‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 14 sur 26 · JUAN-LE-FAINÉANT · texte numérisé non relu

JUAN-LE-FAINÉANT

Il y avait autrefois dans ce pays un de ces propriétaires ckaou chaounets (lésineux) , qui prétendent mettre le nez à toute chose : empêcher les pourceaux de fouiller Ja terre, les coqs de chanter, et les domestiques de se lever plus tard que les poulets. . . 11 aurait volontiers partagé les œufs en quatre; mais, ne pouvant y réussir, il se vengeait sur les noix, qu'il partageait en deux, et sur le pain, qu'il donnait par miettes aux pauvres mendiants, en leur recommandant de ne pas revenir de la quinzaine.

Cet homme au nez de furet, qui prétepdait voir les poissons au fond de l'eau, les renards dans leur terrier, qui sentait au flair les valets dormir et les meuniers prendre doviblQ couasure (1), croyait avoir tout l'esprit du mondQ en partage. Ses conversations procédaient par sentences \ U trouvait h, redire à tous les sermons de

(1) Prix de )» mouture payée en denrées.

M. le curé, censurait 1^ conduite de chacun, et n'avait jamais voulu marier sa fille, dans la crainte d'introduire dans sa maison des gens indignes de sa capacité.

Cet homme, si fier de son esprit et de son mérite, finit par trouver son maître, et ce maître fut son bordier, Juan-le-Fainéant.

— Adieu, Juan-le-Fainé^nt, lui dit-il un jour, en 3e présentant à cheval à la porte de la métairie,

— Bonjour, maître ! lui répondit le drôle, couché tout de son long devant Tâtre flamboyant, et sans daigner quitter la position horizontale.

— Es-tu seul à la maison, paresseux?...

— Pas en ce moment, maître ! car/y vois la moitié de deux quadrupèdes.

— Et qu'est-ce que tu fais là, étendu comme un chieu fatigué ?

— Vous le voyez, maître I je fais cuire des allants et des venants

— Des allants et des venants !... Que signifie ce langage rafliné ?

— Ah ! Monsieur ! vous avez l'intelligence trop vive, et je parle trop clairement pour que votre finesse poit en défaut...

Le maître se gratta l'oreille, et ne comprit pas.

— Et ton frère, poursuivit-il, pourrais-tu médire quelle est l'occupation qu'il se donne à cette beure?

— Oui, maître ! il est à la chasse : tout le gibier qu'il peut saisir^ il le jetle^ et celui quHl ne peut pas atteindre^ il l'emporte.

— Je crois, Juan-le-Fainéant, que tu as formé le projet de te moquer de nioi ?

—Je ne pejiae p9§ ftvçir fç^it de grimftœ, ou m'ô-

tre permis quelque mot malséant envers Honâeur.

— Non ; mais tu parles par énigmes, et le Juif-Errant

lui-même ne saurait rien y comprendre Ta mère

devait venir me voir aujourd'hui ; qui l'a retenue loin de chez moi ?

— Ce matin, elle coupait la tête aux bien portanu afin de rendre la santé aux* malades \ maintenant. elle donne des coups de bâton aux affamés^ et contraint à manger ceux qui rien ont aucune envie.

— De mieux en mieux 1 Voilà toutes les belle opérations que ta mère a faites aujourd'hui ?

— Pardon, maître ! elle a commencé par faire cuire, avant le Jour 9 le pain que nous avbns mangé la semaine dernière.

— C'est trop longtemps abuser de ma patience!... Et puisque tu refuses de parler de manière à te faiit comprendre, je saurai te prouver que l'on ne se moque pas impunément d'un maître tel que moi... Que fait ton père ? je vais lui signifier Tordre de quitter la métairie.

— Vous le trouverez à la vigne, occupé à faire du bien et du mal.

Le maître, furieux, sortit plus rouge qu'un dindon en colère ; et pendant que Juan-le-Fainéant, toujoun» allongé devant le feu, poussait les tisons du bout des pincettes, il se rendit à la vigne, et trouva le bordier occupé à tailler les souches.

— Tu me vois furieux contre l'insolence de ton fib, mon cher Mathieu : cette insolence est si grande, qu'il

faut quitter la métairie sur-le-champ ; je ne veux plus supporter chez moi des audacieux qui prennent leur maître pour le sujet de leurs plaisanteries.

— Ah I Monsieur 1 qui peut provoquer ainsi votre colère ?

— Ton fils était près du feu, allongé sur le ventre, comme une chatte, afin de justifier son nom de Juan-le- Fainéant : — Es-tu seul à la maison ? lui ai-je demandé... — Pas en ce moment, m'a-t-il répondu, puisque fy vois la moitié de deux quadrupèdes I... Pourrais-tu me dire ce qu'il prétendait désigner par ces mots?

— Sans doute. Monsieur... D'abord vous, qui n'avez que deux jambes, puis votre cheval qui, probablement, avait avancé ses deux pieds sur le seuil.

— C'est possible. Mais lorsque je lui ai demandé ce qu'il faisait auprès du feu, pourquoi m'a-t-il répondu : Je fais cuire des allants et des venants ? De tels propos ont-ils le sens commun ?...

— Assurément, notre maître I il fait bouillir des haricots, et vous savez que ces légumes, obéissant au mouvement de l'eau bouillante, ne cessent de monter et de descendre, daller et de venir*

— Et son frère qui fait la chasse, afin de jeter le gibier qu'il peut atteindre ^ et d'emporter celui qu'il ne peut saisir !

— Rien de plus exact encore, notre maître ! mon fils Joseph se peigne : or, tous les insectes que l'on capture dans ce travail, on se hâte de s'en défaire, tandis qu'on est bien obligé de remporter ceux qu'on ne peut atteindre à travers les broussailles de la chevelure.

Le maître, vaincu sur tous les points, était devenu pâle de dépit.

— Et ta jfèiniiiè, qui coupe ta tête aux bien portants, afin de rendre la santé aux malades;... qui donne des coups de bâton aux affamés^ pour contraindre à manger ceux qui s* étouffent à force et être repus ?

— C'est encore la vérité, Monsieur 1 Elle a tué ce matîii deux poulets fort éveillés, destinés à sa pauvre mère infirme ; maintenant éïh gorge les oies, et chasse les poules maigres qui viennent rôder autour de la corbeille de maïs.

— Si je me suis mépris sur l'intelligence de ton fils, je ne m'étais pas moins trompé sur ton honnêteté, mon compère I je vois que vous vous soutenez, dans la famille, comme de vrais larrons en foire. Prétends-to me faire comprendre aussi que ta femme a fait cuire^ avant le Jour y le pain que vous avez mangé la semaine dernière ?

— J'en ai Fespérance, notre maître ! Nous venons de passer huit jours sans farine : dans cette pénurie, nous avons emprunté du pain aux gens du voisinage, et nous l'avons dévoré depuis longtemps. Ma femme vient de faire au four, afin de leur rendre ce qu'ils nous ont prêté.

— Et toi-même, complice de ton fils, es-tu à la vigne, comme il le prétend, pour y faire du mal et du bien ?

— Malheureusement, notre maître I car, en taillant les sarments dont je ne puis apprécier la qualité, j'en coupe quelques-uns de bons, pour en laisser qui ne produiront guère ; sans compter que ma serpe, mal dirigée, fait éprouver aux ceps de vigne plus d'une écorchure maladroite.

— Toutes ces forfanteries à double sens ne sauraient me satisfaue, poursuivit le maître, rendu furieux par la défaite de son amiour-propre ; puisque je ne peux

te fetïvoyet au moment des semailles, je chaise ton fils, à moins qu'il ne puisse remplir trois conditions.

— Quelles sont-elles, notre maître ?

— Matïger de la pâte de maïs plus que le gros Thomas V insatiable; lancer une pierre, k la fronde, plus loin que l'habile Sithonet, qui gagne tous les paris â ce jeu-là. Quant à la dernière condition,,.jeme téservé de la lui dicter àluï-inéme.

Après cette déclaration formelle, le Monsieur revient à la métairie. Juan-le-Fainéant avait achevé de suivre les évolutions des légumes, et s'amusait à siffler au soleil la chanson de Juan de Larioulo. Le maître lui signifie son intention de le renvoyer, s'il ne triomphe dans les épreuves qu'il a fait connaître à son père. Juan-le-Fainéant accepte sansla plus légère inquiétude, en fredonnant la chanson de Juan de Nibello. Le maître le conduit au château, et le met en face du terrible mangeur, gros Thomas, devant une chaudière d'armotes (1).

Juan-le-Fainéant, fidèle aux habitudes des paresseux, qui n'en ont que meilleur appétit pour ne rien faire, avait déjà mangé la bonne et copieuse soupe d! allants et de venants^ si attentivement préparée; Thomas, au contraire, était à jeun depuis la veille, et subissait l'attrayante élasticité d'un estomac vide. On fait deux parts égales de bouillie, et chaque champion se place au bout de la table, sous la présidence du maître.

(i) Bouillie très-épaisse de farine de maïs.

Le signal de la lutte est donné : gros Thomas engouffre quatre cuillerées, Juan six, gros Thomas quatre autres, Juan huit. Gros Thomas monte jusqu'à cinq ; Juan dépasse la dizaine, et sans boire !•••• Gros Thomas achève sa ration, Juan a déjà fini la sienne et en prend une seconde. Mais gros Thomas, à bout de forces, et saisi de l'oppression qui étreint les poitrines comprimées par des estomacs trop dilatés, demande grâce, et roule sous la table comme une oie grasse, démesurément gorgée. Juan, au contraire, se lève leste et dispos, exécute une gambade, prend la taille de la cuisinière pour lui faire danser laronde, et entonne à tue-tête le Coum t'en ba Caoucillado Caoueillè (1).

Le maître, vaincu sur (îe premier point, va chercher rhabile Simonet, le tireur de fronde, afin de prendre sa revanche. Juan sort en tapinois à sa suite, et va se débarrasser de toute la bouillie, qu'il avait fait habilement glisser danssablouse, au lieu de l'entasser imprudemment dans son ventre.

Pendant ce temps, Simonet arrive, armé de l'instrument qui fit tuer Goliath par le roi David. Le maître conduit les deux adversaires au fond du verger : Simonet place dans sa fronde une pierre d'un poids convenable ; Juan va dans le ruisseau voisin prendre un projectile plus convenable encore.

— Il n'estpasindispensabîe que j'emploie lafronde, dit-il à Simonet ; je puis bien me contenter de lancer ma pierre à tour de bras ?. . .

— Accordé 1... Quel but visons-nous? le gros chêne isolé que nous voyons à cinq cents pas ?

— Fi donc I reprend Juan : le clocher de l'église

(1) Rondeau bien connu. Comment va ton troupeau^ berger.

qui s'élève par dessus la forêt à plus d'une demi lieue.

— Le clocher!... par le Pieu vivant, s'écrie Simonet interdit, je n'y lancerais pas la baJle d'une couleuviinel.. Néanmoins il fait rouler sa fronde ; la pierre part (brounich) avec le bruissement le mieux réussi. Juan-le- Fainéant se contente de lever la main : son projectile vole comme un trait, avec un bruit plus prolongé. Tandis que la pierre de Simonet s'abat à demidistançp du but, celle de Juan se perd bien au-delà du clof^T du village. Le rusé compère, avait pris sa pierre au bon coin ; semblable à tous les braconniers paresseux, il entretenait des bourses au fond du ruisseau dans lequel nous venons de le voir descendre ; il avait trouvé une perdrix prise au piège; maintenant l'oiseau, remis en liberté, regagnait la forêt de toute la vitesse que donne le désir de reprendre la clef des champs.

-— Vainci^I toujours vaincu ! s'écria le maître , à demi-persuadé qu'il avait affaire au diable... Il me reste une chance ; je vais essayer de la rendre favorable. Puisque Belzébuth vous fournit de si bonnes pierres à tous les deux, lancez-en plusieurs contre ce vieux tronc d'arbre ; mais, je vous le déclare, celui qui n'en fera pas jaillir du sang aura les reins cassés sous mon

bâton Voilà d'assez bonnes précautions, je suppose,

pensa-t-il en se frottant les mains, pour me débarrasser d'un importun qui finirait par se croire plus fin que moi, et me ferait passer pour un imbécile, si je n'y prenais garde....

— Ah 1 maître, répartit Simonet, qui commençait à trembler, prenez-vous cet arbre pour un criminel digne d'être lapidé? Songez que Dieu le baptise toutes les fois qu'il pleut ; il est trop bon chrétien pour que le ciel ne prenne pas sa défense. ••

— J'ai dit ; obéissez, ou gare la bastonnade !

Simonet arme sa fronde, litnce plusieurs pierres furieuses contre le chêne désigné,.. ; elles rebondissetit avec impuissance, et le vieux sournois de la forêt ne pousse pas un soupir, ne montre pas une écorchure. Simonet est sur le point de s'avouer vaincu, après deux douzaines de coups sans résultat. Juan met tranquille* ment la main dans sa poche, y prend un projectile que personne n'aperçoit; il le lance contre le troue; un bruit de clech se fait entendre : aussitôt un ruisseau rougeâtre sort de la blessure de l'arbre, et descend jusqu'aux racines, en labourant le tronc... Juan-le- Fainéant avait admirablement cassé son œuf frais.

Le maître, furieux, s'élance vers Simonet, la canne à la main, prêt à exécuter^ sans miséricorde^ le jugement qu'il a prononcé d'^tvaiïce. .

— Eh quoi ! maraud 1 si fier de ta force au jeu de fronde 1 tu te laisses vaincre deux fois par celui que votis appelez tous Juan-le-Fainéant !

— Que puis-je faire. Monsieur, si le diable se mêle de tout aujourd'hui?

— Ce qu'on doit faire ! réprit Juan, en arrêtant la canne prête à tomber sur les épaules de Simonet, ne jamais tirer trop de vanité de quelque succès d'un jour, car il n'est pas de frondeur ou de lutteur qui ne puisse trouver son maître. Gardez-vous surtout. Monsieur du château, de vanter rinfaillible supériorité d'un esprit en chapeau noir et en jabot de dentelle !... Le pauvre paysan que vous prétendez confondre avec les moutons, parce qu'il est vêtu de leur laine, ne porte pas la toison de l'anihial devant ses yeux; il y voit clair sans qu'il s'en vante, et le Saint-Eêprit peut descendre sur son crâne tout aussi bien que sur celui d'un gentilhomme.

— T Quoi I manant I tu voudrais me condamner à recevpir des leçons de ta fatuité I Jq te chasse de chez mqi, homme trop habile pour labourer ma terre : j'espère ne plus revoir devant mes yeux le petit insolent en sabots qui ose réprimander son supérieur,

Juan quitta la métairie ; quelques mois après, le maître, revenant visiter ses terres, aperçoit un Monsieur fort bien mis, qui se promène dans la basse-cour. • . Pas possible d'en douter : c'est bien Juan-le-Fainéant, qui se prélasse en pourpoint noir et en tricorne à plumes. . .

— Quel changement de costume, mon compère !

reviendrais-tu d'Amérique ? quelque succession inattendue te serait-elle tombée du ciel ?

— Ni Tun ni l'autre, cher Monsieur : j'ai pris un excellent métier ; voilà tout.

— Un métier qui t'a mis en ce bel état de prospérité en quelques semaines I Je suis capable de le prendre aussi, quand tu m'auras dit quel il ^st. . •

— Je me suis fait vendeur de choses qui ne coûtent rien ; si bien que tout est bénéfice dans mon commerce.

— Toujours des phrases énigmatiques 1...

— Vous n'avez pas oublié que ce sont les meilleures, -r- Pas pour mes oreilles, mon garçon.

— Je me suis fait ce qu'on appelle voleur, et j'ai eu la chance.

— De ne pas être pendu?... je le vois ; mais tu le seras bientôt, si tu ne me donnes la preuve de ta supériorité dans cet état honorable, en venant me dérober mon cheval cette nuit.

— Quoiqu'il m'en coûte de voler un si bon maître,

les conditions que vous m'imposez ne me permettent pas d'hésitation : faites surveiller votre cheval, Monsieur, et nous tâcherons de le mener promener à votre insu d'ici à vingt-quatre heures... Voudriez-vous me faire l'honneur de prendre cette prise de tabac avant de vous séparer de moi? Juan offre sa tabatière d'or, et a le plaisir de voir son maître y puiser deux ou trois prises copieuses.

— Ah ! maître Juan, maître Juan ! je serai le plus rusé des deux cette fois! dit le maître en rentrant chez lui. • . il ordonne à son domestique de seller son cheval, et lui-même, se mettant en selle dans l'écurie, se résout à rester jusqu'au lendemain à ce poste d'observation, bien assuré qu'on ne lui prendra pas sa monture entre les jambes.

Mais il avait compté sans le tabac du compère Juan ! dès que monsieur est installé sur son quadrupède, le narcotique produit son effet ; il s'assoupit, dort et se laisse aller contre la muraille. . . La nuit venue, Juao se glisse à pas de loup dans l'écurie, prend quatre barres, déboucle la sangle, soulève avec précaution la selle et le cavalier ronflant, soutient le tout en l'air sur les quatre supports, tire le cheval par dessous et prend le galop, laissant le maître dormir sur la selle privée de sa monture. . .

Le jour arrive ; Juan revient à l'écurie.

— Eh bien! monsieur le maître, combien valait votre cheval ?

Le maître s'éveille en sursaut.

— Quarante pistoles, compère ; j'en ai refusé cent vingt écus...

— Gomme il ne m'a coûté que la peine de le prendre, je vous le vends pour cinquante.

Le maître regarda sous lui : pas de cheval ; il pousse un cri de fureur, mais il est obligé d'admirer l'adresse de Juan et de s'avouer vaincu,

— Tu as raison , Juan-le-Fainéant ! les bonnes cervelles peuvent loger sous toutes sortes de chapeaux. Je ne suis pas le seul habile homme du pays, je dois le reconnaître. . . Néanmoins, tout en rendant justice à tacapacité, je saurai me prémunir contre les conséquences de ton excellent métier de marchand de choses qui ne coûtent rien. Aie donc la bonté de quitter le pays, mon compère 1 sinon, je mettrai sur tes traces des limiers armés de sabres et de cordes qui ne lâcheraient pas prise facilement.

— Je pars, mais ne vous moquez plus des laboureurs, s'il vous plaît; vous pousseriez les plus simples à devenir un peu fripons, pour vous prouver qu'ils ne sont i{)as tout à fait sans intelligence.

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