D’UN CONTE FANTASTIQUE ANTÉRIEUR A LA XVIIR DYNASTIE
E papyrus de Berlin «o y renferme les débris de deux ouvrages : un dialogue philosophique entre un Egyptien et son âme, et un conte fantastique. Le conte commençait à la ligne iy6 et remplissait les trente-six dernières lignes du manuscrit actuel (l. iy6-i^i). Arrivé à cet endroit, le
(i) Le texte dans Lepsius, Denkmàler, Abth. VI, pl. 112, 1. 156-191 ; la transcription, la traduction et le commenuire dans Maspero, Eludes égyptiennes, t. I, p. 72-80. M. Erman en a donné récemment une courte analyse dans son Ægypten, p. 593-
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copiste, OU fut interrompu dans son travail, ou perdit patience : le manuscrit, arrêté brusquement à la fin d’une ligne, n’a jamais été terminé. Les on^ premières lignes ont été effacées dans l’antiquité et le conte n’a plus de commencement.
ONNEZ-MOi que je descende le marais qui- « va dans cette grotte, car j’ai vu là une (c femme qui n’avait point l’apparence « mortelle : mes cheveux se contractent quand « j’aperçois ses tresses, et l’on ne peut dépeindre « la couleur de sa peau. Jamais je ne lui parle, « tant sa terreur pénètre mes membres.
JE vous dis : Oh! quant aux boeufs, passons- « les à gué! Oh! il faut transporter les « veaux, faire reposer le menu bétail à l’entrée « du marais, les bergers chacun derrière son « troupeau! Jetons-nous à l’eau, tandis que les « bœufs passent à gué par bandes, mettant à « l’arrière ceux des bergers qui s’entendent aux « choses magiques pour jeter un charme sur le « passage de l’eau.
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Et quant à celui-ci qui dit : « Grand merci, « ô bergers, je ne puis m’écarter de cet « Ouady, cette année, car le dieu Nil a déjà « décrété ses décrets concernant la terre, et l’on « ne peut plus distinguer Ouady du lit du fleuve » ; « reste tranquille dans l’intérieur de la maison, c tandis que les troupeaux restent en leur place !
\ /A-T-EN, puisque tu crains la destruction et ^ « que tu redoutes de t’éloigner avec moi
« pour détruire la fureur de la déesse Ousirit et « des terreurs de la Dame des deux pays.
J E lendemain, à l’aube, il se mit en route « comme il avait dit, et cette déesse, quand il « se trouva en face du Ouady, elle vint à lui, dé- « nudée de ses vêtements, les cheveux épars »
I E conte dont ce fragment révèle Inexistence a été ^ écrit avant la dix-huitième dynastie, peut-être à la dou-^ième, si, comme le dialogue philosophique contenu dans les premières lignes du manuscrit, le texte que nous avons aujourd’hui est une copie, exécutée d’après un manuscrit plus ancien. Le paysage et les scènes décrites sont empruntées à la nature et aux
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inœiirs de V Égypte. Nous sommes au hord d*une de ces nappes d’eau, moitié marais, moitié étangs, sur lesquelles les seigneurs de l’ancien empire aimaient à chasser les oiseaux, à poursuivre le crocodile et l’hippopotame. Deux bergers s’entretiennent, et l’un d’eux semble reprocher à l’autre de ne pas vouloir venir avec lui à la rencontre d’une créature mystérieuse qui vit dans une retraite inaccessible au milieu des eaux. Il est question, dans son discours, de l’inondation et « des décrets que le Nil a décrétés au sujet « des terres » qu’il arrose, de bergers qui transportent au delà d’un canal des bœufs ou du menu bétail, des terreurs de la déesse Ousirit ou de la Maîtresse des deux pays. Il ne faut pas aller bien loin dans les nécropoles de Memphis et de Beni-Hassan, pour y rencontrer des bas-reliefs qui serviraient d’illustration à cette description. On voit, dans le tombeau de Ti, les bergers conduisant leurs troupes de taureaux et de génisses à travers un canal. Hommes et bêtes ont de l’eau jusqu’à mi-jambe; même un des bouviers porte sur son dos un malheureux petit veau que le courant aurait emporté. Un peu plus loin, d’autres bergers, montés sur des barques légères en roseaux, convoient un second troupeau de bœufs à travers un autre canal plus profond. Deux crocodiles placés de
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chaque côté du tableau assistent à ce défilé, mais sans pouvoir profiter de l’occasion pour s’approvisionner aux dépens du seigneur Ti ; les incantations récitées par les gardiens du troupeau au moment d’entrer à Veau les ont rendus immobiles. Comme la légende l’explique fort bien, « la face du berger est toute puissante sur « les canaux, et ceux qui sont dans les eaux sont « frappés d’aveuglement (i). » Notre conte justifie ce que les monuments nous apprennent de la science magique des bergers. Il nous montre ceux des bouviers qui s’entendaient au métier marchant derrière leur troupeau et récitant les incantations destinées à conjurer les périls du fleuve. Le papyrus magique de la collection Harris renfermait plusieurs formules de ce genre, dirigées contre le crocodile et, en général, contre tous les animaux dangereux qui vivent dans l’eau (2). Elles sont trop longues et trop compliquées pour avoir servi à l’usage journalier : j’imagine que les charmes des bergers étaient courts et faciles à retenir.
Il n’est pas fart aisé de deviner avec certitude quel était le sujet du conte. Les auteurs arabes qui ont écrit sur V Égypte sont pleins de récits merveilleux où
(1) Maspero, Études Egyptiennes, t. II, p. 106-110.
(2) Chabas, Le Papyrus magique Harris, Chalon-sur-Saône, 1860, p. 20 sqq., 92 sqq.
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une femme répondant à la description de notre conte joue le rôle principal. « L’on dit que l’esprit de la « pyramide méridionale ne paroist menais dehors qu’en « forme d’une femme nue, belle au reste, et dont les « manières d’agir sont telles que quand elle veut <( donner de l’amour à quelqu’un et lui faire perdre « l’esprit, elle lui rit, et, incontinent, il s’approche « d’elle et elle l’attire à elle et l’affole d’amour, de « sorte qu’il perd l’esprit sur l’heure et court vaga- (( bond par le pays. Plusieurs personnes Vont veue « tournoyer autour de la pyramide sur le midy et (( environ soleil couchant. » Voilà une des nombreuses traditions qui couraient et courent au Caire sur les pyramides, fe l’ai prise dans le curieux livre de Mourtadi sur les merveilles de l’Égypte (i) : j’emprunte au même ouvrage une autre légende qui me parait présenter quelque analogie avec l’épisode raconté dans notre fragment (2). Les Arabes attribuent sou-
(1) L’Egypte de Mvrtadi fils dv Gaphiphe, ov il est traité des Pyramides, du débordement du Nil, & des autres merueilles de cette Prouince, selon les opinions et traditions des Arabes. De la traduction de M. Pierre Vattier, Docteur en Médecine, Lecteur & Professeur du Roy en Langue Arabique, Sur vn Manuscrit Arabe tiré de la Bibliothèque de feu Monseigneur le Cardinal Mazqrin. A Paris, chez Lovys Billaine, au second pillier de la grande Salle du Palais, à la Palme, & au grand César, m.dc.lxvi. Atiec Privilège du Roy. In-I2, p. 65 sqq.
(2) L’Égypte de Muriadie, fils du Gaphiphe, p. 143 sqq.
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vent la fondation d'Alexandrie à un roi Gébire et à une reine Charohe, dont les historiens occidentaux n'ont jamais entendu parler. Tandis que Géhire s'évertuait à construire la ville, son berger menait paître au bord de la mer des troupeaux qui fournissaient de lait la cuisine royale, u Un soir, comme il (< remettait ses bêtes entre les mains des bergers qui « lui obéissaient, lui, qui était beau, de bonne mine « et de belle taille, vit une belle jeune dame sortir de « la mer, qui venait vers lui, et qui, s'étant approchée « de lui de fort près, le salua. Il lui rendit le salut, « et elle commença à parler à lui avec toute la cour- « toisie et civilité possible, et lui dit : « O jeune « homme, voudrie\-vous lutter contremoi pour quelque (( chose que je mettrai en jeu avec vous ? — Que vou- « drÜT^-vous mettre en jeu ? répondit le berger. — Si « vous me terrasse^i, dit la jeune dame, je serai à « vous, et vous fere\ de moi ce qu'il vous plaira; « et si je vous terrasse, f aurai une bête de votre « troupeau. » La lutte se termina par la défaite du berger. La jeune dame revint le lendemain et les jours suivants. Comment elle terrassa de nouveau le berger, comment le roi Gébire, voyant disparaître ses brebis, entreprit de lutter avec elle et la terrassa à son tour, cela n est-il pas écrit en /'Égypte de Murtadi, fils du
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Gaphiphe, de la traduction de M. Pierre Vattier, docteur en médecine, lecteur et professeur du roi en langue arabique ? Je pense, quant à moi, que la belle femme du conteur égyptien faisait à notre berger quelque proposition du genre de celle que la jeune dame du conteur arabe faisait au sien. Le conte marin de Saint-Pétersbourg nous avait déjà montré un dragon parlant, seigneur d\ine île enchantée; le fragment de Berlin nous présente une nymphe, dame d'un étang. Pour peu que le hasard favorise nos recherches, on peut s'attendre à retrouver dans la littérature égyptienne tous les êtres fantastiques de la littérature arabe du moyen-âge.