LES
AVENTURES DE SINOUHIT
(Xlie dynastie)
E prince héréditaire, l’homme du roi en sa qualité d’Ami unique (i), le chacal qui fait la ronde aux frontières pour veiller le pays, le souverain au pays des Sittiou, le cousin
(i) Les amis occupaient les postes les plus élevés à la cour de Pharaon ; au papyrus Hood du British Muséum, la hiérarchie les place au septième rang après le roi. Ils se divisaient en plusieurs catégories : les amis uniques, les amis du sérail, les amis iiorés, les jeunes, dont il n’est guère possible d’établir la position exacte. Le titre continua d’exister à la cour des Ptolémées et se répandit dans le monde macédonien (Cfr. Maspero, Études égyptiennes, t. II, p. 20-2 1).
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royal authentique et qui aime son seigneur, le serviteur Sinouhit (i), dit :
Moi, je suis le serviteur de son maître, l’esclave du roi, le surintendant du palais, le prince héréditaire honoré de la faveur de la reine Ousirtasen, l’un des familiers du fils royal (2) Amenemhâit, en sa résidence. L’an XXX, le second mois de Sliaït, le 7, le dieu entra en son double horizon, le roi Shotphîtrî monta au ciel (3), et, quand il s’y unit au disque solaire, les dieux se réjouirent à ce faire. A l’intérieur du palais, ce n’était qu’affligés, endeuillés ; les Grandes Portes furent scellées, les courtisans restèrent accroupis en signe de deuil, les hommes furent saisis de douleur et silencieux. Or, sa Majesté v. s. f. avait dépêché
(1) Le protocole de Sinouhit renferme, à côté des dignités égyptiennes ordinaires, un titre de Souverain au pays des Siiiiou, qu’on n’est pas accoutumé à rencontrer sur les manuscrits. Sinouhit avait été en effet chef de tribu chez les Sittiou (p. 104- 105), il en garde le titre, même après être rentré en Égypte, à la cour de Pharaon. C’est un fait nouveau et qu’il n’est pas inutile de signaler à l’attention des Égyptologues.
(2) Le texte ég3'ptien dit « celui qui est parmi ceux qui joignent le domicile avec le fils royal Amenemhâit », l’un de ceux qui ont le droit de vivre dans la même maison que lui. La traduction /um/7/er n’est donc qu’un à peu près.
(3) En d’autres termes, le roi Amenemh.îit /«'’ mourut. On a déjà vu, p. 31 du présent volume, un autre exemple de cet euphémisme .
LES AVENTURES t>E SiNÔUMiT
une armée au pays des Timihou (i), son fils aîné Ousirtasen, v. s. f., en était le chef; violemment il alla, il enleva des prisonniers vivants parmi les Timihou, ainsi que tous leurs bestiaux innombrables. Les Amis du Sérail, v. s. f., mandèrent des gens à la région d’Occidenl, pour informer le nouveau roi de la régence qui leur était survenue dans le Palais, v. s. f. (2). Les messagers le trouvèrent et l’atteignirent à la nuit : la course même n’étant assez rapide, l’épervier s’envola avec ses serviteurs (3), sans informer l’armée, et comme tous les fils royaux qui étaient dans cette armée étaient en mission, aucun d’eux ne fut convoqué. Or, moi, j’étais là, j’entendis les paroles qu’il disait à ce sujet, et je me sentis m’en aller ; mon cœur se fendit, les bras me tombèrent, la peur du roi s’abattit sur tous mes membres, je me repliai sur moi-même en rampant, pour chercher une place où me cacher (4), je me jetai au milieu
(1) Les Timihou sont les tribus berbères qui habitaient le désert libyen, à l’occident de l’Égypte.
(2) Le roi mort, les amis du sérail avaient dû prendre la régence en l’absence de Théritier.
(3) L’èpervier qui s’envole est, selon l’usage égyptien, le nouveau roi, identifié au dieu épervier, Aroîri, Hor l’aîné ou Harsüsit Hor, fils d’Isis.
(4) Sinouhit évite de nous apprendre par quel accident il se
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des buissons pour attendre qu’ils fussent passés (i). Alors je me dirigeai vers le sud, non dans le désir d’arriver au Palais, car j’ignorais si la guerre avait éclaté (2), et, sans même prononcer un souhait de vie après ce souverain, je tournai le dos au Sycomore (3), j’atteignis Shi-Snofrou, et j’y passai la nuit sur le sol de la campagne. Je repartis au jour et je rejoignis un homme qui se tenait à l’orée du chemin ; il me demanda merci, car il eut peur de moi. Vers le temps du souper, j’approchai de la ville de Khri-Ahou, et je traversai l’eau sur un chaland sans gouvernail. Je quittai le pays d’Occident et je passai sur le territoire oriental d’Iaoukou, au domaine de la déesse
trouvait en posture d’entendre, à l’insu de tous, la nouvelle que le messager apporte au nouveau roi. Nous ne savons si la loi égj'ptienne décrétait de mort le malheureux qui commettait en pareil cas une indiscrétion même involontaire : le certain est que Sinouhit craint pour sa vie et se décide à la fuite.
(1) Le pronom ils désigne ici le nouveau Pharaon et sa suite ; Sinouhit se cache dans les buissons tandis que le cortège défile secrètement sous ses yeux.
(2) Ce passage ne peut guères faire allusion qu’à une guerre civile. En Égypte, comme dans tous les pays d’Orient, un changement de règne entraînait souvent une révolte : les princes qui n’avaient pas été choisis pour succéder au père prenaient les armes contre leur frère plus heureux.
(3) Pour ce nom géographique et le suivant, voir l’introduction de ce conte, p. 92-93.
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Hirit, maîtresse de la Montagne Rouge, puis je fis route à pied, droit vers le Nord, et je gagnai les murs du prince, qu’il a construits pour repousser les Sittiou et pour écraser les Nomiou-Shâiou ; je me tins courbé dans les herbes, de peur d’être vu par la garde, relevée chaque jour, qui veille sur le sommet de la forteresse. Je me mis en route à la nuit, et, à l’aube, j’atteignis Pouteni et me dirigeai vers l’Ouadi de Qimoïri. Alors la soif s’abattit et s’élança sur moi ; je râlai, mon gosier se contracta, je me disais déjà : « C’est le goût de la mort! » Quand je relevai mon cœur et je rassemblai mes forces, j’entendais la voix lointaine des bestiaux. Un Sitti m’aperçut et reconnut à ma tournure que j’étais d’Égypte. Voici qu’il me donna de l’eau et me fit cuire du lait ; j’allai avec lui dans sa tribu. On voulut me donner un terril toire de son territoire, mais je m’éloignai à l’instant, et je courus au pays d’Edimâ.
Quand j’y eus passé une année, Amouânshi, — c’est le prince du Tonou supérieur — me fit venir et me dit : « Demeure avec moi, tu « entendras la langue de l’Égypte. » Il disait cela parce qu’il connaissait ma valeur et avait entendu
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parler de mon mérite , selon le témoignage qu’avaient rendu de moi des Égyptiens qui se trouvaient dans le pays (i). Voici ce qu’il me dit : « La raison pour laquelle tu es venu jusqu’ici, « quelle est-elle ? Est-ce qu’il y aurait eu une « mort dans le palais du roi des deux Égyptes « Shotphîtrî (2), sans qu’on ait su ce qui s’est « passé à cette occasion ? » Je me mis à chanter le roi en un développement poétique : « Quand « je vins du pays des Timihou et que mon cœur « s’y refit une patrie nouvelle, si je défaillis (3), « ce ne fut pas le remords d’une faute qui me mit « sur les voies du fuyard; je n’avais pas été négli-
(1) Probablement des transfuges échappés d’Égypte dans des conditions analogues à celles où s’était produite l’évasion de Sinouhit.
(2) La question du prince de Tonou, un peu obscure à dessein, est d’autant plus naturelle que nous savons par d’autres documents {Papyrus Sallier II, p. i, lign. dern., p. 2, lign. 1-2) qu’Amenemhâit avait failli succomber à une conspiration de palais, Amouânshi demande à Sinouhit s’il n’a pas été impliqué dans quelque tentative de ce genre, et s’il n'a pas dû s’échapper de l’Égypte à la suite de l’assassinat du roi.
(3) Le texte est si mutilé en cet endroit que je n’en garantis point le sens. Le membre de phrase que je traduis, « ... et que « mon cœur s’y refit une patrie nouvelle », signifie littéralement « ... et que mon cœur y fut renouvelé pour moi. » Le cœur de Sinouhit était égyptien : en le lui renouvelant on l’a fait asiatique au pays de Tonou. Plus loin, notre conteur traitera son héros de Silti (p. 124, 125, 126).
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« gent, ma bouche n’avait point prononcé de « parole mordante, je n’avais écouté aucun con- « seil pervers, mon nom n’avait pas été en- « tendu dans la bouche du magistrat. Je ne sais « comment faire connaître ce par quoi j’ai été « amené en ce pays ; c’est comme par un dessein « de Dieu , car, dès le temps où cette terre « d’Égypte était comme dans l’ignorance de ce « dieu bienfaisant dont la terreur se répand chez « les nations étrangères, comme Sokhit (i) en une « année de peste, je lui disais ma pensée et je lui « répondais : Sauve-nous (2). Et voici que main-
(1) Sokhit, ou Sokhmit, qu’on a longtemps confondue avec Pakhii, était une des principales déesses du Panthéon égyptien . Elle appartenait à la triade de Memphis, et avait le titre de grande amie de Phiah. C’était une lionne ou une déesse à tête de lionne : avec une tête de chatte, elle se nommait Bastit et était adorée à Bubaste.
(2) Sinouhit répond à la question par lequel le chef de Tonou lui demandait si son exil n’avait point pour motif quelque complicité dans un attentat dirigé contre la vie du roi . Sa fuite est comme une volonté de Dieu, comme une fatalité ; et, en effet, nous l’avons vu plus haut (p. 97-98), c’est par hasard et sans le vouloir qu’il a appris la mort d’Amenemhâît. Il avait servi son souverain, dès l’époque où celui-ci n’était pas encore reconnu de l’Égypte entière, et il l’avait prié de sauver son malheureux pays, déchiré par la guerre civile, ainsi que nous l'apprennent d’autres documents. Puis, afin de mieux montrer qu’il n’a jamais trempé et ne trempera jamais dans aucun complot, il se lance dans un éloge emphatique du nouveau Pharaon, Ousirtasenl®"^. L’exagération du compliment devient ici une preuve de loyalisme et d’innocence.
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« tenant son fils entre au palais en sa place et « qu’il a pris la direction des affaires de son père. « C’est un dieu qui certes n’a point de seconds : « aucun n’est devant lui. C’est un maître de « sagesse, prudent dans ses desseins, bienfaisant « par ses habiletés, au bon plaisir de qui on va et « on vient, car, par ses habiletés, il dompte les « régions étrangères, et, même du temps que son « père était encore dans l’intérieur de son palais, « c’était lui qui rendait compte de ce que son père « avait destiné de faire s’accomplir. C’est un « brave qui certes agit de son glaive, un vaillant « qui n’a point son semblable ; on le voit qui « s’élance contre les barbares et qui fond sur les « pillards. C’est un lanceur de javeline qui rend « débiles les mains des ennemis : plus ne peuvent « ceux qu’il abat soulever le bouclier. C’est un « intrépide qui brise les crânes : nul n’a tenu « devant lui. C’est un coureur rapide qui détruit « le fuyard : on ne l’atteint point à courir après « lui. C’est un cœur ferme en son heure. C’est « un lion qui frappe de la griffe : jamais il n’a « rendu son arme. C’est un cœur fermé à la « pitié ; quand il voit les multitudes, il ne laisse « rien subsister derrière lui. C’est un brave qui se
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« lance en avant, quand il voit la résistance ; c’est « un soldat qui se réjouit quand il s’élance sur les « barbares : il saisit son bouclier, il bondit, il n’a « jamais eu besoin de redoubler son coup, il tue « sans qu’il soit possible de détourner sa lance, et, « même sans qu’il tende son arc, les barbares « fuient ses deux bras comme des lévriers, car la « grande déesse (i) lui a donné de combattre qui « ignore son nom, et, s’il atteint, il n’épargne « point, il ne laisse rien subsister. C’est un bien- « aimé qui a su merveilleusement conquérir « l’amour : son pays l’aime plus que soi-même « et se réjouit en lui plus qu’en son propre dieu ; « hommes et femmes accourent à ses appels. Roi, « il a gouverné dès l’œuf (2) ; lui-même, depuis « sa naissance, c'est un multiplicateur de nais- « sances, c’est aussi un être unique, d’essence divine, « par qui cette terre se réjouit d’être gouvernée ; « c’est un élargisseur de frontières qui prendra « les pays du Midi, mais ne convoite pas les pays « du Nord ; au contraire, il a agi contre les chefs
(1) Un des titres qu’on donne à Sokhit (p. loi, note i) et à ses formes belliqueuses.
(2) C’est la formule égyptienne pour indiquer que le pouvoir royal appartient au roi dès le moment qu’il est conçu dans le sein de sa mère.
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« des Sittiou et pour écraser les Nomiou-shâiou (i). « S’il fait une descente ici, puisse-t-il connaître ton « nom par l’hommage que tu adresseras à Sa « Majesté ! Car ne fait-il pas le bien au pays « étranger qui lui obéit ? »
Le chef de Tonou me répondit : « Le gouver- « nement de l’Égypte, qu’il soit heureux, et « sa piospérité, qu’elle soit de longue durée ! « Tant que tu seras avec moi, je te ferai du bien ! » Il me mit avant ses enfants, me mariant à sa fille aînée, et il accorda que je choisisse pour moi, dans son domaine, parmi le meilleur de ce qu’il possédait sur la frontière d’un pays voisin. C’est une terre excellente, Aïa (2) de son nom. Il y a des figues en elle et des raisins ; le vin y est en plus grande quantité que l’eau, abondant est le miel, nombreuses les olives et toutes les productions de ses arbres : on y a du blé et de la farine sans limites, et toute espèce de bestiaux. Ce fut grand, certes, ce qu’on me conféra, quand le prince vint
(i) Les peuplades nomades qui habitent le désert â l’Orient de l’Égypte. Ils sont appelés ailleurs Hriou-Shâiou, les maîtres des sables. Le nom de Notniou-shdiou parait signifier qui domine les sables.
(2) V. p. 94, dans l’introduction de ce conte, l’identification proposée pour cette localité.
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pour m’investir, m’installant prince de tribu dans le meilleur de son pays. J’eus des rations quotidiennes de pain et du vin pour chaque jour, de la viande cuite, de la volaille rôtie, plus le gibier du pays que je prenais, ou qu’on posait devant moi en plus de ce que rapportaient mes chiens de chasse. On me faisait beaucoup de beurre (i) et du lait cuit de toute manière. Je passai de nombreuses années ; les enfants que j’eus devinrent des forts, chacun maîtrisant sa tribu. Lorsqu’un messager allait et venait à l’intérieur, il se détournait de sa route pour venir vers moi, car je rendais service à tout le monde, je donnais de l’eau à l’altéré, je remettais en route le voyageur qu’on avait empêché de passer, je châtiais le brigand. Les Sittiou (2) qui s’en allaient au loin pour battre et pour repousser les princes des pays étrangers.
(1) Le mot a été laissé en blanc dans le manuscrit de Berlin. Très probablement il était illisible dans le papyrus original, d’après lequel la copie que nous possédons du conte de Sinouhit a été faite; le scribe a préféré ne rien mettre plutôt que de combler la lacune de sa propre autorité. La restitution que je propose est suggérée par le voisinage du lait cuit de toute manière : beurre et fromage vont d’ordinaire ensemble.
(2) Litt. : les archers. C’est le nom générique que les Egyptiens donnaient aux peuplades nomades de la Syrie, par opposition aux Montioii, qui en désignaient les peuplades agricoles.
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j’ordonnais, et ils marchaient, car ce prince de Tonou, il accorda que je fusse pendant de longues années le général de ses soldats. Tout pays vers lequel je sortais, quand j’avais fait mon irruption, on tremblait sur les pâturages au bord de ses puits : je prenais ses bestiaux, j’emmenais ses vassaux et j’enlevais leurs esclaves, je tuais sa population (i), il était à la merci de mon glaive, de mon arc, de mes marches, de mes plans bien conçus et glorieux pour le cœur de mon prince. Aussi il m’aima, quand il connut ma vaillance, me mettant chef de ses enfants, quand il vit la vigueur de mes deux bras.
UN brave de Tonou vint me défier dans ma tente : c’était un héros qui n’avait point de seconds, car il les avait tous écrasés. Il disait : « Que Sinouhit se batte avec moi, car il ne m’a « pas encore frappé, » et il se flattait de prendre mes bestiaux à l’intention de sa tribu. Le prince
(i) Ce sont les expressions dont on se servait dans les rapports officiels, pour décrire les ravages des guerres conduites par les Pharaon. Ousirtasen III dit de même : « J’ai pris leurs femmes, « j’ai emmené leurs subordonnés, me manifestant vers leurs « puits, chassant devant moi leurs bestiaux, gâtant leurs maisons « et y mettant le feu » (Lepsius, Dcnknt., II, pl. 136, h,
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en délibéra avec moi. Je dis : « Je ne le connais « point. Je ne suis certes pas son frère, je me « tiens éloigné de son logis ; est-ce que j’ai « jamais ouvert sa porte, franchi ses clôtures ? « C’est quelque jaloux envieux de me voir et qui « se croit appelé à me dépouiller de chats, de « chèvres et aussi de vaches, et à fondre sur mes « taureaux, sur mes moutons et sur mes bœufs, « afin de les prendre pour lui. Si c’est un misé- « rable qui prétend s’enrichir à mes dépens, non « pas un Bédouin et un Bédouin habile au com- « bat, alors, qu’on mette l’affaire en jugement ! « Mais si c’est un taureau qui aime la bataille, un « taureau d’élite qui aime à avoir toujours le der- « nier mot, s’il a le cœur à combattre, qu’il dise « l’intention de son cœur ! Est-ce que Dieu ou- « bliera quelqu’un qu’il a toujours favorisé jusqu’à « présent? C'est comme si le provocateur était « déjà parmi ceux qui sont couchés sur le lit funé- « raire ! » Je bandai mon arc, je dégageai mes flèches, je donnai du jeu à mon poignard, je fourbis mes armes. A l’aube, le pays de Tonou accourut ; il avait réuni ses tribus, convoqué tous les pays étrangers qui dépendaient de lui, il désirait ce combat. Chaque cœur brûlait pour moi, hommes
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et femmes poussaient des « Ah ! », car tout cœur était anxieux à mon sujet, et ils disaient : « Est- « ce que c’est vraiment un fort qui va combattre « avec lui? Voici, l’adversaire a un bouclier, une « hache d’armes, une brassée de javelines. » Quand je fus sorti et qu’il eut paru, je détournai de moi ses traits. Comme pas un seul ne portait, il fondit sur moi, et alors je déchargeai mon arc contre lui. Quand mon trait s’enfonça dans son cou, il s’écria et s’abattit sur le nez : je lui fis tomber sa lance, je poussai mon cri de victoire sur son dos. Tandis que tous les campagnards se réjouissaient, je fis rendre des actions de grâces à Montou (i) par ses vassaux, qu’il avait opprimés. Ce prince, Ammiânshi (2), me donna tout ce que possédait le vaincu, et alors j’emportai ses biens, je pris ses bestiaux. Ce qu’il avait désiré me faire à moi, je le lui fis à lui ; je me saisis de ce qui était
(1) Le dieu de la guerre à Thèbes. Il était adoré à Hernionthis, dans le voisinage immédiat de la grande ville, et les Grecs l’identifièrent avec Apollon ; c’était en effet un dieu solaire, et les monuments le confondent souvent avec Râ, le soleil.
(2) La vocalisation en i est donnée par le manuscrit, comme plus haut, p. 99, la vocalisation en ou. Les Egyptiens, dans îeur système imparfait d’écriture, étaient fort embarrassés de rendre le son des voyelles étrangères : de là, ces différences dans l’orthographe d’un seul et même nom.
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dans sa tente, je dépouillai son logis : par là s’agrandirent la richesse de mes trésors et le nombre de mes bestiaux.
R, voilà ce qu’a fait le dieu pour moi qui me
suis appuyé en lui. Celui qui avait déserté transfuge vers un pays étranger, maintenant, chaque jour, son cœur est joyeux. Je m’étais sauvé par la fuite de l’endroit où j’étais, et maintenant on me rend ici bon témoignage. Après que je m’en étais allé mourant de faim, maintenant je donne du pain ici où je suis. J’avais quitté mon pays nu, et moi je suis vêtu de fin lin. Après avoir été un transfuge sans subordonnés, moi, je possède des serfs nombreux. Ma maison est belle, mon domaine large, ma mémoire est établie dans le temple de tous les dieux (i). Et néanmoins je me réfugie toujours en ta bonté (?) ; remets-moi (2) en Égypte, accorde-moi la grâce de revoir en corps
(1) Les Égyptiens de haut rang obtenaient du roi, par faveur spéciale, la permission de placer dans les temples une statue les représentant ; ils pouvaient aussi faire dresser, dans certains sanctuaires célèbres, une stèle portant leur nom et une prière. C’est là ce qu'on appelait assu rer au mort une mémoire excellente dans le temple des dieux.
(2) C’est au roi que Sinouhit adresse directement son discours à partir de cet endroit.
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le lieu où mon cœur passe son temps 1 Y a-t-il de l’opposition à ce que mon corps repose au pa3^s où je suis né ? Y revenir, c’est le bonheur. J’ai donné du bien à Dieu, faisant cela comme
chose convenable pour consolider Son cœur
souffre à qui s’est sauvé pour vivre sur la terre étrangère ; y a-t-il un tous les jours pour lui ? Lui, il écoute la prière lointaine, et il part, se dirigeant vers le pays où il a foulé la terre pour la première fois, vers le lieu d’où il est venu. Je m’étais jadis concilié le roi de l’Égypte, je vivais de ses dons, je rendais mes devoirs à la Régente de la Terre {i) qui est dans son palais, j’entendais les discours de ses enfants ; ah ! c’était lui la jeunesse de mes membres ! Maintenant, la vieillesse vient, l’affaissement m’a envahi, mes deux 3'eux ne se rappellent plus ce qu’ils voient, mes deux bras retombent lourdement, mes deux jambes refusent le service, le cœur s’arrête : le trépas s’est appro-
(1) C’est peut-être la reine, mais plus probablement Vur<xus royale que le roi porte au front, et qui est censée penser et combattre pour lui. Elle l'inspire de ses conseils, et pendant la bataille détruit les ennemis par la flamme qui sort de sa bouche.
(2) Litt. : Ah, la jeunesse de ses membres, son eau. On disait l’eau du roi (peut-être semen regis?) pour désigner le roi luimême.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
ché de moi, bientôt on m’emmènera aux villes éternelles (i), j’y suivrai le Maître universel (2) ; ah ! puisse-t-il me dire les beautés de ses enfants, et amener l’éternité vers moi ! »
Alors la majesté du roi Khopirkerî (3), à la voix juste (4), parla à cet officier qui était
(i) Les villes étermlles ou la maison éternelle est le nom que les Égyptiens donnaient à la tombe.
(2) Le Maître universel est Osiris, que sert et que suit tout mort égyptien. Le texte semble porter le féminin : la Dame universelle, et il serait fort possible que ce nom désignât un Osiris femelle. Nous connaissons trop peu la religion de cette époque pour que je me hasarde à garantir ma traduction.
(3) C’est le prénom du roi Ousirtasen fils et successeur d’Amenemhâit I®’’.
(4) Les Égyptiens, comme tous les peuples orientaux, attachaient une grande importance non seulement aux paroles qui composaient leurs formules religieuses, mais encore à l’intonation qu’on donnait à chacune d’elles. Pour qu’une prière fût valable et eût son plein effet auprès des dieux, il fallait qu’on la récitât avec la mélopée traditionnelle. Aussi le plus grand éloge qu’on pût faire d’un personnage obligé à réciter une oraison était-il de l’appeler md-khrôou, juste de voix, de dire qu’il avait la voix juste et qu’il savait le ton qu’il devait donner à chaque phrase. Le roi ou le prêtre qui faisait l’office de lecteur (khri-habi, cfr. p. 58, note 2) pendant le sacrifice était dit mâ-khrôou. Les dieux triomphaient du mal par la justesse de leur voix, quand ils prononçaient les paroles destinées à rendre les mauvais esprits impuissants. Le mort, qui passait tout le temps de son existence funéraire à débiter des incantations, était le mâ-khrôou par excellence. La locution ainsi employée finit par devenir une véritable épithète laudative, qu’on joignait au nom de tous les morts et de tous les personnages du temps passé dont on parlait sans colère.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
près de lui. Sa Majesté envoya un message vers moi avec des présents de la part du roi, et me mit dans la joie, moi qui vous parle, comme les princes de tout pays étranger, et les Infants (i) qui sont dans son palais me firent entendre leurs discours.
COPIE DE l’ordre QU’oN m’ APPORTA A MOI QUI VOUS PARLE POUR ME RAMENER EN ÉGYPTE.
« L’Hor, vie des naissances, le maître des diadèmes, vie des naissances, le roi de la haute et de la basse Égypte, Khopirkerî, fils du Soleil, Amenemhâit (2), vivant à toujours et à jamais !
« Ordre pour le serviteur Sinouhit ! Cet ordre du roi t’est apporté pour t’instruire de sa volonté :
« Maintenant que tu as parcouru les pays étran- « gers, sortant d’Édimâ vers Tonou, passant de '« pays en pays au gré de ton cœur, voici, quoi « que tu aies fait et qu’on ait fait contre toi, tu
(1) Les Infants sont, ou bien les enfants du roi régnant, ou les enfants d'un des rois précédents ; ils prennent rang dans la hiérarchie égyptienne immédiatement après le roi, le régent, la reine et la reine-mère (cfr. Maspero, Études égyptiennes, t. II, p. I4-I,)-
(2) Le nom de ce roi est formé du prénom Kiwpirkerî d’Üusirtasen I" et du nom d’ Amenemhâit II. Sur la valeur de cette combinaison, voir l’introduction, p. xxiii-xxiv.
LES^AVENTURES DE SÎNOUHIt
« ne te répands pas en blasphèmes, mais si ta « parole est repoussée, tu ne parles pas dans la « réunion des Jeunes (i), même si on t’y invite ! « Maintenant donc que tu as élaboré ce projet qui « t’était venu à l’esprit, puisse ton cœur ne vacil- « 1er plus, car Pharaon il est ton ciel à toi, il est « stable, il est florissant, sa tête est exaltée parmi « les royautés de la terre, ses enfants sont dans la « partie réservée du palais (2)!
« Laisse les richesses que tu as à toi, et avec « toi, dans leur totalité! Qiiand tu seras arrivé en « Égypte, vois le palais, et, quand tu seras dans
(1) Le mot égyptien que je traduis de la sorte signifie au propre un jeune Ixmme : il servait à désigner un des degrés de la hiérarchie de cour. Peut-être cette qualification est-elle propre à la xn® dynastie et aux temps qui l’environnent, car je ne la retrouve point dans le papyrus Hood du British Muséum, qui nous fait connaître la hiérarchie de la société égyptienne à l’époque de la xix® et de la xx® dynastie. Nous verrons plus loin, p. 126, par un passage de notre conte, que les Jeunes étaient une subdivision des Amis royaux.
(2) Le début est si obscur que je ne garantis point d’en avoir rendu le sens. Je crois comprendre que le roi se déclare satisfait du ton qui règne dans la lettre de Sinouhit et des dispositions que cette lettre accuse : « Après avoir erré à l’étranger, « malgré toutes les misères que tu as subies, tu es calme, « résigné, tu ne parles pas dans les réunions des jeunes gens « contre le roi, même si on t’y invite ! Exécute donc ta réso- « lution et reviens, car Pharaon t’accueillera comme son propre « enfant, dans la partie réservée du palais. »
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« le palais, prosterne-toi face contre terre devant « la Sublime Porte : tu seras maître parmi les « Amis (i). Et, de jour en jour, voici que tu te « mets à vieillir ; tu as perdu la puissance virile, « tu as songé au jour de l’ensevelissement. Te « voilà arrivé à l’état de béatitude ; on t’a donné, « la nuit où l’on applique des huiles d’em- « baumement, les bandelettes, par la main de la « déesse Tait (2). On a suivi ton convoi au jour « de l’enterrement, gaîne dorée, tête peinte en « bleu (3), un baldaquin par dessus toi fait en « bois de cyprès (4) ; des boeufs te tirent, des
(1) Voir plus haut, p. 95, note i, ce qui est dit des Amis royaux.
(2) Le nom de la déesse Tait signifie littéralement linge, bandelettes : c’est la déesse qui préside à l’emmaillottement du nouveau-né et du nouveau-mort. Les cérémonies auxquelles ce passage fait allusion sont décrites dans un livre spécial que j’ai eu la chance de publier et de traduire, sous le titre de Rituel de V embaumement (Maspero, Mémoire sur quelques papyrus du Louvre).
(3) Les cercueils de momies de la xi* dynastie et des époques suivantes que nous avons au Louvre, par exemple, sont en effet dorés complètement, à l’exception de la face humaine qui est peinte en rouge, et de la coiffure qui est peinte en bleu.
(4) On déposait la momie sur un lit funéraire que surmontait un baldaquin en bois, pendant les cérémonies de l’enterrement. M. Rhind en trouva un à Thèbes (Rhind, Thcbes, its tombs and their tenants, p. 89-90), qui est aujourd’hui au musée royal d’Édimbourg. J’en ai découvert trois depuis lors : le premier à Thèbes, de la xiii^ dynastie; le second, à Thèbes également, de la XX® dynastie ; le troisième à .\khmîm, d’époque ptolé-
LES AVENTURES DE SINOUHIT