LES
AVENTURES DE SINOUHIT
E Papyrus de Berlin, n° i, acheté par Lepsius, en Egypte , et publié par lui dans les Denkmceler nus Ægypten und Æthiopien, VI, pl. 104-107, est mutilé au début. Il contient, dans son état actuel, trois cent onze lignes de texte. Les cent soixante-dix-neuf lignes du commencement sont verticales; viennent ensuite quatre-vingt-seize lignes (180- 276) horizontales, mais, à partir de la ligne deux cent soixantedix-sept jusqu’à la fin, le scribe est revenu au système des colonnes verticales. Les quarante premières lignes de la partie conservée ont plus ou moins souffert de l’usure et des déchirures ; cinq d’entre elles (lignes i, 13-15, 38) renferment des lacunes que je n’aurais pas réussi à combler, si je n’avais eu la bonne fortune de découvrir à Thèbes un manuscrit nouveau. La fin est intacte et se termine par la formule connue : C’est allé de son commencement jusqu’à sa fin, comme il a été trouvé dans le livre. L’écriture, très nette et très hardie dans les parties verticales, devient lourde et confuse dans les portions horizontales ; elle est remplie de ligatures et de formes rapides qui en rendent parfois le déchiffrement difficile.
Le Papyrus de Berlin a été analysé et traduit par :
Chabas, Le Papyrus de Berlin, récits d’il y a quatre mille ans, p. 37-51, et Panthéon littéraire, t. I, en partie seulement;
M. Goodwin, en entier dans le Fraxer’s Magazine, 1865,
LES AVENTURES DE SINOUHIT
p. 185-202 ; puis dans la brochure, The Siory of Saiteha, an Egyptien Taie of four thousand years ago, iranslated front the hieralic iext by Charles Wycliffe Goodwin, M. A. (^Reprinted front Frayer’ s Magazine), London, Williams and Norgate, 1866, in-8°, 46 P . ; cette traduction a été corrigée par l’auteur lui-même dans la Zeitschrift, 1872, p. 10-24, et reproduite intégralement dans les Records of the Past, t. VI, p. 1 31- 150, avec une division un peu arbitraire des lignes ;
Maspero, Le Papyrus de Berlin, n° i, transcrit, traduit, commenté par G. Maspero (Cours au Collège de France, 1874-1876), dans les Mélangés d’archéologie égyptienne et assyrienne, t. III, p. 68-82, 140 et sqq.; reproduit en partie avec des corrections dans V Histoire ancienne des peuples de l’Orient, 4* édition, p. 97- 98, 101-104.
Enfin, M. Henry Daniel Haigh en a examiné les données historiques et géographiques dans un article spécial de la Zeitschrift, 1875, p. 78-107. et M, Erman en a inséré une courte analyse dans son livre Ægypten und Ægyptisches Lehen im Altertum, 1885-1888, p. 494-497.
Nous possédons sur l’Ostracon 5629 du British Muséum le duplicata d’une partie du texte. Cet Ostracon, signalé d’abord par Birch dans son Mémoire sur le Papyrus Abbott (traduction française de Chabas, dans la Revtu archéologique, 1858, p. 264), a été publié par lui, en fac-similé, dans les Inscriptions in the Hieralic and Démolie Character, from the Collections of the British Muséum, in-folio, London, m dccc lxviii, pl. xxiii et p. 8.
L’identité du texte qu’il renferme avec le texte des dernières lignes du Papyrus de Berlin, n® i, a été signalée pour la première fois par : ,
Goodwin, On a Hieralic Inscription upon a stone in the British
LES AVENTURES DE SINOUHIT
Muséum, dans la Zeitschrift, 1872, p. 20-24, où la transcription et la traduction du texte sont données tout au long. L’écriture est de la xix« dynastie, et cette remarque a bien sa valeur, car elle nous prouve que le roman, composé au plus tard vers la xvi« ou la xvii® dynastie, était encore classique longtemps après .
Comme la version de l’Ostracon diffère par certains détails de celle du Papyrus, il ne sera pas inutile d’en insérer ici une traduction complète :
[On me fit] construire [une pyramide] en pierre, — dans le cercle des pyramides. — Les tailleurs de pierre taillèrent le tombeau, — et en divisèrent les murs ; — les dessinateurs y dessinèrent, — le chef des sculpteurs y sculpta — le chef des travaux qui se font d la nécropole parcourut le pays, — [pour] tout le mobilier — dont je garnis ce tombeau. — fe lui assignai des paysans, — et il y eut des bassins, des champs, des jardins dans son territoire, — comme on fait aux Amis du premier rang. — [Il y eut] une statue d’or d la jupe de vermeil — que me firent d moi les fils du roi, — se réjouissant de faire cela pour moi ; — car je fus dans les faveurs de par le roi, — jusqu'à ce que vint le jour où on aborde d l’autre rive.
C’est fini heureusement en paix.
Les parties manquantes du début ont été retrouvées, ù Thèbes, sur un Ostracon, ramassé, le 6 février 1886, dans la tombe de Sonnozmou. C'est une pièce de calcaire, brisée en deux morceaux, longue d’un mètre, haute de vingt centimètres en moyenne, couverte d’assez gros caractères hiératiques, ponctués à l’encre rouge et divisés en paragraphes comme la plupart des manuscrits de Pépoque des Ramessides. Au dos, deux lignes, malheureusement
LES AVENTURES DE SINOUHIT
presque illisibles, nous donnent un nom de scribe que je ne puis déchiffrer, probablement le nom du personnage qui écrivit notre texte. La cassure n’est pas récente. Le calcaire a été brisé au moment de la mise au tombeau, et cette exécution ne s’est pas accomplie sans dommages : quelques éclats de la pierre ont disparu et ont emporté des fragments de mots avec eux. La plupart de ces lacunes peuvent se combler sans peine. Le texte est très incorrect, comme tous les ouvrages destinés à l’usage des morts. Beaucoup des variantes qu’il renferme proviennent de mauvaises lectures du manuscrit original : le scribe ne savait pas lire avec exactitude les écritures archaïques. L’Ostracon a été publié par :
G. Maspero, Les premières lignes des Mémoires de Sinouhit, resiituées d’après l’Ostracon 27419 du musée de Boulaq, avec deux planches de fac-similé, dans les Mémoires de l’Institut égyptien, in-4°, t. II, p. 1-23 ; tirage à part, in-4° avec titre spécial et la mention Boulaq, 1886,
La découverte de ce manuscrit nouveau nous permet de reconstituer l’itinéraire que Sinouhit suivit dans sa fuite. Il quitta le camp établi sur la frontière libyenne, au p.-tys des Timihou, en d'autres termes, partit des régions situées à l’Occident, et tourna le dos au Canton du Sycomore. D’après Brugsch (^Dictionnaire géographique, p. 5 3), Nouhit, le Canton du Sycomore est la Panaho des Coptes, l’Athribis des Grecs, aujourd’hui Benha el-Assal. Cette identification tombe a priori, puisque Nouhit est mentionnée au début même du voyage, c'est-à-dire sur la rive occidentale du Nil, et que Benha est sur la rive orientale. J’avais d’abord considéré le Canton du Sycomore comme une manière de désigner l’Égypte entière. Mais on connaît depuis longtemps une Nouhit ou Pa-nibitnouhit, qui paraît u’avoir été d’abord qu’un quartier de Memphis, puis dont le nom
LES AVENTURES DE SINOUHIT
s’appliqua à Memphis entière (Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 330-332). Le Canton du Sycomore est probablement ce Quartier du Sycomore, et Sinouhit, le fils du Sycomore, le Memphite, en déclarant qu’il tourne le dos à Nouhit, veut simplement nous dire qu’il s’éloigne de Memphis, sa patrie, pour aller à Shi~ Snofroui. VOuady de Snofroui n’est pas connu d’ailleurs. Brugsch le rapproche pourtant du nom Myekphoritès d’Hérodote (ÏII, CLXVi), grâce à une prononciation Moui-hik-Snofrou qu’auraient eu, dit-il, les signes dont se composent le nom {Dict. géog., p. >4). La place que ce bourg occupe dans l’itinéraire me porte à le chercher entre le désert Libyque, Memphis et la ville de Khri-Ahou, Babylone d’Égypte, à une journée de marche environ de cette dernière ville, peut-être à proximité des pyramides de Gizéh et d’Abou-Roâsh. Le soir venu, Sinouhit se rapproche de Khri-Ahou, franchit le Nil, et reprend sa route en passant à l’orient du pays de laoukou. Ce pays était inconnu jusqu’à présent : c’est, je crois, le canton des tailleurs de pierre, toute la région de carrières qui s’étend de Tourah jusqu’au désert, le long du Gebel Ahmar, la Montagne rouge. De là, Sinouhit va à pied jusqu’à l’un des postes fortifiés qui protégeaient l’Êgypte de ce côté, entre Abou-Zabel et Belbéis. Au-delà, il ne mentionne plus que Pouteni et Qimoïri. Brugsch identifie Pouteni à un pays de Pât, qu’il a rencontré sur uii monument d’époque saïte, et dont la ville de Belbéis indiquerait le centre (^Dict. géog., p. 54-53). La grande stèle ptolémaïque, découverte par M. Naville à Tell-el-Maskhouta, fournit quelques éléments pour déterminer assez exactement la position de dimoiri. Elle renferme un nom, Q.>nioïr, que M. Naville a identifié, non sans raison, avec la Q.imoïri des Mémoires de Sinouhit (The Store-City of Pithom and the Roule of ihe Exodus,
LES AVENTURES DE SINOUHIT
p. 21-22). Ptolémée Philadelphe construisit en cet endroit la ville qu’il appela Arsinoc, d’après sa sceur, et qui devint un des entrepôts du commerce de l’Ègypte avec la Mer Rouge. M. Naville place Arsinoé, et, par conséquent, Qimoïri, près d’el- Maghfâr, au fond même de l’ancien golfe de Suez, Ce site conviendrait bien à notre récit : après avoir quitté Pouteni, Sinouhit se serait enfoncé dans le désert, vers le nord-est, et se serait perdu dans les sables, en essayant d’atteindre Qimoïri.
Au-delà de ce point, il entre dans un pays à'Edimâ, Eâonmâ, où M. Chabas a reconnu le pays d’Édom (Lcî Papyrus de Berlin, p. 39, 75-76). Le scribe dit expressément que c’était un canton dn Tonou supérieur. Le Touou devait, par conséquent, renfermer au moins l’espace compris entre la Mer Morte et la péninsule sinaïtique. Le prince de Tonou donne au héros égyptien un district fort riche, Aàà ou plutôt Ata, dont le nom désignait une espèce de plante, et rappelle Jusqu’à un certain point celui d’Æan, Alctv, donné aux cantons qui avoisinent le golfe d’Akabah par les géographes d’époque gréco-romaine. Sinouh't y reste des années, en rapport avec les nomades archers, Sitiou ; au retour, il est reçu par la garnison égyptienne d’un poste-frontière Hriouhor, les chemins de l’Hor, c’est-à-dire de Pharaon qu’on identifie à Horus : je ne sais trop où placer cette localité
Cinq années de travail m’ont permis de transcrire et de traduire ce texte ardu. Je crois qu’on peut en considérer la partie narrative comme entièrement éclaircie, à quelques finesses près. Les requêtes, lettres, discours, dont le récit est semé présentent des difficultés considérables. 11 faudra en modifier grandement le détail dans un avenir prochain.