l'intendanti qui savourait çn e^pôrsMiqç. le repas
ifu'Qn vepcût de lui promettre, demanda des eiplica* tions,..*. Hélas I plus de poisson! Il fallait se eonten- . ter d'up poulet dur et d'une omelette. .. L'intendant» furieux dans le fond sut faire asse; bonne mine en apparence ; mais l'infortuné Maret n'osa pas dire un mot de ses fermages, du régiment de son fils, et d'une foule d'autres ambitions. Sa réserve lui évita de nouvelles déceptions. M. l'intendant, ne pouvant lui pardonner ce frauduleux dîner à la carpe, finit par lui enlever son sous-fermage ; l'infortuné Maret, au lieu de vivre de poisson frais et de vin de Bordeaux, dut se contenter de manger des choux... , après les avoir plantés.
— Et de deux, pensa Ramonet ; maintenant, pas^ fiOBs au troisième.
Le père Miquel, troisième voisin de Ramonet, était un bomme d'un grand sens, d'une grande expérience, mais d'une jalousie plus grande encore. Né cordon^ nier, il s'était enrichi , comme colporteur d'abord, comme petit boutiquier ensuite. A soixante ans, il me* nait la vie douce et facile du propriétaire-rentier : il possédait une belle maison, de bons champs, de bonnes vignes, achetées année par année, sur les bénéfices de son commerce; il était adjoint au maire, premier marguillier de sa paroisse, et faisait très-belle figure dans le canton.
S'il était honoré pour ses écus, il était peu aimé à cause de son caractère. Une envie profonde,
compagne ordinaire de Tavarice, le tourmentait cruellement, et lui faisait regarder en colère tous les voisins qui se permettait de réussir. Pierre épousaitil une femme ncYi^^J eannot achetait-il une belle prairie, Mathieu revenait-il d'Amérique avec quelques milliers de pistoles ? le père Miquel se mettait au lit, avec la goutte ou la migraine : il passait quinze jours à soigner son attaque de jalousie; il devenait jaune et maigre, comme le pensionnaire d'un hôpital.
Ces petites maladies réitérées lui portèrent sur la vue; bientôt il n'y vit qu'avec des besicles. Ce n'était pas le plus cruel de ces maux ; le hasard capricieux lui en réservait d'autres.
Sa fille unique, la gentille Suzanne, s'affoUa d'amour pour le simple menuisier Bernadet. Miquel ignorait la naissance de ce sentiment, et les jeunes gens n'avaient garde de le lui avouer, bien coiivaincus du refus brutal qu'ils devaient attendre d'un père endurci par l'avarice... Le plus sage eût donc été de ne plus se voir, de s'oublier; mais le raisonnement est sans autorite sur l'amour ; c'est \m aveuglement y celui-là, contre lequel on ne peut employer de lunettes. Suzanne et Bernadet se voyaient quelquefois au marché, plus souvent à l'issue de la messe, le dimanche, et l'amitié grandissait dans leur cœur, comme un jeune arbuste planté dans un terrain de bonne nature.
Ramonet, qui se plaisait à rendre service à la jeunesse généreuse, et à se venger des avares hargneux, qui le renvoyaient rudement de devant leur porte, sans garnir sa besace, entreprit de calmer les soupirs amers des deux amants. Il prit d'abord la précaution de ?e rendre à la ville, chez un marchand de lunettes trèsbabile dans son état; il lui fit quelques emplettes,
puis il se présenta chez le père Miquel, portant sa besace et son bâton.
— Éh bien ! voisin Miquel, dit-il, le petit Bemadet a donc fait bâtir un beau château, sur le coteau de Betbeze.
— Un château 1 s'écria Miquel interdit.
— Eh! mon Dieu,' oui... un château qu'il nomme Bellevue.
— Un château, répéta Miquel stupéfait, en es-tu bien sûr, Ramonet?
— Comme un homme qui y déjeunait hier, et qui a parcouru une douzaine de chambres, toutes difTérentes de couleur; il y en a de blanches et de bleues, de vertes et de roses. Cela donne le vertige, rien qu'aies regarder.
— Un château! ce prestoiet de menuisier, que j'ai vu partir pour Toulouse, il n'y a pas dix ans, et à qui je dus prêter trente écus, pour lui faciliter le voyage.
— Ils ont ft-uctifié, vos trente écus, père Miquel ; le voilà possesseur d'un château, quatre fois plus grand que votre maison.
Miquel était rouge comme une poule d'inde. . . Tout à coup, il devient pâle comme un mur récrépi à neuf,
— Le château dun menuisier^ dit-il, en prenant son bâton ; il faut que j'aille voir cette curiosité, Ramonet... J'ai la vue très-basse, comme tu sais, mais avec
de la bonne volonté et des lunettes Veux-tu me
conduire chez monsieur Bernadet? J'éprouve un vif désir d'admirer le château d'un ouvrier, à qui j'ai prêté quatre-vingt-dix livres.
R^^moD^t ^'eI^presâ^ d'offrir son bras à Micjuel, et tous les deux se dirigent vers Bellevue. Le mendiant a soin de passer à travers une forêt, puis d'entrer dans un chemin creux, qui débouche sur la maison de Bernadet, sans qu'on ait le temps de l'apercevoir à distance. L^ précaution étiut superflue; te père Miquel avsat la vue trop basse, pour remarquer de loin lea dimensions générales d'un château.
Armé de ses grandes béaicles, le père Miquel pénètre par wpe porte de derrière dans la première chambre. 11 la trouve convenable, mais assez modeste ; les murs étaient blanchis à la chaux ; le lit, en bois de noyer, garni de rideaux de serge verte ; les chaises étaient en paille ; certaines d'entre elles, munies de bras et de coussins blancs, prenaient le nom de fauteuils.
De cette pièce, Ramonet fait passer le rentier dans une seconde;,,, il le pousse si maladroitement contre le montant de la porte, que les besicles tombent de son nez, Ramonet s'empresse de les ramasser, en demandant excuse de sa maladresse, et lui remet ses lunettes ; le père Miquel les replace h, leur poste.
— Que dites-vous de cette chambre, père Mi(iuel?
— « Ah I belle, mon ami, très belle!
Tout lui paraissait rouge, en effet, les chaises et le plancher, le plafond et le lit, le miroir et la cheminée.
'-^ Que penserez-vous donc delà suivante?
Ramonet l'entraîne encore, et, par un mouvement de bras involontaire^ il touche les lunettes du vieillard, qui tombent de nouveau... Ramonet demande mille pardons, les ramasse, et remet l'instrument sur le nez du presbite. Celui-ci lève les yeux et pénètre dans une chambre qui lui parait tendue de bleue. On
eût dit m beau pi^l d*^té, m pomen^ Qù le aplfii Sj^ couche, où les étoiles ne ae wontrept pas encore,
Miquel eut un violent mouvemept cle dépit \ \\ pitsse dans une nouvelle pièce. Seslunettes ont encore l^mf^^r heur de tomber, Ramonet les ramasse et rend aux yeuic du vieillard le secours indispensable des doubles verres. Miquel avait la fièvre!.,, son pas était chancelant, «,. ses maips tremblaient sur son bâton. 11 regarde. . . une magnifique chambre verte étale devant lui son lit à quenouÛle et ses sièges verts ; par un excès de coquetterie, qui prouvait la ric^iesse fastueuse du maître, le plancher était vert comme une prairie, et le pla- .fond aussi vert que le feuillage des arbres.
On continue cette visite domiciliaire, sans autres accidents que les chutes réitérées des maudites lunettes. Une foule de pièces grises, rouges et violettes passent encore^ sous les yeux du vieillard. Jamais deux couleurs semblables : la forme seule des meubles montre assez d'uniformité.
Miquel suffoquait ; il entre enfin dans un salon tout jaune, jaune si avenant et ai roux, qu'il lui semble pomplétemeut doré... Il n'y tient plus. Saisi d'un mouvement de dépit et de jalousie, il se laisse tomber sur un siège, et se redressant fiussitôt,
— Sortous, dit-il, sortops!. M Ce petitBernadetadû fsire un pacte avec le diable,
Ramonet s'empresse de le ramener dans la forêt après avoir fait tomber une dernière fois ses lunettes.
— Daipe ! qu'il ^it fait le pacte avec le diable ou avec le bon Dieu, que vous importe, père Miquel, pourvu
qu'il tienne les louis d'or... JMi' était avis, quand j'étais jeune, que le diable avait son bon côté.
Miquel grommelait, tout en suivant le sentier de sa maisonnette ; il s'en prenait au hasard, à la fortune, à la chance.
— Si vous trouvez le castel de Bemadet si agréable, il ne vous serait peut-être pas difficile d'en avoir quasi la propriété, luiditRamonet, en manière de consolation :
— Serait-il à vendre?
— Non ; mais le propriétaire est à marier, et vous possédez une fille en âge de devenir femme.
Le père Miquel sourit : cette pensée lumineuse et consolante changea complètement le caractère de sa physionomie ; son visage qui était long devint large.
— Sais-tu, mon ami, que ce monsieur Bernadet doit être un habile homme, pour avoir fait si promptement fortune ; je me rappelle qu'il n'était pas vilain garçon, quand il est parti de ce pays.
Ramonet et Miquel continuèrent la conversation. Quand ils rentrèrent au logis, Suzanne était sur la porte, et paraissait inquiète et agitée... Ramonet lui fit le signal convenu, en lui montrant une paire de lunettes roses, elle l'accueillit avec un sourire.
Miquel voulait prendre, auprès de ses connaissances des environs, des informations sur la fortune et les antécédants du menuisier Bernadet; Ramonet lui fit comprendre l'imprudence d'une semblable démarche. S'il ébruitaitle projet de mariage, ses voisins, envieux, inventeraient mille calomnies pour le faire échouer. Quel bonheur, au contraire, de l'annoncer victoriensement lorsqu'il serait accompli. Était-il un moyen plus sûr de se venger detous lesjaloux, enles faisant enrager. Fwe
enrager les gens ! Miquel ne pouvait manquer de savourer cet avis. Quinze jours après, Bernadet épousait Suzanne, et l'heureux beau-père conduisait la jeune femme dans le château de son mari.
Mais qu'est devenu le château : il a beau parcourir la maison dans tous les sens ; il ne voit qu'une cuisine, puis deux chambres, presque aussi simples que la cuisine. • . 11 porte cependant sa meilleure paire de lunettes et distingue parfaitement tous les détails. • . Pourquoi? c'est que Ramonet n'a plus le soin de les faire tomber, et tous les objets conservent leur véritable couleur.;. Le malheureux Miquel trouva la maison de son gendre aussi petite que les amoureux la jugeaient commode, et aussi laide qu'elle lui avait précédemment paru jolie... Furieux d'avoir donné sa fille à un ouvrier honnête, mais pauvre, il maudit le vieux Ramonet, et son art d'y faire voir 'trouble en plein midi...; les deux époux, qui s'aimaient tendrement, n'en vécurent pas moins dans leur maisonnette de trois pièces, plus heureux que bien d'autres dans un château, et ils ne cessèrent de bénir Ramonet et de le féliciter de sa belle collection de lunettes.
Le mendiant s'était vengé des trois voisins qui lui faisaient l'aumône de la plus mauvaise grâce ; délivré du poids de ses rancunes, il demanda pardon au docteur Bonassies, du bon dîner qu'il lui avait fait perdre ; à M. Maret, des carpes qu'il lui avait dérobées ; au père Miquel, des lunettes de différentes couleurs qu'il avait substituées à ses bonnes besicles ; puis, il se rendit chez M. le curé, pour s'occuper sérieusement
4e fgire ^on salul, et $mpôçber que le diable ne lai jouât wn Xqmv plus mauvais que ceux qu'il avait joués luirOiêma h certains pécheurs de son voisinage, ilieux vaut tard que jamais.,, dit un proverbe, à tardif repentir (a porfe du ciel raretn0nt s'ouvre^ ajoute un autre. JlamQnet eut-il la chance de vérifier le premier et de faire meutir le second. Ainsi soit-il.