile, si bien que huit jours se passèrent sans incident. Le dixième jour, le prince, fatigué, avait appuyé sa tète sur le coussin, et j’étais couché à ses pieds, quand il médit; «Vas prendre dans ce coffre quelques pommes; nous nous régalerons». J’allai en chercher, j’en pelai une, je la fixai à l’extrémité de mon couteau et je la lui mis en bouche. A ce moment, le malheureux éternua, et la pointe du couteau lui traversa la gorge et ressortit par la nuque. Le destin s’accomplit, et l’infortuné vendit Pâme,
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
A cette vue, affolé par le désespoir, je me jetai à terre et je m'y roulai et me débattis comme l’oiseau à moitié tué. Puis je tombai en défaillance et quand je repris mes sens, je me mis à lacérer mes vêtements et à frotter du front les pieds du malheureux enfant. « Hélas ! me disais-je, quel désastre que cet aimable jouvenceau ait ainsi péri !» Et ce jour-là et la nuit qui suivit, je ne fermai pas l’œil et je me lamentai sans trêve.
Le lendemain, au lever du soleil, je vis dix vaisseaux descendre de la mer et cingler vers mon île. Leurs flancs étaient décorés de draperies multicolores, et ils étaient remplis d’une foule de gens revêtus de leurs plus beaux atours et accompagnés de chanteurs dont les accents mélodieux fondaient l'àme. Cette multitude en liesse approcha et finit par atteindre le rivage de Pile, [.es vaisseaux jetèrent l’ancre et tous ces gens s’acheminèrent vers l’arbre. Le roi. père du jeune prince, avait pris les devants. Quand il arriva près de moi, il me vit couché à côté du cadavre de son fils et clama contre moi : « O mauvais gars, quel mal avait donc fait cet enfant élevé avec tant d’amour, pour que tu le misses à mort?» Dans ma détresse, j’ouvris la bouche pour la supplication : * O roi du monde - que ta domination soit sans fin ! — je jure que j’eusse préféré avoir le cœur transpercé de mille poignards acérés que de voir une poussière se déposer sur son cœur.» Puis je racontai fidèlement ce qui s’était passé, mais personne ne voulut ajouter foi à mes paroles. Enfin, le roi ordonna de me ligotter et dit : « Je sais ce qu'il faut faire dans ton cas. Si réellement il n'y a pas de ta faute, il ne te sera fait aucun mal.»
Ensuite, le roi ordonna de transporter dans le vaisseau royal cet adolescent dans sa fleur. On m’emmena, et cette multitude gémissait et pleurait, s'apitoyant sur la mort du prince, et moi aussi, m’oubliant moi-même dans mes liens.
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
je sanglotais, je conseillais a ma mort, et je me disais : « A quoi bon vivre désormais sans lui avec qui j'ai passé de si beaux jours, qui m'a ravi de sa beauté et comblé de >a bienveillance?» Mon chagrin augmentait d’instant eu instant jusqu'à ce qu’on arriva à destination.
Je vis sur le rivage cent mille personnes/yétues d'habits de tête, des musiciens et des danseurs venus pour célébrer la joyeuse entrée du prince. Quand le vaisseau royal aborda, ils furent vite au courant de la catastrophe et des clameurs de desespoir s'élevèrent. La joie et la liesse firent place au chagrin et au deuil. Le roi mit pied à terre, on emporta le cadavre du jeune homme, et l'on m'emmena aussi. Ouifol. j H. conque me rencontrait m'accablait d'injures et d’outrages.
Bref, on me traîna, chargé de chaines, au palais du roi. On confia à la terre le prince, à qui l'on fit de magnifiques funérailles, et on passa dix jours dans le deuil et les pleurs.
Kufiu, le monarque me fit comparaître et m'a|H>stropha : * Ù cruel, qui ne crains pas Dieu, pourquoi as-tu mis à mort cette parcelle de mon cœur? » Je versai des larmes : « O roi, répondis-je, par le Seigneur qui connaît tous les secrets, ce n’est pas à dessein que j’ai tué ton fils. » Le roi demanda aux grands de sa cour : « Oue faut-il en faire ? » Tous répondirent : * Ordonne/ que nous le mettions en pièces, et que les lambeaux de son cadavre soient jetés à la voirie. — Xon, » reprit le roi, « nous allons le porter au lieu de justice u' pour voir s'il est coupable ou innocent. — A toi d'ordonner, » approuvèrent les émirs.
A l'instant moine, le roi monta à cheval, ou me mit une chaîne au cou et I on m’emmena jusqu’au bord de la mer. Je levai les yeux et je vis une pierre énorme, haute de plus de mille aunes, surmontée transversalement d’une colonne d’acier grosse comme un éléphant. A une extrémité de cette colonne était suspendue une
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
sorte de bouclier de fer pareil au plateau d’une balance et soutenu à la surface de l’eau par quatre chaînes. A l’autre bout de la colonne était attaché un long câble. Le roi s’écria : « Allons, misérable, dis la vérité, car c’est le moment d’espérer encore en ma clémence. Pourquoi as-tu fait périr mon enfant? — Ô roi, par la gloire du Créateur de l’univers, je ne suis pas coupable du meurtre de ton fils. » A ces paroles, le roi ordonna : « Amenez cet éléphant ». Ses serviteurs obéirent et le roi reprit, s’adressant à moi : « Misérable, sache que cet éléphant en a mis un autre en pièces. Je vais le faire placer dans cette balance de justice pour voir ce qui va en advenir. » Bref, on installa l’animal sur le plateau, et, sur l’ordre du roi, des esclaves tirèrent le câble et hissèrent le coupable jusqu’à une hauteur de cent aunes et plus. Puis ils le laissèrent descendre jusqu’à la surface de la mer. [/eau commença à s’agiter et à bouillonner, les vagues enlevèrent cet éléphant énorme et l’engloutirent, et, à l’instant même, ses os revinrent â la surface, à ma grande épouvante. Le roi me dit : « A cette heure même, un sort identique t’est réservé. — Dieu, « répondis-je, » est grand. A lui de décider, à Lui sans l’ordre de qui pas une feuille ne tombe de l’arbre. »
Le roi fit amener le plateau. On m’y plaça et on le hissa. Quand il fut tout en haut, on le lâcha, tandis que j’étais tout éperdu, ayant banni de mon cœur tout espoir. Je me résignais à être anéanti, et, les yeux pleins de larmes, la poitrine déchirée et le cœur ulcéré, je m'étais accroupi la tête sur les genoux. Toute une veille de la nuit se passa ainsi. Soudain, la mer commença à bouillonner, je prononçai la Bonne Parole et j’attendis la mort. Je vis sortir de la mer une apparition si étonnante, qu’oubliant le [reste du] monde, je rivai mes yeux sur elle : c’était un personnage à la tète énorme, au visage rond, au large front, à la chevelure rouge.
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
IO
fol. 4 A
Il dépassait de cinquante aunes la surface de la mer, et pourtant il était encore dans l’eau jusqu a la ceinture.
Je m’évanouis de terreur, et je restai sans connaissance jusqu’au milieu de la nuit. Quand je revins à moi, étonné d’être encore du nombre des vivants, j’étais assis à bord d’un navire sur un trône. Je ne vis plus trace de l’horrible apparition, mais j'aperçus un lit magnifique orné de brocart ; un flambeau répandait une lumière éclatante, une personne endormie sur le lit s’était voilé la tête; elle était éclairée à son chevet par une bougie placée dans un bassin d’or et à ses pieds était un autre bassin disposé de même. Je restai d’abord immobile, absorbé dans mes réflexions. Enfin j'étendis la main, je tirai les voiles qui me cachaient le visage de la personne endormie. Alors apparut à mes yeux une ravissante jeune fille, un cyprès au sein d’argent Ia, si charmant que de nia vie je n’avais vu pareille beauté. Un seul regard jeté sur elle suffit pour lui faire donner mon cœur. Je me dis : « Est-ce une créature humaine, ou une statue d’argent massif? Ou si c’est peut-être une fille de péri 14 endormie dans ce vaisseau? » Je restai stupéfait, et considérant d’une part ces joues vermeilles et d’autre part toutes les peines et les avanies dont je venais d’être accablé, j’eus beau faire tous nies efforts pour me retenir ; en fin de compte, je 11e pu> m’empêcher de déposer plusieurs baisers sur ces lèvres si douces si bien que la jeune fille au visage de lune s’éveilla, et s’assit sur son séant. Lorsqu’elle m’aperçut, elle se cacha la figure dans sa manche. Je m’empressai de me prosterner devant elle pour lui rendre mes hommages et prier Dieu pour cette houri. Elle me demanda : « Ô jeune homme, qui es tu ? Et par quel hasard te trouves-tu en cet endroit? — Hélas ! je suis un pauvre voyageur bien durement éprouvé. — Dis-moi toute la vérité. » Quand elle m eut
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
juré que je pouvais parler sans craindre de reproche, je lui narrai tout ce qui in était arrivé.
I>a jolie créature me dit : « O jeune homme, mon histoire est plus intéressante encore que la tienne, et si tu veux bien m'écouter, je vais te la raconter. J’appelai les bénédictions du ciel sur ce cyprès au parfum de jasmin et je répondis : ♦ Ù être aimé, répands de tes lèvres délicieuses les perles de tes paroles. » Elle prit donc la parole en ces termes :
« Sache, ô jeune homme, qu’il y a au milieu de cette île une ville du nom d’Hormouz, dont la beauté rivalise avec les charmes du paradis sublime. Elle fut le séjour d’un monarque preneur de mondes, d'illustre renommée, héros sans rival, chef d’armées sans nombre et doué d’un pouvoir illimité. Or, c’était mon père. Pendant bien longtemps, son cœur fut rempli du désir d’avoir des enfants, et Dieu - il est grand avait décidé qu’après une longue attente et bien des peines, je vinsse au monde. Quand on annonça la nouvelle à mon père, il dit : « Mon désir ne peut être en contradiction avec ce qui plaît à Dieu. » (Distique) : « Il n'arrive que ce que Dieu veut, et ce que mon cœur a désiré, ce n’est pas cela qui >e réalise, » car ce que nous réclamions de la munificence divine, c’était un fils. Il nous a donné une fille, conformons notre désir à sa volonté. » On m’éleva donc, et je grandis entourée de soins. ».
« Un jour, mon père, dans une promenade à la campagne» fut pris tout-à-coup de l’envie de chasser. Il se mit donc en route et fit lever un élan aux beaux yeux et à la taille gracile, cueilleur de fruits rapide comme la gazelle. Mon père se lance à sa poursuite, l’animal s’enfuit bramant de frayeur; mon père éperonne son coursier, il ne parvient pas à rattraper l’élan. »
« Et le voilà bien loin de ses serviteurs, de sa suite et de ses cavaliers, mais son désir de triompher de l’animal ne lui
Gck rgle
Original from
fol. 4
permet pas de retourner sur ses pas. Jusqu’à la nuit il continue sa course, et bientôt les ténèbres enveloppent le monde. Un fourré se présente, l’élan s’y précipite et disparait. Mon père reste à l’orée du bois, étonné et ne sachant que faire ; tout courbaturé, il descend de cheval et s’assied dans un coin, et une veille de la nuit se passe ainsi. Tout-à-coup, il voit de loin s’élever les flammes d’un feu qu’on vient d’allumer Il >e lève et se dirige vers cet endroit, et après quelque temps il aperçoit un div gigantesque assis sur un sopha. il l’observe attentivement : c’est un horrible nègre, un diable 17 hideux, au corps de div, à la figure d ''{frite 1K. Les deux genoux appuyés sur le sopha, il a devant lui une jarre de vin, et il a écorché un bœuf qu'il rôtit et dévore. A ses pieds est assise une femme belle comme la lune du quatorze, les deux mains liées, et à côté d’elle pleure un bébé de deux ans. Mon père reste immobile de stupeur à l'aspect de ce vilain. Quand le nègre a fini de manger, il boit quelques coupes de vin, puis il s’adresse à la femme : « Ô idole au visage de lune, pourquoi nous rendre si longtemps malheureux tous deux, moi éperdu d’amour et toi dans les liens? Mets enfin un terme à ton entêtement et cède à mes désirs, et sinon, je t’arrangerai de telle façon que tu serviras d’exemple au monde. « La femme lui cria : « Ô démon, ô ‘i frite, combien de temps y a-t-il que tu m’as amenée ici ? — Il y a deux semaines. — As tu réussi, jusqu’à présent, à soulever de ta main lubrique le pan de ma chasteté ? — Non. — Eh bien ! attends encore un an si tu veux, et tu ne pourras quand même satisfaire sur moi ton désir. »
Alors le nègre, irrité des paroles de la femme, tire son glaive, la saisit par la chevelure et l’attire à lui. Et mon père de se dire : « Ce serait grand dommage de voir une pareille beauté périr de la main de ce nègre. » 11 tend son arc, lance une flèche contre la poitrine du géant, et le transperce de
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
part en part. Le monstre s’abat et remet son âme au maître de l’enfer.
« Cependant mon père s’avance vers la femme, qui se prosterne à ses pieds et appelle sur lui les bénédictions du ciel.
« Ô ma fille, qui es-tu ? » lui demande mon père. ♦ Comment es-tu tombée au pouvoir de ce démon ? » Elle redouble de remercïments et dit : « O valeureux guerrier, sache que dans cette contrée habitent beaucoup de cavaliers, dont mon époux est l’émit. Ce noir de malheur m’ayant aperçue un jour s’est épris pour moi d’un fol amour. Il s’est mis en embuscade et un jout, m’ayant surprise seule avec cet enfant, il m’a ravie et m’a apportée dans cette forêt. Cette nuit, il a voulu obtenir par la violence l’assouvissement de son infâme désir, j’ai résisté, et il allait me mettre à mort si Dieu — Il est grand — ne t’avait inspiré de venir ici. Tu as protégé ma pudeur contre les attentats de ce monstre. »
Le récit de cette infortunée remplit de compassion le cœur de mon père, il prit avec lui la belle et son enfant, et les amena dans sa capitale. Il épousa celle qu’il avait sauvée et s’efforça de faire l’éducation de ce fils d'impurs. Bref, la mère étant morte, il fit de son fils d’adoption son héritier présomptif, puis abdiqua en sa faveur et vécut lui-même en simple particulier.
Quand ce nourrisson de serpent eut exercé quelque temps le souverain pouvoir, ses amis lui dirent : « Si tu veux que le trône te soit assuré à jamais, tue le roi. » Ce bâtard aveuglé par l’ambition, fit mettre à mort son bienfaiteur, et il aurait agi de même à mon égard, si, craignant pour ma vie, je ne m’étais réfugiée à la faveur de la nuit, avec ma nourrice et mes suivantes, dans la maison du vizir. Cet homme de bien à l’intelligence éclairée, informé de ce qui m’arrivait, m’a embarquée avec ma suite. « Fuis, » m’a-t-il dit, « cherche
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
un asile quelque part jusqu’à ce que j aie fait l’affaire de ce scélérat. Après quoi je te ferai revenir. *
« Et voilà où j’en suis ! Il y a maintenant dix jours que nous sommes dans l’embarras, perdus sur cette mer infinie. Tu es le premier étranger que je vois depuis mon départ pour l’exil, et mes aventures sont bien telles que je te les ai exposées. » Moi, je restai étonné au récit des malheurs de la belle si digne d’amour. « Si tu veux bien y condescendre, » lui dis-je, « je me consacrerai à ton service et je serai du nombre de tes esclaves. » La princesse ouvrit la bouche pour exhaler ces douces paroles : « Aimable jeune homme, ce serait noblement agir que de me rester toujours fidèle. » (Distique) : « Ouc je sois ton esclave au même titre que les autres; que je sois à ton service tant que je vivrai. »
Bref, la jeune fille accepta mes bons offices et informa de ma présence sa nourrice et ses suivantes, qui ne laissèrent pas d’ètre étonnées. La nourrice demanda à la princesse : « O enfant chérie de ta mère, quel est ce jeune homme? D’où vient-il, et quel hasard l’a amené sur notre vaisseau ?» La jouvencelle rapporta à la nourrice tout ce qu’elle m'avait ouï dire, et ma rencontre les réjouit beaucoup. Je dis alors à la damoiselle : « O lune qui charme les cœurs, examine bien ce que je viens de te proposer : s’il est en concordance avec le noble penchant de ta nature, ordonne qu’il loi. 5 A. s’accomplisse. Et sinon, si j’ai agi avec impertinence, sans pourtant vouloir être une cause d’ennui pour toi, je te prie, en tout cas, d’excuser mon insolence, car, 6 repos de l’âme des cœurs éperdus, tu es femme, je suis à la fois un jeune homme et un malheureux, n’est-ce pas plus qu’il n’en fallait pour succomber à la tentation ? Nous pouvons, en suivant la coutume en usage dans ta patrie et la loi du prophète qui est l’expression des commandements de Dieu — Il est grand ! — échapper à tout reproche et à tout châtiment dans ce
Original from
CORNELL UNIVERSITY
monde ou dans l’autre. — Que faut-il faire ? — Le mieux est que tu veuilles bien m’agréer pour mari, et que je puisse être à ton service jour et nuit. — A tes ordres. » dit-elle, et alors, je lui pris la main, et nous prononçâmes les formules d’usage.
Pendant dix jours encore, nous voguâmes ainsi, et le onzième jour enfin, les contours d’une ville se dessinèrent à nos regards. Or, tous ses habitants étaient des nègres. Quand je fis cette constatation, nous primes les armes et nous nous préparâmes au combat. Cinq ou six noirs tombèrent sous nos flèches, mais leur nombre augmentait à tout instant. La situation empira à tel point que nous renonçâmes à tout espoir et que nous échangeâmes des paroles d’adieu. Ma bien-aimée avait au doigt deux anneaux d’argent ; elle m’en donna un et me dit : « Si nous échappons à cette calamité, n’importe où que nous soyons, souviens-toi de moi. » Ces paroles de l’être adoré m’embrasèrent le cœur et les larmes jaillirent de mes yeux. Je mis l’anneau à mon petit doigt et je continuai à livrer bataille aux nègres jusqu’à la fin du jour. La nuit tomba, le combat dura jusqu’à l’aube, et notre situation devint critique. Dans cette extrémité, nous implorâmes le Très Haut. Tout-à-coup, par son ordre, un nuage flamboyant apparut dans le ciel, et dans le temps qu’on inet à boire une gorgée d’eau, sous l’action des gouttes de feu qu'il distillait, tous les nègres, ainsi que la nourrice de nia femme, ses suivantes et ses domestiques périrent, et nous restâmes seuls vivants, mon épouse et moi. L’anneau d’argent avait opéré ce miracle. Quand le feu nous eut ainsi épargnés, le navire se disloqua en morceaux, et tantôt nous disparaissions sous l’eau, tantôt nous émergions, jusqu’à ce qu’une grande planche arriva à portée de ma main, et avec mille peines je parvins à me hisser sur cette épave. J’aperçus ma femme luttant contre les vagues,
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
j’étendis le bras, je parvins à saisir sa chevelure, à la recueillir et à l’installer sur mon frêle esquif. Je gagnai la rive et bientôt nous fûmes appréhendés par quelques nègres qui nous conduisirent devant leur roi.
C’était un noir pareil à un diable de l’enfer. Assis sur son trône, il poussa un cri quand il nous vit : * O esclaves malfaisants», dit-il, «qui êtes-vous? Oue de braves gens ont péri grâce à vos maléfices ! » Puis il se retira accompagné de ses guerriers ; ils cédèrent la place à une cinquantaine de femmes aux vêtements en lambeaux et aux visages lacérés au milieu desquelles figurait une mégère pareille à un gros éléphant noir, d’une excessive hideur. « Ah ! voilà», s'écria-telle, « ceux dont les enchantements ont suscité le feu qui a dévoré mon fils et fait périr toute mon armée. Livrez-les moi, je saurai les garder jusqu’à ce qu’ils succombent à la faim et que e les châtie de leur sorcellerie.)» Le roi, bon gré mal gré, céda à ses instances. Elle nous attacha au cou un licol et nous mena à son palais. Il ne nous restait plus aucun espoir et nous nous résignions au trépas. Soudain l’affreuse négresse ouvrit la porte, pénétra dans notre chambre et nous cria : « Eh bien ! que pensez-vous maintenant de votre situation ? — Le trépas, » répondis-je,
« vaudrait cent fois mieux. — Mais pourtant, que préférezvous, la mort ou la liberté ? — Si tu veux bien nous donner la fol. 5 H. liberté, que Dieu te récompense. — Accordez-moi votre amour,» dit-elle, « et j’obéirai à vos ordres. — Madame, » répondis-je, « le désir que vous manifestez ne jmurra jamais s’accomplir. - Et pourquoi ? — Puisqu’il n’y a pas eu de faute de notre part, si vous avez l’intention de nous tuer, nous louerons Dieu.» La femme rit de nos paroles : « Si tu veux bien accéder à mon désir, vous êtes sauvés. — Qu'il en soit ainsi, » répondis-je. Je conclus donc un arrangement avec elle et elle sortit. Après un instant, je la vis revenir.
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
Elle tenait à la main une tète coupée. Elle la ieta à nos pieds et dit : «C’est la tète de feu le roi mon mari. Désormais vous n’avez plus d’appréhensions à avoir. » Cet évènement me plongea dans l’étonnement. La négresse maudite médit brusquement : « Le moment de l’échéance est arrivé. Viens. 11 faudra bien que tu prennes patience jusque demain, lui dis-je. Voyons d’abord si, quand le peuple sera informé de la mort du roi, il ne va pas éclater une révolution qui pourrait nous attirer de nouveaux malheurs. Si tout se termine bien, je pourrai me donner à toi, et la réalisation de ton désir me sera aussi chère que la vie de mon frère. Si, d’autre part, on veut attenter à nos jours, il faudra bien prendre des mesures pour nous protéger. - Soit, » dit la mégère.
Bref, quand le jour parut, les nègres furent bientôt au courant du meurtre de leur souverain. Des clameurs s’élevèrent et nous vîmes deux mille noirs, armés de fer et d’acier, se diriger vers le palais du roi. J’ordonnai de fermer la porte et je montai sur la terrasse voir ce qui se passait. Je tendis Tare royal, nous envoyâmes vers eux, avec les flèches, l’aigle de la mort, et nous n’en laissâmes pas un seul approcher du palais. Lorsque la nuit eut forcé tous ces gens à aller se reposer, je dis à la négresse : « Maintenant que tu as commis ce meurtre et que tu as causé ce soulèvement, à toi d’aviser à y remédier.» Elle répondit : « Le castel qu'avait fait bâtir le roi est loin de la ville, ses murs sont en pierre et il est muni d’une porte de fer. Si nous pouvions nous y réfugier, nous serions hors de toute atteinte, et nous pourrions y soutenir un blocus de cent ans, car il est rempli d’approvisionnements, d’argent et de trésors. Nous pouvons donc sortir d’ici. .. » Elle ajouta : « Et note bien aussi que le palais où nous sommes a une porte ouverte sur la mer. Chaque fois que mon mari avait envie de voyager, il sortait
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
par là et s’embarquait sur un navire qui est à l’ancre en ce moment. Si la navigation te tente, nous pouvons enlever tout ce que nous pourrons et prendre la mer. Avant la pointe du jour, nous aurons déjà parcouru un bon bout de chemin, et plus personne ne pourra nous atteindre. — 11 vaut mieux, » lui dis-je, « nous en aller d'ici. Nous resterons dans ce château autant qu’il sera nécessaire, puis nous emporterons tout ce que nous pourrons en fait d’argent comptant et de marchandises, et nous nous embarquerons » D'accord sur ce point, nous enlevâmes tout ce qu’il y avait, nous atteignîmes sans encombre le vaisseau et nous y primes place. Comme la grâce de Dieu nous secondait, le vent se mit à souffler, je ne sais combien de parasanges nous parcourûmes en une seule nuit. Nous voguions ainsi à l’aventure, et le lendemain, quand le soleil qui éclaire le monde mit la tête à la fenêtre de l'Orient, on ne voyait plus trace de la ville des nègres.
La reine du Zanguebar dit alors : « Voici le vrai moment d’accéder à ma demande, — Tu dis vrai » répondis-je ... Je me levai donc, je pris les deux mains de la négresse et je loi. 6 A l’attirai à moi... Ma jeune femme accourut, la prit par les deux pieds, et tous deux nous la soulevâmes et nous la précipitâmes dans les flots.
« Tu as vu, » dis-je à ma compagne, « quel forfait cette créature perverse avait commis par concupiscence, et elle n est pas arrivée à son but. Voilà bien les épousailles qui convenaient à une pareille fiancée. » Ensuite nous fîmes avancer le vaisseau sur la surface de l’Océan, et dix jours duiant nous voguâmes avec toute la rapidité désirable. Le onzième jour, une ile apparut devant nous ; nous accostâmes, nous débarquâmes et nous vîmes une prairie continuellement rafraîchie par la brise. Au milieu jaillissait une source, et sur ses bords un arbre étendait son ombre. Nous nous assîmes à cet endroit propice, nous mangeâmes des
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITY
vivres que nous avions emportés et, mollement couchés, nous finîmes par nous endormir.
Quand nous nous éveillâmes, nous nous trouvâmes cernés par trois cents cavaliers au milieu desquels se tenait un jouvenceau beau comme la lune du quatorze du mois, occupé à nous considérer. A la vue de cette troupe, je me levai sur mon séant et j éveillai mon épouse. Elle ouvrit les yeux, se leva, et quand ses regards tombèrent sur ce jeune homme, la pâleur envahît son visage et son corps fut pris de tremblement. Je lui demandai la cause de son effroi. « Sais-tu » dit-elle, « quel est ce jeune homme ? et en quel endroit le hasard nous a menés? — Non. — Eh bien ! cette coupole que tu aperçois là-bas est celle du palais de mon père, et voilà la ville dont ce bâtard lui a ravi la souveraineté. — Ne t’afFecte pas, et aie le cœur à l’aise, car certes il ne te reconnaît pas sous ce costume (elle avait mis des vêtements d’homme d’un autre pays).
Comme nous étions en train d'échanger ces paroles, le prince fit avancer sa monture et nous demanda : « Qui êtesvous, et comment êtes-vous arrivés dans cet endroit ? * Je lui adressai mes hommages et je lui répondis : « J’ai bien l’honneur de vous exposer que nous sommes deux frères. Notre père a succombé à un grand malheur, il a été brûlé par la foudre, et notre vaisseau nous a amenés ici. « Mes amis, » dit le jeune roi « à quoi bon errer ainsi par le monde et vous donner tant de mal ? Pourquoi ne pas vous engager à mon service ? Vous serez traités aussi bien que vous le désirez. — Si nous sommes dignes de votre noble service, nous serons de cœur et d’âme vos humbles esclaves. »
Il nous emmena donc dans sa capitale. On arrangea pour nous, dans son palais élevé, uu appartement que l’on garnit de tous les meubles requis, et nuit et jour, je me consacrai au service de l’usurpateur. Une nuit, ma femme et moi
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE
foi. 6 n
nous donnions tendrement enlacés. Lejeune tyran, en proie à l'insomnie, avait quitté sa couche et errait dans le palais. Il passa, malheureusement, par notre chambre, et notre attitude dans le sommeil lui révéla clairement que nous étions mari et femme. Il mande aussitôt son vizir qui arrive en hâte : « O vizir », dit-il, « ces deux étrangers se sont donnés à nous pour des frères. Or, il est avéré que leurs paroles sont mensongères, et le hasard m'a bien servi. 11 faut que tu ailles les trouver et que tu tires au clair leur situation.» Bref, le vizir arriva, j’ouvris les yeux, je me levai et je m'inclinai devant lui. 11 s’assit nous fit asseoir également et prit la parole : « O jeune homme, pourquoi n’avez-vous pas fermé la porte avant de vous endormir ? Le roi est venu et a constaté que vous n’étiez pas frères, et que l’un de vous était une femme. Ce prince est un tyran soupçonneux, et sa perversité a tellement outrepassé les bornes que je ne saurais vous la dépeindre ; mais je vais vous en donner un exemple : nous avions un roi qui n'a jamais eu son égal pour la justice et la générosité. Il avait élevé ce jeune homme et l’avait fait atteindre au rang suprême, et ce monstre d’ingratitude l’a mis à mort et s’est emparé du trône, plongeant tout le royaume dans le chagrin. De plus, le roi avait une fille incomparable, et elle a dù, sur mon conseil, craignant la méchanceté de rusurpateur, s’embarquer pour l’exil avec sa nourrice, ses suivantes et ses domestiques. Depuis lors, je n’ai plus eu de ses nouvelles, mais, d’accord avec les émirs et grands du royaume, nous avons unanimement résolu, si la princesse revenait, de défia: rasser le monde de ce fils d’impurs. »
A ce discours du vizir, la jeune femme s'avança vers le vizir et lui dit : « O Assaf 10 éminent, sache que je ne suis autre que la princesse en question. » Elle raconta toutes ses aventures au vizir, qui se prosterna Je front contre terre et dit : « O princesse bien aimée, unique en perfection, j’ai
Gougle
CORNELL UNIVERSITY
fait prendre en vain dans le monde entier des informations sur ton sort. Rends le calme à ton cœur, et ne crains plus la perfidie du tyran. Je vais d’abord lui donner tous ses apaisements à votre sujet, puis j’irai avertir les émirs et les piliers de l’Etat et demain nous t’installerons sur le trône royal. » Là dessus, il s’en fut chez le roi et lui dit : « O souverain absolu, il est bien vrai que ces deux personnes sont de sexe différent. Je leur ai demandé pourquoi elles avaient tenu la chose secrète, et l'homme m’a dit : « Quand nous avons rencontré le roi, j’ai craint qu’il ne me ravit de force ma femme. J’ai donc caché sa vraie condition pour lui épargner le déshonneur. * Cette jeune femme n’est autre que sa servante qu’il a affranchie et qu’il s’est attachée par les liens du mariage. » Ces paroles du vizir rassurèrent le roi et il se mit tranquillement à boire du vin. Alors, le vizir rentra chez lui, convoqua tous les grands personnages et leur annonça le retour de la princesse. Tous se réjouirent à cette nouvelle. La jeune femme se rendit au palais du vizir, les grands et le peuple se soumirent à son autorité et baisèrent la terre en signe d’hommage. La jeune reine leur adressa ces paroles : «O braves gens, vous n’ignorez pas tout ce que feule roi mon père a fait pour vous, et vous ne pouvez mieux faire que de manifester votre reconnaissance. » D’une seule voix, les émirs et les seigneurs l’approuvèrent et s’écrièrent : « S’il plait à Dieu ! » Tous sortirent. Chacun s’en fut chez soi s’armer de pied en cap, puis ils assaillirent le palais du tyran, lui mirent une corde au cou, et l’amenèrent devant la jeune reine. Elle ordonna de le mettre en pièces, puis elle s’installa au palais, ouvrit les portes des trésors et fit aux grands des distributions d’or, d’argent et de cadeaux de toute espèce. Charmés de la générosité de ma femme, ils se soumirent avec empressement à son autorité. Le trône lui fut dès lors assuré.
CORNELL UNIVERSITE
Un jour, elle convoqua une assemblée, fit venir devant elle les chefs de l’armée et leur parla en ces termes : * O nobles seigneurs, le droit a fini par triompher, le tyran a subi le sort qu’il méritait, et les affaires de l'Etat sont parfaitement réglées. Je ne suis qu’une faible femme sans expérience, et ma place devrait être au coin du foyer; or, il me faut au contraire assumer les charges de la souveraineté et traiter continuellement les affaires de l’Etat avec toute espèce de gens : compatriotes et étrangers, bons et mauvais. Je trouve que cela messied à ma pudeur et à ma délicatesse, et il me paraît préférable qu’avec votre assentiment, mon mari prenne place sur le trône royal. — O reine, et dame du temps, » répondirent-ils, « l’empire t'appartient, à toi d’en disposer. Tu peux considérer tous tes ordres comme accomplis. Puisque tu as trouvé ce jeune homme digne d’être ton époux, il convient aussi pour exercer le souverain pouvoir. » Les piliers de l’Etat et les grands du royaume m'intronisèrent donc, mirent sur ma tête la couronne royale et me ceignirent du glaive, symbole de la puissance. De mon côté, j’ouvris la main de la libéralité et de la munificence, je sus gagner les sympathies des grands et des petits, et j’établis solidement mon pouvoir.
Un long espace de temps se passa ainsi, et un jour, pris de nostalgie, je demandai à ma jeune femme l’autorisation de partir. « Puisque tu es décidé à t’en aller », dit-elle, « je t’accompagnerai. Nous passerons ensemble quelque temps dans ta patrie, puis nous reviendrons. » Ce voyage décidé, nous mandâmes l’excellent vizir et nous lui confiâmes la fol. 7 A lieutenance du royaume. Nous partîmes donc, emportant un forte somme d'argent et les bagages nécessaires. Par malheur, notre vaisseau fit naufrage, et avec ma femme et nos domestiques, nous pûmes nous échapper sur un canot. Voilà comment nous sommes arrivés dans cette ville, et toi.
Original from
CORNELL UNIVERSITY
ô roi, mettant le comble à la générosité, tuas fait de moi un nouvel Azîz 20, et tu m’as confié les rôties du gouvernement. Depuis lors, mon plus cher désir a été de te voir, ô roi , me demander le récit de mes aventures. Grâce à Dieu, me voilà arrivé à mon but, et mon histoire est bien telle que j’ai eu l’honneur de te l’exposer. »
Alors le souverain de Ghaztia ordonna de coucher par écrit cette histoire, pour que, lorsqu’il en avait envie, il put la lire et y puiser des enseignements, jusqu’à ce qu 'enfin il quitta cette existence éphémère pour la vie éternelle.
Moralité : Personne ne peut écarter de soi le décret de Dieu — Il est grand ! — Il ne faut accorder aucune importance à ce bas monde, ni attacher son cœur à ses blandices, ni se laisser abattre par ses douleurs, car il est passager et ne vaut pas qu'on s’en préoccupe, et salut à qui suit la bonne voie.
Gougle
Original from
CORNELL UNIVERSITE