LE SAC DE LA RAMÉE
Pour qui sent la démangeaison de mal faire, il n'est pas faveur ou douce promesse qui le puisse ramener au sentier de faire bien.... Si Dieu lui-même ne s'en mêle, les plus grands saints y perdront leur peine et leur latin.
Un jeune colporteur de Montrejeau parcourait depuis trois ans le monde, avec son grand sac de marchandises sur l'épaule... Là voyageaient, entassés, les paquets de fil et les sandales, les clous de sabot et les mouchoirs, les bonnets de coton et les almanachs. Le commerce aurait eu d'assez beaux résultats, si le cabaret n'avait dévoré les bénéfices, en faisant plus d'une brèche au capital... Alors, on essayait de rétablir la balance : on introduisait un peu de filoselle dans la soie, quelques pièces de coton à travers la flanelle; on allégeait le poids des autres objets et l'on relevait l'équilibre des profits aux dépens de celui de la conscience.
Cependant La Ramée n' était pas un méchant homme ; plus étourdi que pervers, il portait secours à tous les charretiers dans l'embarras, à tous les marchands de brebis empêtrés dans des bourbiers, qu'il rencontrait sur les routes ; il ne refusait jamais l'aumône aux pauvres, quand il se trouvait en fonds, et saluait respectueusement tous les prêtres qui se montraient sur son passage.
Au milieu de ce combat du mal et du bien, son pa-
Iron céleste résolut de lui être secourable et d'arracher à Satan la partie à moitié gâtée qu'il commeDçait à mettre sous sa griffe. Un jour que La Ramée traversait la forêt de Saramon, il rencontre sur le sentier désert un petit vieillard estropié, qui se permet de lui demander humblement la charité au îiom de Dieu.
— - Voilà un sout mon ami, dit le colporteur, en mettant la maindans sa poche.
Mais cette visite à son gousset lui révéla une sima* tion fâcheuse : il n'avait plus que deux sous, et il devait payer sa couchée à Saramon. . . N'importe 1 sou promis» sou donné... Il remet l'aumône au pauvre qui solde sa reconnaissance en bénédictions.
Au bout de trente pas, une petite vieille, qu'on aurait prise pour la femme du mendiant, parait sur le sentier, sans que La Ramée pût remarquer le buisson d'où elle était sortie. Elle 46manda la charité au nom de la sainte Vierge^ d'un ton si suppUant, que La Ramée fit un oouvel emprunt à sa bourse, et lui remit son dernier sou, en lui disant :
— J'ai donné au serviteur de Dieu, je donne à la servante de la Vierge; priez le ciel qu'un enfant ne vienne pas me demander quelque chose au nom du petit Jésus, j'aurais le mal au cœur de lui refuser.
La vieille disparut avec une si grande rapidité, que La Ramée se demanda si elle avait été ravie au ciel ou abîmée sous terre ; au même instant il crut entendre de petits grillons murmurer dans les herbes : «Bien, bien, très -bien. »
La Ramée, fort surpris de cette musique forestière, se retournait de droite et de gauche pour découvrir les petits musiciens invisibles, lorsque, regardant je ne sais trop de quel côté, il se trouva devant un ûamme^
qu'il prit tout d'abord pour un Monsieur : il portait des souliers propres, des vêtement» sans accrocs ni pièces disparates. Il tenait un bâton mais pas de besace, et s'il n'ayaît pas de perruque sur la tête, il avait en revanche une barbe énorme au menton.
— Passe pour celui-ci, pensa La Ramée, je n'aurai pas de nouvelle aumône à faire.
Il s'était contenté de penser \ toutefois l'inconnu reûtehdit.
*— Non, tu n'auras pas d^aumône à me donner, lui dît-îl. Tu as été assez charitable aujourd'hui; aussi' vaîs-je te rendre les deux sous qui te sont utiles pour payer ton lit à Saramon. C'était moi qui étais le petit vieillard, moi qui étais la petite vieille.
La Ramée recula de trois pas !
— Ne sois pas surpris de ces métamorphoses : je m'appelle saint Pierre, j'habite le paradis, et je suis ton patron... J'ai voulu venir en aide à mon protégé, quoiqu'il néglige depuis longtemps de m' adresser les prières d'usage; mais tu es meilleur au fond que tu ne le parais à la surface... Laisse là, je te prie, ton sa(i de marchandises, où le fil est de mauvaise qualité, la laine de rebut, où les autres articles sont peu orthodoxes... Jette aux buissons tous ces objets de trafic, qui te poussent à réaliser des bénéfices peu licites.
— Oh I bon saint Pierre ! Si je quitte mon sac, qui m^assurera le pain de chaque jour?.,. Quelque pauvre que je sois, la vie me paraît douce, et je ne suis pas disposé à combattre la faim en mendiant... Je ne trouverai pas toujours un La Ramée sur mon chemin.
— Fais un souhait. . . Me voici prêt à le satisfaire.
— L'habitude est une seconde nature, dit le pro-
verbe : l'homme ressemble fort au cheval de moulin, qui tourne constamment dans le même cercle , et se trouve dépaysé quand il s'écarte du sentier battu. Si vous me séparez de mon vieux sac, mon fidèle compagnon de plaisir et de peine, le meilleur souhait que je puisse former, c'est que vous m'en donniez un autre au plus tôt.
— Tu l'auras, La Ramée; et j'attacherai à ce nouveau camarade du colporteur une bénédiction précieuse. • . Le voilà, il est en cuir et solide. • • Il ne renferme pas de marchandises, mais la propriété précieuse d'attirer à lui tous les objets auxquels tu diras : Chose que je désire avoir ^ entre dans le sac de La Ramée.
A ces mots, un bon sac de cuir tombe aux pieds du colporteur ébahi ; il regarde, il était vide ; il veut remercier son bienfaiteur ; saint Rerre avait disparu...
La Ramée place le sac sur ses épaules, et, leste comme un voyageur qui ne porte d'autre fardeau que celui de ses espérances, il fait tourner son gourdin, et se dirige vers Saramon.
En passant devant l'auberge d' Azimon, où il avait coutume de prendre gîte, il regarde par la fenêtre de la cuisine, et voit un magnifique chapon, qui tournait à la broche, et prenait sous le feu rayonnant, la plus appétissante couleur de rôti. Un appétit dévorant se développe soudain dans l'estomac de La Ramée : il songeait à commander un bon repas, regrettant d'avoir à attendre sa cuisson pendant deux heures, car le poulet qu'on lui destinait chantait encore
dans la basse-cour probablement, et la contemplation de la volaille cuite changeait son appétit en faim canine : — Oh! beau chapon rôtij qui tournes à la broche^ dii'il, avec f accent de la convoitise, que n'est- tu déjà dans mon sac? Aussitôt le chapon quitte la cheminée, et continuant à tourner comme une toupie, vient tomber dans le sac du colporteur ; celui-ci ne peut plus douter de la faveur spéciale de saint Pierre. Il referme son buffet, quitte l'auberge et traverse la ville :
« C'est mal, La Ramée, c'est mal, «croyait-il entendre derrière les portes et sur les gouttières; mais il se dit que les hirondelles étaient des bavardes sans raison; à tout prendre, une fois n'est pas coutume, et puis, le chapon était si beau Il poursuit son chemin. . . En passant devant un boulanger, il voit des pains ronds et dorés étalés à la devanture.
— Joli pain tendre, qui m'êtes utile pour assaisonner mon poulet y dit-il, sans hésitation cette fois, car le succès de sa première invocation l'avait enhardi ; quittez votre planchette et entrez dans le sac de La Ramée. ^kw^Aibi le pain se met à tourner comme une boule, et vient tout seul se réunir au poulet fumant.
Au bout de trente pas, La Ramée longe le cabaret de Casasus. Deux bouteilles placées sur la table invitaient les passants à venir boire.
— Jolies bouteilles au ventre plein^ qui semblez me faire les yeux doux, dit-il, entrez dans le sac de La Ramée. Les bouteilles se dandinent, se becquettent et viennent en valsant se réunir au pain rond et àla volaille rousse. . Le colporteur croit bien entendre un petit lézard scandalisé, et un grillon criard murmurer dans les fentes delà muraille : « C'est mal, La Ramée, c'est très-mal; » le larron se console en répétant : « Une fois rCest pas
coutume^ et, sortant de la ville» il va s'établir sous les grands arbres d'une prairie voisine Il pose son dîner sur l'herbe et le mange du meilleur appétit, sans oublier de boire à la santé du premier propriétaire d'un sac qui arrange si bien ses affaires.
Le repas fut excellent. Quand la nappe verte fut débarrassée de tous ses mets, le gastronome s'étendit dessus, et trouva, dans un sommeil tranquille, les douceurs d'une digestion délectable. Il faisait chaud : le soleil tombait d'aplomb sur les chênes, et dessinait leur ombre noire, bien tranchée, sur le tapis luisant de la prairie ; les grillons criaient à la porte de leur trou ; les cigales chantaient au sommet des herbes, les grands bœufs broutaient ou ruminaient accroupis sur leurs fortes jambes pliées sous eux, les taureaux beuglaient à faire retentir la coUiner et La Ramée dormait toujours ; le tonnerre ne l'aurait pas réveillé* Mais voilà qu'une bergère h:edonne une chanson : aussitôt U se trouve debout, les yeux ouverts.,. 11 avait l'oreille Gne à l'endroit de cette musique.
— Peste, s'écrie-t-il ! et regardant du côté d'où vient le bruit, il aperçoit la geniille Marianne de Boulauc, la fille du gros Simon, le bordier du couvent ; il la connaissait depuis qu'elle était petite, et chaque mois il n'oubliait guère de lui porter sa provision de fil et d'aiguilles. ,
— Tiens I Mariannette 1
— Tiens 1 La Ramée I
— C'est vous qui m'avez réveillé avec cette jolie chanson de
Licoutio licoutio.
Mouliniez tremblez, Retouroez mamour.
•— C'était vous qui dormiez d'un &i bon somme tout k l'heure,
— Et qui mangeais d'un appétit meilleur quelques instants auparavant... Que n'étiez*vous là! j'aurais gentiment partagé ma volaille et mon pain avec la jolie pastoure de Boulauc.
Là-dessus on parle des vaches et des foins, du dernier marché de Saramon, et du prix des robes de cotonnade ; de la fraîcheur de la jeune fille, et du grand vieux sac du colporteur qu'on n'aperçoit plus... Pendant cette conversation, on laisse le soleil s'éloigner, s'abaisser, sans y prendre garde. Le colporteur ne détache pas ses regards du front, des joues, des bras nus et brunis, des pieds nus et bistrés de la jeune fille. Mariannette paitage les âens entre ses vaches et La Rainée, mais je crois bien qu'à celui-ci revient la part la plus grosse dans le partage.
— Mariannette, dit brusquement La Ramée, vous êtes jolie à croquer aujourd'hui. Voulez-vous... et il s'arrête un instant.
— Quoi donc, monsieur La Ramée ?. . .
— Être ma femme.
— Dieu Seigneur, la soubaye (1) est sortie du pré et mange le maïs, s'écrie la bergère,... elle prend sa course vers la vache dissipée, laissant le co^rteur seul, faire la moue et se gratter la tête !. . .
Mariannette revient lentement, un peu rouge, & force d'avoir couru, sans doute, et faisant mille détours ; elle ne regardait plus La Ramée ; comment en aurait*eUe eu le loisir ? Elle était si occupée à creuser la terre du bout de sa quenouille.
(1) Non donné aux vacbes blanches et noires.
— Je vous disais donc, Mariannette, que vous étiez jolie à croquer, et que vous feriez bien de vouloir être ma femme... Par saint Pierre! touchez là, je renonce à vagabonder dans le pays.
La Ramée marchait trop vite. • • On ne fait pas ainsi le lévrier en amour, même dans les prairies. C'est chasse au chien d'arrêt plutôt qu'au chien courant.... Mariannette ne tendit pas la main à celle qu'on lui tendait : elle était trop occupée à faire des trous dans le gazon.
— C'est un joli métier que le colportage, dit-elle, en jetant son discours dans la traverse : toujours changer de place, voir des chemins nouveaux, des maisons et des églises nouvelles.
— Plût à saint Pierre que le père Simon considérât la chose au même point de vue ! Voulez-vous que j'aille l'interroger là-dessus?
— Dieu Jésus ! la mascarine dans la luzerne ! Et la jeune fille, n'osant regarder fixement de ce joli côté du mariage, quitte La Ramée et tombe à la course sur la vache maraudeuse dont elle bâtonne brutalement l'épine dorsale et les côtes bien saillantes.
— Tous ces coups de bâton ne prouvent rien, pensa La Ramée ; qui ne dit pas non dit oui. . . Je vais trouver le père... Pendant que Mariannette ramenait la mascarine dans le troupeau, La Ramée se dirigea vers un champ voisin, où il voyait, àtravers une lisière d'arbres, le vieux Simon aiguillonner ses grands bœufs, et tenir ferme sa charrue.
Simon était un paysan aux crins gris et hérissés, au nez aquilin, aux dents longues, au menton avancé. Tout était long et formait griffes et bec dans ce vieux laboureur, opiniâtre et tenace. Il portait une veste dé-
chirée, des pantalons couleur de boue ; mais il avait la bourse bien garnie d'écus, et achetait chaque année
un petit champ dans le voisinage de sa métairie
Mariannette était la troisième de ses filles, ce qui né devait pas l'empêcher d'avoir une dot d'un certain poids.
Au premier mot de mariage prononcé par La Ramée, le "vieux paysan arrête ses bœufs et regarde le colporteur... Un homme qui n'avait d'autre propriété que les grands chemins de tout le n^onde, aspirer à la fille d'un propriétaire solidement assis sur une quinzaine de journaux de bonnes terres et d'excellents prés!... Simon partit d'un éclat de rire strident et sinistre.
La Ramée voulut faire des observations sur la malséance de cet accueil.
— Ne te plains pas de mon rire, répondit Simon, c'est mon seul remède contre la démangeaison qui me prend d'aplatir les épaules de qui me chagrine.
La Ramée fait une nouvelle tentative ; Simon prend sa houlette par le petit bout, et exécute un geste trèsinquiétant. L'autre, qui n'aimait pas à perdre son temps et à gagner des coups, bat en retraite, sans souhaiter le bonjour à celui qui n'apprécie pas l'honneur de l'avoir pour gendre, et revient à la prairie... Mariannette y avait ramené ses vaches incorrigibles ; le colporteur ne lui dit mot : il aima mieux agir ; il prit son sac et l'ouvrit.
— BeUe Mariannette^ fille de C avare Simon^ dit-il, entre dans le sac de La Ramée.
La jeune fille, saisie par un tourbillon, s'élève et retombe dans le sac, la tête la première, et s'y pelotonne afin d'y contenir. La Rainée referme le sac, jette le précieux fardeau sur son épaule, et l'emporte.
Evidemment, saint Pierre ne fut pas satisfait;; il eut, bien sûr, quelque regret d'avoir donné au colpcH'* teur un rapetout (1) , dont il ne faisait pas très-boo usage \ mais la fille n'en était pas moins prise au pi^e et enlevée. Maître Simon furieux envoya le ravisseur à tous les diables ; il épuisait dix fois par jour le vo.eabulaire des formules énergiques qu'on appelle desjur0ns, mais le tour était fait, et La Ramée continuait à dire en manière de justification : — Vue fois ri est pas coutume. Je Tai prise, père Simon, donnez-la moi; je n'aurai pas besoin d'en voler une autre... Le cas était grave, le m9Jbeureux propriétaire fut obligé de céder sa fille et ses champs à un coureur de grand chemin,
La Ramée fit un assez long usage de son sac. . . Le mal et le bien s'y mêlèrent plus d'une fois. Pourquoi saint Pierre ne pouvait-il le lui reprendre?... Mais, liélas ! il n'est si belle et si solide position dans le monde, que certains accidents imprévus ne puissent Fébranler. . . La Ramée traversait un jour la Gimone sur une passerelle, au-desssus du réservoir d'un moulin : l'eau, claire et transparente comme un verre, permettait de suivre toutes les évolutions des poissons, qui se promenaient et se rendaient visite à la surface.
— Beaux poissons^ qui ne regardez pas celui qui vous regarde^ entrez dans le sac de La Ramée.
Les poissons, enlevés de leur domaine par cette parole irrésistible, montent vers lui. La Ramée veut se baisser pour leur éviter la moitié du chemin : il glisse
(1) piom de répervier; — filet.
et disparaît au fond de la rivière. Mais il ne lâcha pas son sac. Il resta si longtemps au fond de Teau, qu'il ne revint au-dessus que mort et gonflé d'un liquide qu'il n'avait jamais aimé. Le meunier, voyant ce corps, l'attire vers la rive; il appelle ses voisins : on le porte au cimetière dans la partie non-bénite, réservée aux gens qui sont partis sans faire signer leur congé par le prêtre; on fait un trou, on l'enterre, mais il tenait toujours son sac...
Le lendemain, après la cérémonie des funérailles, LaRamée se présente à la porte du paradis... Toc, toc.
— Qui est 1^? dit saint Pierre.
— C'est La Ramée, qui vient vous remercier de la faveur que vous lui accordâtes, il y a six ans.
— Homme audacieux ! répond le saint, de sa plus grosse voix, oses-tu bien venir ici, après avoir compromis mon caractère, en chargeant d'iniquités le sac que je t'avais remis.
— Vous voulez parler du chapon rôti de Saramon !.. Hélas ! il avait une odeur si appétissante.
— Eloigne-toi, méchant. C'est à peine si le feu du purgatoire est assez grand pour te purifier de tes iniquités.
— Vous voulez parler de Mariannette.., Elle était si jolie, et le père Simon si peu disposé à me la bailler volontairement.
Il eut beau donner ses moyens de défense : saint Pierre ferma la porte, et La Ramée dut s'éloigner du paradis.
11 va frapper au purgatoire : l'ange surveillant le reçoit plus rudementque ne l'avait reçu le portier des élus. . . Pan , pan.
— Qui est là?
— C'est La Ramée, que saint Pierre n'a pas voulu recevoir en paradis, et qu'il renvoie dans le purga^ toire, pour y faire pénitence de ses peccadilles.
— La Ramée, Pierre La Ramée ! Ce larron audacieux, qui a fait servir les bienfaits du ciel à voler le bien d' autrui, et à perdre son âme. Eloigne-toi de ce lieu d'espérance, homme mal famé; l'enfer est à peine assez profond pour te punir de tes abominations.
Le colporteur jugea superflu de donner de nouvelles explications sur le chapon dérobé, et la jeune fille prise dans le filet ; il se contenta de se gratter la tête et de chercher une idée. Puis, ayant l'ak de reprendre courage, il retourne vers son patron. Toc... toc...
— Qui est là?
— C'est le pauvre La Ramée... Il vient vous faire un dernier adieu, avant de se diriger vers l'enfer, où tout le monde le renvoie.
Saint Pierre ouvre la porte, prêt à renouveler son sermon...
— C'est donc bien résolu : vous me refusez le plaisir de voir les belles choses qui embellissent le palais du bon Dieu?... demande l'infortuné.
— Je te le refuse.
— Reprenez donc votre sac, puisqu'il ne saurait plus me servir à rien : et le colporteur le jette par dessus l'épaule de saint Pierre... Quand le sac fut dans le paradis :
— Maintenant^ La Ramée, mon amij cria le colporteur d'une voix forte, entre toi-même dam ton sac.
La besace s'ouvre toute seule; un pouvoir surnaturel y lance le colporteur, qui se trouve chez les bienheureux, malgré la défense de saint Pierre.
Qui resta stupéfait : ce fut le saint. 11 veut saisir le
larron et le mettre à la porte ; mais le Dieu de miséricorde intervient :
— Pourquoi faire un malheureux, et chasser celui qui désire être avec nous ? Puisqu'il y est, qu'il y reste. Le repentir qu'il aurait dû éprouver avant lui arrivera peut-être après.
Saint Pierre fut toujours bon apôtre.
— Soit fait selon votre volonté, Seigneur Jésus... Mais je reprends mon sac, et ne le prête plus à personne... Le Gascon est malin, même envers ses bienfaiteurs ; sachons à qui nous donnons le moyen de faire le bien, de peur qu'il ne l'emploie à faire le niai ; car, en fin de compte, nous serions les dupes. Ces garnements sont toujours plus fins que nous...