‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 9 sur 26 · LCMEUNICB CT LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LCMEUNICB CT LE MARQUIS

M. le marqaisde Loubersan, éeuyer du roi LouisXVI, habitait la cour de VersêdlleB depuis 6on enfance; un demi-siècle s'était écoulé sans qu'il eût visité ses terres de Gascogne ; il se contentait de savoir qu'elles existaient et de recevoir, par les soins de son intendant, les redevances de ses faquins de àordiers^

Il eut un jour la fantaide de voir si son domaine était à la même place, si son château était logeable, si les bâtiments iniraux étaient debout. Il monte dans sa chaise de poste et. . . fouette cocher !. . ., Le voilà sur la route de Bayonne... Après avoir passé Agen, il traverse la Garonne à Leyrac, demande son chemin à chaque relais, et finit par arriver dans son manoir, justifiant ainsi le proverbe : Qui langue a à Rome va.

Le château était un peu délabré, mais encore solide. Le marquis entre dédaigneusement, le chapeau sur l'oreille, les mains dans les poches, riant de la bicoque où ses aïeux ont eu la complaisance de naître et la sottise de végéter. Quel pays et quelles gens 1 pas de terrasse, pas de jets d'eau. . . ; quelques champs qui produisent la grossière nourriture du pauvre ; des prairies qui nourrissent des bœufs et des moutons. . . Il veut prendre des renseignements sur la contrée : la servante est assez sotte pour lui parler de volaille ; le jardinier assez stupide pour l'entretenir de légumes et de jardinage ; les bordiers et le meunier ne se figurent-ils pas qu'il vient visiter ses récoltes, et s'assurer que le moulin et le batardeau sont en bon état !

— Allons! pensa le marquis, s'il n'y a que des bè-

tes dans ce pays« J'aurai toujours eu le plaisir de voir une province dont tous les habitants devraient porter le bât, le lie ou, et reinplacer les bmufs dans le labourage (1). Il faudra que je soumette ce projet à nos savants... Holà, Saint-Jean, dit-il à son régisseur... pourrais-tu me citer, dans les environs, un homme qui ne soit pas tout à fait niais, et avec lequel je pourrais causer de quelque chose qui ne serait pas du dernier commun, du dernier peuple ?

— J'ai cet espoir, M. le marquis : le vétérinaire se connaît en chevaux, l'instituteur sait parfaitement expliquer l'almanach, et M. l'archiprêtre fait d'excellents sermons sur la vanité de certains borgnes qui prennent tous les autres honunes pour des aveugles.

— Ah ! vous avez un archiprêtre ici, reprit le marquis, en jouant avec sa tabatière d'or. Je ne m'en serais pas douté... D*où vient que je végète, que je bâille depuis trois jours, dans ce pays d'Iroqaois, et qu'il ne s* est pas encore procuré l'honneur de me rendre visite , de voir ce que c'est qu'un marquis.

— Monsieur l'archiprêtre n ose peut-être pas se présenter sans invitation devant un grand personnage !

— • Va lui dire que je lui ferai la grâce de le recevoir demain à mon petit lever.

Le régisseur remplit la commission, et le lendemain, M. l'archiprêtre se rendait au château, après avoir prié pour les simples d'esprit, à qui le bon Dieu a promis l'entrée de son royaume.

(1) Accusation adressée à la noblesse vers la fin du dixhuitième siècle, par les gens intéressés à préparer le peuple des caînpagnes au mouvement de 17S9.

— BoDJour, monsieur rarchiprêtre, dit le marquis, en faisant tirer ses bas de soie autour de son mollet, par son premier valet de chambre. Seriez-vous aussi habile homme qu'on se plaît à le conter dans le pays, et vous sentiriez-vous capable de résoudre certains problèmes de savant, que je me propose de vous soumettre ?

— J'essaierai de me montrer obéissant et agréable en toutes choses à monsieur le marquis, répond Tarchiprêtre.

— Vous aimez le vin de Bordeaux, je suppose ?

— Je respecte trop la Volonté de Dieu qui Ta créé bon, pour oser le trouver mauvais.

— Et le vin de Xérès?

— Il n'a jamais visité mon presbytère! mais je ne serai pas fâché de faire sa connaissance.

— Eh bien, si vous me dites où se trouve le centre du monde^ je vous doimerai six bouteilles de Bordeaux ; si vous m'apprenez quelle est la valeur de ma personne^ je vous en donnerai dix de Xérès; si vous devinez ce que je pense, je vous en donnerai douze d' Alicante ; si vous découvrez te nombre mystérieux qui est renfermé dans deux œufs, je vous offrirai une mitre en or. . . , aussitôt que vous serez évèque.

— Monseigneur veut renouveler la tentation du serpent, pensant que ma simplicité ne saura pas cueillir la pomme. Vingt-quatre heures de réflexion, s'il vous plaît, je vais demander des conseils à mes voisins et des inspirations au Saint-Esprit.

Le marquis consent, et Tarchiprêtre se retire... Celui-ci réfléchit, se promène dans son jardin, se promène sur la route. . . Le bon Dieu ne lui envoie aucune idée lumineuse. Mais, à la place d'inspirations, il lui adresse le meunier Bernichou.

C'était un gros et déluré garçon de trente ans, connaissant la vie sur le bout du doigt, subtil en affaires, adroit à prendre la pugnëre (1) , et sachant bien éfiler les choses... Il passait sur son âne, faisant claquer son fouet et chantant le rondeau :

Turelutu, turelure.

Turelutu, sur la verdure.

— Bonjour, M. l'archiprêtre ! s'écria-t-il avec une sorte de familiarité respectueuse. Que cherchez-vous sur le chemin? Auriez-vous laissé tomber les péchés qu'on vous a remis à confesse?

— Je suis dans \xa grand embarras, mon pauvre Bernichou ; depuis trois heures, je cherche et et ne puis découvrir ce que je suis tenu de trouver avant qu'il soit demain.

— De quoi s'agit-il, M. l'archiprêtre?

— De résoudre quatre points fort difficiles : 1** Où se trouve le centre du monde ; 2* quel prix vaut la personne de M. le marquis ; â"" ce que pense Af • le marquis; 4" quel est le nombre qui se trouve renfermé dans deux œufs?

— A quoi çà vous servira-t-il, de trouver cela?

— A obtenir trente bouteilles des meilleurs vins qui soient au monde ; et à ne pas être considéré comme un nigaud par un seigneur des écuries de Versailles.

— Trente bouteilles ! s'écrie Bernichou, beaucoup plus frappé de cette dernière proposition que de la précédente, et il saute à bas de son baudet... Cédez-moi la moitié de ces bouteilles, et je gagne partie double à M. l'écuyer du roi.

(i) Poignée de blé que le meunier prend sur chaque mesure qu'il fait moudre.

— Je te les {Nromets toutes^ si tu sauve^rdes la réputation des gens de ce pays.

— Votre soutane et votre gourdin, s'il vous platt ; laissez-moi devenir M. rarcbiprêtre pour quelques heures ; je vais dire son fait à Monseigneur*

— Je te cède la place de bon cœur !... Si les exigences de M. le marquis n'étaient pas satisfaites, il pourrait y avoir quelqu'un de berné, et je n'ai pas fantaisie. . .

Bernichou endosse la soutane, met le rabat, le tricorne, prend la canne à pomme d'ivoire des mains de l'archiprêtre, et se dirige vers le château.

La nuit approchait ; le marquis, voyant la robe noire, se laisse prendre aux apparences, et fait entrer la soutane et le tricorne dans la salle à manger'; il s'assied en face, dans un bon fauteuil, et fait apporter une petite table, garnie de deux bouteilles de Vin et de deux œufs frais mis dans un plat.

— Allons, M. l'archiprêtre, dit-il en remplissant deux verres ; buvons à la science des Gascons de ce pays. Avez-vous résolu mes problèmes ?

— Peut-être, Monseigneur,.., peut-être, répond l'archiprêtre-meunier.

— Vraiment... vous savez ùù se trouve le centre du inonde?

Bernichou lève son bâton, et l'enfonce en manière d'épîeu dans le carrelage, qui craque sous la pointe de fer.

— 11 est là, Monseigneur !

— Gomment là?

— Certainement!

— Donnez-m'en la preuve î

— Dam, j'affirme; c'est h vous d'établir que j'ai tort... Allez chercher un arpenteur géomètre, et faites mesurer.

Mesurer le monde!... l'opération n'était pas facile. Le défi efifraya Monseigneur, qui se hâta de passer à la seconde proposition.

— Et la valeur de ma personne, quelle est-elle, M. l'archîprêtre?

— Jésus-Christ fut vendu trente deniers; vous n'auriez pas la prétention de valoir autant que le bon Dieu : mettons vingt-huit deniers, vous n'avez pas à vous plaindre; voulez- vous que je compte la somme et que j'emporte la marchandise ?

L'habile écuyer du roi ne savait que répondre ; il frappa du pied avec impatience, et déchira son jabot en le tordant.

— Et ma pensée^ quelle est^elle, à cette heure? demanda-t-îl avec humeur.

— L'homme se nourrit d'erreurs et de mensonges, voilà pourquoi tant de gens sont gras et dodus : vous croyez parler à M. Tarchiprêtre, et vous avez affaire au simple meunier Bernichou, Monseigneur.

— Au meunier ! s'écrie le marquis furieux.

— Au meunier, qui s'est mis en tête de prouver aux Parisiens que tous les Gascons n'étaient pas des imbéciles.

— Homme audacieux ! gagnerais-tu aussi la dernière gageure, en devinant combien il y a d'œufs sur ce plat?

— Il y en a deux. Monseigneur.

— Pas davantage?... Logicien ignorant! tu t'avises de lutter avec un marquis, et tu ne connais pas les premiers éléments de l'arithmétique.

-» Chacun a sa manière de compter, Monseigneur.

— Mais il n'y en a qu'une de bonne.

— C'est aussi mon opinion.

— Tu vois là deux œufs, n'est-ce pas ?

— Oui, Monseigneur.

— Mais s'il y en a deux, à plus forte raison il y en a un; or, deux d'un côté, un de l'autre, ont toujours fait trois. . . ignorant.

— Vous avez parbleu raison. Monseigneur; mais il est également certain que l'estomac d'un paysan est plus vorace que celui d'un gentilhomme. Permettezmoi de prendre les deux œufs qui sont de ce côté — et Bernichou plaça les deux œufs dans son assiette — puis. Monseigneur, vous souperez avec le troisième. Le marquis de Loubersan demeura stupéfait en face du plat vide... Son amour-propre blessé ne pouvait se résoudre à reconnaître la victoire de Bernichou ; mais il n'en fut pas moins convaincu, in petto^ qu'un pays où les garçons meuniers étaient si peu manchots, ne devait pas être peuplé de paysans dignes de remplacer les bœufs dans le labourage. 11 se hâta de regagner les écuries de Versailles, dont les habitants lui causaient moins d'embarras. Et l'on répéta depuis ce jour dans la contrée : « Ah ! si les seigneurs de la cour quittaient leurs beaux habits et revenaient, pèle-mèle, à l'école avec les gens du village, que de coups de ferrule ils s'exposeraient à recevoir. »

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