LA FILLE DU PRINCE DE BAKHTAN
les cadeaux que le prince de Bakhtan lui avait donnés de toutes bonnes choses en présence de Khonsou en Thèbes, le bon conseiller, il ne garda rien pour son propre temple. Or, Khonsou, le bon conseiller en Thèbes rentra dans son temple en paix, l’an XXXIII, le 19 Méchir, du roi Ousirmarî-sotpounirî, vivant à toujours , comme le Soleil.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
Conte du Prince prédestiné est l’un des ouvrages que renferme le Papyrus Hanis n® $oo, du British Muséum. Il a été découvert et traduit en anglais par M. Goodwin, dans les Transactions of the Society of Biblical Ar— chaoîogy, t. III, p. 349-356, et dans les Records of the Pasl, t. II, p. 133-160, puis analysé rapidement par M. Chabas, d’après la traduction de M. Goodwin, Comptes-rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1874, p. 118-120; le texte égyptien a été publié par M. Maspero, dans le Journal Asiatique, 1877- 1878, et dans les Etudes égyptiennes, t. I, p. 1-47. G. Ebers l’a traduit en allemand et complété avec son habileté ordinaire (Das alte Ægyptische Màrchen vom verwunschefien Prin^en, nachersfihlt und lu Ende geführi) dans le numéro d’octobre i88i des Westermann’s Monatshefte, p. 96-103.
On dit que le manuscrit était intact au moment de la découverte ; il aurait été mutilé, quelques années plus tard, par l’explosion d’une poudrière, qui renversa en partie la maison où ' il était en dépôt, à Alexandrie d’Égj’pte. On pense qu’une copie, dessinée par M. Harris avant le désastre, a conservé les portions détruites dans l’original; mais personne ne connaît, pour le moment, l’endroit où se trouve cette copie. Dans son état actuel,
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
le Conte du Prince prédestiné couvre quatre pages et demie. La dernière ligne de la première, de la seconde et de la troisième page, la première ligne de la seconde, de la troisième et de la quatrième page, ont disparu. Toute la moitié de droite de la quatrième page, à partir de la ligne 8 jusqu’à la ligne 14, est effacée ou détruite presque entièrement. Enfin la cinquième page, outre quelques déchirures de peu d’imporunce, a perdu sur la gauche le tiers environ de toutes ses lignes. Néanmoins, le ton du récit est si simple et l’enchaînement des idées si facile à suivre, qu’on peut combler la plupart des lacunes et restituer la lettre même du texte. La fin se devine, grâce aux indications que fournissent les contes de même nature qu’on rencontre dans d’autres pays.
Il est difficile de déterminer au juste l’époque à laquelle remonte ce récit. Le lieu de la scène est alternativement l’Égypte et la Syrie du Nord, dont le nom est orthographié Naharanna, comme dans le Papyrus Anastasi IV. pl. xv, 1. 4, On ne
saurait donc placer la rédaction du morceau plus tôt que la xviiie dynastie, c’est-à-dire que le dix-septième siècle avant notre ère. D’autre part, la forme des lettres, l’usage de certaines ligatures, l’apparition de certaines tournures grammaticales nouvelles, rappellent invinciblement les papyrus thébains contemporains des derniers Ramsès. J’inclinerai donc à placer, sinon la rédaction première du conte, au moins la version que nous en fournit le Papyrus Harris, et l’écriture du manuscrit, vers la fin ou vers le milieu de la xx® dynastie, au plus tôt.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
(xxe dynastie)
|L y avait une fois un roi (i), à qui ne naissait pas d’entant mâle. Son cœur en fut tout attristé, et il demanda un garçon aux dieux de son temps. Ils décrétèrent de lui en faire naître un : il coucha avec sa femme pendant la
(i) Le conteur ne dit pas explicitement de quel pays il s’agit, mais il emploie, pour désigner le père de son héros, le mot soutenou, qui est le titre officiel des rois d’Ég3'pte : c’est donc en Égypte que se passent tous les événements racontés au début du conte.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
nuit, et alors elle conçut; accomplis les mois de la naissance, voici que naquit un enfant mâle. Qiiand les Hathors (i) vinrent pour lui destiner un destin, elles dirent : « Qu’il meure par le croco- ° dile, ou par le serpent, voire par le chien ! » Quand les gens qui étaient avec l’enfant l’entendirent, ils l’allèrent dire à Sa Majesté, v. s. f,, et Sa Majesté, v. s. f., en eut le cœur tout attristé. Sa Majesté, v. s. f., lui fit construire une maison élevée (?) sur la montagne, garnie d’hommes et de toutes les bonnes choses du logis du roi, v. s. f., car l’enfant n’en sortait pas. Et quand l’enfant fut grand, il monta sur la terrasse (2) de sa maison, et aperçut un chien, qui marchait derrière un homme, qui allait sur la route. Il dit à son page qui était avec lui ; « Qu’est-ce qui marche derrière l’homme qui chemine sur la route ? » Le page lui dit : « C’est un chien ! » L’enfant lui dit : « Qu’on m’en apporte un tout pareil ! » Le page l’alla redire à Sa Majesté, v. s.
(1) Sur les Hathors, voir p. 20, note i.
(2) Le toit des maisons égyptiennes était plat et formait, comme celui des temples, des terrasses sur lesquelles on venait prendre le frais. On y élevait des kiosques légers, quelquefois comme au temple de Dendérah, de vériubles édicules en pierre de taille qui servaient de chapelle et d’observatoire.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
f., et Sa Majesté, v. s. f., dit : « Qu’on lui amène un jeune chien courant, de peur que son cœur ne s’afflige ! » Et, voici, on lui amena le chien.
Et, après que les jours eurent passé là-dessus, quand l’enfant eut pris de l’âge en tous ses membres, il envoya un message à son père, disant : « Allons 1 pourquoi être comme les fainéants ? Puisque je suis destiné à trois destinées fâcheuses, n’agirai-je jamais selon ma volonté ? Quant au Dieu, qu’il agisse à sa volonté ! » On écouta tout ce qu’il disait, on lui donna toute sorte d’armes ; on lui donna aussi son chien pour le suivre, on le transporta à la côte orientale (i), on lui dit : « Ah 1 va où tu désires ! » Son chien était avec lui; il s’en alla donc, selon son caprice, à travers le pays, vivant des prémices de tout le gibier du pays. Arrivé pour s’envoler vers le prince de Naharanna (2), voici, il n’était point né
(1) La côte orientale, c’est la Syrie, par rapport à l’Égypte ; nous verrons en effet que le prince arrive au pays de Naharanna. Le Naharanna est connu aussi sous le nom de Naharina (cfr. p. 216, note i) : les mariages de princes égyptiens avec princesses syriennes sout fréquents dans l’histoire réelle.
(2) On pourra trouver bizarre que le prince, ignorant l’histoire de la princesse de Naharanna, arrivât dans le pays où elle se trouvait avec l’intention de s’envoler pour la conquérir. Aussi
" LE PRINCE PRÉDESTINÉ
d’enfant au prince de Naharanna, sauf une fille. Or, lui ayant construit une maison, dont les soixante-dix fenêtres étaient éloignées du sol de soixante-dix coudées, il se fit amener tous les enfants des princes du pays de Kharou (i), et il leur dit ; « Celui qui atteindra la fenêtre de ma fille, elle lui sera donnée pour femme ! (2) »
OR, beaucoup de jours après que ces événements furent accomplis, tandis que les princes de Syrie étaient à leur occupation de chaque jour, le prince d’Égypte étant venu à passer à l’endroit
bien, l’auteur égyptien n’a-t-il songé qu’à mettre le lecteur par avance dans la confidence de ce qui allait se passer. C’est ainsi que, dans le Conte des deux Frères, les magiciens de Pharaon, tout en ignorant l’endroit précis où est la femme que Pharaon convoite, envoient des messagers vers toutes les contrées et recommandent spécialement qu’on donne une escorte au messager qui se rendait dans le Val de l’Acacia, comme s’ils savaient que là résidait la fille des dieux (p. 22).
(1) Le nom àe pays de Kharou paraît avoir désigné la Palestine et la Cœlé-Syrie, c’est-à-dire le pays au sud du Naharanna, moins la côte phénicienne.
(2) Le mot poni, employé à plusieurs reprises, dans notre texte, pour désigner l’action des princes, signifie bien voler, s’envoler. Le prince de Naharanna impose-t-il aux prétendants une épreuve magique? Je suis tenté de le croire, en voyant que, plus loin, le fils du roi d’Égypte conjure les dieux, avant d’entrer en lice à son tour. Nous avons rencontré d’ailleurs, dans le Conte de Saint, un personnage qui sort de terre, lit. qui s’envole en haut, au moyen des talismans du dieu Phtah (cfr. p. 181 et 192).
LE PRINCE PREDESTINE
oü ils étaient, ils conduisirent le prince à leur maison, ils le mirent au bain, ils donnèrent la provende à ses chevaux, ils firent toutes sortes de choses pour le prince : ils le parfumèrent, ils lui oignirent les pieds, ils lui donnèrent de leurs pains, ils lui dirent en manière de conversation : « D’où viens-tu, bon jeune homme ? » lUeur dit : « Moi, je suis fils d’un soldat des chars (i) du pays d’Égypte. Ma mère mourut, mon père prit une autre femme. Qtiand survinrent des enfants, elle se mit à me haïr, et je me suis enfui devant elle. » Ils le serrèrent dans leurs bras, ils le couvrirent de baisers. Or, après que beaucoup de jours eurent passé là-dessus, il dit aux princes : « Que faites-vous donc ici ? » Ils lui dirent : « Nous passons notre temps à faire ceci : nous nous envolons, et celui qui atteindra la fenêtre de la fille du prince de Naharanna, on la lui donnera pour femme. » Il leur dit : « S’il vous plaît, je conjurerai les dieux, et j’irai m’envoler avec
(i) Le char de guerre égyptien était monté par deux hommes, dont l’un, le kaxjxna, conduisait les chevaux, et l’autre, le sinni, combattait : c’est un sinni que le prince de notre conte se donne pour père, l.es textes nous montrent que ces deux personnages étaient égaux en grade et avaient rang d’officier (Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 41).
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
VOUS. )) Ils allèrent s’envoler comme c’était leur occupation de chaque jour, et le prince se tint éloigné pour voir, et la figure de la fille du chef de Naharanna se tourna vers lui. Or, après que des jours eurent passé là-dessus, le prince s’en alla pour s’envoler avec les enfants des chefs, et il s’envola, et il atteignit la fenêtre de la fille du chef de Naharanna; elle le baisa et l’embrassa dans tous ses membres.
ON s’en alla pour réjouir le cœur du père de la princesse, et on lui dit : « Un des hommes a atteint la fenêtre de ta fille. » Le prince interrogea le messager, disant : « Le fils duquel des princes? » On lui dit : « Le fils d’un soldat des chars, venu en fugitif du pays d’Égypte pour échapper à sa belle-mère, quand elle eut des enfants. » Le prince de Naharanna se mit très fort en colère. Il dit : « Est-ce que moi je donnerai ma fille au transfuge du pays d’Égj'pte? Qu’il s’en retourne ! » On alla dire au prince : « Retournet-en au lieu d’où tu es venu. » Mais la princesse le saisit, et elle jura par Dieu, disant : « ParPhrà Harmakhouiti (i) ! si on me l’arrache, je ne man-
(i) On s’attendrait à voir une princesse syrienne jurer par
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
gérai plus, je ne boirai plus, je mourrai sur l’heure. » Le messager alla pour répéter tous les discours qu’elle avait tenus à son père ; et le prince envoya des gens pour tuer le jeune homme, tandis qu’il était dans sa maison. La princesse leur dit : « Par Phrâ ! si on le tue, au coucher du soleil, je serai morte; je ne passerai pas une heure de vie, plutôt que de rester séparée de lui ! » On l’alla dire à son père. Le prince fit amener le jeune homme avec la princesse. Le jeune homme fut saisi de terreur, quand il vint devant le prince ; mais celui-ci l’embrassa, le couvrit de baisers et lui dit : (f Conte-moi qui tu es, car voici, tu es pour moi un enfant ! » Le jeune homme dit : « Moi, je suis l’enfant d’un soldat des chars du pays d’Égypte. Ma mère mourut, mon père prit une autre femme. Elle se mit à me haïr, et moi je me suis enfui devant elle. » Le chef lui donna sa fille pour femme ; il lui donna une maison, des vassaux, des champs, aussi des bestiaux, et toute sorte de bonnes choses.
un Baal ou par une Astarté : l’auteur, qui n’y regardait pas de SI près, lui met deux fois dans la bouche la formule égyptienne du serment par Phrâ-Harraakhouiti et par Phrâ.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
OR, après que les jours eurent passé là-dessus, le jeune homme dit à sa femme : « Je suis prédestiné à trois destins : le crocodile, le serpent, le chien. » Elle lui dit : « Qu’on tue le chien qui t’appartient. » Il lui dit : « S’il te plaît, je ne tuerai pas mon chie^que j’ai élevé quand il était petit 1 » Elle craignit pour son mari beaucoup, beaucoup, et elle ne le laissa plus sortir seul. Or, il arriva qu’on désira voyager : on conduisit le prince vers la terre d’Égypte, pour s’y promener à travers le pays (i). Or voici le crocodile du fleuve sortit du fleuve (2), et il vint au milieu du bourg où était le prince. On l’enferma dans un logis où il y avait un géant. Le géant ne laissait point sortir le crocodile, mais quand le crocodile dormait, le géant sortait pour se promener. Et quand le soleil se levait, le géant rentrait dans le logis, et cela tous les jours, pendant un intervalle d’un mois
(1) Peut être : pour chasser dans ce pays.
(2) Pas plus que dans le Cotite des deux Frères (p, 20, note 2), l’auteur égyptien ne nomme le fleuve dont il s'agit : il emploie le mot laoumd, iom, la mer, le fleuve, et cela lui suffit. L’Egypte n’a en effet d’autre fleuve que le Nil. Le lecteur comprenait sur le-champ que iaoumâ désignait le Nil, commt le fellah d’aujourd’hui quand on se sert devant lui du mot bahr, sans y joindre l’épithète malkhah, salé : bahr el malkhah signifie alors la mer.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
deux jours. Et, après que les jours eurent passé là-dessus, le prince resta pour se divertir dans sa maison. Quand la nuit vint, le prince se coucha sur sa natte et le sommeil s’empara de ses membres. Sa femme emplit un vase de lait et le plaça à côté d’elle. Quand un serpent sortit de son trou, pour mordre le prince, voici sa femme était auprès de lui, mais non couchée. Alors les servantes donnèrent du lait au serpent ; il en but, il s’enivra, il resta couché le ventre en l’air, et la femme le fit périr avec des coups de sa pique. On réveilla le mari, qui fut saisi d’étonnement, et elle lui dit : « Vois 1 ton dieu t’a donné un de tes sorts entre tes mains ; il te donnera les autres. » Il présenta des offrandes au dieu, l’adora et exalta sa puissance, tous les jours de sa vie.
Et après que les jours eurent passé là-dessus, le prince sortit pour se promener dans le voisinage de son domaine ; et comme il ne sortait jamais seul, voici son chien était derrière lui. Son chien prit le champ pour poursuivre du gibier, et lui se mit à courir derrière son chien. Quand il fut arrivé au fleuve, il descendit vers le bord du fleuve, à la suite de son chien, et alors sortit le
LË PRINCË PRéDESTINI-
crocodile, et l’entraîna vers l’endroit où était le géant. Celui-ci sortit et sauva le prince; alors le crocodile, il dit au prince : « Ah, moi, je suis ton destin qui te poursuit, quoi que tu fasses, tu seras ramené sur mon chemin (?) à moi, toi et le géant.
Or, vois, je vais te laisser aller : si le tu
sauras que mes enchantements ont triomphé et que le géant est tué ; et si tu vois que le géant est tué, tu verras ta mort ! »
Et quand la terre se fut éclairée et qu’un
second jour fut, lorsque vint
La prophétie du crocodile est trop mutilée pour que je puisse en garantir le sens exact. On devine seulement que le monstre pose à son adversaire une sorte de dilemme fatal : ou le prince remplira une certaine condition, et alors il vaincra le crocodile, ou il ne la remplira pas, et alors « il verra la mort. » M. Ebers a restitué cet épisode d'une manière asse\ difféi'finte (i). Il a supposé que le gécmt n’avait pu délivre^- le prince, mais que le crocodile proposait à celui-ci de lui faire grâce sous de cei'taines conditions. « Tu vas me jurer « de tuer le géant ; si tu t’y refuses, tu verras la
(i) Ebers, Das alte Ægyptische Mârchen vom vertuunschene» Prinj^en, dans le n® d’octobre i88i des Wesicrmann's Monatshefte, p. 99-102.
LÊ PRINCE PRÜDESTINI^.
« mort. » Et quand la terre se fut éclairée et qu’un second jour fut, le chien survint et vit que son maître était au pouvoir du crocodile. Le crocodile dit de nouveau : « Veux-tu me jurer de tuer le géant? » Le prince lui répondit : « Pourquoi tuerai-je celui « qui a veillé sur moi? » Le crocodile lui dit : « Alors que ton destin s’accomplisse ! Si, au « coucher du Soleil, tu ne me prêtes point le ser- « ment que j’exige, tu verras la mort. » Le chien, ayant entendu ces paroles, courut à la maison et trouva la fille du prince de Naharanna dans les larmes, car son mari n’avait pas reparu depuis la veille. Quand elle vit le chien seul, sans son maître, elle pleura à haute voix et se déchira la poitrine, mais le chien la saisit par la robe et l’attira vers la porte comme pour l’inviter à sortir. Elle se leva, prit la pique avec laquelle elle avait tué le serpent, et suivit le chien jusqu’à l’endroit de la rive où se tenait le géant. Alors elle se cacha dans les roseaux et ne but ni ne mangea, mais elle ne fit que prier les dieux pour son mari. Quand le soir fut arrivé, le crocodile dit de nouveau : « Veux-tu me jurer de tuer le géant, sinon « je te porte à la rive et tu verras la mort. » Et il répondit ; « Pourquoi tuerai-je celui qui a veillé
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
« sur moi ? » Alors le crocodile l’emmena vers l’endroit où se tenait la femme, et elle sortit des roseaux, et, voici, comme le crocodile ouvrait la gueule, elle le perça de sa lance, et le géant se jeta sur lui et l’acheva. Alors elle embrassa le prince et lui dit : « Vois, ton dieu t’a donné le « second de tes sorts entre tes mains ; il te douce liera le troisième. » Il présenta des offrandes au dieu, l’adora et exalta sa puissance tous les jours de sa vie.
Et après que les jours eurent passé là-dessus, les ennemis pénétrèrent dans le pays. Car les fils des princes du pays de Kharou, furieux de voir la princesse aux mains d’un aventurier, avaient rassemblé leurs fantassins et leurs chars, et avaient anéanti l’armée du chef de Naharanna, et avaient fait le chef prisonnier. Comme ils ne trouvaient pas la princesse et son mari, ils dirent au vieux chef : « Où est ta fille et ce fils d’un (( soldat des chars du pays d’Égypte à 'qui tu l’as « donnée pour femme ? » Il leur répondit : « Il est « parti avec elle pour chasser les bêtes du pays, « comment saurais-je où ils sont ? » Alors ils délibérèrent et se dirent les uns aux autres : ce Partageons-
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
« nous en petites bandes étalions de çà et de là par « le monde entier ; et celui qui les trouvera, qu’il « tue le jeune homme et qu’il fasse de la femme ce « qui lui plaira. » Et ils s’en allèrent les uns à l’Est, les autres à l’Ouest, au Nord, au Sud; et ceux qui étaient allés au Sud, parvinrent au pays d’Égypte, à la même ville où le jeune homme était avec la fille du chef de Naharanna. Mais le géant les vit et courut vers le jeune homme et lui dit : « Voici, sept fils des princes du pays de « Kharou approchent pour te chercher. S’ils te « trouvent, ils te tueront et feront de ta femme « ce qui leur plaira. Ils sont trop nombreux pour « qu’on puisse leur résister : fuis devant eux, et « moi, je retournerai chez mes frères . » Alors le prince appela sa femme, prit son chien avec lui, et tous se cachèrent dans une grotte de la montagne. Ils y étaient depuis deux jours et deux nuits, quand les fils des princes de Kharou arrivèrent avec beaucoup de soldats et passèrent devant la bouche de la caverne, sans qu’aucun d’eux aperçût le prince; mais, comme le dernier d’entre eux approchait, le chien sortit contre lui et se mit à aboyer, et les fils des princes de Kharou le reconnurent, et ils revinrent sur leurs pas
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
pour pénétrer dans la caverne. La femme se jeta devant son mari pour le protéger, mais voici, une lance la frappa et elle tomba morte devant lui. Et le jeune homme tua l’un des princes de son épée, et le chien en tua un autre de ses dents, mais ceux qui restaient les frappèrent de leurs lances et ils tombèrent à terre sans connaissance. Alors les princes traînèrent les corps hors de la caverne et les laissèrent étendus sur le sol pour être mangés des bêtes sauvages et des oiseaux de proie, et ils partirent pour aller rejoindre leurs compagnons et pour partager avec eux les terres du chef de Naharanna.
Et voici, quand le dernier des princes se fut retiré, le jeune homme ouvrit les yeux et vit sa femme étendue par terre, à côté de lui, comme morte, et le cadavre de son chien. Alors il gémit et dit : « En vérité les dieux accomplissent immua- « bleinent ce qu’ils ont décrété par avance. Les « Hathors: avaient décidé, dès mon enfance, que « je périrais par le chien, et voici leur arrêt a été « exécuté, car c’est le chien qui m’a livré à mes « ennemis. Je suis prêt à mourir, car, sans ces « deux êtres qui gisent à côté de moi, la vie m’est
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
« insupportable. » Et il leva les mains au ciel et « s’écria : « Je n’ai point péché contre vous, ô « dieux ! C’est pourquoi accordez-moi une sépul- « ture heureuse en ce monde et la voix juste de- V vant les juges de l’Amentit. » Il retomba comme mort, mais les dieux avaient entendu sa voix, et la neuvaine des dieux vint vers lui et Râ-Harmakhouiti dit à ses compagnons : « Le destin s’est « accompli, maintenant donnons une vie nouvelle « à ces deux époux, car il convient de récompen- « ser dignement le dévouement dont ils ont fait « preuve l’un pour l’autre. » Et la mère des dieux approuva de la tête les paroles de Râ-Harmakhouiti et dit : « Un tel dévouement mérite une très « grande récompense. » Les autres dieux en dirent autant, puis les sept Hathors s’avancèrent et dirent : « Le destin est accompli : mainte- « nant qu’ils reviennent d la vie ! » Et ils revinrent à la vie sur l’heure. En terminant, M. Ebers raconte que le prince révèle à la fille du chef de Naharanna son origine réelle et rentre en Égypte où son père Vaccueille avec joie. Il repart bientôt pour le Naharanna, bat ses meurtriers, et rétablit le vieux chef sur son trône. Auretour, il consacre le butin à Amonrâ, et passe le restant de ses jours en pleine félicité.
LE PRINCE PRÉDESTINÉ
lEN n’est mieux imaginé que ce dénouement :
^ ^ je ne crois pas cependant que le vieux conteur égyptien eût pour ses héros la compassion ingénieuse que leur témoigne le moderne. La destinée ne se laisse pas fléchir dans VOrient ancien et ne permet pas qu’on élude ses arrêts : elle en suspend parfois V exécution, elle ne les annule jamais. Si Cambyse est condamné à mourir près d’Echatane, c’est en vain qu’il fuira l’Echatane de Médie : au jour fixé pour l’exécution, il trouvera en Syrie l’Echatane dont les dieux le menaçaient. Quand un enfant est prédestiné à périr violemment vers sa vingtième année, son père aura beau l’enfermer dans une île déserte, au fond d’un souterrain : le sort a déjà amené sur les lieux Sindbad le marin, qui tuera par mégarde la victime fatale. Je crois que le héros de notre conte n’échappait pas à cette loi. Il triomphait encore du crocodile, mais le chien, dans l’ardeur de la lutte, blessait mortellement son maître et accomplissait, sans le vouloir, la prédiction des Hat hors.
LE
CONTE DE RHAMPSINITOS
A forme la plus anciennement connue de ce conte nous a été conservée par Hérodote, au livre II de ses histoires (ch. cxxi). On le retrouve chez la plupart des peuples de l’Orient et de l’Occident. Je renvoie le lecteur curieux d’en connaître l’histoire à deux ouvrages déjà anciens :
Dunlop-Liebrecht, Geschtchle der Prosadtchlungen, p. 26^ sqq.
A. Schiefner, Ueher einige morgettlàndische Fassungen der Rhampsinit-Sage, dans le Bulletin de l’Académie impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg, t. XIV, page 299-315.
Ces deux ouvrages sont loin de renfermer toutes les versions aujourd’hui connues : ils suffiront pour montrer de quelle popularité le conte a joui dans le monde ancien et moderne.
On a souvent débattu la question de savoir quelle en était l’origine : j’ai donné dans la préface, p. xlvii-li, les raisons qui m’inclinent à penser que, s’il n’est pas égyptien d’invention, il éuit égyptianisé depuis longtemps quand Hérodote le recueillit. J’ajouterai ici que le nom de Rhampsinitos était donné en Égypte au héros de plusieurs aventures merveilleuses. « Les « prêtres racontent que ce roi descendit vivant dans la région M que les Grecs nomment Hadès, et qu’il y joua aux dés avec la « déesse Déméter, tantôt la battant, tantôt battu par elle, puis
LE CONTE DE RAMPSINITOS
« qu’il en revint, emportant comme don de la déesse une ser- « viette d’or. » (Hérodote, II, cxxii.) C’est en quelques lignes le résumé d’un conte égyptien, dont la scène principale devait rappeler singulièreme.it la partie engagée entre Satni et Noferképhtah (cf. p. 190-192). Je ne serais même pas étonné si des recherches nouvelles nous apprenaient qu’une forme du conte de Satni, où le héros s’appelait Ramsis-si-nit, circulait déjà dans le peuple, au temps d’Hérodote et des rois Saïtes.
La traduction que j’ai adoptée est celle de Pierre Saliat, légèrement retouchée. Par un singulier retour des choses d’icibas, elle a servi à introduire de nouveau le conte dans la littérature populaire de l’Égypte méridionale. J’avais donné, en 1884, un exemplaire de la première édition de ce volume à M. Nicolas Odescalchi, alors maître d’école à Thèbes, aujourd’hui maître d’école à Négadéh. Il en lut ou en raconta les parties principales à quelques-uns de ses élèves, qui eux-mêmes les racontèrent à d’autres. Dès 1885, j’avais recueilli deux transcriptions de cette version nouvelle, dont l'une seule a été publiée dans le Journal Asiatique, 1885, t. VI, p. 149-159, texte arabe et traduction française, puis reproduite dans les Éludes Egyptiennes, t. I, p. 301-311. Le récit n’a pas été trop altéré : pourtant un des épisodes a disparu, celui dans lequel Khéops prostituait sa fille. On conçoit qu’un maître d’école, parlant à des enfants, n’ait pas tenu à leur conter l’histoire dans toute sa crudité native.
LE
CONTE DE RHAMPSINITOS
(ÉPOQ.UE SAÏTE)
E roi Rhampsinitos (i) possédait un trésor si grand que nul de ses successeurs, non seulement ne l’a surmonté, mais davantage n’a su en approcher. Pour le tenir en sûreté, il fit bâtir un cabinet de pierre de taille et voulut que l’une des murailles sortît hors l’œuvre et hors
(i) Ce nom est la forme grécisée d’un nom égyptiet» Ramsissi-nit dont j’ai déjà parlé (Introduction, p. xxxvi).
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
l’endos de l’hôtel; mais le maçon tailla et assit une pierre si proprement, que deux hommes, voire un seul, la pouvaient tirer et mouvoir de sa place (i). Le cabinet achevé, le roi y amassa tous ses trésors, et, quelque temps après, le maçonarchitecte, sentant approcher la fin de sa vie, appela ses enfants, qui étaient deux fils, et leur déclara comment il avait pourvu à leurs affaires, et l’artifice dont il avait usé, bâtissant le cabinet du roi, afin qu’ils pussent vivre plantureusement. Et après leur avoir clairement donné à entendre le moyen d’ôter la pierre, il leur bailla certaines mesures, les avisant que, si bien les gardaient, ils seraient les grands trésoriers du roi : et sur ce alla de vie à trépas.
A DONC ses enfants guère ne tardèrent à entamer besogne : ils vinrent de nuit au palais du roi, et, la pierre trouvée aisément, la tirèrent de son lieu, et emportèrent grande somme d’argent. Mais quand fortune voulut que le roi vint ouvrir son cabinet, il se trouva fort étonné, voyant ses coffres fort diminués, et ne sachant qui accuser ou soup-
(i) Voir dans l’Introduction, p. xlviii-l, le commentaire de ce passage.
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
çonner, attendu qu’il trouvait les marques, par lui apposées, saines et entières, et le cabinet très bien clos et fermé. Et, après y être retourné deux ou trois fois voir si les coffres toujours diminuaient, enfin pour garder que les larrons plus si franchement ne retournassent chez eux, il commanda faire certains pièges, et les asseoir près les coffres où étaient les trésors. Les larrons retournèrent selon leur coutume, et passa l’un dans le cabinet ; mais, soudain qu’il approcha d’un coffre, il se trouva pris au piège. Alors connaissant le danger où il était, appela vitement son frère, et lui remontra l’état où il se trouvait, lui conseillant qu’il entrât vers lui et lui tranchât la tête, afin qu’il ne fût cause de se perdre avec soi, s’il était reconnu. Le frère pensa qu’il parlait sagement, et par ce exécuta ainsi qu’il lui suadait; et ayant remis la pierre, s'en retourna chez lui, avec la tête de son frère.
Quand il fut jour, le roi entra en son cabinet;
. mais, voyant le corps du larron pris au piège et sans tête, fut fort effrayé, connu qu’il n’y avait apparence d’entrée ni de sortie. Et étant en doute comment il pourrait besogner en telle aventure, il
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
avisa pour expédient faire pendre le corps du mort sur la muraille de la ville (i), et donner charge à certains gardes d’appréhender et lui amener celui ou celle qu’ils verraient pleurer et prendre pitié au pendu. Le corps ainsi troussé haut et court, la mère, pour la douleur grande qu’elle sentait, s’adressa à son autre fils et lui commanda, comment que fût, qu’il eût à lui apporter le corps de son frère, le menaçant, s’il était refusant de ce faire, d’aller vers le roi et lui déclarer qu’il avait ses trésors. Connaissant le fils que sa mère ainsi prenait les matières à cœur, et que, pour remontrance qu’il lui fit, rien ne profitait, il excogi ta cette ruse. Il fit bâter certains ânes et les chargea de peaux de chèvres pleines de vin (2), puis les chassa
(1) Cette exposition du cadavre sur la muraille de la ville a été donnée comme une preuve de l’origine non égyptienne du conte. Les Égyptiens, a t-on dit, avaient trop de scrupules religieux pour que leur loi civile permît pareille exhibition : après exécution de la sentence, le corps était rendu à la famille pour être momifié. Je ne citerai contre cette objection qu’un passage d’une stèle d’Amenhotpou II, où ce roi raconte qu’ayant pris plusieurs chefs syriens, il fit exposer leurs corps sur les murs de Thèbes et de Napata, afin d’effrayer les rebelles par un si terrible exemple. Ce qu’un Pharaon réel avait fait, un Pharaon de conte pouvait bien le faire, quand même ce n’aurait été que par exception.
(2) Les Égyptiens n’employaient pas d’ordinaire les outres à contenir le vin, mais presque toujours des jarres pointues de
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
devant lui. Arrivé à la part où étaient les gardes, c’est-à-dire à l’endroit du pendu, il délia deux ou trois de ses peaux de chèvres, et, voyant le vin couler par terre, commença à se battre la tête en faisant grandes exclamations, comme ne sachant auquel de ses ânes il se devait tourner pour le premier. Les gardes, voyant que grande quantité de vin se répandait, ils coururent celle part avec vaisseaux, estimant autant gagné pour eux, s’ils recueillaient ce vin répandu. Le marchand se prit à leur dire des injures et faire semblant de se courroucer bien fort. Adonc les gardes furent courtois, et lui, avec le temps, s’apaisa et modéra sa colère, détournant en la partin ses ânes du chemin pour les racoutrer et recharger : se tenant néanmoins plusieurs petits propos d’une part et d’autre, tant que l’un des gardes jeta un lardon au
petite taille : les esclaves les emportaient avec eux à l’atelier ou dans les champs, et il n’est pas rare de voir, dans les peintures qui représentent la récolte, quelque moissonneur qui, la faucille sous le bras, boit à même le pot. L’usage de la peau de chèvre n'était pas inconnu cependant, et je puis citer, entre autres exemples, un tableau de jardinage trouvé dans un tombeau ihébain et reproduit par Wilkinson (A popular Account of the Anlient Egyptians, t. I, p. 35, fig. 29). On y voit trois chèvres d’eau déposées au bord d’un bassin pour y rafraîchir. Le détail recueilli par Hérodote est donc conforme de tout point aux mœurs de l’Égypte.
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
marchand, dont il ne fit que rire, mêmement leur donna au parsus encore une chèvre de vin. Et lors ils avisèrent de s’asseoir comme on se trouvait et boire d’autant, priant le marchand de demeurer et leur tenir compagnie à boire, ce qu’il leur accorda : et voyant qu’ils le traitaient doucement quant à la façon de boire, il leur donna le demeurant de ses chèvres de vin. Quand ils eurent si bien bu qu’ils étaient tous morts-ivres, le sommeil les prit et s’endormirent au lieu même. Le marchand attendit bien avant en la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère, et, se moquant des gardes, leur rasa à tous la barbe de la joue droite (i). Si chargea le corps de son frère sur ses ânes et les rechassa au logis, ayant exécuté le commandement de sa mère.
Le lendemain quand le roi fut averti que le corps du larron avait été dérobé subtilement, il fut grandement marri, et, voulant par tous moyens trouver celui qui avait joué telle finesse, il fit chose laquelle, quant à moi, je ne puis croire : il ouvrit la maison de sa fille, lui enjoi-
(i) Voir dans l’Introduction, p. l-li, ce qui a été dit de la barbe des soldats égyptiens.
LÉ CÔÎ4TE DE RriAMPSiNiTOS
gnant de recevoir indifféremment quiconque viendrait vers elle pour prendre son plaisir, mais toutefois, avant que se laisser toucher, de contraindre chacun à lui dire ce qu’il avait fait en sa vie le plus prudemment et le plus méchamment; que celui qui lui raconterait le tour du larron fût par elle saisi sans le laisser partir de sa chambre (i). L’infante obéit au commandement de son père ; mais le larron, entendant à quelle fin la chose se faisait, voulut venir à chef de toutes les finesses du roi, et le contremina en cette façon. Il coupa le bras d’un nouveau mort, le cacha sous sa robe, et s'achemina vers la fille. Entré qu’il fut, elle l'interroge comme elle avait fait les autres, et il lui conte que le crime plus énorme par lui commis fut quand il trancha la tête de son frère pris au piège dans le trésor du roi. Pareillement, que la chose plus avisée qu’il avait onques faite, fut quand il dépendait celui sien frère, après avoir enivré les gardes. Soudain qu’elle l’entendit, elle ne fit faute de le saisir ; mais le larron, par le
(i) Si bizarre que nous paraisse le moyen, il faut croire que les Égyptiens le trouvaient naturel, puisque la fille de Khéops recevait de son père Tordre d’ouvrir sa maison à tout venant, moyennant argent, et que Tbouboui invitait Satni à venir chez elle, afin de lui reprendre le livre de Tliot.
LE CONTE DE RHAMPSINITOS
moyen de l’obscurité qui était en la chambre, lui tendit la main morte qu’il tenait cachée, laquelle elle empoigna, cuidant que ce fût la main de celui qui parlait ; mais elle se trouva trompée, car le larron eut loisir de sortir et fuir.
La chose rapportée au roi, il s’étonna merveilleusement de l’astuce et hardiesse de tel homme. Enfin il manda qu’on fit publier par toutes les villes de son royaume qu’il pardonnait à ce personnage, et que, s’il voulait venir se présenter à lui, il lui ferait grands biens. Le larron ajouta foi à la publication faite de par le roi, et s’en vint vers lui. Quand le roi le vit, il lui fut à grand merveille : toutefois, il lui donna sa fille en mariage comme au plus capable des hommes, et qui avait affiné les Égyptiens, lesquels affinent toutes nations.
FRAGMENTS
ES contes qui précèdent suffiront à donner au grand public Vidée de ce qu’était la littérature romanesque des Égyptiens. J’ aurais pu sans inconvénient, m’arrêter après l’histoire de Rhampsinitos : aucun de mes lecteurs n’aurait réclamé la publication des fragments qui suivent. J’ai cru pourtant qu’il y avait quelque intérêt à ne pas négliger ces tristes débris : si la curiosité ne voit rien à y prendre, la science trouvera peut-être son compte à ne pas les ignorer complètement.
En premier lieu, le nombre seul des fragments prouve combien le genre auquel ils appartiennent était en faveur aux bords du Nil. C’est tin argument déplus à V appui de l’hypothèse qui place en Égypte l’origine d’une partie de nos contes populaires. Puis, quelques-uns d’entre eux ne sont pas tellement mutilés qu’on ne puisse y découvrir aucun fait inté-
FRAGMENTS
ressant. Sans doute, dou^e ou quinze lignes de texte ne seront jamais agréables à lire poîir un simple curieux; un savant de profession y relèvera peut-être tel ou tel détail, qui lui permettra de reconnaître un incident connu d’ailleurs, ou une version hiéroglyphique d’un récit qu’on possédait déjà che-^ des peuples différents. Le bénéfice sera double : les égyptologues y gagneront de pouvoir reconstituer, au moins dans l’ensemble, certaines œuvres qui leur seraient restées incompréhensibles sans cela ; les autres auront la satisfaction de constater, aux temps reculés de l’histoire, l’existence d’un conte dont ils n’avaient que des rédactions de beaucoup postérieures.
f’ai donc rassemblé dans les pages qui suivent les restes de six contes d’époques diverses :
JO Le fragment d’une Ustoire fantastique antérieure à la dix-huitième dynastie;
2° La querelle d’Apôpi et de Soqnounrî ;
Plusieurs morceaux d’une histoire de revenant;
40 L’instoire d’un matelot;
JO Un petit fragment grec relatif au roi Nectanébo II ;
6° Les restes de la version copte du roman d’Alexandre.
fe regrette de n’avoir pu y joindre ni le roman du Musée de Boulaq, ni le pi’emier conte de Saint-
FRAGMENTS
Pétersbourg : le nuinuscrit de Boulaq est mutilé à n'en tirer rien de suivi, et le texte de Saint-Pétersbourg est encore inédit. Peut-être réussir ai-^e à combler cette lacune^ s'il m'est donné jamais d' entreprendre une troisième édition de ce petit livre.
FRAGMENT
D'UN CONTE FANTASTiaUE ANTÉRIEUR
A LA XVIID DYNASTIE
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