‹ Contes populaires de l'Égypte ancienneChapitre 4 sur 28 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

INTRODUCTION

sait ses personnages . L’homme qui a raconté les aventures de Sinouhit avait ou voyagé lui-méme dans la région qu’il décrivait, ou consulté des gens qui y avaient voyagé. Il devait avoir parcouru le désert et en avoir ressenti les terreurs, pour parler comme il fait des angoisses de Sinouhit en le traversant, d La « soif s’abattit sur moi, l’épuisement accabla mes (( membres, je me disais déjà : C’est le goût de la (( mort, quand soudain je relevai mon cœur, je ren- « forçai mes membres, j’entendis la voix douce des « troupeaux. » Les mœurs des Iduméens ont été saisies sur le vif, et le récit du combat singulier entre Sinouhit et le champion de Tonou est raconté avec tatit de fidélité, quon pourrait' presque le donner pour le récit d’un combat d’Antar ou de Rebid.

Il ne nous restait plus, pour compléter la série des romans de voyages, qu’à trouver un roman maritime : M. Golénischeff Va découvert à Saint-Pétersbourg (i). Les auteurs grecs et latins nous ont répété à Venvi que la mer était considérée par les Égyptiens comme étant impure et que nid d’entre eux ne s’y aventurait de son plein gré. Les modernes ont réussi jusqu’à

(i) Sur un ancien conte égyptien. — Notice lue au Congrès des Orientalistes à Berlin, par W. Golénischeff, i88i; cfr. p, 1)1-146 du présent volume.

INTRODUCTION

présent à se persuader , sur la foi des anciens, que r Égypte n’avait jamais eu ni marine nationale, ni matelots indigènes. Le voyage d’exploration de la reine Hâtshopsitou , les victoires navales de Ramsès III, seraient le fait de Phéniciens combattant ou naviguant sous bannière égyptienne et non pas d’ Égyptiens proprement dits. Le roman de Saint-Pétersbourg nous contraint de renoncer à cette hypothèse. Il nous reporte en effet au-delà de la dix-septième dynastie, au temps où il n’était pas question pour l’Égypte de conquérir la Syrie, au temps où il n’y avait pas peut-être de Phéniciens sur les bords de la Méditerranée. Les monuments nous avaient déjà fait connaître sous un roi de la onzième dynastie une expédition maritime au pays de Pounit ( j ) : le roman de Saint-Pétersbourg nous montre que les matelots auxquels Pharaon confiait la tâche d’aller chercher au loin les parfums et les denrées de l'Arabie étaient bien de race et d’éducation égyptiennes.

Rien n’est plus curieux que la mise en scène du début. Un personnage envoyé en mission par ordre du roi présente un rapport officiel à son supérieur immédiat. Les phrases qu’il manie sont celles là même

(i) Sous le roi Sônkhkctrî A inotn(Lepsi us, Dinkm., II, pl. lyo a).

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que les scribes employaient lorsqu’ils avaient à rendre compte d’une affaire de service. « J’allai aux « mines de Honhen (i), et je descendis en mer sur « un navire de cent cinquante coudées de long sur « quarante de large, avec cent cinquante matelots des (( meilleurs du pays d’Egypte, qui avaient vu ciel et « terre, et dont le cœur était plus résolu que celui des « lions (2) ». Le nomarque Amoni-Amenemhdït, qui vivait à peu près au temps où fut composé notre conte, ne parle pas autrement dans le récit qu’il nous a laissé de sa vie : « Je remontai le Nil afin d’aller chercher ff les produits des diverses sortes d’or pour la Majesté « du roi Khopirkerî; je le remontai avec le prrince « héréditaire, fils aîné légitime du roi, Amoni, v. « s. J.; je le remontai avec un nombre de quatre cents « hommes de toute l’élite de nos soldats (^). » Si, par une de ces mésaventures auxquelles l’égyptologie nous tient accoutumés, le manuscrit avait été déchiré en cet endroit et la fin perdue, nous aurions presque le droit d’imaginer qu’il contenait un morceau d’histoire,

(1) Honhen eU un titre royal : les mines de Honhen sont les mines de Pharaon.

(2) Cfr. p. 140 du présent volume.

(y) La grande inscription de Beni-Hassan, dans le Recueil de Travaux relatifs à l’Archéologie égyptienne et assyrienne, /. I, p. 172.

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comme on a fait longtemps pour le Papyrus Sallier no I, où il est question d’Apôpi (i). Par bonheur, le manuscrit est intact, et nous y voyons nettement comment le héros passe sans transition du domaine de la réalité à celui de la fable. Une tempête coule son navire et le jette sur une île. Le fait n’a rien que d’ordinaire en soi ; mais Vile à laquelle il aborde, seul de tous ses camarades , n’ est pas une île ordinaire. Un serpent gigantesque l’habite avec sa famille, serpent à voix humame qui accueille le naufragé, l’entretient, le nourrit, lui prédit un heureux retour au pays, le comble de cadeaux au moment du départ. M. Golénischeff a rappelé à ce propos les voyages de Sindbad le marin (2), et le rapprochement qu’il indique s’impose de lui-méme à l’esprit du lecteur. Seulement les serpents que Sindbad rencontre dans les îles ne sont pas d’humeur aussi accommodante que le serpent égyptien : ils ne cherchent plus à divertir les étrangers par les charmes d’une longue causerie, mais à les avaler de fort bon appétit.

Je ne voudrais pas cependant conclure de cette analogie que nous avons une version égyptienne du conte de Sindbad. Les récits de voyages merveilleux

(1) Cfr. p. 2J2-286 de ce volume.

(2) Sur un ancien conte égyptien,/». 14-18.

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naissent naturels dans la bouche des matelots et présentent nécessairement un certain nombre de traits communs : V orage, le naufragé qui survit seul à tout un équipage, Vile habitée par des monstres parlants, le retour inespéré avec une cargaison de richesses. Le voyageur a, par métier, la critique lâche et Viniaginaiion inépuisable : à peine est-il soi'ti du cercle où se meut la vie ordinaire de ses auditeurs, qu'il entre à pleines voiles dans le pays des miracles. Le Livre des Merveilles de l’Inde (z), les Relations des Marchands arabes (2), les Prairies d’Or de Maçoudi appi'endront aux curieux ce que des gens de bonne foi trouvaient moyen d'apercevoir à Java, en Chine et dans VInde, il y a quelques siècles à peine. Plusieurs des faits rapportés dans ces ouvrages ont été insérés tels quels dans les aventures de Sindbad ou dans les voyages surprenants du prince Seîfel-molouk : les Mille et une Nuits ne sont pas ici plus menson-

(1) Les Merveilles de ITnde, ouvrage arabe inédit du siècle, traduit pour la première fois, avec introduction, notes, index analytique et géographique, par L. Marcel Dévie. Paris, A. Lemerre,

MDCCCLXXVIII, in-I2.

(2) Relation des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l’Inde et à la Chine, dans le ix<= siècle de l’ère chrétienne. Texte arabe imprimé en i8ii par les soins de feu Langlès, publié par .M. Reinaud, membre de l’Institut. Paris, Imprimerie royale, 184^, 2 vol. in-iS.

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gères que les histoires sérieuses du moyen âge musulman. Aussi bien le bourgeois du Caire qui écrivit les sept voyages de Sindbad n'avait-il pas besoin d'en empi-unter les données à un conte antérieur : il n'avait qu'à lire les auteurs les plus graves, ou qu'à écouter les matelots et les marchands r^enus de loin, pour trouver à foison la matière de romans invraisemblables.

L'Égypte ancienne n'avait rien à envier de ce chef à l'Égypte moderne. Le scribe, à qui nous devons le conte de Sahit-Pètersbourg , avait pour garant des choses étonnantes qu'il débitait les capitaines au long cours de son temps. Dès la dou-^ième dynastie, on naviguait sur la mer Rouge jusqu'aux pays des aromates, sur la mer Méditerranée jusqu'aux îles de la côte asiatique : les noms géographiques épars dans le récit montrent que le héros dirige son voyage vers le sud. Il se rend aux mines de Pharaon : l'autobiographie d'Amoni- Amenemhâît nous apprend que les mines de Pharaon étaient situées en Éthiopie, dans la région de l’Etbaye actuelle, et qu'on y parvenait par voie du Nil. Aussi le naufragé a-t-il soin de nous informer qu'il est parvenu à l'extrémité du pays de Ouaouaît, au sud de la Nubie, et qu'il a passé devant Sonmout, c’est-à-dire devant Vile de Bîgéh, à la première cataracte. Il

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a donc remonté le Nil, puis, du Nil, est entré dans la mer, où une longue navigation a mené son navire jusque dans le voisinage de Pounit. Un géographe d’aujourd'hui ne comprend plus rien à cette façon de procéder : il suffit cependant de consulter quelque carte du XVP et même du XVI P siècle pour se représenter ce que le scribe égyptien a voulu dire. On y verra le centre de l’Afrique occupé par un grand lac, d’où sortent, d’un côté le Congo et le Zambè:(e, de l’autre le Nil. Les marchands arabes du moyen âge croyaient qu’en remontant le Nil on arrivait au pays des Zindjes et l’on débouchait dans l’Océan Indien (i), Hérodote et ses contemporains dérivaient le Nil du fleuve Océan (2). Arabes et Grecs n’avaient pas inventé eux-mêmes cette conception : ils répétaient simplement la tradition égyptienne. Celle-ci à son tour a peutêtre des fondements plus sérieux qu’on ne serait porté à lui en prêter de prrime abord. La plaine basse et marécageuse où le Bahr el-Abiad s’unit aujourd’hui au, Sobat et au Bàfyr el-Gha\âl pour former le Nil était jadis un lac plus grand que le Nyan^a Kéréwé

(1) Quairemêre, Mémoires géographiques et historiques sur l’Égypte et sur quelques contrées voisines, t. II, p. 181-182, d’après Maçoudi,

(2) Hérodote, II, xxi.

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de nos jours. Les alluvions Vont comblé peu à peu, à l’exception d’un creux plus profond que h reste et qu’on appelle Birket-Nou (i), mais il devait encore être assex vaste au XV h ou XV IB siècle avant notre ère pour donner aux soldats et aux bateliers égyptiens l’idée d’une véritable mer ouverte sur l’Océan indien.

L’île où notre héros aborde a-t-elle donc quelr que droit à fgurer dans une géographie sérieuse du monde égyptien? On nous la dépeint comme une terre fantastique, dont il n’était pas donné à tous de trouver le chemin. Quiconque en sortait n’y pouvait plus rentrer : elle se résolvait en vagues et disparaissait au sein des flots. C’est un prototype lointain de ces îles enchantées, l’île de Saint-Brandan, par exemple, qtie les marins de notre moyen âge apeixevaient parfois dans les lointains de l’hori'^on et qui s’évanouissaient quand on voulait en approcher. Le nom qu’elle porte est des plus significatifs à cet égard : c’est Ile de double qu’elle s’appelle, f’ai déjà dit tant de fois ce qu’était le double (2), que f hésite à en parler une fois de plus. En deux mots, le double est l’âme qui survit au corps et qu’il faut habiller, loger, nourrir

(i) Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, i. IX. p. sqq.

(s) Études égyptiennes, /. I, p.

dans Vautre monde : une île de double est donc une île où habite Vdme des morts, une sorte d’île paradisiaque analogue aux Iles Fortunées de V antiquité classique. Le serpent qui l’habite est-il lui-même un double ou le gardien de la demeure des doubles? Je pencherai d’autant plus volontiers vers cette seconde explication que, dans tous les livres sacrés, au Livre des morts, au Livre de savoir ce qu’il y a dans le monde de la nuit, la garde des endroits où vivent les âmes est conjièe le plus souvent à des serpents d’espèce différente. Les doubles étaient trop ténus pour que l’œil d’un vivant ordinaire pût les apercevoir • aussi n’en est-il pas question dans le conte de Saint- Pétersbourg. Le gardien était pétri d’une manière plus solide, et c’est pourquoi le naufragé entre en relations avec lui. Lucien, dans son Histoire véritable, n’y met pas tant de façons : à peine débarqué dans l’île des Champs -Ély s èes, il lie commerce d’amitié avec les mânes et fréquente les héros d’Homère. C’était afin de mieux se moquer des romans maritimes de son temps. Le scribe égyptien, qui croyait à l’existence des îles où résidaient les bienheureux, conformait les aventures de son héros aux règles de sa religion.

N’était-ce pas en effet comme une pointe poussée dans le domaine de la théologie que ce voyage d’un

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simple matelot à /lie de double? Selon Vune des doctrines les plus répandues, V Égyptien, une fois mort, ne pouvait arriver dans Vautre monde qu'à la condition défaire une longue traversée. Il s’ embarquait sur le Nil, au jour même de V enterrement , et se rendait à l’ouest d’Abydos, où la Bouche de la fente s'ouvrait à lui pour qu’il sortît de noire terre (i). Les monuments nous le montrent dirigeant lui-même son navire et voguant à pleines voiles sur la mer mystérieuse d’ Occident, mais sans nous dire quel était le but de sa course. On savait bien d’une manière générale qu’il finissait par aborder au pays qui mêle les hommes (2), et qu’il y menait une existence analogue à son existence terrestre; mais on n’avait que des notions contradictoires sur l’emplacement de ce pays. La croyance à la mer d’Occident est-elle une simple conception mythologique? Faut-il y voir un souvenir inconscient de l’époque très reculée à laquelle les basfonds du désert libyen, ce qu’on appelle aujourd’hui les Bahr belâ-ma, les fleuves sans eau, n’étaient pas encore asséchés et formaient à la vallée du Nil comme une ceinture de lacs et de marais? Quoi que l’on pense

(1) Maspero, Études égyptiennes, i. I, p. 121, sqq.

(2) C’est l’expression même des textes égyptiens (^Maspero, Études égyptiennes, t. 1, p. IJS).

XCVIÏI

mTRODÜCTiOX

de ces questions, il nte paraît certain qu* il' y a entre le voyage du matelot à' /’lle de double et' la croisière du mort' sur la- mer d* Occident une analogie indiscutable. Le conte de Saint-Pétersbourg n’est guère que la transformation en donnée romanesque d’une donnée théologique. n nous fournit le frremier en date' de ces récits où l’imagination populaire s’est complu à représenter iin vivant admis impunément che\ les morts : c’est, à ce titre, un ancêtre très éloigné delà Divine Comédie. La conception première en est-elle égyptienne d’origine ? Si par hasard elle ne l’était pas, il faudrait avouer au moins que la manière dont elle a été traitée est conforme de tout point aux sentiments' et aux mœurs du peuple égyptien.

L’avenir nous rendra sans doute d’autres débris de' cetta littérature romanesque. Plusieurs sont sortis de terre depuis la première édition de ce livre, f en connais d’autres qui sont cachés dans des musées de l’étranger ou datts des collections particulières où je n’ai pu m’ouvrir un accès, mais qui tomberont un jour où l’autre dans le domaine public. Les publications et les découvertes nouvelles nous forcerond-elles à revenir sur les conclusions qu’on peut tirer de l’examen des contes connus jusqu’à ce jour? Je sais bien qu’un égyptologue parlant en faveur de VÈgypte

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est toujours suspect' de plaider pour sa maison r il y a cependant quelques propositions que je puis' établir sans encourir le reproche de partialité. Un premier point que nul ne s’avisera de contester, c’est que les versions égyptiennes de plusieurs contes sont beaucoup plus anciennes que les versions des mêmes contes relevées che^ les autres peuples. Les manuscrits qui nous ont conservé le Conte des deux Frères, et la Querelle d’ApôpL et de Soqnounrî, sont du XI ou du XIII^ siècle avant notre ère. Le Naufragé, le Conte fantastique de Berlin, les Aventures de Sinouhit ont été écrits plusieurs centaines d’années plus tôt. Encore ces dates ne sont-elles que des dates à minimâ, car nous savons que les papyrus arrivés jusqu’à nous sont la copie de papyrus plus anciens. Oh troirver ailleurs des contes populaires qu’on puisse reporter aussi haut ? L’Inde n’a rien qui remonte à pareille antiquité, et la Chaldèe qui, seule parmi les contrées du monde classique, possède des monuments contemporains de ceux de l’Égypte, ne nous a pas livré un seul roman.

En second lieu, l’étude sommaire que j’achève en ce moment aura suffi, j’espère, à convaincre le lecteur de la fidélité avec laquelle les contes connus dépeignent les mœurs de l’Égypte. Tout y est égyptien du commen-

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cernent jusqu’à la fin et les détails même qu’on a voulu donner comme indices d’une provenance étrangère se révèlent à nous comme étant purement indigènes quand on les examine de pi ès. Non seulement les vivants, mais les morts qu’on met en scène, ont la tournure particulière au peuple des bords du Nil et ne sauraient être confondus en aucune façon avec les vivants et les moi ts d’un autre peuple, fe conclus de ces faits qu’il faut considérer l’Égypte, sinon comme un des pays d’origine des contes populaires, au moins comme un de ceux où ils se sont naturalisés le plus anciennement et où ils ont pris une forme vraiment littéraire, f’ espère que de plus autorisés souscriront à cette conclusion.

LE

CONTE DES DEUX FRÈRES

E conte, acheté en Italie par Madame Élisabeth d’Orbiney, de Londres, fut acquis, en 1857, par le British Muséum, et publié par Birch, dans les Select Papyri, t. II, pl. ix-xix (1860), in-folio. Une reproduction cursive de ce fac-sîmîle couvre les pages 22-40 de VÆgypttsche Chrestomathie de M. Léo Reinisch, Vienne, 1875, petit in-folio.

Le texte a été traduit et analysé pour la première fois par :

E. de Rougé, Notice sur un manuscrit égyptien en écriture hiératique, écrit sous le règne de Merienphtah, fils du grand Ramsès, vers le xv® siècle avant l’ère chrétienne, dans VAthènieum Français, 1852, et la Revue archéologique, série, t. VIII, p. 30 sqq. Tirage à part, chez Leleux, 1852, in-8°, 15 pp. et i pl.

C.-W. Goodwin, Hieratic Papyri, dans les Cambridge Essays, 1858, p. 232-239.

Birch, Select Papyri, part. II, London, 1860, Text, p. 7-9.

Lepage-Renouf, On the Decypherment and Interprétation of Dead Languages, London, 1863, in-8°.

Chabas, Étude analytique d’un texte difficile, dans les Mélanges Égyptologiques, II« série, 1864, p. 182-230.

Brugsch, Aus dem Orient, 1864, p. 7 sqq.

Ebers, Ægypten und die Bûcher Moses, in-8°, i368.

Maspero, Le Conte des deux Frères, dans la Revue des Cours littéraires, 1871, numéro du 28 février, p. 780 sqq.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

Lepage-Renouf, The Taleofthe Two Brothers, dans Records of lhe Past, t. II, p. 137-152.

Maspero, Conte des deux Frères, dans la Revue Archéologique, II« série, XIX® année (mars 1878). Tirage à part, chez Didier, Paris, in-8°, 16 p.

E. M. Coemans, Manuel de la langue égyptienne, 1887, t. I,

W.-N. GrofF, Étude sur le Papyrus d’Orbiney, Leroux, 1888, in-4°, 84-III p.

Ch.-E. Moldenke, The taie of the two Brotlxrs. A fairy taie of ancient Egypt, being the d’Orbiney Papyrus in hieratic character in the Briiish Muséum; to which is added the hieroglyphic transcription, a glossary, critical notes, etc. — Part. The hieratic Text. New- York, i888, in-8°, 64 p.

Le manuscrit renferme dix-neuf pages de dix lignes, les cinq premières assez mutilées. Quelques lacunes ont été remplies par l’un des possesseurs modernes; elles ont été signalées sur le fac-similé. Le livre portait, à deux reprises, le nom de son propriétaire antique, Sîti Mînephtah, qui régna plus tard sous le nom de Sîti IL Au verso de l’un des feuillets, un contemporain, peut-être Sîti lui-même, a tracé le mémorandum suivant ;

Grands pains 17

Pains de seconde qualité 50

Pains de temple 68

Le manuscrit est du scribe Ennana, à qui nous devons le Papyrus Anastasi IV, et qui vivait sous Ramsès II, sous Mînephtah, sous Sîti II ; il a plus de trois mille ans d’existence.

LE

CONTE DES DEUX FRÈRES

(Xixe dynastie)

L y avait une fois deux frères d’une seule mère et d’un seul père (i) : Anou-

(i) La polygamie était permise, bien qu’elle ne fût pas toujours pratiquée par les simples particuliers. Souvent, un riche personnage, après avoir eu des enfants d’une femme légitime ou d’une concubine, la donnait en mariage à quelque subordonné qui en avait des enfants à son tour. 11 n’était donc pas inutile de dire, en nommant deux frères, qu’ils étaient « d’une seule

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

pou (i) était le nom du grand, Bitiou (2) était le nom du petit. Or Anoupou, lui, avait une maison, avait une femme, et son petit frère était avec lui en guise de serviteur : c’était lui qui faisait les vêtements et allait derrière ses bestiaux aux champs, lui qui faisait les labours, lui qui battait, lui qui exécutait tous les travaux des champs ; car ce petit frère était un ouvrier excellent, il n’y avait point son pareil dans la Terre-Entière (3). Voilà ce qu’il faisait. Et beaucoup de jours après cela (4),

mère et d’un seul père », La préséance accordée ici à la mère sur le père était de droit commun en Égypte ; nobles ou roturiers, chacun indiquait la filiation maternelle de préférence à la paternelle. On s’intitulait : « Ousirtasen, né de la dame Monkhit », ou bien : « Sésousrî, né de la dame Ta-Amon », et on négligeait le plus souvent de citer le nom du père.

(1) Forme originelle du nom divin dont les Grecs et les Latins ont fait Anoubis, Anubis.

(2) Bitiou est le nom d’un roi mythique des temps anterieurs à Mînî : les Grecs l’ont connu sous le nom de Bytis.

(3) L’Égypte était divisée en deux moitiés (Poshoui), en deux terres (tooiii), dont chacune était censée former un pays distinct, celui du nord (io-miri) et celui du sud (to-rîsi ou To-qimdil). La réunion de ces deux contrées s’appelait tantôt Qtmit, la terre noire, tantôt Tot j^erouf, la Terre-Entière.

(4) Il ne faut pas prendre cette transition à la lettre. « Beaucoup de jours après cela » n’implique pas nécessairement un laps de temps considérable ; c’est une formule sans valeur certaine, dont on se servait a&n d'indiquer qu’un événement était postérieur à un autre. Pour marquer le passage d’aujourd’hui à demain, on disait ; « Quand la terre s’éclaira, et qu’un second jour fut » ; pour aller au-delà on ajoutait : « Beaucoup de jours après cela. »

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

quand le petit frère était derrière ses bœufs, selon sa coutume de tous les jours, il revenait à sa maison chaque soir, chargé de toutes les herbes des champs, et voici ce qu’il faisait après qu’il était revenu des champs : il déposait les herbes devant son grand frère, qui était assis avec sa femme, il mangeait, il buvait, il dormait dans son étable, avec ses bœufs excellents (i). Et quand la terre s’éclairait et qu’un second jour était, après que les pains étaient cuits, il les mettait devant son grand frère, il emportait des pains pour les champs, il poussait ses bœufs pour les faire manger dans les champs. Tandis qu’il allait derrière ses bœufs, ils lui disaient : « L’herbe est bonne

(i) Dans les tableaux agricoles, on voit souvent le bouvier qui pousse ses bœufs devant lui, d’où l’expression « marcher, aller derrière les bœufs », pour « conduire les bœufs ». 11 porte sur les épaules une sorte de bac, analogue à la bricole de nos porteurs d’eau, et d’où pendent, tantôt des coufFes remplies de foin ou d’herbe, comme c'est le cas pour Bitiou, tantôt des cages qui renferment un lièvre, un hérisson, un faon de gazelle, une oie, un animal quelconque attrappé pendant la journée. De retour au logis, le bouvier déposait son faix devant le maître ; celui-ci est représenté tantôt debout, tantôt assis sur un fauteuil à côté de sa femme, comme Anoupou dans notre roman. La même expression, et quelques autres éparses au cours du récit, se retrouvent mot à mot dans les textes des peintures d’El-Kab, où sont représentées des scènes de labourage. (Lepsius, Deitkm^ler, III, bl. lo, et Maspero dans la Zeitschrift für Ægyptischc Sprache, 1879, p. >8-63.)

en tel endroit » ; lui, écoutait tout ce qu’ils disaient^ il les menait au bon pâturage qu’ils souhaitaient. Aussi les bœufs qui étaient avec lui devenaient beaux, beaucoup, beaucoup ; ils multipliaient leurs naissances, beaucoup, beaucoup (i).

Et quand ce fut la saison du labourage, son grand frère lui dit : « Prépare-nous notre attelage pour labourer, car la terre est sortie de l’eau (2), elle est bonne à labourer. Même, va-t’en au champ avec les semences, car nous nous mettrons à labourer demain matin » ; ainsi dit-il. Son petit frère fit toutes les choses que son grand frère lui avait dit de faire. Quand la terre s’éclaira, et qu’un second jour fut, ils allèrent aux champs avec leur attelage ; ils se mirent à labourer, et leur cœur fut joyeux beaucoup, beaucoup, de leur travail, et ils n’abandonnèrent pas l’ouvrage.

(1) Toute cette partie n’était pas aussi invraisemblable aux Égyptiens qu’elle l’est pour nous. Nous verrons, dans un fragment de conte fantastique qui sera donné plus loin, que le bon berger devait être quelque peu magicien pour protéger ses bêtes (cfr. p. 268) : l’auteur du Conte des deux Frères s’est donc borné à douer Bitiou d'un peu plus de science que n’en possédaient les bouviers ordinaires.

(2) C’est une allusion au retrait de l’inondation.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

T beaucoup de jours après cela, ils étaient aux

i— ^ champs et ils labouraient. Le grand frère dépêcha son petit frère, disant : « Cours, apportenous les semences du village ! a Le petit frère trouva la femme de son grand frère à sa coiffure (i). Il lui dit : « Debout ! donne-moi des semences, que je coure aux champs ; car mon grand frère en m’envoyant a dit : Point de flânerie » ! Elle lui dit : « Va, ouvre le magasin, prends ce qui te plaira, de peur que ma coiffure reste en chemin. » Le jeune homme entra dans son étable, prit une grande jarre, car son intention était d’emporter beaucoup de grains, la chargea de blé et d’orge et sortit sous le faix. Elle lui dit ; « Quelle est la quantité qui est sur ton épaule ? » Il lui dit : « Orge, trois mesures, froment, cinq mesures, total, cinq, voilà ce qui est sur mon épaule. » Ainsi lui dit-il. Elle lui adressa la parole, disant : « C’est vraiment une grande vaillance qui est en toi, car je vois tes forces chaque jour ! » Et son

(i) La coiffure des Égyptiennes se composait ordinairement de petites tresses très minces et très nombreuses ; il fallait certainement plusieurs heures pour la mettre en ordre, et, une fois faite, on ne devait la renouveler qu’aprés un intervalle de plusieurs jours, comme aujourd’hui encore celle des femmes nubiennes.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

cœur le connut en connaissance de désir amoureux. Elle se leva, elle le saisit, elle lui dit : « Viens ! reposons ensemble, une heure durant ! Si tu m’accordes cela, certes, je te ferai de beaux vêtements. » Le jeune homme devint comme une panthère du midi en fureur grande, à cause des vilaines paroles qu’elle lui disait, et elle eut peur beaucoup, beaucoup. Il lui parla, disant : « Mais certes, tu es pour moi comme une mère ! mais ton mari est pour moi comme un père ! mais lui, qui est mon frère aîné, c’est lui qui me fait subsister! Ah! cette grande horreur que tu m’as dite, ne me la dis pas de nouveau, et moi je ne la dirai à personne, et je ne la divulguerai de ma bouche à aucun homme. » Il chargea sa charge, il s’en alla aux champs. Quand il fut arrivé auprès de son grand frère, ils se mirent à s’acquitter de leur travail.

Et, sur le moment du soir, comme le grand frère retournait à sa maison, et que le frère cadet était derrière ses bœufs avec sa charge de toutes les choses des champs, et qu’il menait ses bestiaux devant lui pour les aller coucher à leurs

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

étables qui étaient dans le village (i), alors la femme du grand frère eut peur des paroles qu’elle avait dites. Elle prit de la graisse toute noire, et devint comme qui a été frappé d’un malfaiteur (2), afin de dire à son mari : « C’est ton petit frère qui m’a fait violence ! » quand son mari reviendrait au soir, selon son habitude de chaque jour. En arrivant à sa maison, il trouva sa femme couchée et dolente comme d’une violence ; elle ne lui versa point l’eau sur les mains selon l’habitude de chaque jour, elle ne fit pas la lumière devant lui, son logis était dans les ténèbres et elle étendue toute souillée. Son mari lui dit : « Qui donc a parlé avec toi? » Voilà qu’elle lui dit : « Il n’y a personne qui ait parlé avec moi, excepté ton petit frère. Lorsqu’il vint prendre pour toi les semences, me trouvant assise toute seule, il me dit : « Viens, « toi, que nous reposions ensemble une heure

(i^ Le frère aîné, maître de la ferme, entre directement chez lui, son travail une fois tetminé. Le cadet, simple valet de ferme, doit encore se charger d’herbe et ramener les bestiaux à l’étable ; il marche donc plus lentement et n’arrive à la maison que longtemps après l’autre. La femme a ainsi tout le temps de raconter une fausse histoire et d’exciter son mari contre son beaufrère.

(2) Elle se frotta de graisse sale, pour simuler les traces noirâtres et les meurtrissures que les coups laissent sur la chair humaine.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

« durant; orne ta chevelure. » Il me parla ainsi; moi, je ne l’écoutai point : « Mais moi, ne suis- « je pas ta mère? et ton grand frère n’est-il pas « pour toi comme un père ? » Ainsi lui dis-je. Il eut peur, il me battit pour que je ne te fisse point de rapport. Mais si tu permets qu’il vive, je suis morte ; car, vois, quand il viendra, le soir, comme je me suis plainte de ces vilaines paroles, ce qu’il fera est évident. »

E grand frère devint comme une panthère du

midi (i); il donna du fil à son couteau, il le mit dans sa main. L’aîné se tint derrière la porte de son étable, afin de tuer son petit frère, lorsqu’il viendrait, au soir, pour faire entrer ses bestiaux à l’étable. Et quand le soleil se coucha, et que le petit frère se chargea de toutes les herbes des champs, selon son habitude de chaque jour, et qu’il vint, la vache qui marchait en tête, à l’entrer dans l’étable, dit à son gardien : « Voici ton grand frère qui se tient devant toi, avec son couteau, pour te tuer ; sauve-toi devant lui ! » Quand il

(i) C'est l’expression consacrée et presque banale pour dire qu’un homme ou un souverain se met en colère : Ramsès II ou l’Ethiopien Piônkhi s’emportent comme une panthère du midi, ni plus ni moins que Bitiou.

entendit ce que disait la vache qui marchait en tête, la seconde lui ayant parlé de même, il regarda par dessous la porte de son étable, il aperçut les pieds de son grand frère qui se tenait derrière la porte, son couteau à la main (i), il posa son fardeau à terre, il se mit à courir à toutes jambes, et son grand frère partit derrière lui avec le couteau. Le petit frère cria vers Phrâ-Harmakhouiti (2), disant : « Mon bon maître, c’est toi qui juges le faux du vrai! » Et Phrâ entendit toutes ces plaintes, et Phrâ fit paraître une eau immense entre lui et son grand frère, et elle était pleine ^ de crocodiles, et l’un d’eux se trouva d’un côté, l’autre de l’autre, et le grand frère par deux fois lança sa main pour frapper, par deux fois ne tua

(1) Le bas de la porte égyptienne ne touchait jamais le seuil : dans tous les tableaux où une porte est représentée, on aperçoit un vide assez considérable entre le bas du battant et la ligne de terre.

(2) Les Égyptiens nommaient le soleil Râ, et, avec l’article masculin, Prâ ou Phrâ. Harmakhouiti était Hor dans les deux horizons, c’est-à-dire le Soleil dans sa course diurne, allant de l’horizon du matin à l’horizon du soir. Les deux formes de Râ et d’Harmakhouiti, différentes à l’origine, s’étaient confondues depuis longtemps, à l’époque où le Conte des deux frères fut écrit, et l’expression Phrâ Harmakhouiti était employée comme simple variante de Phrâ ou de Râ dans le langage courant, D’Harmakhouiti, les Grecs ont fait Harraakhis ; Harmakhis était personnifié dans le grand Sphinx de Gizéh, près des Pyramides.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES'

pas son petit frère : voilà ce qu’il fit. Son petit frère l’appela de la rive, disant : « Reste là jusqu’à l’aube. Quand le disque solaire se lèvera, je plaiderai avec toi devant lui, afin que je rétablisse la vérité, car je ne serai plus avec toi jamais, je ne serai plus dans les lieux où tu seras : j’irai au Val de l’Acacia (i)! »

UAND la terre s’éclaira et qu’un second jour

V. fut, Phrà-Harmakhouiti s’étant levé, chacun d’eux aperçut l’autre. Le jeune homme parla à son grand frère, disant : « Pourquoi venir derrière moi afin de me tuer en fraude, sans avoir entendu ce que ma bouche avait à dire? Mais moi, je suis cependant ton petit frère ! Mais toi , tu m’es comme un père ! Mais ta femme m’est comme une mère ! Or, ne serait-ce pas, quand tu m’eus envoyé pour nous apporter des semences, que ta femme m’a dit : « Viens, passons une heure, couchons- « nous ! » Et voici, elle a tourné cela pour toi en

(i) Le Val de l’Acacia paraît être en rapport avec la Vallée funéraire, où Amon, le dieu de Thèbes, allait faire une visite annuelle, afin de rendre hommage à son père et à sa mère, qui passaient pour y être enterrés. Il était situé, comme on le verra plus tard, sur les bords du Nil (taoumâ), sans doute près de l’endroit où le fleuve descendait du ciel sur notre monde.

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

IS

autre chose. » Il fit connaître à son grand frère tout ce qu’il y avait eu entre lui et la femme. Il jura par Phrâ-Harmakhouiti, disant : « Toi, venir derrière moi pour me tuer en fraude, t’être tenu, le poignard à la main, contre la porte, en embuscade, quelle infamie ! » Il prit un couteau à couper les roseaux, il se trancha le membre, il le jeta à l’eau où le silure trembleur (i) le dévora, il s’affaissa, il s’évanouit : le grand frère en maudit son cœur beaucoup, beaucoup, et resta là à pleurer tout haut, car il ne savait comment passer sur la rive où était son petit frère, à cause des crocodiles. Son petit frère l’appela, disant : « Ainsi, tu t’es figuré une mauvaise action ! ainsi, tu ne t’es pas rappelé une seule bonne action ou une seule

(i) Selon la légende, Osiris, après avoir été coupé en morceaux par Typhon, avait été jeté au Nil. Tous les poissons avaient respecté les débris du dieu, sauf l’oxyrrhynque qui dévora le membre. Le scribe qui écrivit le Conte des deux Frères substitua le nom d’un autre poisson au nom de l’oxyrrhynque, sans doute par respect. Ce poisson, qui est représenté à plusieurs reprises sur les parois du tombeau de Ti, s’appelait «aVow ; on le reconnaît aisément aux barbillons dont le pourtour de sa bouche est hérissé et à la forme convexe de sa nageoire caudale. C’est, comme le prouve la comparaison des dessins antiques avec les planches de la Description de l’Égypte (Poissons du Nil, pl. 12, fig. 1-4), le malaptèrus électrique ou silure trembleur (Description, t. XXIV, p. 299 sqq.).

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

des choses que j’ai faites pour toi ! Ah ! va-t’en à ta maison, soigne toi-même tes bestiaux, car je ne demeurerai plus à l’endroit où tu seras, j’irai au Val de l’Acacia. Or, voici ce que tu feras pour moi : tu viendras prendre soin de moi si tu apprends qu’il m’est arrivé quelque chose. Car j’enchanterai mon cœur pour le placer sur le sommet de la fleur de l’Acacia; et, si on coupe l’Acacia et que mon cœur tombe à terre, tu viendras le chercher. Quand tu passerais sept années à le chercher, ne te rebute pas, mais, une fois que tu l’auras trouvé, mets-le dans un vase d’eau fraîche (i); alors je vivrai de nouveau, je rendrai le mal qu’on m’aura fait. Or, tu sauras qu’il m’est arrivé quelque chose, lorsqu’on te mettra une cruche de bière dans la main et qu’elle fera des bouillons : ne reste pas un moment de plus, après que cela te sera arrivé. » Il s’en alla au Val de l’Acacia, et son grand frère retourna à sa maison, la main sur sa tête, barbouillé de pou ssière (2). Lorsqu’il fut arrivé à sa maison, il tua

(1) La libation d’eau fraîche est indispensable aux morts : sans elle, ils ne peuvent revivre. Encore à l’époque Ptolémaïque, les Égyptiens hellénisés affirmaient, dans leurs épitaphes en langue Grecque, qu’Osiris « leur avait donné sous terre l’eau fraîche »,

(2) Une des marques de douleur les plus fréquentes en Égypte

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

sa femme, la jeta aux chiens (i), et demeura en deuil de son petit frère.

comme dans le reste de l’Orient, On ramassait des poignées de poussière et de boue pour s’en barbouiller le visage et la tête. Un tableau d’une tombe de Thèbes, reproduit par Wilkinson (Manners and Cusioms, 2*”® Édit., t. III, pl. LXVIl),nous montre la famille et les amis du mort se souillant de la sorte en présence de la momie.

(i) Ce même trait se retrouve dans le Conte de Saint Khamoïs (p. 200). où Tbouboui fait jeter les enfants du héros « en bas de « la fenêtre aux chiens et aux chats, et ceux-ci en mangèrent « les chairs ».

l8 LE CONTE DES DEUX FRÈRES

T beaucoup de jours après cela, le petit frère, étant au Val de l’Acacia sans personne avec lui, passait la journée à chasser les bêtes de la montagne, et venait se coucher le soir sous l’Acacia, au commet de la fleur duquel son cœur était placé. Et beaucoup de jours après cela, il se construisit de sa main, dans le Val de l’Acacia, une villa remplie de toute bonne chose, afin de s’y établir. Comme il sortait de sa villa, il rencontra le Cycle des dieux (i) qui s’en allait régler les destins de leur Terre-Entière (2). Le cycle des dieux parla tous ensemble et lui dit :

(1) Les dieux cosmogoniques de l’antique Égypte formaient un ensemble théorique de neuf personnes divines, qu’on appelait psit ou paoût noutîrou, « l’Ennéade, la neuvaine des dieux », ou, pour employer un terme plus vague, le Cycle des dieux. Cette Ennéade, dont chaque personne peut se décomposer en un nombre infini de formes secondaires, présidait à la création et à la durée de l’univers, tel que l’avaient conçue certaines écoles sacerdotales^ Ici, elle joue un rôle analogue à celui des dieux d’Homère ^i s’en allaient chez les Éthiopiens, les plus justes des hommes.

(2) C’est-.à-dire : « de l’Egypte ». Cf. plus haut, p. 6, note 3.

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« Ah ! Bitiou, taureau du Cycle des dieux (i), ne demeures-tu pas seul, après avoir quitté ton pays devant la femme d’Anoupou, ton grand frère ? Voici, sa femme est tuée, et tu lui as rendu tout ce qui avait été fait de mal contre toi. » Leur cœur souffrit pour lui beaucoup, beaucoup, et Phrâ- Harmakhouiti dit à Khnoumou (2) : « Oh ! fabrique une femme à Bitiou, afin que tu ne restes pas seul (3). » Khnoumou lui fit une compagne pour demeurer avec lui, qui était parfaite en ses membres plus que femme en la Terre-Entière, car tous

(1) L’épithète de « Taureau » est au moins bizarre, appliquée à un eunuque. On ne doit pas oublier cependant que Bitiou est Osiris, et que sa mésaventure, tout en lui enlevant sur la terre la puissance virile, ne l’empêche pas, comme dieu, de garder ses facultés prolifiques. Dans une des formes de la légende, Osiris, mutilé, réussit à féconder Isis et devient le père d’Horus.

(2) Le nom de Khnoumou signifie le modeleur, et l’on disait, que le dieu avait modelé l’œuf ou la matière du monde sur un tour à potier. Khnoumou, qui était avant tout un dieu local, celui d’Eléphantine et du pays de la première Cataracte, était donc un dieu cosmique, et l’on comprend pourquoi l’Ennéade divine le choisit pour fabriquer une femme à Bitiou : il la pétrit, la modèle du limon de la terre. Nous verrons plus loin, par le Conte de Khoufoui, qu’il assistait aux accouchements (cf. p. 79, note 2) : c’était lui qui modelait l’enfant, lui donnait sa forme définitive après la naissance.

(3) Cette phrase renferme un brusque changement de personne. Dans la première partie, Phrâ s’adresse à Khnoumou et lui dit : « Fabrique une femme à Bitiou » ; dans la seconde, il se tourne brusquement vers Bitiou et lui dit : « Afin que tu ne sois plus seul. »

LE CONTE DES DEUX FRÈRES

les dieux étaient en elle. Les Sept Hathors (i) vinrent la voir et dirent d’une seule bouche : « Qu’elle meure la mort du glaive! » Bitiou la désirait beaucoup, beaucoup ; comme elle demeurait dans sa maison, tandis qu’il passait le jour à chasser les bêtes de la montagne, pour les déposer devant elle, il lui dit : « Ne sors pas dehors, de peur que le fleuve (2) t’enlève; je ne saurais te délivrer de lui, car je suis une femme tout comme toi (3), et mon cœur est posé au sommet de la fleur de l’Acacia, mais si un autre que lui le trouve, je me battrai avec lui. » Il lui ouvrait son cœur sous toutes ses formes.

Et beaucoup de jours après cela, Bitiou étant allé à la chasse, selon son habitude de chaque jour, comme la jeune femme était sortie pour se promener sous l'Acacia qui était auprès de sa maison, voici, elle aperçut le fleuve qui tirait vers elle, elle se prit à courir devant lui, elle entra

(1) Les Sept Hathors jouent ici le même rôle qu’ont les fées marraines dans nos contes de fées (Cfr. p. 230).

(2) Les Égyptiens anciens appelaient le Nil la mer (taoumd) comme les Égyptiens modernes (bahr). On retrouvera l’expression jusque dans le Conte de Saint (p. 177 sqq,).

(3) Ne pas oublier que Bitiou est devenu eunuque.

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dans sa maison. Le fleuve cria vers l’Acacia, disant: « QjLie je m’empare d’elle ! » et l’Acacia livra une boucle de ses cheveux. Le fleuve la porta en Égypte, il la déposa au logis des blanchisseurs de Pharaon, v. s. f. (i). L’odeur de la boucle de cheveux se mit dans les vêtements de Pharaon, v. s, f. ; l’on batailla avec les blanchisseurs de Pharaon, V. s. f., disant ; « Odeur de parfum dans les vêtements de Pharaon, v. s. f. ! » On se mit à batailler avec eux chaque jour, et ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient, et le chef des blanchisseurs de Pharaon, v, s. f., vint au quai, car son cœur était dégoûté beaucoup, beaucoup, des querelles qu’on lui faisait chaque jour. Il s’arrêta, il se tint sur la berge, juste en face de la boucle de cheveux qui était dans l’eau ; il fit descendre quelqu’un. On la lui apporta, trouvant qu’elle sentait bon beaucoup,

(i) Pharaon est une forme hébraïsée, puis grécisée, du titre Piroitï-âa, « la double Grande maison », qui sert à désigner tous les rois. Si le souverain était la double grande maison et non pas simplement la grande maison, cela tient à ce que l’Egypte était divisée de temps immémorial en deux terres (Cf. p. 6, note 3) : comme le roi était un double roi, le roi de l’Egypte du Nord et le roi de l’Égypte du Sud, sa maison était une double maison pour répondre à chacune des deux personnes dont il se composait. V. s. f. est l’abréviation de la formule Vie, santé, force, qui suit toujours le nom d’un roi ou un titre royal.

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beaucoup, et lui la porta à Pharaon, v. s. f. On amena les scribes magiciens de Pharaon, v. s. f. Ils dirent à Pharaon, v. s. f. : « Cette boucle de cheveux appartient à une fille de Phrâ-Harmaklîouiti qui a en elle l’essence de tous les dieux (i). O toi à qui la terre étrangère rend hommage, que des messagers aillent vers toute terre étrangère pour chercher cette fille, et le messager qui ira au Val de l’Acacia, que beaucoup d’hommes aillent avec lui pour la ramener. » Voici, Sa Majesté, v. s. f., dit : « C’est parfait, parfait, ce que nous avons dit; » et on fit partir les messagers. Et beaucoup de jours après cela, les hommes qui étaient allés vers la Terre étrangère vinrent faire rapport à Sa Majesté, v. s. f. Mais ceux qui étaient allés vers le Val de l’Acacia ne vinrent pas : Bitiou les tua, et laissa un seul d’entre eux pour

(i) Dans les croyances des Éga’ptiens, comme dans celles de beaucoup d’autres peuples, toutes les parties du corps étaient si étroitement reliées par une sympathie mutuelle, qu’elles exerçaient encore leur action l'une sur l’autre, même séparées et transportées à de grandes distances. Le sorcier qui possédait un membre, des lambeaux de chair, des rognures d’ongle, surtout des cheveux, pouvait imposer sa volonté à l’homme d’où ces débris provenaient. On ne doit donc pas s’étonner si le Nil demande une boucle des cheveux de la Fille des Dieux, ni si les magiciens, en examinant cette boucle, reconnaissent immédiatement la nature de la personne à qui elle appartient.

faire rapport à Sa Majesté, v. s. f. Sa Majesté, v. s. f., fit partir beaucoup d’hommes et d’archers, aussi des hommes de char, pour ramener la fille des dieux; une femme était avec eux et lui donna tous les beaux affiquets d’une femme (i). Cette femme vint en Egypte avec la fille des dieux, et on se réjouit d’elle dans la Terre-Entière. Sa Majesté, V. s. f., l’aima beaucoup, beaucoup, si bien qu’On (2) la salua Grande Favorite. On lui parla pour lui faire dire qui était son mari, et elle dit à Sa Majesté, v. s. f. : a Qu’on coupe l’Acacia et qu’on le détruise ! » On fit aller des hommes et des archers avec leurs outils pour couper l’Acacia ; ils arrivèrent à l’Acacia, ils coupèrent la fleur sur laquelle était le cœur de Bitiou, et il tomba mort en cette male heure.

Et quand la terre s’éclaira et qu’un second jour fut, après que l’Acacia eut été coupé, comme Anoupou, le grand frère de Bitiou, entrait dans

(1) M. Piehl (^Zeitschrift, i88é, p. 80-81) préférerait traduire: « Une femme était avec eux et lui donna tous les gâteaux doux « d’une femme. »

(2) On, répondant à la forme du pronom indéfini emtoutou suivie du déterminatif divin, paraît désigner constamment le Pharaon. « On la salua » sera donc l’équivalent de « Pharaon la salua ».

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sa maison et s’asseyait, ayant lavé ses mains, on lui donna une cruche de bière et elle fit des bouillons, on lui en donna une autre de vin et elle se troubla. Il prit son bâton avec ses sandales, aussi ses vêtements avec ses armes, il se mit à marcher vers le Val de l’Acacia, il entra dans la villa de son petit frère et trouva son petit frère étendu sur sa natte, mort. Il pleura, quand il aperçut son petit frère étendu mort ; Il s’en alla pour chercher le cœur de son petit frère, sous l’Acacia à l’abri duquel son petit frère couchait le soir, il fit trois années de recherche sans rien trouver. Et il entamait la quatrième année, quand le cœur de son petit frère désira venir en Égypte et dit : « J’irai demain » ; ainsi dit-il en son cœur (i). Et quand la terre s'éclaira et qu’un second jour fut, Anoupou alla sous l’Acacia, passa son temps à chercher;

( 1 ) Les Égyptiens décomposaient la personne humaine en divers cléments distincts, doués chacun d’une sorte de vie indépendante. Le cœur, évoqué par Osiris, juge des Enfers, venait, après la mort, rendre témoignage des actions du défunt (Livre des Morts, ch. xxx). Il n’est donc pas étonnant de trouver le cœur de Bitiou vivant encore, après la chute de l’arbre sur lequel il avait été placé, et disant : « J’irai demain en Égypte ». Le manuscrit ajoute : « ainsi dit-il en son cœur », qui est un idiotisme commun dans les textes, mais présente ici une apparence singulière. C’est en effet « le cœur » lui-mème qui est supposé prononcer la phrase « en son cœur ».

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il revint le soir, et, regardant autour de lui pour chercher de nouveau, il trouva une baie, la retourna sens dessus dessous, et voici, c’était le cœur de son petit frère. Il apporta une tasse d’eau fraîche, l’y jeta et s’assit selon son habitude de chaque jour. Et lorsque la nuit fut, le cœur ayant absorbé l’eau, Bitiou tressaillit de tous ses membres, se mit à regarder fixement son frère aîné, puis défaillit (i). Anoupou, le grand frère, saisit la tasse d’eau fraîche où était le cœur de son petit frère ; celui-ci but, son cœur fut en sa place, et lui devint comme il était autrefois. Chacun d’eux embrassa l’autre, chacun parla avec son compagnon. Bitiou dit à son grand frère : « Voici, je vais devenir un grand taureau qui aura tous les bons poils, et dont on ne connaîtra pas la nature (2).

(1) Litt. : « son cœur fut en défaillance, le cœur lui faillit. » L’idiotisme égyptieii, très naturel ailleurs, est ici un véritable non-sens. Le cœur de Bitiou, n’étant pas encore en sa place, ne peut pas tomber en défaillance.

(2) Ce taureau est un Apis, Bitiou n’étant lui-même qu’une forme populaire d’Osiris. Apis devait avoir sur le corps un certain nombre de marques mystiques, dessinées par des poils de couleurs diverses. Il était noir, portait au front une tache blanche triangulaire, sur le dos la figure d’un vautour ou d’un aigle aux ailes éployées, sur la langue l’image d’un scarabée ; les poils de la queue étaient doubles. « Le scarabée, le vautour, et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis, n’existaient pas réellement. Les prêtres,

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Toi, assieds-toi sur mon dos quand le soleil se lèvera, et, lorsque nous serons au lieu où est ma femme, je rendrai tout le mal qui m’a été fait. Toi, conduis-moi à l’endroit où l’On est, et on te fera toute bonne chose, on te chargera d’argent et d'or pour m’avoir amené à Pharaon, v. s. f., car je serai un grand miracle et on se réjouira de moi dans la Terre-Entière, puis tu t’en iras dans ton bourg )) . Et quand la terre s’éclaira et qu’un second jour fut, Bitiou se changea en la forme qu’il avait dite à son grand frère. Anoupou, le grand frère, s’assit sur son dos, à l’aube, et arriva à l’endroit où rOn était. On le fit remarquer à Sa Majesté, V. s. f., elle le regarda, elle entra en liesse beaucoup, beaucoup, elle lui fit grand fête beaucoup, beaucoup, disant : « C’est un grand miracle qui se produit ! » et on se réjouit de lui dans la Terre- Entière (i). On chargea d’argent et d’or le grand

initiés aux mystères d’Apis, les connaissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l’animal divin, à peu près comme les astronomes reconnaissent, dans certaines dispositions d’étoiles, les linéaments d’un dragon, d’une lyre et d’une ourse. » (Mariette, Renseignements sur les Apis, dans le Bulletin archéologique de rAtheucCum français, i8)5, p. >4.)

(i) Pendant le temps qui s’écoulait entre la mort d’un Apis et l’invention d’un autre Apis, l’Égypte entière était en deuil; l’iiitronisatiou du nouvel Apis faisait cesser le deuil et était

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frère, qui s’établit dans son bourg; On lui donna des gens nombreux, des biens nombreux, et Pharaon, V. s. f., l’aima beaucoup, beaucoup, plus que tout homme en la Terre-Entière.

Et beaucoup de jours après cela, le taureau entra dans le harem (i), se tint à l’endroit où était la favorite, se mit à lui parler, disant : « Vois, je vis pourtant. » Elle lui dit ; « Toi, qui es-tu donc? » Il lui dit : « Moi, je suis Bitiou. Tu as su faire abattre par Pharaon, v. s. f., l’Acacia sous lequel était ma demeure, si bien que je ne pusse plus vivre, et, vois, je vis pourtant, je suis taureau, » La favorite eut peur beaucoup, beaucoup, du propos que lui avait tenu son mari. Il sortit du harem, et Sa Majesté, v. s. f., vint passer un jour heureux avec elle : elle fut à la table de Sa Majesté et On fut bon pour elle beaucoup, beaucoup.

célébrée par de grandes fêtes. Le roman reproduit donc en cet endroit les habitudes de la vie réelle.

(i) Les animaux sacrés avaient libre accès à toutes les parties du temple où ils vivaient. On sait les franchises dont jouissait le bouc de Mendés et les fantaisies singulières auxquelles il se livrait parfois (Hérodote, II, xlvi). Bitiou, en sa qualité de taureau sacré, pouvait pénétrer, sans qu’on l’en empêchât, dans les parties du palais fermées au vulgaire et jusque dans le harem.

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Elle dit à Sa Majesté, v. s. f. ; « Jure-moi par Dieu disant : «Ce que tu diras, je l’écouterai pour « toi. » Il écouta tout ce qu’elle disait : « Qu’il me soit donné de manger le foie de ce taureau, car il ne fera jamais rien qui vaille. » C’est ainsi qu’elle lui parla. On s’affligea de ce qu’elle disait beaucoup, beaucoup, et le cœur de Pharaon en fut malade beaucoup, beaucoup. Et quand la terre s’éclaira et qu’un second jour fut, on célébra une grande fête d’offrandes en l’honneur du taureau, et on envoya un des premiers officiers de Sa Majesté, V. s. f., pour faire égorger le taureau. Or, après qu’on l’eut fait égorger, comme il était sur l’épaule des hommes qui l’emportaient, il secoua son cou, il laissa tomber deux gouttes de sang vers les deux grands perrons (î*) de Sa Majesté, v. s. f. : l’une d’elles fut d’un côté de la grande porte de Pharaon, v. s. f., l’autre de l’autre côté, et elles poussèrent en deux grands perséas (i), dont chacun était de toute beauté. On alla dire à Sa Majesté, V. s. f. : « Deux grands perséas ont poussé en grand miracle pour Sa Majesté, v, s. f., pendant la nuit, à côté de la grande porte de Sa

(i) Le Perséa, d’après Schweinfurth ie Mimusops Schimperi, était consacré à Osiris.

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Majesté, v. s. f » ; et on se réjouit à cause d’eux dans la Terre-Entière, et On leur fit des offrandes.

Et beaucoup de jours après cela. Sa Majesté, v.

s. f., sortit du portail (i) de lapis-lazuli, le cou ceint de guirlandes de toute sorte de fleurs ; il était sur son char de vermeil et sortit du palais royal, v. s. f., pour voiries perséas. La favorite sortit sur un char à deux chevaux, à la suite de Pharaon, v. s. f. Sa Majesté, v. s. f., s’assit sous un des perséas (2), la favorite s’assit sous l’autre perséa. Quand elle fut assise, le perséa se mit à parler à sa femme : « Ah ! perfide ! Je suis Bitiou et je vis en dépit de toi. Tu as su faire couper par Pharaon, v. s. f., l’Acacia sous lequel était ma

(1) Litt. : « se leva du portail ». Le roi étant le fils du Soleil, on se sert, pour rendre ses actions, des mêmes mots qu’on emploie à marquer les phases du soleil. Les tableaux des tombes de Tell-el-Amarna pourraient servir d’illustrations à cette scène. Ils nous montrent le roi sortant d’un palais, et, derrière lui, la reine et les princesses royales, chacune sur son char : les coureurs et les officiers de la garde marchent en file des deux côtés du cortège (^Lepstus, Denkm. III, pl. 92-93).

(2) Le scribe égyptien a passé ici une ligne entière : « Sa Majesté s’assit sous un des Perséas, la favorite s'assit sous l’autre perséa. Quand elle fut assise, le perséa se mit à parler avec sa femme. » C’est un véritable bourdon que le scribe a commis. Dans l’original qu’il avait sous les yeux deux lignes se terminaient par le mot perséa ; il a sauté la seconde.

demeure, puis je suis devenu taureau, et tu m’as fait tuer ». Et beaucoup de jours après cela, comme la favorite était à la table de Sa Majesté, v. s. f., et qu’On était bon pour elle, elle dit à Sa Majesté, v. s. f. ; « Jure-moi par Dieu, disant : « Ce « que me dira la favorite, je l’écouterai pour elle. » Parle ! » 11 écouta tout ce qu’elle disait. Elle dit : « Qii’on abatte ces deux perséas, qu’on en fasse de bonnes planches ! » On écouta tout ce qu’elle disait. Et beaucoup de jours après cela,’ Sa Majesté, V. s. f., envoya des charpentiers habiles, on coupa les perséas de Pharaon, v. s. f., et se tenait là, regardant faire, la royale épouse, la favorite. Un copeau s’envola, entra dans la bouche de la favorite. Elle l’avala et conçut. On façonna les poutres, et On en fit tout ce qu’elle voulut.

T beaucoup de jours après cela, elle mit au

■L' monde un enfant mâle, et on alla dire à Sa Majesté, v. s. f. ; « Il t’est né un enfant mâle ! » On l’apporta, on lui donna des nourrices et des remueuses (i). On se réjouit dans la Terre-En-

(i) Cette ch.'irge de « remueuse » ou de » berceuse » était parfois remplie par des hommes ; quelques hauts fonctionnaires de la XVIII® dynastie en ont été investis. Le mot khnomo», qui la

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tière, On se mit à faire un jour de fête, on commença d’être en son nom(i). Sa Majesté, v. s. f., l’aima beaucoup, beaucoup, sur l’heure, et On le salua fils royal de Kaoushou (2). Et beaucoup de jours après cela. Sa Majesté, v. s. f., le fit prince héritier de la Terre-Entière. Et beaucoup de jours après cela, quand il fut resté beaucoup d’années prince héritier de la Terre-Entière, Sa Majesté, v. s. f., s’envola vers le Ciel (3). Bitiou dit ; « Qu’on m’amène les grands conseillers de Sa Majesté, v. s. f., que je les instruise de tout ce qui s’est passé à mon sujet, » On lui amena sa femme, il plaida contre elle par devant eux, on exécuta leur sentence. On lui amena son grand frère, et il le fit

désigne, signifie au propre dormir, assoupir ; le khnomou est donc au propre la personne qui endort l’enfant, la monait celle qui lui donne le sein.

(1) Cette phrase obscure semble signifier, ou qu’on commença à donner le nom du jeune prince aux enfants qui naquirent après lui, ou qu’on commença à mettre son nom dans le protocole des actes publics.

(2) Un des titres des princes de la famille royale. Le fils royal de Kaoushou était, à proprement parler, le gouverneur du pays de Kaoushou, c’est-à-dire de l’Éthiopie. Dans la réalité, ce titre pouvait ne pas être simplement honorifique : le jeune prince gouvernait lui-mème, et faisait, dans les régions du haut Nil, l’apprentissage de son métier de roi.

(3) Un des euphémismes ordinaires du style officiel égyptien, pour dire qu’un roi est mort. Cfr. p. 96 du présent volume.

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prince héritier de la Terre-Entière. Il fut vingt ans roi d’Égypte, puis passa de la vie, et son grand frère fut en sa place dès le jour des funérailles. — Il est fini en paix ce livre, pour le compte du scribe trésorier Qagabou, du trésor de Pharaon, v. s. f., du scribe Hori, du scribe Ennana, le maître des livres. Quiconque parle de ce livre, Thot soit son allié.

HISTOIRE D’UN PAYSAN

conte paraît avoir été très populaire pendant la durée du Moyen Empire égyptien, car nous connaissons trois manuscrits qui le renferment, deux à Londres, un à Berlin. Les deux manuscrits de Berlin sont publiés dans les Denkmàler aus Ægypten und Æthîopkn de Lepsius, Abtlieilung VL

1° Papyrus de Berlin n° 2, de la planche io8 à la planche iio, renfermant trois cent vingt-cinq lignes d’une grosse écriture des premiers temps de la xviii® dynastie, soignée au commencement, de plus en plus négligée à mesure qu’on avance vers la fin. Le début et la conclusion de l’histoire manquent.

2° Papyrus de Berlin n° 4, planche 113, renfermant cent quarante-deux lignes d’une écriture très rapide de la même époque que le précédent. Il paraît avoir été détérioré par un maniement prolongé, et les lacunes provenant de l’usure, jointes au peu de netteté du caractère, le rendent presque indéchiffrable. Les parties conservées contiennent, vers la fin, une cinquantaine de lignes en plus ; cependant la conclusion du récit manque encore.

Le Papyrus de Londres est inédit. Il faisait partie du fonds Butler, et a reçu le nom de

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3° Papyrus Butler, n° ^27. Il est d’une grosse écriture, assez saignée, des premiers temps de la xviii® dynastie. Il est plus développé que les deux manuscrits précédents, et ajoute à ce qu’ils nous font connaître une quinzaine de lignes d’introduction, qui ne nous donnent pas encore le commencement de l’histoire.

En combinant les éléments que nous fournissent ces trois manuscrits, on arrive à reconstituer un texte assez long, mais incomplet au début et à la fin.

Le sujet du conte a été découvert et signalé presque simultanément par MM. Chabas et Goodwin. M. Chabas donna la traduction suivie des premières lignes dans son mémoire sur

Les Papyrus hiératiques de Berlin, récits d’il y a quatre mille ans, Paris, 1863, in-8°, p. S-36.

Goodwin se contenta de publier une analyse fort courte dans un article intitulé :

The Story of Saneha, An Egjptian Taie of Four Thousand Years ago, dans le Fra^er’s Magazine (n° du 15 février 186;, p. 18J-202), p. 188. M. Chabas n’avait connu, pour établir son texte, que les Papyrus de Berlin; M. Goodwin eut la bonne fortune de découvrir le Papyrus Butler au British Muséum et inséra la traduction raisonnée des premières lignes dans les

Mélanges Égyptologiques de Chabas, 2* série. Paris, 1864, Benjamin Duprat, in-8‘’, p. 249-266, ce qui fournit à M. Chabas lui-même (p. 266-272) l’occasion de rectifier quelques détails de sa propre traduction et de la traduction anglaise.

Depuis lors, on n’a rien publié sur ce sujet. J’ai eu l’occasion d’étudier et de traduire le texte pour mes cours au Collège de France, et c’est une partie de cette traduction qu’on va lire. J’ai pensé qu'il valait mieux arrêter le récit au moment où le paysan.

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mis en surveillance par ordre du roi, commence à se lamenter . Le texte de ses plaintes est rempli d’expressions qui demanderaient un commentaire perpétuel pour être comprises, et risque rait de ne pas intéresser le lecteur. J’ai cru pouvoir restituer sans inconvénient, au commencement, quelques lignes qui indiquent comment débutait l’histoire.

Comme le conte précédent, celui-ci nous fait connaître quantité de détails sur les mœurs, la condition, les misères des petites gens. La ressemblance des mœurs anciennes et des mœurs actuelles s’y révéle d’une manière frappante, et l’homme auquel un petit fonctionnaire de village vole un âne ou un chameau, ses plaintes et ses récriminations inutiles, ses séances prolongées à la porte de l’officier de police ou du grand seigneur qui est censé devoir lui rendre justice, sont expériences journalières pour quiconque a vécu hors d’Alexandrie et du Caire. 11 n’est pas jusqu’aux discours interminables du paysan qu’on ne retrouve, presque avec les mêmes hyperboles, dans la bouche du fellah contemporain. Le pauvre diable se croit obligé de parler beau pour attendrir son juge et rassemble tout ce qu’il sait d’images et d’arabe élégant, le plus souvent sans trop se soucier du sens ni bien calculer ses effets. Les difficultés que les oraisons de notre paysan présentent tiennent sans doute à la même cause qui empêche l’Européen de comprendre un fellah qui porte plainte. L’incohérence des idées et l’obscurité du langage sont dues au désir de bien dire qui possède le malheureux et au peu d’habitude qu’il a de manier le langage relevé. L’auteur de notre conte me semble avoir réussi trop complètement à rendre ce côté légèrement comique du caractère national.

Si le manuscrit ne remonte pas plus haut que la xvn« ou la

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XVIII® dynastie, l’ouvrage qu’il renferme est certainement de composition plus ancienne. Je le rattacherai volontiers, comme on a fait depuis Chabas, au moyen empire, et plutôt aux temps qui suivirent la xii® dynastie qu'à la xii® dynastie elle-raème : c’est là toutefois un point qui ne pourrait être établi sans de longues discussions.

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(xiii- dynastie)

L y avait une fois dans le pays de Hâkhininsouton (i) un paysan. Il avait une femme, et il avait trois enfants, et il avait des ânes sur lesquels il chargeait les produits du pays pour aller les vendre au loin. Il se rendit un jour à rOasis du Sel (2), et y vendit ce qu’il avait

(1) Hàkhininsouton ou Hâkhininsou est la ville que les Assyriens nommaient Khininsou, les Hébreux Khanès, les Coptes Hnès : c’est aujourd’hui Hénassiéh ou Ahnas el-Médittéh.

(2) L’Oasis du Sel est le pays du Ouady-Natroun, à ouest du Delta et au nord-ouest de Hnès.

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apporté avec lui et reçut en échange (i) des légumes, des fruits, et les substances médicinales diverses qui proviennent de l’Oasis du Sel.

■J AND le paysan fut parti pour retourner

VL à Khininsouton, et qu’il fut arrivé au canton de sa demeure, vers le vallon qui vient de la ville de Tonou (2), il rencontra là un individu qui se tenait sur le bord de l’eau. C’était un chasseur (3), nommé Asari, vassal du grand intendant Mirouitensi. Le chasseur, dès qu’il vit l’âne de ce paysan, dit tout émerveillé en son cœur : « L’heure « m’est favorable à prendre les marchandises de « ce paysan. » Or la maison de ce chasseur était sur un terrain joignant la route, qui était resserrée, pas large, et on y lavait des étoffes, car un des côtés -avait de l’eau, et l’autre avait des arbres

(1) La partie conservée du texte commence en cet endroit.

(2) Peut-être Tonou est-il Atniéh, dont le site est indiqué sur la carte de la Commission d’Egypte, un peu au nord de Hnés. Atniéh viendrait de Tonou, Tnou, par adjonction de Velif prothétique, comme Esnéh vient de Sni, Edfou de Tbô, Akhmim de Khmim, Khemmis, Atfiéh de Tpih, etc.

(3) 11 n’est pas bien certain que le mot égyptien désigne un chasseur ; j’ai conservé cette dénomination faute de mieux. Asari signifie à proprement parler le tamarisque, comme l’arabe açl, ail; ce nom n'est pas rare sur les monuments du Moyen-Empire.

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fruitiers. Ce chasseur dit à son serviteur ; « Allons, « apporte-moi un coffre à linge de la maison; » et le serviteur l’apporta sur le champ. Il transporta le coffre près du terrain qui joignait le chemin; il fixa un coin de l’étoffe dans l’eau et la tendit de l’autre côté jusque sur les arbres fruitiers (i).

ï E paysan vint sur le chemin public, et l’em- ^ ployé dit : « S’il te plaît (2), paysan, ne « monte pas sur mes vêtements. » Le paysan dit : « S’il te plaît, mon chemin est bon. » Lorsqu’il fut passé, ce chasseur dit : « N’as-tu pas pris mes « dattes sur le chemin? » Ce paysan dit : « La

(1) La suite du récit nous donne la raison de ces préparatifs. Le chasseur, en barrant le sentier, compte obliger le paysan à le quitter pour passer à travers les arbres. En chemin, l’âne happera quelques légumes ou quelques fruits à droite et à gauche, comme fait encore aujourd’hui en pareil cas tout baudet égyptien ; l’ânier, s’il ne l’encourage pas à marauder, l’en empêchera encore moins, comme fait encore aujourd’hui en pareil cas tout ânier égyptien ; le chasseur constatera de vol et confisquera l’âne. Aujourd’hui, le propriétaire d’un champ se contente de couper une oreille au baudet voleur, harami : j’ai cependant entendu citer à plusieurs reprises tel cas où il faisait comme le chasseur de notre conte et s’emparait de la bête.

(2) Les mots que je traduis S’il te plait, par à peu prés, Iri hositk ou Iri er hosiik, forment une phrase polie par laquelle les Egyptiens de même classe introduisaient une requête à leurs égaux, acquiesçaient à une proposition ou répondaient à une question qu’on leur adressait. La traduction littérale serait Fais tou bon plaisir.

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(( montée était longue ; le chemin avait des dattes, (c et tu t’es arrangé de manière que nous ne pus- « sions passer que par dessus tes vêtements, n’au- « rais-tu pas dû les écarter du chemin? Alors voilà « que cet âne-ci, qui est à moi, a rempli sa bouche « de dattes. » Ce chasseur dit : « Voici que je « vais t’enlever ton âne, puisqu’il a mangé mes « dattes, car il faut qu’il subisse son châtiment. » Ce paysan dit : « Mes voies sont bonnes, mais ce « que tu fais est injuste. Je consens à détourner « mon âne, j’éloigne mon âne de ton linge, et tu « t’empares de lui parce qu’il a rempli sa bouche a de dattes! Mais certes je connais le maître de ce « domaine; c’est le grand intendant Mirouitensi. « Lui, certes, châtie la violence dans cette Terre « entière (i) : serai-je violenté par lui sur son « domaine? » Ce chasseur dit : « Est-ce là vrai- « ment le langage que peut tenir à son maître un « homme qui est traité vulgairement du nom de « misérable? Moi, si c’est moi qui te parle, c’est « le grand intendant qui te jugera! » Alors il se saisit de branches de tamarisque et d’acacia, et il lui en flagella tous les membres; il ravit son âne

(3) La Terre entière est un des noms que les Egyptiens donnaient couramment à l’Égypte (Cfr. p. 6, note 3).

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et le fit entrer dans son champ. Lors, ce paysan pleura très fort par douleur de ce qu’on lui faisait. Ce chasseur dit : « N’élève pas la voix, paysan, « ou tu iras à la ville du divin seigneur du « silence (i)l » Ce paysan dit : « Tu m’as frappé, « tu as volé ma propriété, tu t’en es emparé : « c’est moi qui implorerai de ma bouche le"’ divin « seigneur du silence. Rends-moi ce qui m’ap- « partient, et alors, certes, je ne me plaindrai pas « de ta dureté. »

CE paysan passa la durée d’un jour à , implorer ce chasseur, sans que celui-ci lui fit droit pour cela. Q.uand ce paysan se futrendu àHâkhininsouton afin d’implorer le grand intendant, il le trouva sortant de la porte de sa maison pour monter dans la barque attachée à son administration. Ce paysan dit : a O seigneur, je vais ré- « conforter ton cœur par mon discours. C’est « l’occasion de me faire venir ton serviteur, l’in- « time de ton cœur; car c’est pour obtenir qu’il

(i) La réponse du chasseur est une véritable menace de mort. Le divin seigneur du silence, c’est Osiris, le dieu de l'autre monde ; sa ville est le tombeau. Osiris, dans ce rôle, avait pour compagne une déesse, qui porte le nom significatif de Miriiskro, celle qui aime le silence.

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« vienne que je me suis dirigé vers toi (i). » Le grand intendant Mirouitensi fit venir son serviteur, l’intime de son cœur, le premier auprès de lui, et le paysan lui conta toute cette affaire, telle qu’elle était, entièrement. Le grand intendant Mirouitensi se fit rendre compte de ce qu’était ce chasseur par les jeunes gens qui étaient auprès de lui (2), et ils lui dirent : « C’est une de ces que- « relies de paysan vers qui vient un autre ; c’est « ainsi que les gens en agissent avec ceux de leur « pays quand d’autres viennent vers eux, c’est « ainsi qu’ils agissent. En cette occasion, ce chas- « seur a enlevé quelque peu de natron et quelque « peu de sel qu’il avait reçu l’ordre de se procurer

(1) La forme complimenteuse que le paysan est obligé de donner à ses paroles nous cache un peu le fond de sa pensée. En bonne rhétorique égj’ptienne, c’est faire grand éloge d’un personnage que de dire qu’il est équitable et qu’il aime se montrer tel envers ses inférieurs. Le paysan débute donc par affirmer à Mirouitensi qu’il va le réjouir en lui fournissant l’occasion d’accomplir un acte de justice. Puis, comme Mirouitensi était sur le point de sortir et n’avait pas le temps d’écouter la plainte, il le prie de déléguer son secrétaire intime pour recevoir la déposition. Un fellah d’aujourd’hui ne parlerait ni n’agirait autrement en pareille circonstance.

(2) Les jeunes gens forment ce que nous appellerions le cabinet du grand intendant : ce sont de jeunes scribes attachés à la personne du fonctionnaire pour connaître des affaires qui lui sont soumises, aller porter ses ordres, exécuter des commissions, conduire des enquêtes.

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« et qu’il s’est procuré ainsi (i). » Le grand intendant Mirouitensi garda le silence : il ne répondit pas à ces jeunes gens, il répondit à ce paysan. Quand ce paysan vint implorer le grand intendant Mirouitensi, il lui dit : « Mon maître, le plus « grand des grands, le guide de qui n’a rien ! « Quand tu descendras au bassin de la justice, « navigues-y avec des vents favorables, que la « voile de ton mât ne se déchire point ; qu’il n’y « ait pas de gémissement dans ta cabine, et que le « malheur ne marche pas derrière toi; que tes « oeuvres vives ne se brisent point; ne sois pas « emporté, ne sois pas jeté à la terre; puisse le

(i) Comme on voit, il n’est plus question du baudet dans le rapport des jeunes gens, et l’affaire change d’aspect. Le chasseur n’a plus agi de sa propre inspiration : il avait reçu l’ordre, on ne dit pas de qui, de se procurer un peu de natron et de sel, il a pris au premier venu ce qu'on lui demandait. La querelle est donc une querelle de fellah à fellah, comme il s’en élève tous les jours en pareil cas. Ce chasseur n’est pas coupable, ou du moins n’est pas responsable, puisqu'il n’a fait qu’obéir à un ordre : on ne va pas jusqu’à dire que le paysan est dans son tort et devrait ne pas réclamer, puisqu’il s’agit du décret d’un supérieur, mais on l’implique en rejetant son affaire dans la catégorie des querelles journalières que soulevait l’exécution des ordres administratifs. Il semble bien ressortir du contexte que les jeunes gens avaient, pour présenter les choses sous ce jour, quelque raison majeure : le chasseur avait dû les voir et les gagner à sa cause par des procédés qui ne sont pas encore bannis, loin de là, de l’Égypte moderne.

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« courant ne pas te saisir, et toi ne pas goûter « la vase du fleuve; puisse ton aspect ne pas « devenir un objet de terreur vers qui viennent « les poissons et qui écarte les gens de la « rive, puisses-tu ne pas être une impureté sur « l’eau (i)! Toi, tu es le père du misérable, le « mari de la veuve, le frère de la jeune femme, le « vêtement de qui n’a plus de mère : accorde que « j’aie lieu de proclamer ton nom comme une loi « dans le pays. Bon seigneur, guide sans caprice, « grand sans petitesse, toi qui anéantis la fausse seté et fais être la vérité, viens à la parole de « ma bouche : je parle, écoute et fais justice. O « généreux, le généreux des généreux, détruis ce « qui cause ma douleur; me voici, relève-moi, « juge-moi, car me voici devant toi suppliant. »

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(i) Tout ce passage fait allusion à l’une des scènes de la vie d’outre-tombe, le plus souvent représentée dans les hypogées égyptiens. Le mort était supposé se rendre en bateau dans l’autre monde : il y pénétrait, à l’ouest d’Abydos, et y naviguait sur « l’excellente mer d’Occident », dont nous rencontrerons la mention au Conte de Sinouhit (p. ii8). L’apostrophe du paysan montre que cette mer céleste était sujette aux orages comme les mers de notre monde, et que les pervers avaient tout à redouter de ses fureurs, même le naufrage.

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R ce paysan parlait ainsi du temps du roi de

la Haute et de la Basse-Égypte, Nibkanirî, à la voix juste (i). Quand le grand intendant Mirouitensi, le premier auprès de Sa Majesté, fut arrivé heureusement (2), il dit : « Mon -seigneur, « j’ai rencontré un paysan qui insistait à dire qu’il « est vrai qu’on a volé sa propriété ; voici qu’il « vient à moi pour être jugé sur cela. » Le roi dit : « Si tu veux que je montre mon intégrité, <( ne réponds rien, à ce qu’il dira. Veux-tu, quoi « qu’il dise ou qu’il se taise, nous le rapporter « par écrit ? nous écouterons ce qui nous sera « transmis de la sorte. Que sa femme et ses ente fants soient au roi ; car c’est un de ces paysans « sans domicile qui nous est venu (3). Que l’on

(1) C’est le second roi de la troisième dynastie, celui-là même dont nous rencontrerons le nom écrit en abrégé Nibka, dans le conte de Khoufoui et des Magiciens (Cfr. p. 57 sqq.).

(2) Cette phrase semble indiquer que l’action se déplace : elle passe de Hnès, ofi elle était aux pages qui précèdent, à l'endroit où le roi résidait, probablement à Memphis.

(3) Plus loin, le paysan est appelé Vhomnu sans maître. La condition de l’homme sans maître et sans domicile dans une société féodale comme l’était celle de l’Égypte devait être assez misérable ; il n’avait point de protecteur pour le défendre lui et sa famille. C’est pour cela que Nibkanirî ordonne de placer notre persoonage ainsi que sa femme et ses enfants au nombre des gens du domaine royal : s’il perd son indépendance, du moins il gagne la protection du Pharaon.

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« veille encore en silence sur ce paysan, sur sa « personne. Tu lui feras donner du pain, mais « fais qu’il ne sache pas que c’est toi qui le lui « donne. » On lui fit donner un pain et deux pots de bière chaque jour : le grand intendant Mirouitensi les lui fit donner par son majordome, et ce fut celui-ci qui les lui donna. Voici que le grand intendant Mirouitensi envoya vers le prince de l’Oasis du Sel, afin que l’on fit des pains pour la femme de ce paysan et qu’on lui en donnât trois par jour.

A partir de cet endroit, le récit n’est plus guère qu’un exercice de style noble. L’auteur raconte comment le paysan vint se plaindre une seconde, puis une troisième fois, et ainsi de suite, au grand inten dant Mirouitensi, et se perdit en lamentations mêlées de compliments hyperboliques. Le fellah d’aujourd’hui ne se lasse jamais de parler quand son intérêt est en jeu : celui d’autrefois avait, comme on voit, l’haleine longue et la mémoire bien fournie de phrases toutes faites. Nous ne le suivrons point dans ses divagations; elles nous conduiraient trop loin, sans avoir le mérite

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de nous mener jusqu’à la conclusion de l’histoire. Je crois que l’éloquence du paysan jinissait par trouver grâce devant le roi et qu’on lui rendait son âne, ou du moins qu’on lui donnait l’équivalent de ce quon^ lui avait pris. La façon doîtt l’auteur introduit Je Pharaon, le discours qu’il lui prête, semblent bien montrer qu'il voulait terminer son récit par un acte de justice royale. Nous devons donc admettre jusqu’à nouvel. ordre que le paysan n’en était pas pour ses frais de rhétorique : peut-être même recevait-il plus qu’il n’avait perdu. On voit asseï^ souvent, dans les histoires orientales, un homme de basse extraction séduire par ses belles façons de s’exprimer le souverain devant lequel sa fortune, bonne ou mauvaise. Va conduit, et s’élever sans transition de la condition la plus basse au rang le plus élevé de la hiérarchie. Nous verrons un voleur épouser la fille de Rhampsinitos et devenir roi d’Égypte : pourquoi notre paysan ne serait- il pas devenu prince royal ou grand-vi:(ir ? Ce n’est là qu’une simple conjecture : le plus sage est de nous en tenir au dénouement le plus modeste et de renvoyer notre homme content du Pharaon et de sa bonté, mais simple paysan comme devant. Quant aux autres personnages qui jouent un rôle dans notre conte, je ne devine pas trop ce qu’ils purent devenir.

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Miroiiitensi demeura naturellement ce qu’il était au début, un grand seigneur solidement étalfli dans la faveur de son roi, mais les jeunes secrétaires malhonnêtes et le voleur Asari furent-ils punis comme ils le méritaient? Leur maître Mirouitensi était bien haut placé pour qu’on prît pareille liberté envers eux. D’autres en croiront ce qu’ils voudront : je pense, quant à moi, qu’ Asari en fut quitte pour une réprimande et que ' la leçon lui profita. Il trouva quelque moyen honnête de rançonner les gens sans les faire trop crier, et de les renvoyer, sinon plus contents, au moins plus muets que le paysan.

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