‹ Contes populaires de l'Égypte ancienneChapitre 6 sur 28 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

(XVIIie dynastie)

ORS, le fils royal Khâfrî s’avança pour parler et dit : « Je vais faire connaître à ta « Majesté un prodige qui arriva au temps « de ton père, le roi Nibka (i), à la voix juste.

(i) Le roi Nibka n’est pas le père réel de Khoufoui, mais comme il appartient à une dynastie antérieure et que tous les Pharaons étaient censés ne faire qu’une seule famille, le conteur, en parlant de l’un d’eux, l’appelle père (nous dirions ancêtre) du souverain régnant, Khoufoui.

« une fois qu’il s’ctait rendu au temple de Phtah « de Onkhtoouï (i) ».

A Majesté était allée au temple de Phtah, et

O tandis que Sa Majesté faisait visite à la mai- « son du scribe premier lecteur Oubaou-anir (2), « avec sa suite, la femme du premier lecteur « Oubaou-anir vit un vassal (3) de ceux qui « étaient derrière le roi ; dès l’heure qu’elle

(1) Onkhtoouï est, comme l’a montré M. Brugsch, le nom d’un des quartiers de Memphis. J’ai quelque lieu de croire qu’on peut en fixer l’emplacement près de la butte appelée aujourd’hui Kom el-Aziz.

(2) Le premier lecteur est une traduction par à peu près du titre égyptien Kbri-habi. Le khri-habi était, littéralement, l’homme au rouleau, celui qui, dans une cérémonie, dirigeait la mise en scène et l’exécution, plaçait les personnages, leur soufflait les termes de la formule qu’ils devaient réciter, leur indiquait les gestes et les actions qu’ils avaient à prononcer, récitait au besoin les prières pour eux, bref un véritable maître des cérémonies (cfr. Maspero, Etudes Egyptiennes, t. Il, p. 5 1 sqq). Le khri-habi ou lecteur, qui savait par métier toutes les formules, devait donc connaître les incantations et les formules magiques aussi bien que les formules religieuses ; c’est pourquoi tous les sorciers de notre récit sont des lecteurs en chef, des premiers lecteurs. Le titre qu’ils joignent à celui-là, celui à' écrivain des livres, nous montre que leur science ne se bornait pas à réciter les charmes, elle allait jusqu’à copier, et, au besoin, jusqu’à composer les livres de magie.

(;) Le texte égyptien donne noxesou, un petit, un homme de basse condition. Le mot vassal m’a paru répondre exactement, dans notre vieille langue, au sens du terme cgj'ptien.

« l’aperçut, elle ne sut plus l’endroit du monde « où elle était et son cœur le désira de désir « amoureux. Elle lui envoya sa servante qui était « auprès d’elle, pour lui dire : « Viens, que nous « reposions ensemble une heure durant ; mets « tes vêtements de fête. » Il alla donc avec la « servante à l’endroit où elle était et ils passèrent « ensemble un heureux jour. Or, le premier lec- « teur Oubaou-anir avait une villa. Le vassal dit « à la femme d’Oubaou-anir : « Ton mari a « une villa au bord du lac : s’il te plaît, nous y « irons et nous nous y donnerons du bon temps. » « Lors la femme d’Oubaou-anir envoya dire au « majordome qui avait charge de la villa : « Fais « préparer la villa qui est au bord du lac. » Elle « y alla elle-même et y demeura buvant, man- « géant, se baignant et se réjouissant avec le « vassal, dès que la villa fut préparée. Et quand « le majordome vit cela, il parla avec la servante, « et la servante dit au majordome ce qui s’était « passé entre le vassal et la femme d’Oubaou- « anir. Et quand la terre se fut éclairée et qu’un « second jour fut, le majordome alla trouver le « premier lecteur Oubaou-anir et lui conta ces « choses que ce vassal avait faites dans sa maison

6o LE ROI KHOUFOUI ET LES MAGICIENS

« avec sa femme. QjLiand le premier lecteur Ou- « baou-anir sut ces choses qui s’étaient passées « dans sa villa, il devint furieux comme une pan- « thère du midi, à cause de cette action mauvaise « que sa femme avait faite avec ce jeune homme. « Il appela son page, il commanda de lui donner « son livre des incantations qu’on récite sur les « eaux, puis il dit au majordome : « Je t’en prie, « prête-moi une main secourable, et je te donne- « rai un cercueil en bois d’ébène incrusté d’or et « de toutes sortes de pierres précieuses (i). » Qiiand « le majordome y eut consenti, il modela un « ^crocodile de cire, il récita sur lui ce qu’il récita « de son grimoire, il lui donna la vie, il lui donna « le souffle, il lui dit : « Crocodile, croque pour « moi, mais ne croque personne excepté ce vas- « sal (2); lui, il t’appartient. S’il vient pour se « baigner dans mon lac, alors emporte ce vassal

(1) Cfr. p. 176, dans !e Conte de Saini-Khâmoïs, la requête que fait le prêtre de Phtah pour indiquer au héros l’endroit où le livre de Thot était caché.

(2) Le jeu de mots entre crocodile et croquer m’a été inspiré par le passage du Conte de Satni (p, 180-183), où Noferképhtah ayant fabriqué sa barque magique, comme Oubaou-anir son crocodile, met les travailleurs en mouvement avec le jeu de mots : « Travailleurs, travaille^ pour moi. »

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« au fond de l’eau (i). » 11 donna le crocodile au « majordome et lui dit : « Dès que le vassal sera « descendu dans le lac, selon sa coutume de « chaque jour, jettes-y le crocodile de cire derrière « lui. » Le majordome alla donc et prit le croco- « dile de cire avec lui. La femme d’Oubaou-anir « envoya au majordome qui avait charge de la « villa, et lui dit : « Fais préparer la villa qui est « au bord du lac, car voici, je viens y passer « quelque temps. » La villa fut munie de toutes « les bonnes choses, la femme vint et se divertit « avec le vassal. Quand ce fut le temps du soir, « le vassal alla, selon sa coutume de chaque jour. « Le majordome jeta le crocodile de cire à l’eau « derrière lui, il se changea en un crocodile de sept « coudées, saisit le vassal et l’emporta sous « l’eau ; et quand même le premier lecteur « Oubaou-anir et la Majesté du roi de la haute « et de la basse Égypte Nibka, à la voix juste, ne « vinrent pas pendant sept jours, le jeune homme « qui était dans l’eau ne cessa pas de respirer.

(i) Tout ce début est mutilé au point qu’il n’en reste plus une phrase complète. Je l’ai restitué d’après les scènes analogues du Conte des deux Frères (cfr. p. 9-10) et du Conte de Satni (cfr. p. 180 sqq.), et en me servant autant que possible des expressions employées par les auteurs de ces deux récits.

M Mais, après que les sept jours furent écoulés, « le roi de la haute et de le basse Égypte Nibka, « à la voix juste, se rendit à la villa, et le pre- « mier lecteur Oubaou-anir marcha devant lui. « Il dit : « Plaise ta Majesté venir et voir le pro- « dige qui s’est produit au temps de ta Majesté. » « Sa Majesté alla donc au lac avec le premier (( lecteur Oubaou-anir. Oubaou-anir dit au cro- « codile : « Apporte le vassal hors de l’eau ! » « Le crocodile sortit et apporta le vassal hors « de l'eau. Le premier lecteur Oubaou-anir dit « à Sa Majesté : « Plaît-il ta Majesté que je lui « raconte pourquoi le crocodile a saisi ce vassal « et l’a emporté au fond de l’eau ? » La Majesté « du roi de la haute et de la basse Égypte Nibka, « à la voix juste, dit ; « De grâce, ce crocodile « est terrifiant ! » Oubaou-anir se baissa, il saisit « le crocodile, et ce ne fut plus dans ses mains « qu’un crocodile de cire. Le premier lecteur « Oubaou-anir raconta à la Majesté du roi de la « haute et de la basse Égypte Nibka, à la voix « juste, ce que le vassal avait fait dans sa maison « avec sa femme. Sa Majesté dit au crocodile :

« Prends-toi ce qui est tien. » Le crocodile plongea « au fond du lac et l’on n’a plus su ce qu'il advint

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« de lui. La Majesté du roi de la haute et de la « basse Égypte Nibka, à la voix juste, fit conduire « la femme d'Oubaou-anir au côté nord du pa- « lais, on la brûla et on jeta ses cendres à « l’eau (i). Voici, c’est là le prodige qui arriva « au temps de ton père le roi de la haute et de « la basse Égypte Nibka, à la voix juste, et qui « est de ceux qu’opéra le premier lecteur Oubaou- « anir. »

La Majesté du roi Khoufoui, le défunt, dit donc : « Qu’on présente à la Majesté du roi « Nibka, le défunt, mille pains d’offrande, cent « cruches de bière, un bœuf, deux livres d’encens, « puis qu’on apporte un pain d’offrande, une « pinte de bière, une livre d’encens pour le magi- « cien Oubaou-anir, car j’ai vu une preuve de sa

(i) La façon dont le texte introduit cette fin du récit, sans commentaire, semble prouver que c’était là un châtiment ordinaire des femmes adultères. Nous savions déjà que le supplice du feu était appliqué en Ethiopie au crime d’hérésie (G. Maspero, la Sféle de l’ Excommunication, dans la Revue Archéologique, 1871, t. II, p. 329 sqq.), mais on n’en connaissait aucun exemple en Egypte. On devait le redouter d’autant plus, qu’en détruisant le corps il enlevait à l’âme et au double l'appui dont ils avaient besoin dans l’autre monde. A la fin du Conte des deux Frères (p. 31), l’auteur se borne à enregistrer le châtiment de la fille des dieux, sans nous dire en quoi il consista.

« science. » Et l’on fit ce que Sa Majesté avait ordonné.

^^^ORS le fils royal Bioufrî s’avança pour parler et dit : « Je vais 4e faire connaître un

prodige qui arriva au temps de ton père « Snofroui, à la voix juste, et qui est de ceux « qu’opéra le premier lecteur Zazamônkh.

N jour que le roi Snofroui, à la voix juste.

^ s’ennuyait, on assembla la maison du roi, « V. s. f., afin de chercher à son intention « quelque chose qui lui allégeât (i) le cœur. Il « dit aux chambellans qui l’entouraient : « Courez « et qu’on m’amène le premier lecteur, Zazamônkh , « le magicien, » et on le lui amena sur l’heure. Sa « Majesté lui dit : « J’ai assemblé la maison du « roi, V. s. f., afin qu’on me cherchât quelque « chose qui m’allégeât le cœur, mais je ne trouve « rien. » Zazamônkh dit : « Daigne ta Majesté se « rendre au lac de Pharaon, v. s. f., et se faire

(i) Le texte égyptien donne, ici et dans tous les endroits où j’ai employé l’expression alléger, un verbe qui signifie rafraîchir. Le mot-à-mot serait donc : « quelque chose qui lui rafraîchît le cœur. »

LE ROI KHOUFOUl ET LES MAGICIENS 6 S

« armer une barque avec toutes les belles filles « du Harem royal. Le cœur de ta Majesté s’allé- « géra quand tu les verras aller et venir ; et,

« quand tu contempleras les beaux fourrés de ton « lac, quand tu regarderas les belles campagnes « qui le bordent et ses belles rives, alors le cœur « de ta Majesté s’allègera. Quant à moi, je serai « au gouvernail pour régler la vogue. Fais-moi « donc apporter vingt rames en bois d’ébène, gar- « nies d’or, dont les pales seront de bois d’érable « garni de vermeil; qu’on m’amène vingt femmes « qui aient beau corps, beaux seins, belle cheve- « lure, et n’aient pas encore eu d’enfant ; puis, qu’on « apporte vingt résilles et qu’on les donne à ces « femmes en guise de vêtement. » On fit ce que « Sa Majesté avait ordonné. Les femmes allaient, « venaient, et le cœur de Sa Majesté se réjouissait « à les voir voguer, quand une d’‘elles se heurta « de la chevelure contre une de ses voisines, et « son poisson de malachite neuf tomba à l’eau (i). « Alors elle cessa de ramer, et ses camarades ces-

(i) Le texte met ici un mot nikhaou, déterminé par le poisson, et qui ne se rencontre dans aucun des Dictionnaires publiés jusqu’à ce jour : je l’ai traduit d’une façon générale par le mot poisson. 11 ne s’agit pas ici d’un poisson réel, mais d’un de ces

« sèrent et ne ramèrent plus, et Sa Majesté dit : « Vous ne ramez plus ? » Elles dirent : « Notre « compagne s’est arrêtée et ne rame plus. » Sa « Majesté dit à celle-ci : « Que ne rames-tu ? » « Elle dit : « Le poisson de malachite neuf est « tombé à l’eau. » Sa Majesté dit : « Continue « seulement de ramer, pour que tes camarades ne « s’arrêtent, et je te le remplacerai. » Elle dit : « C’est mon bijou à moi que je veux. » Alors le (c cœur de Sa Majesté se grèva, et Sa Majesté se « tourna vers Zazamônkh et Sa Majesté dit : « Zazamônkh, mon frère, j’ai fait comme tu as « dit, et le cœur de Sa Majesté s’allégeait à voir « ramer ces femmes quand, voici, l’une d’elles « s’est heurté la tête et son poisson de malachite « neuf est tombé à l’eau. Alors elle cessa de ramer, « et ses camarades sont frappées d’impuissance. Je « lui ai dit ; Que ne rames-tu ? » Elle m’a dit : « Le poisson de malachite neuf est tombé à l’eau. » « Je lui' ai dit : « Rame seulement, et je te le rem- « placerai. » Elle a dit : « C’est mon bijou à moi

talismans en forme de poisson auxquels les anciens, les Romains et les Grecs comme les peuples de l’Orient, prêtaient toute sorte de vertus merveilleuses (F. de Mély, le Poisson dans les pierres gravées, dans la Revue archéoloo ique, 3® série, t. XII, p. 319-332).

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« que je veux. » Lors, le premier lecteur Zaza- « mônkh récita ce qu’il récita de son grimoire. Il (c enleva tout un côté d’eau et le mit sur l’autre, « trouva le poisson posé sur une coquille, le prit « et le donna à sa maîtresse; or, l’eau était pro- « fonde de douze coudées en son milieu et large « de quatorze. Ensuite, il récita ce qu’il récita de « son grimoire, et remit l’eau du lac en son état. « Sa Majesté passa donc un heureux jour avec « toute la maison du roi, v. s. f., et récompensa « le premier lecteur Zazamônkh avec toute sorte (c de bonne chose. Voici, c’est là le prodige qui « arriva au temps de ton père, le roi Snofroui, à « la voix juste, et qui est de ceux qu’opéra le « premier lecteur, Zazamônkh, le magicien. »

A Majesté du roi Khoufoui, à la voix juste.

■L' dit donc ; « Qu’on présente à la Majesté du c( roi Snofroui, à la voix juste, mille pains d’of- « fraude, cent cruches de bière, un bœuf, deux « livres d’encens, puis qu’on apporte un pain « d’offrande, une pinte de bière, une livre d’en- « cens, pour le premier lecteur Zazamônkh, le « magicien, car j’ai vu une preuve de sa science. » Et l’on fit ce que Sa Majesté avait ordonné.

Sors, le fils du roi, Dadoufhor (i), s’avança pour parler et dit : « Jusqu’à présent ta « Majesté a entendu le récit de prodiges « que les gens d’autrefois seuls ont vu, mais dont « on ne peut garantir la vérité. Mais ta Majesté « pourrait en voir qui s’accomplissent de son « temps, sans que ta Majesté en sache rien. » Sa Majesté dit : « Qu’est-ce là, Dadoufhor ? » Dadouflîor dit : « Il y a un vassal qui s’appelle Didi, « et qui demeure à Didousnofroui (2). C’est un « vassal de cent-dix ans (3), qui mange encore ses

(i) Dadoufhor est donné ici comme étant le fils de Khoufoui. D’autres documents font de lui le petit-fils de ce Pharaon et le fils de Menkaourî. (Livre des Morts, Ch. LXIV, 1. 30-32).

(2) Le nom de cette localité est formé avec celui du roi Snofroui; l’emplacement n’en est pas connu. Il résulte des expressions employées dans notre texte qu’on s’y rendait, en remontant le fleuve, de l’endroit où Khoufoui siégeait. Comme cet endroit est probablement Memphis, il faut en conclure que Didousnofroui était au sud de Memphis.

(3) Cent dix ans est le terme extrême de la vie égyptienne; on souhaite aux gens qu’on aime ou qu'on respecte de vivre jusqu’à cent dix ans. Aller au-delà, c’est dépasser les bornes de la longévité humaine : seuls, quelques privilégiés, comme Joseph, le mari de la Vierge, dans l’Egypte chrétienne, sont assez heureux pour atteindre l’âge de cent onze ans. (Cfr, Goodwin dans Chabas, Mélanges Ègypiologiques, II« série, p. 231 sqq.).

« cinq cents miches de pain avec une cuisse de « bœuf entière, et boit encore jusqu’à ce jour ses « cent cruches de bière. Il sait remettre en place « une tête coupée ; il sait se faire suivre du lion « à travers le pays, il connaît les boîtes à livres « de la crypte de Thot, toutes quantes elles « sont (i). » Or voici, la Majesté du roi Khoufoui, le défunt, avait employé beaucoup de temps à chercher ces boîtes à livres de la crypte de Thot, afin de s’en faire une copie pour sa Pyramide (2).

(1) Les Égyptiens serraient leurs livres dans des boîtes en bois ; les boîtes à livres de la crypte de Thot forment ce que nous appellerions la Bibliothèque du dieu. Thot, le secrétaire des dieux, était le savant, et, par suite, le magicien par excellence : c’est lui que les divinités supérieures, Phtah, Hor, Amon, Râ, Osiris, chargeaient de classer ce qu’ils avaient créé et de coucher par écrit les noms, la hiérarchie, les qualités des choses et des êtres, les formules qui obligeaient les hommes et les dieux. Le travail du magicien ordinaire consistait à chercher, à lire et à comprendre les livres de cette bibliothèque : celui qui les connaissait tous devenait aussi puissant que Thot et était le maître réel de Tunivers.

(2) La Grande Pyramide ne renferme pas une ligne d’écriture, mais les chambres ménagées dans les pyramides d’Ounas et des quatre premiers rois de la vi® dynastie sont couvertes d’hiéroglyphes : ce sont des prières et des formules qui assurent au double et à l’âme du roi mort une vie heureuse dans l’autre monde. L’auteur de notre conte, qui savait combien certains rois de l’antiquité avaient travaillé pour graver dans leurs tombes des extraits des livres sacrés, imaginait sans doute que son Khoufoui avait désiré en faire autant, mais n’avait pas réussi à

Sa Majesté dit donc : « Toi, Dadouflior, mon fils, amène-le moi. » On prépara des barques pour le prince Dadoufhor, et il fit voile vers Didousnofroui. Quand les vaisseaux eurent abordé au port, il débarqua et se plaça sur une chaise de bois d’ébène dont les brancards étaient de bois de cyprès (i) et dont les pentures étaient d’or ; puis, quand il fut arrivé à Didousnofroui, la chaise fut posée à terre, il se leva pour saluer le magicien et le trouva étendu sur un banc, à l’huis de sa maison, un esclave à la tête qui l’éventait, un autre aux pieds qui les lui chatouillait légèrement. Le fils royal Dadouflior lui dit : « Ta condition « est celle de quiconque vit dans la belle vieillesse : « vieillir, parvenir au port (2), être mis au maillot

se les procurer, sans doute à cause de son impiété légendaire. C’était une manière comme une autre d’expliquer pourquoi il n’y avait aucune inscription dans la Grande Pyramide.

(1) Voir dans Wilkinson, Manners and Customs, t, I, p. 257, ainsi que dans Lepsius, Denkm., II, pl. ^3 a, III, pl. 121 a, etc., des représentations de chaises à porteurs analogues à celle que Dadouthor emploie dans notre conte.

(2) Aborder, parvenir au port, est un des nombreux euphémismes dont les Egyptiens se servaient pour exprimer l’idée de mort. Il s’explique aisément par l’idée du vo)'age en bateau que le mort était obligé de faire pour arriver à l’autre monde, et par la transport de la momie en ’oarque au delà du fleuve, le jour de renterremeut.

« de bandelettes, puis enfin retourner à la terre,

« étendu au soleil comme tu l’es, sans infirmités « du corps, sans affaiblissement de l’esprit et de la « raison, ah ! c’est vraiment d’un bienheureux ! « Je suis accouru en hâte pour t’inviter, par « message de mon père Khoufoui ; tu vivras des « richesses que donne le roi, des provisions qu’ont « ceux qui sont parmi ses serviteurs, et tu attein- « dras, grâce à lui, jusqu’à l’âge excellent qu’ont « atteint tes pères qui sont dans la tombe. » Ce Didi lui dit : « En paix, en paix (i), Dadouthor, « fils royal chéri de son père, le favori de ton. (( père Khoufoui, toi qu’il a mis à ton poste à « la tête des vieillards ! puisse ton double être Cf pourvu de biens enchantés contre les ennemis, « et ton âme connaître les chemins ardus qui (( mènent aux pylônes de ceux qui dorment dans « le maillot funèbre, car celui qui voit clair dans « les conseils, c’est toi, fils du roi (2) ! » Le fils

(1) C’est en langue antique, em holpou, em hotpou, l’équivalent du salut bi-5-salamah qu’on entend si souvent aujourd’hui dans l’Égypte arabe.

(2) Cette phrase, très claire pour les lecteurs anciens, l’est moins pour les modernes. Selon les exigences de la civilité puérile et honnête du temps, Didi doit répondre au compliment par un compliment : il constate donc que Dadoufhor, jeune qu’il est, a un poste qui le met au-dessus des vieillards, et il explique

du roi, Dadoufhor, lui tendit les deux mains; il le fit lever, et comme il se rendait avec lui au port, il lui tenait la main. Didi lui dit : « Qu’on me « donne un caïque pour m’apporter mes enfants « et mes livres » ; on lui donna deux bateaux avec leur équipage, et Didi lui-même navigua dans la barque où était le prince Dadoufhor. Or, quand il fut arrivé à la cour, dès que le fils du roi, Dadoufhor, fut entré pour faire son rapport à la Majesté du roi des deux Égyptes Khoufoui, le fils du roi, Dadoufhor, dit : « Sire, v. s. f., mon maître, j’ai « amené Didi. » Sa Majesté dit : « Vite, amène-le « moi », et quand Sa Majesté se fut rendue à la salle d’audience de Pharaon, v. s. f., on lui présenta Didi. Sa Majesté dit : « Qu’est cela, Didi, « que je ne t’aie jamais encore vu ? » Didi lui dit : « Qui appelle on vient, sire, v. s. f. : on « m’appelle, me voici, je suis venu. » Sa Majesté

cüt excès d’honneur par la science profonde de son intei locuteur. Dadouflior avait en effet une réputation de savant, c’est-à-dire de magicien, qui lui mérita d’ètre cité au Livre des Morts, comme l’inventeur du chapitre LXIV, l’un des plus importants du Recueil, et au Papyrus Anasiasi I (pl. X, 1. 8), comme un des interprètes les plus accrédités des livres peu compréhensibles pour le vulgaire. C’est pour cela que Didi parle « des biens inaccessibles aux ennemis » dont son double sera pourvu, et du chemin que son âme connaîtra dans l’autre monde.

dit ; « Est-ce vrai ce qu’on dit, que tu sais « remettre en place une tête coupée ? » Didi lui dit : « Oui, je le sais, sire, v. s. f., mon maître. » Sa Majesté dit : « Qu’on me fasse amener un pri- « sonnier de ceux qui sont en prison, et qu’on « l’abatte. » Didi lui dit : « Non, non, pas « d’homme, sire, v. s. f., mon maître, n’ordonne « pas qu’on fasse ce péché, mais un bel animal. » On lui apporta une oie à qui l’on trancha la tête, et l’oie fut mise à main droite de la salle et la tête de l’oie à main gauche de la salle : Didi récita ce qu’il récita de grimoire, l’oie se mit à sautiller, la tête fit de même ; quand l’une eut rejoint l’autre, l’oie se mit à glousser. Il se fit apporter un pélican (?) ; autant lui en advint. Sa Majesté lui fit amener un taureau dont on abattit la tête à terre : Didi écita ce qu’il récita de son grimoire ; le taureau se mit debout derrière lui et il lui rattacha ce qui était tombé à terre. Le roi Khoufoui dit : « Qu’est-ce qu’on dit, que tu connais les boîtes à « livres de la crypte de Thot, quantes elles sont ? » Didi lui dit : « Pardon , si je n’en sais le « nombre, sire, v. s. f., mon maître, mais je « connais l’endroit où elles sont. » Sa Majesté dit : « Cet endroit, où est-il? » Ce Didi lui dit : « Il y

« a un bloc de pierre, et il y a quelque chose de « sculpté sur ce bloc en la chambre qu’on nomme « de l’Examen à Onou (i). » Didi lui dit : « Sire, « V. s. f., mon maître, voici, ce n’est point moi « qui te les apporterai. » Sa Majesté dit : « Qui

donc me les apportera ? » Didi lui dit : « C’est « l’aîné des trois enfants qui sont dans le sein de « Rouditdidit, qui te les apportera. » Sa Majesté dit : « Par l’amour de Râ 1 qu’est- ce que tu « dis là, et qui est-elle, la Rouditdidit ? » Didi lui dit : « C’est la femme d’un prêtre de Râ, sei- « gneur de Sakhîbou. Elle est enceinte de trois « enfants de Râ, seigneur de Sakhîbou, et le dieu « lui a dit qu’ils rempliraient cette fonction bien- « faisante en cette Terre-Entière (2), et que l’aîné « d’entre eux serait grand pontife à Onou. » Sa Majesté, son cœur en fut troublé, mais Didi lui

(1) Onou est Héliopolis, la Ville du Soleil, Chaque chambre de temple avait sou nom particulier, qui était inscrit souvent sur la porte principale, et qui était dérivé, soit de l’aspect de la décoration, la Chambre d’Or, soit de la nature des objets qu’on y conservait, la Chambre des Parjttms, la Chambre de l’Eau, soit du sens des cérémonies qu’on y accomplissait. Le bloc mentionné ici est probablement un bloc mobile, comme celui du Conle de Rhampsinitos, et servait à cacher l’entrée de la crypte où Thot avait déposé ses livres.

(2) Euphémisme pour désigner la royauté. Sur le sens de l’expression Terre-Entière, v. plus haut, p. 6, note 3.

dit ; « Qu’est-ce que ces pensers, sire, v. s. f., mon « maître ? Est-ce que c’est à cause de ces trois « enfants ? Alors je te dis : Ton fils, son fils, et « un de celui-ci (j). » Sa Majesté dit : « Quand enfantera-t-elle cette Rouditdidit ? Il dit : « Elle « enfantera, le 25 du mois de Tybi? » Sa Majesté dit ; « Quand les levées du canal de Kliati se- « ront coupées, j’y irai moi-même, afin de voir « le temple de Râ, maître de Sakhîbou. » Didi lui dit : « Alors, je ferai qu’il y ait trois coudées « d’eau aux levées de Khati (2) ». Quand Sa

()) Cette phrase est rédigée en style d’oracle, comme il convient à une réponse de magicien. Elle paraît être destinée à rassurer le roi, en lui affirmant que l’avènement des trois fils de Râ n’est pas proche, mais qu’il aura pour successeurs son fils, puis le fils de son fils, puis encore un fils de celui-ci, avant que les destinées s’accomplissent. Les listes royales mettent en effet, après Khoufoui, d’abord Khâfri, puis Menkaourî, puis Shopseskaf, avant Ousirkaf, le premier des trois rois de la v“ dynastie dont notre conte annonce la grandeur future.

(2) Les résolutions du roi sont exprimées en termes qui nous paraissent peu clairs, sans doute parce que nous n’avons pas la fin du récit. Le roi ne songe plus à tuer les enfants, après ce que le magicien lui a dit, mais il ne renonce pas pour cela à lutter contre le destin, et d’abord il demande quel jour Rouditdidit accouchera. Didi sait déjà le jour, le !> ou le 2, de Tybi, — le chiffre est mutilé dans le manuscrit, — grâce à cette intuition surprenante que possèdent souvent les héros des contes Égyptiens (cfr. p. 22, où les magiciens ont l’air de savoir déjà que la fille des dieux est au Val de l’Acacia, et, plus bas, p. 231, note 2). Si le roi lui pose cette question, c’est sans doute afin

Majesté se fut rendue en son logis, Sa Majesté dit : « Qu’on mette Didi dans la. maison du fils royal « Dadoufhor, pour y demeurer avec lui, et qu’on « lui donne un traitement de mille pains, cent « cruches de bière, un bœuf, et cent coufîes de « légumes. » Et l’on fit tout ce que Sa Majesté avait ordonné.

R, un de ces jours-là, il arriva que Rouditdidit sentit les douleurs de l’enfantement. La Majesté de Râ, seigneur de Sakhîbou, dit à Isis, à Nephthys, à Masklionit(i),

de faire tirer l'horoscope des enfants et de voir si les astres confirment la prédiction du sorcier. Enfin, il se propose, dès que l’inondation sera en son plein, d’aller lui-même à Sakhîbou voir ce qui se passe dans le temple de Râ, et peut-être essayer quelque attaque contre les fils de Rouditdidit. Le magicien lui promet de maintenir trois coudées d’eau aux levées du Khati, afin que sa barque navigue sans peine, l.e Khati était le canal qui traversait le nome Létopolite (Brugsch, D»c/. Géog.^. 621).

(i) Maskhonit est la déesse du Maskhonou, c’est-à-dire, du berceau, et, en cette qualité, assiste à l’accouchement . elle réunit en elle Shatt et Raninit, c’est-à-dire la déesse qui règle la destinée, et celle qui allaite (ranin) l’enfant et lui donne son nom (rau); par suite, sa personnalité (cfr. Maspero, Études égyptiennes, t. I, p. 27).

à Hiqit (i), à Khnoumou : « Allons, hâtez-vous « d’aller délivrer la Rouditdidit de ces trois enfants « qui sont dans son sein afin de remplir plus tard « cette fonction bienfaisante en cette Terre -En- V tière, et ils vous bâtiront vos temples, ils four- « niront vos autels d’offrandes, ils approvisionne- « ront vos tables â libations, ils augmenteront vos « biens de main-morte. » Lors ces dieux allèrent : les déesses se changèrent en musiciennes, et Khnoumou fut avec elles comme homme de peine (2). Elles arrivèrent à la maison de Râousir, et le trouvèrent les vêtements en désordre. Elles passèrent devant lui avec leurs colliers et avec leurs sistres (3), mais il leur dit : « Mes dames, « voyez, il y a ici une femme qui sent les douce leurs de l’enfantement. » Elles dirent : « Per-

(1) Hiqit, qui est nommée avec Khnoumou, l’un des premiers berceaux d’Ahydos (Louvre C 3), c’est-à-dire l’une des divinités qui ont présidé à la fondation de la ville, est la déesse Grenouille ou à tète de grenouille, une des déesses cosmiques qui avaient agi lors de la naissance du monde. Sa présence est donc naturelle auprès d’une accouchée.

(2) Le texte dit : « comme porte-sac ». Khnoumou prend le rôle du domestique qui accompagne les aimées, porte leurs bagages, et, au besoin, fait sa partie vocale et instrumentale dans le concert.

(3) Voir plus bas, dans les Mémoires de Sinouhii, p. 125, une scène analogue.

« mets-nous de la voir, car, voici, nous sommes « habiles aux accouchements. » Alors il leur dit : « Allez donc », ef elles entrèrent devant Rouditdidit, puis fermèrent la maison sur elle et sur elles-mêmes. Alors Isis se mit devant elle, Nephthys derrière elle, Hiqit opéra les manoeuvres de l’accouchement (i). Isis dit : « O enfant, n’agis « pas fortement en son ventre, en ton nom de « Ousirraf le fort (2) ! » Alors cet enfant lui sortit

(1) Pour comprendre la position que prennent les déesses par rapport à l’accouchée, il faut se rappeler que les femmes égyptiennes en travail ne choisissaient pas comme les nôtres la position horizontale. Elles se tenaient, ainsi que le prouvent certains tableaux bien connus, soit accroupies sur une natte ou sur un lit, les jambes repliées sous elles, soit assises sur une chaise qui ne paraît différer en rien des chaises ordinaires. Les femmes accourues pour les aider se répartissaient la besogne : l’une se plaçait derrière la patiente et la serrait à bras le corps, pendant les douleurs, pour lui servir de point d’appui et pour favoriser l’expulsion, l’autre se mettait devant elle, agenouillée ou accroupie, afin de recevoir l’enfant dans ses mains et d’empêcher qu’il ne tombât à terre brutalement. Les deux déesses Isis et Nephthys, venues pour accoucher Kouditdidit, n’agissent pas autrement que les sages-femmes ordinaires.

(2) Selon une habitude fréquente non seulement en Égypte, mais dans l’Orient entier, la déesse, en donnant à l’enfant le nom qu’il portera, fait un calembourg plus ou moins intelligible sur le sens des mots dont ce nom se compose. Ici, l’enfant s’îtppelle Ous{r~ rof, Ousir-raf, ce qui est, pour le sens, une variante du nom Oustrkaf que portait le premier roi de la V' dynastie. Ousir-raf signifie celui qui est fort, Ousirkaf est celui dont le double est fort • aussi la déesse emploie-t-elle le verbe ousirou

sur les mains, un enfant d’une coudée de long, aux os vigoureux, aux membres jointoyés d’or, à la chevelure de lapis-lazuli vrai (i). Les déesses le lavèrent, lui lièrent le nombril, le posèrent sur un lit de briques, puis Maskhonit s’approcha de lui et lui dit : « C’est un roi qui apparaîtra « en ce Pays Entier. » Khnoumou lui mit la santé dans les membres (2). Ensuite Isis se plaça devant Rouditdidit, Nephthys derrière elle, Hiqit opéra les manœuvres de l’accouchement. Isis dit :

dans la première partie de la phrase : « Ne sois pas fort (ousirou ) dans son ventre (probablement, « ne meurtris pas le ventre de la mère »), en ton nom de celui qui est fort. » C’est le même procédé par lequel les Hébreux expliquaient le nom des enfants de Jacob (Genèse, XXIX, 32-XXX, 24).

(1) Le texte dit littéralement que « la texture de ses membres était d’or, et sa perruque de lapis-lazuli vrai », en d’autres termes, que ses membres étaient précieux comme l’or, sa chevelure bleue comme le lapis-lazuli. Ces méuphores ne sont pas de pure rhétorique, mais répondent probablement à quelque idée mystique dont nous sommes mal informés ; y a-t-il un calembourg entre noubou, l’or, et noubou^ modeler, fondre, que les textes emploient souvent pour exprimer la création des membres d’un homme par les dieux? En tout cas, la coiffure des têtes humaines dont les cercueils de momie sont décorés est presque toujours teinte en bleu, si bien que l’expression de notre texte répond exactement à un détail d’art ou d’industrie égyptienne.

(2) Maskhonit étant, comme j’ai dit (p. 76, note i), la destinée humaine, on l’appelle pour rendre l’arrêt de l’enfant. Khnoumou, le modeleur, complète l’œuvre des déesses en infusant la santé et la vie dans le corps du nouveau-né (cfr. p. ic», note 2).

« Enfant, ne t’établis pas dans son ventre, en ton « nom de Sâhourî, celui avec qui s’établit le « Soleil (i). » Alors cet enfant lui sortit sur les mains, un enfant d’une coudée de long, aux os vigoureux, aux membres jointoyés d’or, à la chevelure de lapis-lazuli vrai. Les déesses le lavèrent, lui lièrent le nombril, le posèrent sur un berceau de briques, puis Maskhonit s’approcha de lui et dit : « C’est un roi qui apparaîtra en ce Pays « Entier. » Khnoumou lui mit la santé dans les membres. Ensuite, Isis se plaça devant Rouditdidit, Nephthys se plaça derrière elle, Hiqit opéra les manœuvres de l’accouchement. Isis dit : « Ente faut, ne lais pas la nuit dans son ventre en ton « nom de Kakiou, le ténébreux (2). » Alors cet enfant lui sortit sur les mains, un enfant d’une coudée de long, aux os vigoureux, aux membres jointoyés d’or, à la chevelure de lapis-lazuli vrai .

(1) Le calembourg roule ici sür le mot Sâhou, qui entre dans le nom du roi Sâhourî. Sdhou signifie s’approcher de..., se joindre à.... La déesse dit à l’enfant de ne pas se joindre, de ne pas rester pour toujours au sein de sa mère, et cela parce qu’il s’appelle Sâhourî, celui à qui le Soleil s’est joint, de qui le Soleil s’est approché.

(2) Le troisième roi de la cinquième dynastie s’appelle Kaka, et nous ne savons pas quel était le sens de ce nom. Pour obtenir le jeu de mots sur kakaoui, les ténèbres, le scribe a été forcé de changer l’orthographe traditionnelle.

LE ROI KHOUFOUI ET LES MAGICIENS 8l

Les déesses le lavèrent, lui lièrent le nombril, le posèrent sur un lit de briques, puis Maskhonit s’approcha de lui et dit : « C’est un roi « qui apparaîtra en ce Pays Entier. » Khnoumou lui mit la santé dans les membres (i). Tous ces dieux sortirent, après avoir délivré la Rouditdidit de ses trois enfants. Ils dirent : « Réjouis-toi, « Râousir, car, voici, trois enfants te sont nés. » Il leur dit : « Mes dames, que ferai-je pour vous ? « Ah, donnez ce blé que voici à votre homme de « peine, pour que vous le preniez en paiement de « la joie que vous m’avez faite ! » Et Khnoumou chargea ce blé, puis ils repartirent pour l’endroit d’où ils étaient venus. Mais Isis dit à ces dieux : « A quoi songeons-nous d’être venus à Râousir « sans accomplir pour ces enfants, un prodige « par lequel nous puissions faire savoir l’évène- « ment à leur père qui nous a envoyés (2). » Alors elles fabriquèrent les parures des dieux qui

(1) Le manuscrit original change ici la succession des opérations : je les ai remises chacune en l’ordre adopté lors de la naissance des deux premiers enfants.

(2) Leur père désigne ici non pas Râousir, le mari de Rouditdidit, qui ne connaît pas l’origine divine des trois enfants, mais le dieu Rà de Sakhîbou, le père réel, qui a en effet envoyé les déesses au secours de sa maîtresse.

sont destinées aux rois, v. s. f. (i), et les placèrent dans le blé ; elles précipitèrent du haut du ciel l’orage et la tourmente, elles revinrent à la maison, puis elles dirent : « Déposez ce blé dans « une chambre scellée, jusqu’à ce que nous reve- « nions baller au nord (2). » Et l’on déposa ce blé dans une chambre scellée.

OUDITDIDIT se purifia d’une purification de

IV quatorze jours, puis elle dit à sa servante : « La maison est-elle prête ? » La servante lui dit : « Elle est garnie de toutes les bonnes choses; « pourtant, les vases, on ne les a pas apportés. » Alors Rouditdidit lui dit : « Pourquoi n’a-t-on pas « apporté de vases ? » La servante dit : « Il sera « bon de les fabriquer sans retard. Puis, le blé de « ces chanteuses, il est encore dans une chambre « scellée de leur cachet. » Alors Rouditdidit lui dit : « Va, apporte-nous en ; Râousir leur en

(1) Les parures des dieux destinées aux rois sont les insignes des différents dieux, couronnes, sceptres, bracelets, que les rois portaient dans les cérémonies civiles ou religieuses.

(2) Il ne faut pas oublier que les déesses se sont déguisées en aimées. Elles prient donc les gens de la maison de leur garder le blé en dépôt jusqu’à ce qu’elles aient fini leur tournée dans le pays et reviennent au nord une seconde fois.

« donnera d’autre en place, lorsqu’il reviendra. » La servante alla, ouvrit la chambre : elle entendit un bruit de chant, de musique, de danse, de zaggarit (i), et de tout ce qu’on fait à un roi, dans la chambre. Elle revint et rapporta tout ce qu’elle avait entendu à Rouditdidit. Celle-ci parcourut la chambre et ne trouva point la place d’où le bruit venait. Elle appliqua sa tempe contre la huche et trouva que le bruit était à l’intérieur ; elle prit donc un coffre en bois qu’elle mit dans un autre cellier, et qu’elle entoura de cuir, le plaça dans la chambre où étaient ses vases et y apposa son cachet (2). Quand Râousir arriva de retour du port, elle lui répéta ces choses et il en fut content extrêmement, et ils s’assirent et ils passèrent un jour de bonheur.

(1) C’est le mot qui sert à désigner, en arabe, une sorte de cri suraigu que les femmes poussent en choeur, dans les fêtes, pour témoigner leur joie. Elles le produisent en poussant la pointe de la langue contre les dents d’en haut et en la faisant vibrer rapidement.

(2) Le texte est assez embrouillé en cet endroit. Je crois comprendre que Rouditdidit prend la huche en terre, où les dieux ont enfermé leur blé, la met dans une caisse de bois, qu’elle recouvre de cuir et sur laquelle elle appose un sceau, afin d’empêcher qu’on n’entende le bruit mystérieux.

OR. beaucoup de jours après cela, il arriva que Rouditdidit se mit en colère contre la servante, la fit jeter à terre et fouetter. La servante dit aux gens qui étaient dans la maison : « Pour- « quoi me fait-elle cela ? Elle a enfanté trois rois : « j’irai et je le dirai à La Majesté du roi Khoufoui. » Elle alla donc et trouva son frère de mère, à l’entrepôt du lin qu’on teillait sur l’aire. Il lui dit ; « Où vas-tu, ma petite demoiselle? » et elle lui raconta ces choses. Son frère lui dit : « C’est « bien faire ce qu’il y avait à faire que venir « d’abord à moi, car il va se produire un sorti- « lège (i). » Voici qu’il prit une botte de lin contre elle, et lui administra une correction; puis, lorsque la servante courut se puiser un peu d’eau, le crocodile l’enleva (2). Quand son frère courut vers

(1) Le conteur ne dit nulle part que le frère fût un magicien, et pourtant les expressions qu’il emploie montrent que ce personnage a la prescience de ce qui va se passer. La servante, en lui révélant les faits mystérieux qui avaient signalé l’accouchement, lui apprend par la même occasion que les dieux sont mêlés à l’affaire et ne permettront pas qu’un malheur arrive aux trois enfants : il ne sait pas de quelle nature sera le châtiment, mais comme il tient à ne pas le partager, il se précipite sur l’indiscrète et la roue de coups.

(2) Le crocodile ou l’hippopotame sont assez souvent en Egypte les ministres de la vengeance divine : Ménès est enlevé par un hippopotame, Achthoés, le premier roi de la ix® dynastie.

Rouditdidit pour lui dire cela, il trouva Rouditdidit assise, la tête contre les genoux, le cœur triste plus que toute chose, et il lui dit : « Ma « dame, pourquoi ce cœur? » Elle dit : « Cette « petite misérable qui est dans la maison, voici* « qu’elle invente d’aller dire : « J’irai et je porterai « la nouvelle au roi Khoufoui. » Il se prosterna face contre terre et lui dit : « Ma dame, quand (c elle imagina de venir me conter ce qui est « arrivé et de se plaindre à moi, voici que je lui « donnai de mauvais coups; alors elle alla se « puiser un peu d’eau, et le crocodile l’em- « porta »

I A fin du roman a disparu. Elle pouvait être asse\ ' longue et contenir, entre autres épisodes, le voyage à Sakhïbou auquel KJmifoui fait allusion vers la fin de son entretien avec Didi. Le roi échouait dans ses entreprises contre les enfants divins ; ses successeurs, Khdfri, Menkaourî, Shopseskaf, n’étaient pas

par un crocodile (Manéthon, édii. Unger, p. 78, 107). La servante, battue par son frère, court au canal le plus voisin, afin d’y puiser un peu d’eau pour se panser et pour se rafraîchir : le crocodile, envoyé par Râ, l’emporte et la noie-

plus heureux que lui, et l’intrigue se dénouait par l’avènement d’Ousirkaf. Je soupçonne que ces dernières pages renfermaient des allusions à quelquesunes des traditions que les écrivains grecs avaient recueillies sur Khéops et KJjéphrîn. KJjoufoui et Khdfri se vengeaient sans doute de l’inimitié que Râ leur témoignait en fermant son temple à Sakhîbou et dans d’autres villes : c’était là peut-être une des histoires qui leur avaient valu le renom d’impiété dont on les outrageait communément à l’époque saïte. De toute façon, le Papyrus W estcar vient à point pour justifier les idées que j’ai émises, il y a longtemps déjà, sur l’origine des récits d’Hérodote : c’est le prremier qui nous arrive en rédaction originale des romans dont se composait le cycle de Khoufoui et des rois constructeurs de pyramides.

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