‹ Contes populaires dAfriqueChapitre 19 sur 107 · XIII. — ARABE · texte numérisé non relu

XIII. — ARABE

a.) Arabe d'Egypte.

LE PRINCE AMOUREUX (l).

L y avait une fois une femme qui ne concevait ni n'accouchait. Elle pria le bon Dieu et dit :

— Donne-moi une fille, quand même elle mourrait de l'odeur du lin. Elle conçut et accoucha de la fille (que Dieu lui avait donnée). Lorsqu'elle fut grande et âgée de dix ans, le fils du roi passa par la rue; il la vit regarder par la fenêtre ; l'amour pour elle descendit dans son cœur; il s'en alla malade à la maison. Les médecins se succédèrent auprès de lui sans savoir

(i) Spitta-bey, Conics arahcs modernes, Paris, Maisonneuve, 1883, in-8, p. 105-111.

96 CONTES POPULAIRES d'aFRTQUE

comment le guérir. Une vieille femme vint le visiter et lui dit :

— Peut-être est-ce que tu es amoureux ? ou bien as-tu une maîtresse?

Il lui dit:

— Je suis amoureux.

Elle lui dit:

— De qui?

Illui dit:

— De la fille du marchand qui s'appelle Sittoukan.

Elle lui dit:

— Je te l'amènerai.

La vieille s'en alla et la trouva debout près de sa porte. Elle lui dit :

— Ma fille, tu es jolie ; (certainement) tu veux entrer en apprentissage chez la maîtresse (de filage) du lin.

La jeune fîlle alla chez sa mère et lui dit :

— Conduis-moi, ma mère, chez la maîtresse. Elle lui dit:

— Chez quelle maîtresse ?

Elle lui répondit :

— La maîtresse du lin.

Elle lui dit :

— Ma fille, après cela tu mourras.

Elle lui dit :

— Non, je ne mourrai pas.

'■.ONTES POPULAIRES DAFRIQUE Q7

La mère l'envoya chez la maîtresse du lin. Elle restait là à nettoyer du lin. Un brin de lin entra dans son doigt entre la chair et l'ongle; elle tomba par terre. On la crut morte; on envoya chez sa mère et on leur dit:

— Venez enlever votre fille; elle est morte. Son père et sa mère avec des gens allèrent pour

l'enterrer. Alors la vieille leur dit :

— Vous êtes des gens riches : ne ssrait-ce pas une honte pour vous de l'enterrer sous la terre dans la pouàsière ? Construisez-lui un palais au milieu du fleuve, et toutes les fois que vous en aurez le désir, vous irez la voir.

Son père alla lui bâtir un palais sur des colonnes au milieu du fleuve et fit aussi un grand jardin à l'intérieur. Ils enlevèrent la jeune tille, la mirent sur un lit dans le palais, la quittèrent et s'en allèrent. La vieille alla trouver le fils du roi et lui dit :

— Va la voir, elle est dans le palais au milieu du fleuve.

Le prince prit le vizir avec lui, alla et monta en haut chez elle. Il la trouva morte. Il s'assit pour la pleurer et pour réciter des vers sur sa beauté. 11 la prit et la tourna (de tous les côtés). 11 saisit sa main, la montra au vizir et lui dit :

— Vois comme (les doigts) sont fins ! Alors il trouva le brin de lin entre l'ongle et la chuir. 11

gS CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

le retira et le fit sortir. La jeune fille (s'éveilla), se mit droite sur son séant et lui dit :

— Où suis-je ?

Il lui dit:

— Tu es chez moi, maîtresse de mon cœur. II l'embrassa et dormit avec elle au lit quarante jours entiers. Puis il descendit et trouva le vizir l'attendant. Ils sortirent par la porte (et entrèrent) dans le jardin. Alors le prince dit au vizir :

— Tu te rappelles: les roses et les jasmins sont blancs comme Sittoukan et les roses comme ses joues; si tu ne m'en voulais pas (je resterais encore chez elle), ne fût-ce que trois jours.

Il monta et resta trois jours chez elle. Puis il descendit et se promena avec le vizir. Le caroubier le rencontra.

— Tu te rappelles, vizir, dit le prince ; le caroube est comme les sourcils de Sittoukan ; si tu ne m'en voulais pas (je resterais encore chez elle), ne fût-ce que trois jours.

Il monta et resta chez elle trois jours. Puis if descendit et se promena. 11 rencontra une fontaine jaillissante :

— Tu te rappelles, vizir ; la fontaine est comme la taille de Sittoukan , si tu ne m'en voulais pas (je resterais encore chez elle), ne fût-ce que trois jours.

11 retourna chez elle. (Cependant) elle était

descendue d'en haut, en disant en elle-même:

— Allons voir pourquoi il s'en va et revient ainsi.

Elle descendit et se mit derrière la porte pour le regarder pendant qu'il venait pousser la porte. Alors il la vit, cracha sur elle et lui dit :

— Si tu n'aimais pas les hommes, tu ne te mettrais pas derrière les portes.

Il la quitta et s'en alla. Elle se fâcha fortement, se promena dans le jardin et y trouva une bague. Or c'était la bague du royaume (de Salomon). Elle la frotta ; la bague lui dit:

— A tes ordres ; que demandes-tu ?

Elle lui dit:

— Je demande un palais à côté du palais du prince, et que tu me donnes une beauté plus grande que la mienne.

Elle leva les yeux et se trouva dans le palais à côté du palais du prince. Elle regarda par la fenêtre; le prince la vit et en devint amoureux. Il alla chez sa mère et lui dit :

— Ma mère, n'as-tu pas quelque chose de joli que tu pourrais porter comme cadeau à la dame qui s'est installée à côté de nous et ne pourraistu lui dire : Epouse mon fils ?

Elle lui dit:

— J'ai deux pièces de brocart royal.

Il lui dit:

— C'est bien, porte-les.

Sa mère alla chez elle et lui dit :

— Ma fille, accepte ce cadeau-ci : mon fils désire t'épouser.

Sur ce, la jeune fille appela l'esclave et luidit :

— Prends, coupe-les en morceaux et essuie la maison avec.

La mère du prince s'en alla. Il lui demanda :

— Que t'a-t-elle dit, ma mère?

Elle luidit:

— Ce sont des gens riches ; on m'a pris le brocart et on enafait des chiffons à essuyer la maison.

Il lui dit:

— Je t'en supplie, ma mère ; n'as-tu pas encore une chose précieuse que tu pourrais porter?

Elle lui dit.

— Je n'ai qu'un collier d'émeraudes qui vaut quatre mille livres.

Il lui dit : . •

— C'est bien, porte-le.

Elle s'en alla, monta chez elle etlui dit:

— Accepte ce cadeau, ma fille; mon fils désire t'épouser.

Elle appela l'esclave et lui dit:

— Les pigeons ont-ils mangé ou non?

L'esclave lui dit :

— Pas encore, madame.

Elle lui dit:

— Prends ce collier-ci, égrène-le et donne-le aux pigeons pour qu'ils le mangent.

La mère du prince se fâcha et lui dit :

— Tu m'as vaincue, ma tille; dis-moi si tu veux l'épouser ou non.

Elle lui dit:

— Si tu veux que je l'épouse, dis-lui de se faire passer pour mort; enveloppe-le dans sept linceuls, conduis-le par la ville et dis aux gens de ne l'enterrer que dans cette maison-ci.

Elle lui dit:

— C'est bien; je le lui dirai, ma fille. La mère du prince partit et lui dit:

— Si tu veux l'épouser, fais-toi passer pour mort pour qu'on t'enveloppe dans sept linceuls ; fais-toi conduire par la ville et reviens pour qu'on t'enterre chez elle; alors elle t'épousera.

II lui dit :

— Rien que cela! ma mère ; crie et dis : Mon fils est mort.

Elle cria.

Les gens entendirent que le prince était mort.

Les chantres du Coran et les cheiks s'assemblèrent, entrèrent et le lavèrent.

Sa mère leur dit:

— Mon fils m'a imposé une obligation : Quand je mourrai, enveloppe-moi dans sept linceuls et.

après m'avoir conduit par la ville, enterre-moi dans le palais qui est à côté de chez nous.

On l'enveloppa; on le porta dans le cercueil, et les cheiks et les habitants de la ville marchèrent devant lui, le conduisant par la ville, le rapportèrent et le montèrent dans le palais delà jeune fille. Là ils le quittèrent et s'en allèrent. Elle entra vers lui et détacha de lui le premier linceul (et les autres) jusqu'au septième, cracha sur lui et lui dit:

- Situ n'aimais pas les femmes, tu ne te serais pas fait envelopper de sept linceuls.

Alors il lui dit :

— Est-ce toi?

Il mordit son doigt, l'arracha et ils demeurèrent ensemble.

LA VACHE DES ORPHELINS (l).

Il était une fois un homme qui avait une femme ; elle mit au monde deux enfants et mourut. L'homme se remaria ; il eut

de cette seconde femme un garçon et une fille.

La femme donnait à sa fille et à son fils de très

(i) Dulac, Contes arabes en dialecte égyptien, Journal asiatique, janvier 188 ,, p. ii-i é.

CONTES POPULAIRES D AFRIQUE Io3

bonne nourriture et quant aux deux autres enfants qui n'étaient pas ses enfants à elle, elle leurdonnait du pain des chiens. Les enfants prenaient la vache, la menaient paître, donnaient le pain à la vache et lui disaient :

— O vache, sois bonne pour nous comme notre mère était bonne pour nous.

Et la vache leur donnait de bonne nourriture ; ils mangeaient et se rassasiaient et tous les jours cela marchait de même. La femme regardait ses enfants et les trouvait tout chétifs et elle trouvait que les autres enfants étaient bien portants. Alors elle se mit à donner du pain des chiens à ses enfants à elle, pensant qu'ils allaient devenir comme les autres, mais cela ne réussit pas du tout. Alors elle dit à son fils :

— Enfant, va-t'en avec ton frère et ta sœur et vois ce qu'ils mangent dans les champs.

11 dit:

— C'est bien.

Il alla aux champs avec son frère et sa sœur. Les enfants s'assirent affamés, mais ils avaient peur de leur frère, craignant qu'il ne les dénonçât. Us lui dirent :

— Petit frère, si nous nous procurons quelque chose, ne nous dénonce pas.

Il dit :

— Bien, mes frères.

104 CONTES POPULAIRES d'aFPIQUK

Alors ils donnèrent leur pain à la vache et lui dirent :

— O vache, sois bonne pour nous comme notre mère était bonne pour nous.

La vache leur donna un gâteau plein de lait. Ils mangèrent et, rassasiés, s'en retournèrent au logis. La femme vint à la rencontre de son fils et lui dit :

— Qu'est-ce que vous avez mangé dans la campagne ?

— Nous n'avons rien mangé du tout, dit-il, si ce n'est ce pain qu'on donne aux chiens.

Le jour suivant, elle dit au garçon :

— Reste, toi, n'y va pas; laisse aller ta sœur. Leur sœur s'en alla en effet avec eux. lis

s'assirent; ils avaient bien faim. Ils lui dirent :

— Sœur, si nous nous procurons quelque chose à manger, ne nous dénonce pas.

Elle leur dit : '

— Bien, mes frères.

Ils donnèrent le pain à la vache en lui disant :

— O vache, sois bonne pour nous comme notre mère était bonne pour nous.

La vache leur donna du gâteau. Ils se mirent à manger et la fille faisait tomber de la nourriture sur ses vêtements. Elle s'en retourna à la maison. Sa mère lui dit :

— Qu'est-ce que vous avez mangé dans les champs?

— Interroge mon vêtement, dit la fille, avant de m'interroger ; interroge mon burnous! vois, nous avons mangé du gâteau : c'est la vache qui nous l'a procuré.

La femme avait un amant ; elle lui dit :

— Je ferai semblant d'être malade, moi; et toi, viens et dis : Je suis le médecin qui soigne les malades : je suis celui qui les guérit. Il n'y a de remède pour cette femme, il n'y a que le foie d'une vache toute noire.

Il lui dit :

— Je ferai cela pour toi. Quand je viendrai, dis : Fais-le entrer.

Elle fit la malade : on introduisit le prétendu médecin. Le mari demanda son avis. Il dit :

— Le remède qu'il lui faut n'est pas près d'ici.

— Dis seulement ce que c'est, dit le mari, et j'irai le chercher.

— Le remède qu'il lui faut, reprit l'autre, c'est le foie d'une vache toute noire, sans aucune tache d'autre couleur.

— La vache qu'il faut est chez nous, dit le mari.

On amena la vache, on l'égorgea. Les enfants pleuraient et disaient :

— O combien nous voilà orphelins, maintenant

I06 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

que nous n'avons plus notre vache qui nous tenait lieu de mère!

La femme mangea le foie et fit semblant d'être guérie ; son mari et son amant se jetèrent sur la viande et la dévorèrent tandis que les enfants rassemblaient les os ; puis ils les calcinèrent et les placèrent dans un grand vase en terre: un aloès y poussa et les enfants se tenaient sous l'arbre et ils mangeaient et ils buvaient ce que leur procurait Taloès. Ainsi l'arbre leur tenait lieu de la mère qui les avait élevés et de la vache qui les avait nourris et ils demeurèrent à vivre contents à la grâce de Dieu.

b) A rabe de Tripoli.

l'homme ET LE LION (l)

Il y avait un homme qui était marchand ; il achetait et vendait. Un jour il fit un 'voyage dans le pays; des brigandsarrivèrent et voulurent le tuer. Alors il leur dit :

— Qu'est-ce que je vous ai fait ? Si vous voulez mon argent, je vous le donne.

Un des voleurs lui dit:

— Nous voulons te tuer.

(i) Stumrae, M^rchen uttcî Gcdichle ans âer StaJt Tripoli in Nord-Afriha, Leipzig, 1898, in-S", Hinrich, p. 1-5.

II s'enfuit et se cacha dans une caverne souterraine. Il y rencontra un lion ; celui-ci se leva, lui fit place dans la caverne et alla vers ces gens qui étaient au dehors et voulaient tuer le marchand ; il se jeta sur euxetles dévora. Puis il rentra dans la caverne et trouva l'homme assis. De la tête, il lui fit signe de s'en aller. L'autre partit.

Après avoir un peu marché, il rencontra un autre lion.

— Seigneur, dit-il, qu'ai- je donc fait autrefois? Les hommes veulent me tuer ; je leur échappe, je me glisse'dans une caverne, je rencontre un lion; il me délivre d'eux, je m'en vais et je rencontre un autre lion 1 Seigneur, qu'ai-je fait dans le monde pour que chaque fois je trouve un danger?

11 s'en retourna vers le premier lion et entra dans la caverne. Le premier lion vit l'autre qui voulait dévorer l'homme ; tous deux s'attaquèrent et se livrèrent bataille. Le premier tua le second qui avait menacé l'homme, puis il alla retrouver celui-ci et avec la tête lui fit signe de partir.

L'homme s'en alla en disant:

— Dieu soit loué! D'abord des voleurs ont voulu me tuer; un lion m"a délivré d'eux, puis je suis parti et j'ai rencontré un autre lion; je me suis enfui et le premier m'a encore délivré. Qu'ai-je fait dans le monde, Seigneur?

I! continua sa route et trouva un puits auprès

duquel il se coucha et se mit à pleurer. A la nuit arriva une caravane. Les gens lui demandèrent :

— Pourquoi es-tu assis à pleurer au-dessus du puits ?

Il leur répondit:

— Laissez-moi, après être mort, je suis revenu à la vie.

— Quelle chose extraordinaire!

— Je vais vous la raconter. Je suis marchand ; je vends et j'achète ; je voyageais lorsque j'ai rencontré des gens qui voulaient me tuer; je me suis enfui et je suis entré dans une caverne ; j'y ai trouvé un lion qui est sorti contre eux, m'a délivra d'eux et les a tués. Puis il m'a dit : Vat'en. Je suis parti. J'airencontré un autre lion qui a voulu me tuer ; je me suis sauvé et je suis revenu vers le premier. Quand il m'a vu, il m'a laissé entrer; il est sorti contre l'autre; ils se sont battus et il l'a tué. Puis il m'a dit: Va-t'en. J'ai repris mon chemin et je suis arrivé à ce puits ; alors je me suis couché et je me suis mis à pleurer. Faites-moi du bien; prenez-moi avec vous; faites-moi revoir mes enfants. Désormais, je ne voyagerai plus dans le pays à cause de ce qui m'est arrivé. Trois fois j'étais près de mourir; si ce n'avait été ce lion qui m'a délivré, j'aurais péri. Je désire revenir vers ma famille, la revoir,

lui raconter tout ce qui m'est arrivé dans ce périlleux voyage.

Les gens de la caravane le recueillirent et lui dirent :

— Viens avec nous; nous t'emmènerons, ne crains pas.

Ils le prirent avec eux et il marcha jusqu'à ce qu'ils arrivèrent dans son pays. Alors il revit sa femme et ses enfants et se mit à pleurer.

Ils lui demandèrent:

— Où as-tu été ?

Il leur raconta tout ce qui lui était arrivé.

c) Arabe de Tunisie.

LES TROIS MOh'aMMED (l)

[L y avait un homme qui avait trois fils; leur nom à tous trois était Moh'ammed.

Quand il fut sur le point de mourir, il douta que l'un d'eux fût son fils. Alors il leur dit:

Moh'ammed héritera; Moh'ammed héritera et Moh'ammed n'héritera pas. Quand leur père fut mort, ils laissèrent passer

(i) Sturame, Tûnisische M^erchen und Gtiichit. Leipzig, 1893, 2 V. in-S", Hinrich, t. I, p. 75-7Î ; t. II, p. 125- 116.

une semaine, puis une autre, puis ils se mirent à parler de l'héritage pour le partager. Ils se mirent à discuter. A la fin, ils se rendirent devant le juge. Quand ils furent arrivés, la décision de leur affaire lui parut difficile; il leur dit :

— Que le qâdhi Hiddi décide entre vous.

Alors ils se recommandèrent à Dieu et partirent.

Quand ils eurent marché de nouveau, ils arrivèrent à un endroit où des chameaux s'étaient arrêtés. Le premier regarda et dit :

— Le chameau qui a été ici n'avait pas de queue.

Le second regarda et dit :

— Le chameau était borgne Le troisième vint et dit :

— La charge de ce chameau était mi-partie douce et mi-partie acide.

Puis ils partirent. Le maître du chameau les rencontra; il cherchait après sa bcte. Il leur demanda :

— Avez-vous rencontré un chameau ?

L'un d'eux regarda et dit :

— Ton chameau n'est-il pas sans queue ?

— Oui, répondit-il.

Le second regarda et dit :

— Ton chameau n'est-il pas borgne ?

— Oui.

Le troisième regarda et dit :

CONTES POPULAIRtS D AFRIQUE

— La charge de ton chameau n'est-elle pas mipartie douce et mi-partie acide?

— Oui. Donc vous avez vu mon chameau, puisque vous m'avez donné son signalement?

Ils lui répondirent :

— Moucher, nous n'avons pas vu ton chameau.

— Où l'avez-vous vu ?

— Nous ne l'avons pas vu.

Il les saisit sans vouloir les lâcher. Ils lui dirent :

— Nous allons trouver le qâdhi Hiddi ; viens avec nous.

Ils arrivèrent devant le qâdhi. Le maître du chameau se présenta le premier et dit :

— Ces jeunes gens ont mon chameau.

Le qâdhi leur dit :

— Rendez-lui sa bête.

Ils répliquèrent :

— Que Dieu juge entre nous et lui, nous ne l'avons pas.

Le maître du chameau regarda et dit :

— Ils m'ont donné son signalement ; mon chameau est sans queue; il est borgne; sa charge est mi-partie douce et mi-partie acide.

Le qâdhi regarda et dit :

— Comment savez-vous qu'il est sans queue ? L'un d'eux répondit :

— Quand le chameau fait des crottins, il les

dispersa avec sa queue, de sorte qu'ils sont éparpillés de tous côtés. Quand j'ai vu ses crottins, je les ai trouvés en tas. Alors j'ai reconnu qu'il n'avait pas de queue.

Le qâdhi se tourna vers le second frère et lui dit :

— A quoi as-tu reconnu qu'il était borgne?

— J'ai vu que l'herbe était mangée du côté où son œil était sain, et qu'elle restait intacte du côté où il était borgne.

Le qâdhi s'adressa au troisième et lui dit :

— D'où as-tu su que la charge du chameau était mi-partie douce et mi-partie acide ?

Il répondit :

— Du côté où était la charge acide, des mouches tourbillonnaient au-dessus des gouttes tombées, et du côté où était la charge douce-, les mouches bourdonnaient.

Alors le qâdhi se tourna vers le propriétaire du , chameau et lui dit :

— Mon cher, comment est ton chameau ?

— Effectivement, il est sans queue, borgne et porte une charge mi-partie douce et mi-partie acide; d'un côté du vinaigre et de l'autre du miel.

Le qâdhi reprit :

— Cherche ton chameau ; ces gens ont deviné son signalement par leur habileté; ce sont des gens intelligents.

Il les regarda et leur dit :

— Vous trois, quelle est votre affaire ?

— Seigneur, répondirent-ils, notre père a dit en mourant : Moh "ammed héritera, Moh'ammed héritera et Moh'ammed n'héritera pas. Nous ne savons pas lequel ; nous nous appelons tous les trois Moh'ammed.

Il leur dit :

— Vous passerez cette nuit chez moi comme mes hôtes; demain, je déciderai votre affaire.

Il les fit monter à l'étage supérieur, appela son berger et lui dit :

— Va leur égorger un agneau.

Il égorgea un agneau, le dépouilla et le porta à la maison pour le faire cuire. On leur apporta le souper. Ils se mirent à manger. Le qàdhi se tint derrière la porte delà chambre à écouter ce qu'ils disaient. L'un d'eux dit :

— Cette viande est de la viande de chien. Le second ajouta :

— Celle qui a fait cuire le souper avait ses règles.

Le troisième conclut :

— Le qàdhi est un bâtard.

— Non, mon cher, ne dis pas que le qàdhi est un bâtard. D'où le sais-tu?

— Celui qui fait apporter le dîner et ne mange pas avec ses hôtes est un bâtard.

Le qâdhi les entendit et s'en alla. Il appela le berger et lui dit :

— Pourquoi me mets-tu dans l'embarras quand des hôtes viennent et égorges-tu un chien?

— Non, seigneur, par ta tête, je n'ai égorgé qu'un agneau ; mais comme sa mère était morte quand il était petit, c'est une chienne qui l'a allaité.

Le qâdhi alla à la maison et demanda :

— Qui a fait cuire le souper des hôtes ? Une femme s'avança et dit :

— C'est moi, seigneur.

Il lui dit :

— Tu as tes règles ?

— Oui.

Il alla trouver sa mère, la saisit, la jeta par terre, tira son poignard contre elle pour l'égorger et lui dit :

— Dis-moi qui est mon père, sinon je te' tue. Elle eut peur et lui dit :

— Mon fils, ton père était sans vigueur. Il y avait chez nous un boucher qui nous apportait de la viande ; c'est lui que Dieu a décrété ; j'ai dormi avec lui, je suis devenue enceinte et je t'ai eu.

Alors il lâcha sa mère.

Le lendemain, il alla juger. Les jeunes gens se présentèrent à lui. Il dit au premier :

CONTES POPULAIRES d'aFRIQUK Ii5

— Comment as-tu reconnu que cette viande était du chien ?

Il répondit :

— La viande d'agneau n'a pas de fibres; celle du chien en a.

11 se tourna vers le second et lui demanda :

— A quoi as-tu reconnu que celle qui a fait cuire le souper avait ses règles?

— Parce que la viande n'était pas salée.

11 ne dit rien au troisième, mais il décida :

— Moh'ammed (l'ainé) héritera ; Moh'ammed (le second) héritera, mais Moh'ammed (le troisième) n'héritera pas.

Celui-ci demanda :

— Pourquoi ?

— Un bâtard seul distingue un bâtard.

d; Arabe d'Algérie.

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