‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 15 sur 26 · AMBROISE LE SOT · texte numérisé non relu

AMBROISE LE SOT

Vous aurez beau vouloir donner de l'esprit ou même de la mémoire à ceux qui n'en ont pas, vous ne retirerez jamais d'un sot que des sottises.

C'est tout aussi vainement que vous chercherez le moyen de ne blesser personne en vos dicours ; chacune de vos paioles atteindra toujours quelqu'un qui la regardera comme une insulte, et vous apprendrez à vos dépens que le plus sage est de penser tout bas, même sur les grands chemins où l'on se croit seul.

Il y avait une fois une famqae veuve qui n'avait qu'un fils, mais un fils si sot et si niais que pq.8 une fille n'avait voulu l'accepter pour mari. Un jour qu'il n'y avait plus 4e P^^n à la maison, la mère prit un boisseau de blé, le plaça dans uq s^c, qqit le sap svir l'épaule d' Ambroise, plaça Ambroise sur le cbemip 4u oioulin et lui dit : Va faire moudre ce blé, reviens vite» et n'oublie pas surtout que le meunier ne doit ei) prepdre qu'une poignée par boisseau. As-tu bien pompris ma recommandation ?

— Oui, mère^ une poignée par boisseau J

— Très-bien, mon fils, tu piontres plus d'esprit que de coutume aujourd'hui; mais pour que ta tête folle ne reprenne pas son étourderie {habituelle, aie la bonté de répéter en marchant : uï^e poignée par àoi^^eauL.. une pçignéepar boisseau!...

— Oui, mère ! Et le jeune hoiume partit en marmottant à chaque pas la phrase recommandée : une poignée par boisseau!... une poignée par boisseau!...

Quand il eut fait un morceau de chemin, à peu près aussi long qu'un jugement de M. le juge de paix, il rencontra deux laboureurs occupés à semer leur blé dans un champ qui passait pour la meilleure terre de la commune ; ils espéraient, par conséquent, y décupler la semence. Ausisitôt que le iua}tre bouvier entendit ce quidam crier tout haut : unç poignée par baisseau! il se figura qi;^' il jetait un 3ort sur sa récolte prochaine, afin qu elle ne donnât que le produit illusoire du vingtième ; la colère lui monta i la tête, et, sans autre avertissepç^nt, il tomba sur les épaules d' Ambroise à coups de houlette et lui aplatit le dos comme certains uiarisont l'habitude de traiter celui de leurs femmes.

— Gomiuent faut4I dire, bon Dieu I comment donc faut~il dire ? demandait le pauvre garçon, en pleurant comme un mouton qui va rendre visite au boucher.

— Ai-je besoin de te l'apprendre? imbécile I quand il s'agit de récolte, peut-on répéter autre chose que : Dieu la bénisse!

— r* Ëh bien I je dirai : Dieu fa bénisse! Mais laissesmoi continuer pion chemin ; et Ambroise se remet en route en répétant de grand cœur : Dieu la bénisse ! Dieu la bénisse! à la place d'une poignée par boisseau^ que sa mère lui avait recommandé de ne pas oublier.

Au bout de trente pas, cinq à six hommes se montrèrent sur un sentier de traverse ; ils conduisaient, par quatre cordes, une petite chienne au poil hérissé, qu'ils allaient noyer à la rivière.

— Dieu la bénisse!... Dieu la bénisse!... continuait à dire le pauvre benêt, sans se préoccuper des nouveaux venus; le chef de la troupe, se figurant qu'il appelait la protection céleste sur l'animal enragé dont il voulait se défaire, lança trois ou quatre jurons capables de faire tomber le clocher de l'église s'il avait été plus rapproché ; et, se mettant à la poursuite d' Ambroise, il le cingla d'une douzaine de coups de cordes ,qui lui firent implorer la miséricorde de Dieu.

— Comment donc faut-il dire, mon Dieu ! comment donc faut-il dire ? murmurait piteusement le pauvre contus, en frottant ses meurtrissures.

— Il faut dire : Ah! la jolie chienne qu'on va noyer !...

— Je dirai tout ce qui vous sera agréable, pourvu que je ne sois plus battu... Aà! la jolie chienne gu'an va noyer.

Ambroise avait répété son dicton pendant moins de temps qull n'en faut à M. le curé pour bénir trois cents paroissiens après 17/^ missa est^ lorsqu'il entendit plusieurs coups de pistolet retentir à ses oreilles. Il se retourne, toujours en marmottant sa phrase : Ah I ta jolie chienne qu*on va noyer 1 afin de ne pas la laisser échapper de sa mémoire,... il aperçoit ime trentaine d'hommes et de femmes, vêtus de leurs plus beaux habits de fête. Ils conduisaient une fiancée à l'église, pour aller lui faire prononcer le oui que tant d'époux voudraient transformer en non^ quelque temps après leur mariage. Je laisse à penser quel fut l'effet du cri d' Ambroise, tombant au milieu d'une foule de jeunes gens, qu'mi bon déjeuner avait mis en train de jouer des poignets et des jambes. En l'entendant i^dxXev d'une jolie chienne qu'on va noyer ^ en présence d'unejeune femme qui va se marier, un frère lui lance un coup de pied, un cousin lui donne un bon soufflet, le garçon de noce un coup de canne, la mère elle-même un coup de béquille;.., c'en était fait d' Ambroise, s'il n'avait apaisé la colèrepublique, en demandantderair le plus contrit :

— Comment faut-il donc que je dise, mon Dieu ! comment faut-il que je dise ? pour contenter les gens,.

— Qu*il en soit de toutes ainsi ! voilà le souhait qu'on doit adresser au ciel devant les jeunes filles qui vont faire leur noce.

Après cette nouvelle bousculade, Ambroise, instruit de ses nouveaux devoirs, continua son chemin en répétant avec obéissance : Qu'il^ en soit de toutes ainsi!..,, qu'il en soit de toutes ainsi!... Hélas! ilna pas fait deux cents pas qu'il arrive dans un hameau dont la population entière était sur pied, pour éteindre un incendie qui dévorait la maison de M. le maire,

3t menaçait de réduire le bourg en cendres..... N'importe, le pauvre sot passe au milieu de tous ces paysans èpouvanxés en répétant d'un petit air satisfait : Qu'il on soit de toutes ainsi!.... qu*il en soit de toutes ainsi/. . .

— Maraud ! s'écrie le maire, en lui assénant un coup de barre ; ce n'est pas assez que ma maison brûle, tu désires voir toutes celles du hameau partager son sort I . . . Et les paysans, imitant la correction exemplaire de leur magistrat, lui lancent à la tête les seaux, les baquets et tous les objets qui leur tombent sous la main.

— Mais comment faut-il que je dise, mon Dieu! comment faut-il que je dise pour éviter d'être battu ? demandait Ambroise, plus ramolli qu'une pièce de drap roulée sous le foulon.

— Parbleu : Dieu puisse C éteindre /... lui répondit M. le Maire.

Ambroise s'éloigne joyeux, se croyant à l'abri de tout accident, grâce au passeport de l'autorité municipale.

Mais, à la sortie du bourg en feu, il va donner de la tête, comme un mouton atteint de la tourniole, dans la cour d'un paysan qui essayait en vain, depuis la veille, d'allumer un mauvais four, trempé par les pluies du mois de mars (1). Le malheureux jurait comme un affamé qui n'a pas mangé de pain depuisdeux jours, et voilà qu' Ambroise lui crie aux oreilles :

— Dieu puisse C éteindre!... Dieu puisse l'é teindre !...

— Que l'enfer puisse t'éreinterl tu veux dire... re-

(1) Dans les anciennes maisons, les fours sont construits ^ Textérieur et quelquefois à cectaine distance de Thabitation, afin d'éviter les incendies.'

partit le paysau furiei^x, en lui appliquant cinq ou six coups de fourche sur le dos.

— Vous aussi, vous n-êtes pas content de mes paroles ? dit piteusement Ambroise. Gomment donc doisje dire, mon Dieu! comment dois-je dire ?

*— Beau feu t'allume! voilà ce que tu dois crier bien haut.

A peine Ambroise avait-il traversé la cour du four éteint, qu'il passe devant la porte d'une vieille femme qui venait de mettre le feu à sa quenouille 5 Dieu sidi si le lin flambait et menaçait de gagner la coiSe de la Madelon...

— Beau feu s' allume I Beau feu 9- allume!...

— Misérable sorcier, s' écrie la fileuse, en répondant à la dernière phrase d' Ambroise; ... tu veux donc que je brûle ta crinière à coups de quenouille!... Et, joignant l'exécution à la menace, elle se met à frapper le malheureux, jusqu'à ce que le manche de roseau se brise dans ses mains.

— Comment donc faut-il dire, mon Dieu!... comment faut-il dire, pour n'offenser personne ? demanda le pauvre hère, en s' affaissant sous le poids des coups qu'il avait si longtemps endurés.

— Il faut te taire ! répondit la vieille qui, seule, montrait quelque esprit dans cette série de circonstances. Rappelle-toi bien qu'on ne doit jamais dire ce qu'on pense, et moins encore parler tout haut sur les chemins.

Ambroise écouta la leçon et sut en profiter. Renonçant poiu* toujours à trouver une pensée qui convint à tout le monde, il resta bouche close et atteignit le moulin, sans être mis de nouveau au régime peu réjouissant des coups de fourche ; mais, au milieu de tou>

eis conflits^ âa faible cerrellé avait oublié la recomlandation de sa mère. Au lieu de repéter devant le oeunier : Une poignée pat boisseau^ il retourna la >hraâe et dit tJn boisêeau pair peignée. Le meunier se ;arda bien delefaire répéter, il garda toutle grain pour ui. Ambroise revînt chez sa tnêre sans une poignée le farine, et la pauvre fbiËme apprit à ses dépens |u'il n'était pas de l'ecommstndatîon qui pût suppléer ^ l'intelligence, et que d'un niais il était impossible de retirer autre chose que des niaiseries.

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