LA QUERELLE D’APOPI
ET DE SOaNOUNRi (XIXe DYNASTIE)
I E récit couvre ce qui reste des premières pages du papyrus Sallier n° i. On lui a longtemps attribué la valeur d*un document historique; le style, les expressions employées^ le fond même du sujet , tout indique un roman où les rôles principaux sont tenus par des personnages empruntés aux livres d’histoire, mais dont la donnée est sortie pi-esque entière de l’imagination populaire.
Champollion vit deux fois le papyrus che:(^ son pre-
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mier propriétaire, M. Sallier, d’Aix en Provence : en 1S28, quelques jours avant son départ pour V Égypte, et en i8yo, au retour. Les notes publiées par Salvolini prouvent qu’il avait reconnu, sinon la nature même du récit, du moins la signification historique des noms royaux qui s’y trouvent. Le manuscrit, acheté en 18 par le British Muséum, fut publié en fac-similé dès 1841 dans les Select Papyri, t. I, pl. I sqq. : la notice de Hawkins, rédigée évidemment sur les indications de Birch, donne le nom de l’antagoniste d’Apophis que Champollion n’avait pas lu, mais attribue le cartouche d’Apophis au roi Phiops de la cinquième dynastie. E. de Rougé est le pi'emier qui ait su réellement ce que contenaient les jrremières pages du papyrus. Dès 184^, il rendit à Soqnounri sa place réelle sur la liste des Pharaons ; en 18 y 4, il signala la présence du nom d’Hâouârou dans le fragment, et inséra dans /"Athénæum Français, i8y4, p. yy2, une analyse asse'i détaillée du document. La découverte fut popularisée en Allemagne par Brugsch, qui essaya de donner le mot à mot des trois premières lignes (Ægyptische Studien, II. — Fin Ægyptisches Datum über die Hyksos- Zeit, p. 8-21, in-80, Leipzig, 18^4 [Separat- Abdruck ans dem IX^en E, der Zeitschr. dcr
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D. M. G.]^ puis en Angleterre par Goodwin, qui crut pouvoir donner une traduction complète (Hieratic Papyri dans les Cambridge Essays, 18^8, p. 24^-24^). Depuis lors, le texte a été souvent étudié, par Chabas (Les Pasteurs en Égypte, Amsterdam, 1868, in-40, p. 16-1^), par Lushington (Fragment of the first Sallier Papyrus dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology, t. IV, p. 26^-266, reproduit dans Records of the Past), par Brugsch (Histoire d’Égypte, in-4°, 18 p. y8 sqq., Geschichte Ægyptens, in-80, 18^8, p. 222- 226, et dans son mémoire Tanis und Avaris, Zeits. für allg. Erdkunde, Neue Folge, t. XIV, p. 81 sqq.), par Ehers (Ægypten und die Bûcher Moses, 1868, p. 204 sqq.). Goodwin, après mûr examen, émit timidement l’avis qu’on pourrait bien y trouver non pas une relation exacte, mais une version romanesque de faits historiques (dans la traduction anglaise du grand ouvrage de Bunsen, Egypt’s place, t. IV, p. 6yi). C’est l’opinion à laquelle je me suis rallié, et qui paraît avoir prévalu dans l’école. La transcription, la traduction et le commentaire du texte sont donnés tout au long dans mes Études égyptiennes, t. I, p. iyy-216.
Il m’a semblé que les débris subsistants permettent
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de rétablir presque en entier les deux premières pages. Peut-être Vessai de restitution que je propose paraitr a-t-il Jmrdi même aux égyptologues ;/ on verra du moins que je ne Vai point entrepris à la légère. L’analyse minutieuse de mon texte m’a conduit aux résultats que je soumets à la critique.
L arriva que la terre d’Égypte fut aux Impurs (1)^ et, comme il n’y avait point de seigneur v. s. f. roi, ce jour-là, il arriva donc que le roi Soqnounrî (2), v. s. f., fut souyerain v. s. f. du pays du Midi, et que les Impurs de la ville de Râ (3) étaient dans la dépendance de Râ-Apôpi, v. s. f.^ dans Hâouârou (4), la Terre Entière lui rendait tribut avec ses produits manu-
(1) C’est l’une des épithètes injurieuses que le ressentiment des scribes prodiguait aux Pasteurs et aux autres peuples étrangers qui avaient occupé l’Égypte.
(2) C’est la prononciation la plus probable du nom que l’on transcrit ordinairement Raskenen. Trois rois d’Égypte ont porté ce prénom, deux du nom de Tiouâa, un du nom de Tiouâaqen, qui régnait quelques années avant Ahmosis.
(3) La ville de Râ est Héliopolis, On du Nord.
(4) Hâouârou, l’Avaris de Manéthon, était la forteresse des Pasteurs en Égypte. E. de Rougé a prouvé que Hâouârou était un des noms de Tanis, le plus commun aux anciennes époques.
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facturés et le comblait aussi de toutes les bonnes choses du Tomiri (i). Voici que le roi Râ-Apôpi, V. s. f., se prit Soutekhou pour maître, et il ne servit plus aucun dieu qui était dans la Terre-Entière si ce n’est Soutekhou, et il construisit un temple en travail excellent et éternel à la porte du roi Râ- Apôpi, V. s. f., et il se leva chaque jour pour sacrifier des victimes quotidiennes à Soutekhou, et les chefs vassaux du souverain, v. s. f., étaient là avec des guirlandes de fieurs, exactement comme on faisait pour le temple de Phrâ Harmakhouiti. Et le roi Râ-Apôpi, v. s. f., songea à envoyer un message pour l’annoncer au roi Soqnounrî, V. s. f., le prince de la ville du Midi (2). Et beaucoup de jours après cela, le roi Râ-Apôpi, v. s. f., fit appeler ses grands chefs....
ï E texte s’interrompt ici pour ne plus leprendre ^ qu’au début de la page 2 .• au moment où il reparaît, après une lacune presque complète de cinq lignes et demie, nous trouvons des phrases qui appartiennent évidemment au message du roi Apôpi. Or, des exemples nombreux, empnmtés aux textes
(1) La Basse-Égypte, le Pays des canaux. Cf. p. 126, note 2
(2) La ville du Midi est Thèbes.
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romanesques comme aux textes historiques, nous apprennent quun message confié à un personnage est toujours répété par lui presque mot pour mot : nous pouvons donc assurer que les deux lignes mises, à la page 2, dans la bouche de V envoyé, étaient déjà dans les lignes perdues de la page i, et de fait, le petit fragment isolé qui figure au bas du fac-similé porte des débris de signes qui répondent exactement à Vun des passages du message. Cette première version était donc mise dans la bouche des conseillers du roi; mais qui étaient ces conseillers? Étaient-ce les grands princes qu’il faisait appeler au point où fai arrêté le texte? Non, car dans les fragments conservés de la ligne 7 on lit le nom des scribes savants, et à la ligne 2 de la page 2, il est affirmé expressément qu’Apôpi envoya à Soqnounri le message que lui avaient dit ses scribes savants. Il faut donc admettre qu’Apôpi, ayant consulté ses chefs civils et militaires, ils lui conseillèrent de s’adresser à ses scribes. Le discours de ceux-ci commence à la fin de la ligne 7 avec l’exclamation de rigueur : O suzerain, notre maître ! En résumé, pour toute cette première partie de la lacune, nous avons une délibération toute semblable à celle qu’on rencontre plus bas à la cour de Soqnounri et dans le Conte des deux Frères, quand
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Pharaon veut savoir à qui appartient la boucle de cheveux qui parfumait son linge. Je reprends donc :
T beaucoup de jours après cela, le roi Râ-
Apôpi, V. s. f., fit appeler ses grands chefs, aussi ses capitaines et ses généraux avisés, mais ils ne surent pas lui donner un discours bon à envoyer au roi Soqnounrî, v. s. f., le chef du pays du Midi. Le roi Apôpi, v. f. s., fit donc appeler ses scribes magiciens. Ils lui dirent : «Suzerain, v. s.
f., notre maître (1) » et ils donnèrent au roi
Râ-Apôpi, V. s. f., le discours qu’il souhaitait : « Qu’un messager aille vers le chef de la ville du « Midi pour lui dire : Le roi Râ-Apôpi, v. s. f., « t’envoie dire : Qu’on chasse sur l’étang les « hippopotames qui sont dans les canaux du « pays, afin qu’ils laissent venir à moi le som- « meil, la nuit et le jour »
A T oiLA une portion de la lacune comblée d’une ^ manière certaine, au moins quant au sens; mais il reste, au bas de la page, une bonne ligne et demie, peut-être même deux lignes et plus, à remplir. Ici encore, la suite dît récit nous permet de rétablir
(1) Cette ligne devait renfermer un compliment à l'adresse du roi.
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071 esprit le sens, sinon la lettre de ce qui manque dans le texte. On voit, en effet, qu* après avoir reçu le message énonce plus haut, le roi Soqnounrî assemble son conseil qui demeure perplexe et ne trouve rien à répondre; sur quoi le roi Apôpi envoie une seconde ambassade. Il est évident que l'embarras des Thébains et leur silence étaient prévus par les sci'ibes d’ Apôpi, et que la partie de leur discours, qui nous est conservée tout au haut de la page 2, renfermait la fin du second message qu’ Apôpi devait envoyer, si le premier restait sans répoiîse. Dans les contes analogues, où il s’agit d'une chose extraordinawe que Vun des deux rois doit faire, on énonce toujours la peine à laquelle il devra se soumettre en cas d'insuccès et la récompense qu'il recevra en cas de succès. Il en était bien certainement de même dans notre conte, et je propose de restituer comme il suit :
IL ne saura que répondre ni en bien ni en « mal! alors tu lui enverras un autre mes- « sage : Le roi Râ-Apôpi, v. s. f., t’envoie dire : « Si le chef du Midi ne peut pas répondre à mon « message, qu’il ne serve d’autre dieu que Souc( tekhou! 'Mais s’il y répond, et qu’il fasse ce
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« que je lui dis de faire (ij, alors je ne lui pren- « drai rien, et je ne m’inclinerai plus devant « aucun autre dieu du pays d’Égypte, qu’Anion- « Râ, roi des dieux 1 »
Et beaucoup de jours après cela, le roi Râ- Apôpi, V. s. f., envoya au prince du pays du Sud le message que lui avaient donné ses scribes magiciens; et le messager du roi Râ-Apôpi, v. s. f., arriva chez le prince du pays du Sud. On le mena devant le chef du pays du Sud. Celui-ci dit au messager du roi Râ-Apôpi, v. s. f. : « Quel message apportes-tu au pays du Sud ? « Pourquoi as-tu accompli ce voyage? » Le messager lui dit : « Le roi Râ-Apôpi, v. s. f., t’envoie « dire : Qu’on chasse sur l’étang les hippopo- « tames qui sont dans les canaux du pays, afin « qu’ils laissent venir à moi le sommeil de jour
« comme de nuit » Le chef du pays du
Midi fut frappé de stupeur et ne sut que répondre au messager du roi Râ-Apôpi, v. s. f. Le chef du pays du Midi dit donc au messager . « Voici ce que ton maître, v. s. f., envoie pour
(i) La partie conservée du texte commence en cet endroit.
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« le chef du pays du Midi les paroles qu’il
« m’a envoyées ses biens » Le chef du
pays du Midi fit donner toute sorte de bonnes
choses, de la viande, du gâteau, des , du vin,
au messager, puis il lui dit : « Retourne dire
« à ton maître : tout ce que tu as dit, je
« l’approuve » Le messager du roi Râ-
Apôpi, V. s. f., se mit à marcher vers le lieu où était son maître, v. s. f. Voici que le chef du pays du Midi fit appeler ses grands chefs, aussi ses capitaines et ses généraux avisés, et il leur répéta tout le message que lui avait envoyé le roi Râ-Apôpi, v. s. f. Voici qu’ils se turent d’une seule bouche pendant un long moment, et ils ne surent que répondre ni en bien ni en mal.
Le roi Râ-Apôpi, v. s. f., envoya au chef du pays du Sud l’autre message que lui avaient donné ses scribes magiciens
IL esl fâcheux que le texte s'interrompe juste en cet endroit. Les trois Pharaons qui portent le nom de Soqnounrî régnaient à une époque troublée et avaient dû laisser des souvenirs vivaces dans l’esprit
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de la population thébaine. C’étaient des princes remuants et guerriers, et le dernier d’entre eux avait péri de mort violente, peut-être en se battant contre les Hyksos. Il s’était rasé la barbe le matin même, en (( se parant pour le combat comme le dieu Montou », comme disaient les scribes égyptiens. Son courage l’entraîna trop avant dans la mêlée : il fut entouré et abattu avant que les siens eussent le temps de le dégager. Un coup de hache lui enleva une partie de la joue gauche, lui découvrit les dents, lui fendit la mâchoire, le renversa à terre étourdi ; un second coup pénétra profondément dans le crâne, une dague ou unelance courte lui creva le front vers la droite, un peu au-dessus de l’œil. Les Égyptiens reconquirent le corps et l’embaumèrent à la hâte, à demi décomposé, avant de l’envoyer à Thèbes, au tombeau de la famille. Les traits respirent encore la rage et la fureur de la lutte ; une grande plaque blanchâtre de cervelle épandue couvre le front, les lèvres rétractées en cercle laissent apercevoir la mâchoire et la langue mordue entre les dents (i). L’auteur de notre conte avait-il mené son récit jusqu’à la fin tragique de son héros ? Le scribe à qui
(i) Maspero, Les Momies royales d’Égypie récemment mises au jour, p. 14-15.
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nous devons le manuscrit Saîlter no i avait eu bien certainement V intention de terminer son histoire : il en avait recopié les dernières lignes au verso d’xine des pages, et se préparait à continuer quand je ne sais quel accident vint V interrompre. Peut-être le prof esseur , sous la dictée duquel il paraît avoir écrit, ne connaissait pas la fin lui-méme. fiai déjà indiqué, dans la Préface, quelle était la conclusion pivbable : le roi Soqnounrî, après avoir hésité longtemps, réussissait à se tirer du dilemme embarrassant où son puissant rival avait prétendu l’enfermer. Sa réponse, pour s’ être fait attendre longtemps, ne devait guère être moins bigarre que le message d’Apôpi, mais rien ne nous permet de conjecturer ce qu’elle pouvait être.
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