LA FLUTE DU BERGER MEYOT
Vous qui êtes grands, n'abusez pas de la faiblesse des petits ; le plus simple des oiseaux a des protecteurs invisibles ; le plus chétif des enfants peut trouver tôt ou tard le moyen de punir ceux qui le font
souffrir.
Il y avait une fois un homme et une femme qui n'avaient jamais eu d'enfants, malgré tous les devins consultés, les pèlerinages exécutés à Garaison, à Bétarram et à Saint-Bertrand de Comminges. Il est vrai qu'ils s'étaient toujours montrés fort exigeants dans leurs prières ; ils voulaient posséder le garçon le plus spirituel qu'on eût vu sur Ja terre, depuis la mort du beau David.
Arrivés au terme fatal où tout espoir doit s'évanouir
ils modérèrent leur ambition, et se contentèrent de demander au ciel un enfant, quel qu'il pût être, ne fût- il que la moitié d'un homme de cinq pieds.
Le destin fut satisfait de cet acte d'humilité : quelques mois après, un garçon naissait dans la maison jusqu'alors maudite ; mais il était si petit, si petit qu'on lui donna le nom de Meyot^ c'est-à-dire moitié d'homme. Il fut sagement inspiré, l'auteur de ce baptême : arrivé à quinze ans, l'enfant n'était pas plus haut qu'un chien de garde, et ses parents comprenaient bien qu'il devrait passer sa vie à faire pacager le bétail comme simple berger.
Hâtons-nous d'ajouter, qu'il ne manquait ni d'activité ni d'intelligence ; aussi fùt41 aisé de le placer dans une grande métairie, où il eut i garder une vingtaine de bêtes à cornes ^ . 11 ne faut pas juger des choses sur les apparences... Meyot s'aperçut bientôt que la place était assez mauvaise ; le bordier et la bordière n'étaient pas moins avares que bizarres, et l'enfant passait les journées à recevoir des gronderies accompagnées de quelques coups. . . Encore, si la nourriture lui avait offert certain dédommagement ; mais du pain moisi et de la soupe sans lard ni graisse achevaient de rendre la position du berger aussi peutolérable que celle de l'Enfant prodigue dans la garderie des pourceaux.
Grâce à Dieu tous les jours ne se ressemblent pas; la lune change d'aspect tous les soirs, et Meyot eut à son tour son bon quartier de lune.
Un jour qu'il gardait les vaches sur les bords d'un ruisseau, Meyot aperçut une petite vieille de sa taille, qui cherchait un gué afin de traverser à pied sec :
— Petit berger qui gardes les vaches, cria-t-elle
d'une voix aussi grêle que celle du roitelet, ne pourrais-tu m*aider à franchir le courant ?...
Mey ot s'empresse d'accourir ; il relève ses chausses, fait monter la petite vieille sur ses épaules, passe le ruisseau et la dépose sur l'autre bord.
— Vous m'avez rendu grand service, mon petit ami, lui dit la vieille, en lui faisant la révérence, que pourrai-je vous donner en paiement 7
*— Absolmnent rien, répond Meyot ; je fais le bien par plaisir, et ne demande jamais de récompense ; ma grande pauvreté ne saurait servir d'excuse à mon avarice.
— Cette générosité augmente ma reconnaissance ; formez un souhait, un désir ; je m'empresserai de les satisfaire*
— Si vous voulez remplir un de mes désirs, bonne femme, procurez-moi une petite flûte, afin que je fasse danser les bergers et les bergères au pâturage; la maison que j'habite est si triste, qu'il me serait doux de prendre quelque délassement quand je suis loin de la surveillance de mes mattres.
— Ton ambition est naturelle et modeste, je serai heureuse de te contenter. Voilà la flûte, répondit la vieille en la tirant de son corsage ; cet instrument est à ce point merveilleux, que nul être vivant ne pourra Ventendre sans se mettre à danser jusqu'à ce qu'il te plaise d'en arrêter les sons.
la petite vieille disparaît, et Meyot, ravi de l'étrange puissance que Ton met à ses ordres, s'empresse d'essayer l'instrument, afin de constater la réalité des dons que la vieille y a attachés... Il porte la flûte à la bouche, il soufile; aussitôt les bœufs dressent la tête, les vaches cessent de brouter ; ils se regardent les uns
les autres, s'ébranlent, sautent, gambadent, et com* mencent enfin cette ronde générale que les animaux n'ont coutume de se permettre que dans les journées brûlantes de l'étét lorsque les piqûres des taons les foDt courir à travers les champs et les fondrières. Meyot, plus heureux qu'il ne pouvait l'espérer, finit par cndndre de les voir se lancer dans la rivière ) il renferme sa flûte sous sa veste, et se promet d'en jouer plus d'une fois, mais après avoir bien choisi le moment opportun.
Un coup de fusil retentit tout & coup à ses oreilles; il se retourne : M« le maire venait de tirer aux ramiers... Or, maître Meyot avait eu maille à partir avec M. le maire, au sujet d'une vache qui s'était permis de pénétrer dans sa basse-com\ et pour laquelle le berger avait dû payer douze sols de dooimages.
— Pourrais-tu me dire si j'ai touché les ramiers 7 demanda le chasseur au petit joueur de flûte.
— Assurément, monsieur le maire : vous êtes trop habile tireur pour manquer votre gibier.
— Où donc est^-il tombé, mon ami? la fumée ne n*a pas permis de le voir...
— Dans ce buisson de houx, monsieur le maire. Le maire s'avance dans le buisson :
— Je ne vois rien, mon cher Ueyot
— Encore quelques pas dans le fourré, et vous mettrez la main dessus.
Le maire écarte péniblement les broussailles et pénètre plus avant ; dès qu'il est bien engagé dans les ronces, Meyot prend sa flûte, joue le Coum ten ba Caoueillado faouellé^... et voilà monsieur le maire, qui malgré sa bonne envie de rester tranquille au milieu d'un semblable fourré, se met à danser le rondeau dans les épines.
— Qu'est-ce que? Aïe I miséricorde I... le diable est donc caché dans le buisson 7 Mes pauvres mains ! ma pauvre figure !•••
Il aurait été mis en lambeaux comme saint Barthélemi, si Meyot, satisfait de cette vengeance, n'avait rentré l'instrument fatal dans sa poche et porté secours à Fécorcbé.
Pendant que le maire allait se laver à la fontaine, sans avoir trouvé son ramier, Meyot ramenait les bestiaux à la métairie, afin de prendre son déjeuner. La bordière trempait les armotes (1) dans une douzaine de berrets (2) disposés, selon l'usage, autour du pot placé au milieu de la cuisine. Au bruit des sabots du berger, la mégère lui paie son contingent ordinaire d'injures, le traite de paresseux, de vaurien qui fait mourir le bétail de faim en le renfermant trop tôt, et promet de ne pas lui donner sa part de bouillie, et moins encore sa ration de soupe.
— Si tu ne m'en donnes pas, tu pourrais bien ne pas en manger toi-même, pensait Meyot, sans oser le
dire.
Le bordier, rentrant aussitôt, ajoute ses gronderies à celle de sa femme ; Meyot est traité, pour la seconde fois, de paresseux, de propre à rien, et l'on décide qu'il n'aura pas même de pain à son dîner.
— Si vous ne m'en donnez pas, vous pourriez bien ne pas en manger vous-mêmes, dit-il, assez haut cette fois pour être parfaitement entendu ; et, prenant sa flûte, il joue son QiCin ten ba faoueilladofaouellé^ sur le ton le plus bruyant de son instrument. Aussitôt
(1) Bouillie de farine de maïs.
(2) Petites assiettes en forme d'écuelles.
la femme et le mari se prennent , bien malgré eux, à danser un rondeau, qu'ils n'avaient pas essayé depuis le jour de leurs noces ; la bordière, encore accroupie et la cosse à la main, saute sur les plats de bouillie qu'elle met en mille pièces ; le métayer, en sabots, fait subir le même sort au chaudron, et fmit de pulvériser la vaisselle. La bouillie répandue ne forme plus qu'un bourbier blanchâtre» saU de poussière et de boue, et les danseurs furieux continuent à la piétiner sans relâche.
Pendant que Meyot remet son instrument dans sa poche, afm de rire à cœur joie du spectacle de sa petite vengeance, M. le maire paraît sur le seuil, tout égratigné par les caresses du buisson de houx; le berger prend la fuite vers l'écurie. . .
— Qu'est-ce donc que ceci, demande M. le maire, attiré par le bruit ; qui peut vous pousser à faire ud semblable fracas I... Des bordiers d'une sagesse et d'une économie proverbiale, qui brisent leur vaisselle et mettent la bouillie sous leurs pieds I...
— Ah I monsieur le maire, une maudite flûte, jouée par le diable sans doute, nous a mis dans les jambes une démangeaison de gambades qu'il nous a été impossible de maîtriser. • . Mais vous-même, monsieur le maire, d'où venez-vous, ainsi couvert de sang et d'égratignures î
— Ah I mes anus, je dirai comme vous I une maudite flûte, jouée par Belzébut, probablement, m'a mis en danse, malgré moi, au milieu d'un buisson d'épines.
— Connaissez-vous le joueur de cet instrument diabo£que?...
— C'est votre Meyot, mes amis I un effronté coquin, que je vais de ce pas dénoncer à la justice. ••
— Notre Meyot ! ah, monsieur le maire ? N'est-ce pas qu'il mériterait d'être emprisonné, pour avoir mis de si bons maîtres dans une semblable confusion ?...
— Vous voulez dire d'être pendu, pour s'être ainsi moqué de M. le maire I...
L'effet suivit de près cette double menace : Meyot, dénoncé comme coupable d'injures et de mauvais traitements envers son maître, sa maîtresse et le magistrat municipal, fut arrêté par ordre du bailli, mis en prison, interrogé, condamné à danser à son tour au bout de la corde qui sert d'ornement à la potence.
Le jour fatal de l'exécution arrive, le bourreau dresse l'écbafaud sur la place publique. Le bordier, la bordière, monsieur le maire, voulant bien s'assurer qu'il soit pendu, prennent position aux meilleures places. Tout est préparé pour l'exécution avec l'attention la plus méticiûeuse : Meyot a les mains attachées ; quatre hommes de la maréchaussée lui servent d'escorte ; la corde et la potence sont faites tout exprès pour la cérémonie. On n'avait oublié qu'un point : celui de retirer sa flûte au coupable. Arrivé sur l'échafaud, Meyot prie le bourreau de lui permettre de faire sa prière ; l'exécuteur des hautes-œuvres, qui gagnait le pain de ses enfants en faisant tirer la langue aux gens au haut d'une perche, était assez bonhonune, en dépit de son métier; il écouta la prière de Meyot, en se disant :
-^ Il est fâcheux, après tout, d'avoir à pendre un homme dont le seul crime est d'avoir joué de la flûte lorsque personne ne l'en priait.
• — lift —
Meyot s'agenouille ; pendant que l'exécuteur graisse la corde, le patient porte la flûte à la bouche et souffle sou terrible Qu*in t'en ba taoueillado l'aouellé.
Aussitôt, bourreau, maréchaussée, maire, bordier et bordiëre se mettent à danser le rondeau furibond. Le bourreau, renversé du haut de l'échafaud, se casse le bras et se démet la Jambe ; le bordier se tourne le pied, la bordière tombe sur les dents et se brise les incisives ; le maire veut s'appuyer contre un arbre, il rencontre une cheville placée dans le tronc pour tendre les cordes à faire sécher le linge. La cravate s'y prend ; et oomme il continue à danser, le nœud serre, serre de façon à lui faire tirer la langue. . • Qu'allait-il arriver, bon Dieu ? Meyot soufilait toujours... Par bonheur (on a beau se plaindre du sort, le bonheur se mêle de toutes les af* faires), la petite vieille du ruisseau apparaît tout à coup près du musicien inplacable :
— Prenez-lui la flûte 1 retirez-lui cet instrument damné !.. s'écrient la bordière et le bourreau : monsieur le maire tire la langue...
— Pourquoi le lui reprendr ais-je ? répondti la f ée ;• . . ma flûte ne fait danser que les mortels affectés de quelque vice bien tenace : tel que l'avarice, l'acrimonie. • • Qu'il ne reste ici que des hommes justes et charitables, Meyot pourra jouer impunément de son instrument : aucune jambe ne se permettra de battre des entrechats.
Malgré les paroles rassurantes de la fée, tout le mçnde dansait encore;... la bordière commence à prometti'e de ne plus refuser à Meyot la mourriture qui lui est due : aussitôt elle cesse de sauter. Le bordier jure de ne plus le quereller et le battre : il s'arrête sur ses pieds. Le maire assure qu'il ne fera plus
payer de dommages pour un bœuf qui traversera innoœmment sa basse-cour : sa cravate se dénoue; il respire à Taise... Le bourreau crie bien haut qu'il ne s'amusera plus à étrangler personne : il cesse de sauter par enchantement. Après de semblables promesses, Meyot, délivré des cordes qui le tenaient garroté, fut rappelé à la métairie ; le bordier lui pardonna de l'avoir fait danser ; Meyot lui pardonna d'avoir voulu la fah-e pendre. •• Cependant la fée, n'osant compter sur la correction définitive des vieux pécheurs, s'occupe des moyens d'assurer l'observation de leurs engagements elle attache à la flûte enchantée la propriété de ne pouvoir être enlevée dugousset du berger; les plus mutins sont maintenus dans la nécessité de rester géné«« reux et tolérants, par la crainte de voir Meyot embou^ cher de nouveau le flageolet redoutable. La peur fut souvent la meilleure sauvegarde de la probité ; chacun se tint sur le qui-vive. On assure, toutefois, que Meyot dut plus d'une fois tirer l'instrument de son étui; mais sa vue suffisait pour inspirer une crainte sa^ lutaire. Il ne fut plus obligé de faire danser le maire dans les épines, les propriétaires sur leur vaisselle ; U put garder paisiblement son bétail. La bordiëre ne fit plus de bouillie sans lui en donner ; il eut sa soupe chaque jour, et son morceau de poule au pot chaque dimanche. Tous les avares ont-ils été corrigés par l'aventure de Meyot? On assure le contraire; le conte suivant leur donne une nouvelle leçon sans l'intervention des fées, et ils n'en sont pas moins vigoureusement punis, pour ne pas danser au son de la flûte.
CHOURRA DE MARS£ILLAN
Il nous est dîflScile d'être avares et cruels pour les autres, sans que les conséquences de notre lésinerie ne retombent tôt ou tard sur nous-mêmes; nous finisons par reconnaître alors la rigueur des maux que nous avons fait supporter à autrui.
La commune de Marseillan possédait autrefois un homme et une femme doués d'une avarice si grande, que leur réputation s'était étendue à plus de dix lieues à la ronde.
Us seraient volontiers restés seuls dans leur maison, sans domestiques et sans chiens, s'ils avaient été capables dq travailler eux-mêmes leurs terres ; mais, placés dans l'impossibilité d'exécuter tous les travaux agricoles, ils s'étaient résolus à louer un valet qu'ils payaient le moins possible et nourrissaient le plus mal qu'ils pouvaient. Afin d'économiser davantage sur l'article fort important de la nourriture, le père Ghourra et sa femme avaient pris la coutume de faire leurs repas en cachette, pendant que le domestique était aux champs;... quand le pauvre diable revenait manger la soupe, ils se trouvaient en mesure de lui faire de beaux discours sur la sobriété et sur la misère du temps ; ils ne lui donnaient que dumistras (1) et du pain assez dur pour qu'il dût mettre un temps considérapie à le mâcher et qu'ils fussent en droit de lui dirc :
(1) Gâteau de farine de maïs.
Bernard, voilà demi-heure que tu es à table ; il est temps de revenir à la charrue... Le pauvre Bernard, doué d'un caractère fort pacifique, n'osait pas faire d'observation ; toutefois, après quelques mois de ce régime affaiblissant, il résolut de prendre congé afin de ne pas mourir à la peine, et se retira dans sa famille.
— Que tu es sot ! lui dit son frère Mathieu ; loin de pâtir comme tu Tas fait, et de battre en retraite sans mot dire en perdant une partie de tes gages, je serais resté au poste, afin de donner à ce méchant Ghourra de Marseillan une leçon qui l'aurait peut-être guéri d'une partie de son avarice... Laisse-moi faire : je vais te remplacer chez lui et chercher à te venger des mauvais repas que tu as faits dans leur bicoque.
Mathieu va chez le propriétaire.
— Mon frère Bernard est malade, dit-il, et comme les travaux sont pressés à ce moment de l'année, je viens à sa place faire tout ce que vous voudrez me commander.
— Voilà le trait d'un brave garçon ! répondit le père C hourra en lui frappant cavalièrement sur l'épaule : Dieu t'en récompensera quelque jour, et tu peux compter sur notre reconnaissance. Va prendre les bœufs à rétable et laboure la pièce de T enclos; je voudrais l'ensemencer la semaine prochaine.
Mathieu "^21, joindre (1) les bœufs ; il les conduit au champ, laboure une partie de la pièce, et rentre à l'heure du souper avec l'appétit d'une journée de travail bien remplie... A peine est-il assis devant la table, armé du morceau de pain qu'il vient de s'oc-
0) Jugné^ atteler.
troyer, que la femme Ghourra retire le reste sans mot dire et le met sous clef, comme elle avait Thabi* tude de le faire du temps du pacifique Bernard.
— Est-ce que vous n'ave* pas de soupe aujourd'hui, maltresse? demande Mathieu en dirigeant ses regards vers r armoire.
— De la soupe, mon ami? la graisse est trop chère pour qu'il soit permis de faire cette dépense tous les jours ; le maître et moi n'en mangeons guère que le dimanche.
— Il me semblait avoir vu le pot sur la crémaillère ce matin?
— • Il est vrai, Chourra se sentait malade, j'ai voulu lui procurer ce régal confortant ; mais à peine avais-je tourné le dos, que le chien est entré, et d'un coup de patte a renversé le pot dans la cendre.
— C'est bien fâcheux, maîtresse; d'autant plus fâcheux qu' on m' avait assuré que vous vous étiez mise à V abri de ces accidents en ne tenant jamais de chien au logis.
— C'était celui du voisin...
•^ Il est encore plus triste de nourrir aussi cher des chiens qui sont à d'autres;... mais n'entendezvous pas du bruit dans cette armoire? je suis sûr qu'il s'est logé là dedans, et qu'il achève de manger votre pain, après avoir gâté votre soupe...
Aussitôt Mathieu s'élance vers la serrure dans un beau mouvement d'économie domestique, tourne vivement la clef, ouvre la porte avant que la maîtresse ait le temps de s'écrier ; — Que fais-tu là, Mathieu? et le valet se trouve en présence d'une magnifique soupière de garbure (soupe aux choux.)
— Tiens I dit-il en jouant la surprise, le chien de Simon a oublié de manger la garbure après l'avoir reu-
— llô —
versée dans la cendre* Puisqu'il en reste encore, je vais achever sa besogne. Et plaçant la soupière sur la table» il se met à la manger du bout des doigts avec l'appétit le plusdéddé (!)•»•
»-^ C'est assez» mon ami ;•*« laisses^en pour ton mat<tre I avait beau dire la ménagère» désolée de perdra ainsi son potage de réserve.^
— C'est le chien de Simon qui me l'a laissée, repli* quait Mathieu ; je veux le remercier de sa politesse et ne pas en laisser une bouchée, •• Savex-^vous qu'elle est excellente; maîtresse! •.•il parait que la cendre est ^'un très-bon assaisonnement dans votre maison. Et le valet poursuivit ses exploits gloutons en retenant le plat d'une main et mangeant la soupe de l'autre.
Pendant le cours de ce repas copieux, la femme Chourra se tordait les pouces» Le père Cbourra« survenant sur ses entrefaites, demeura muet de terreur en voyant son dîner s'enfoncer dans la gorge de son valet...
— Qu'est-ce que cela ? dit l'avare ; un seul homme mange aujourd'hui le dîner qui devait nous servir demain...
— J'ai besoin de travailler, maître, et ventre creux n'a guère de cœur à l'ouvrage ; laissez-le*moi remplir dans vos intérêts; les semailles s'en trouveront bien.
— Il faut manger pour vivre sans doute, mais il n'y a que les gens de rien et les voleurs qui songent à dévorer comme des loups.
-^ Je suis donc-un homme de bien peu de chose,
(1) L'usage de la cuiller est très-récent en Gascogne; au eoiDinencementde ce siècle, il était à peu près inconnu chez nos laboureurs.
maître? car j'espérais grignoter encore du pain après avoir mangé les choux.
— Du pain après la soupe, misérable l tu voudrais donc nous ruiner : est-ce qu'il reste une miette de pain dans la maison?.. Penses-tu (pie nous soyons aâsez riches pour faire des provisions de chanoine 7
— S'il ne reste rien dans la maison, vous allez vous mettre au lit sans souper.
— Ne t'afflige pas sur mon compte ; après le déjeuner de ce matin, je puis attendre patiemment jusqu'à demain ; je n'ai pas la coutume de faire plus d'un repas. La continence et la sobriété sont les premières vertus de ce monde, et tu dois savoir qu'il n'est pas de privations auxquelles un estomac honnête ne sache se soumettre.
— Si tels sont vos principes, vous n'aurez pas à souffrir du souper que j'ai fait à votre préjudice, et j'irai me coucher sajis remords.
Mathieu souriait sous cape de la punition infligé à l'avare ; mais il ne la jugeait pas suffisante et voulait la pousser plus loin. Le moment de prendre du repos étant venu, la femme et le mari entrent dans l'alcdve que les maîtres de la maison ont l'habitude d'occuper entre la porte et la cheminée, afin d'avoir l'œil sur tout ce qui se fait chez eux ; Mathieu se rend à son lit de récurie pour surveiller ses bœufs au râtelier.
A peine Chourra l'a-t-il vu s'éloigner, qu'il se relève en criant à sa femme : — Je meurs de faim ! donnemoi du pain de réserve, Ah 1 le gourmand de valet t
ah I le scélérat de domestique ! manger la soupe que nous gardions pour nous...
Mathieu 9 qui les surveille par le trou de la serrure, rentre incontinent, prétend qu'il a plu sur son lit, et dit qu'il vient passer la nuit dans la cuisine, sur le coffre à pain, afin d'attendre le jour sur une couche moins humide que celle de l'écurie.
C'est en vain que Chourra lui fait observer la dureté d'un pareil gîte ; Mathieu répond qu'il est prudent de s'habituer aux planches, afin de ne pas se sentir trop mal à l'aise dans la bière qui doit nous porter à notre dernier gîte ; il s'étend sur le bahut et cherche une position à' pouvoir sommeiller. Les deux époux étaient désespérés.
Que faire ! impossible de prendre le pain de réserve, sans dénoncer au domestique la richesse des provisions et se mettre en contradiction flagrante avec tout ce qu'on vient de dire sur la pénurie des subsistances, sur l'abstinence des maîtres du logis... Mathieu, couché sur le coffre, fait bientôt semblant de ronfler ; alors Chourra, étendu près de sa femme, de s'écrier, en portant les mains sur son estomac :
— Je meurs de faim ! Méniquette; puisqu'il m'est impossible d'avoir du pain, prends de la farine de maïs, mets de l'eau sur le feu et fais un peu d'armotes.
Méniquette se lève, morte de faim elle-même, et compte bien prendre sa part de la bouillie... Mais à peine a-t-elle mis le chaudron à chauffer, à peine l'eau paraît-elle assez chaude pour recevoir convenablement la farine, que Mathieu se lève et demande ce qu'on veut faire d'un chaudron d'eau chaude à cette heure de la nuit ?... Méniquette déguise habilement la yérîté, et répond :
— Dors, mon ami, je fais chauffer de l'eau pour mettre le linge à tremper : demain est mon jour de lessive. , — Puisque vous faites la lessive, mou devoir est de vous aider, maltresse, répond le rasé valet. La première chose à faire pour rendre le blanchissage de bonne nature, c'est de mettre de la cendre dans vo* tre eau. Voilà de la cendre I mattre&se, voilà de la ceih dre, et prenant la pelle à feu, il en jette cinq à six pelletées dans le chaudron.
--^ Encore ma bouillie perdue 1 murmure le pauvre ntari derrière les rideaux de son alc6ve. Ah ! le misérable ! ila juré de me faire mourir de faim cette nuit 1... j'étais bien plus heureux avec son frère I coœbieo je regrette que sa maladie Tait contraint de nom quitter. . .
Mathieu, enchanté d'avoir troublé l'eau destinée à la bouillie, se recouche sur le coffre;... dès que Ghourra le croit rendormi, il appelle Méniquette à voix basse.
— J'ai beau me serrer le ventre, dit-il d'une voix exténuée, je commence à ressentir des défaillances épouvantables. •• Puisque l'eau chaude ne peut plus servir à faire des armotes, mets la farine de mais en pâte et fais«moi cuire au plus vite un gâteau sous la cendre; je serais mort au point du jour, si je ne trou* vais à manger dans peu d'instants.
L'active Méniquette, pleurant son eau chaude cendrée^ prépare un peu de pâte de maïs dans le blo* toir, et dépose ce gâteau dans le foyer, en prenant toutes les précautions imaginables pour ne pas réveiller le domestique. Mais celui-ci s'élance brusquement de sa couchette et vient s'asseoir près de l'âtre, prétendant que le souvenir d'une certaine affaire de famille ne lui permet pas de fermer l'œil.
Méniqnette et Chourra commencent à trembler pour leur pâte de maïs ; ils espèrent cependant que Mathieu ne la remarquera pas sous la cendre et qu'il finira par retourner à son coffre, après avoir pris Tair du feu; mais le compère a bon ceil et ne manque pas de per* sévérandeet de finesse.
— Je vais vous raconter mon histoire, et vous demander vos conseils, dit-il.
— Pourquoi n'irais-tu pas d'abord voir les boufs à rétable f
— • Laissez-moi vous dire deux mots sur mon affaire; j'irai ensuite donner le fourrage à mes botes,
— Dieu soit loué de ce départ 1 Si le récit n'est pas long, pensa Chourra, je vais pouvoir manger mon gâteau de maïs tout à Taise.
— • Ma mère a eu la mauvaise pensée de se marier trois fois, dit Mathieu, et chaque mari lui a donné deux garçons et une fille, ce qui fait un total de trois filles et de six garçons, attendu que le bon Dieu nous a trouvés trop mauvais pour nous prendre et le diable trop bons pour nous enlever, nous restons donc oubliés sur la terre. Or, ma mère étant morte il y a deux ans, il s'agit de procéder au partage et de composer neuf lots aussi équitables que faire se pourra... A ces fins, M. le notaire commence le partage par le midi, et forme ses neuf parts égales, en allant du sud au nord.
Mathieu, prenant la sarbacane de roseau avec laquelle on soufflait au feu, veut indiquer siir la cendre r opération divisoirede M. le notaire.
— Que fais-tu, malheureux? s'écrie le vieux Chourra en sautant hors du lit. . . Mais le valet avait déjà creusé
neuf raies profondes dans la cendre et mis la farine de axais en marmelade.
— Je fais le partage du notaire ; le géomètre vient de son côté, et commence les lots du couchant au levant, ce qui forme des carreaux de jardin en sens inverse... Mathieu, répétant l'opération, achève de mêler la cendre avec la farine, au point de ne pas k rendre acceptable à des pourceaux. •
— Qu'en dites-vous, mon cher Chourra? poursuitil avec le plus grand calme ; êtes-vous pour l'arpenteur ou pour le notaire ? Maintenant que vous connaissez la question, préparez votre réponse; je vais me recoucher un instant, avant d'aller donner le foin auxbœofs, car je m'aperçois qu'il n'est pas deux heures du inadn.
— Je suis mort 1 je suis assassiné ! murmura le maître à l'oreille de sa femme ; privé du pain sur lequel il dort, de la bouillie dont il a troublé l'eau, du gâteau de maïs dont il a mis la pâte en perdition, il ne me reste plus qu'à me rendre au champ de raves (l) afin de manger quelques racines crues, et remplir mon estomac de quelque chose qui ne soit pas du venu
Chourra se glisse aussitôt hors de la cuisine, et se dirige vers le carreau de navets. Mais Mathieu, loin de se rendre à l'étable, suit son maître à la piste, et, dès qu'il le voit occupé à prendre des racines, il court vers lui en criant au voleur I et accompagne cet acte de haute surveillance domestique d'une volée de coups de gaule...
— Aïe ! aïe ! aïe ! doucement, je suis Chourra ! ne reconnais-tu pas ton maître? s'écrie le propriétaire du ton le plus lamentable*
(1) Navets.
— Mon maître dort ayec sa femme ; il n'y a que les voleurs qui courent ainsi la nuit, répond Mathieu en continuant sa bastonnade.
— Aie pitié de moi ! la faim m'a forcé de venir arracher quelques raves.
— Mon maître est trop sobre et trop économe pour s'abandonner à cet appétit vorace ; « il-n'y a que les gens de rien qui songent toujours à manger»... Et la bastonnade va son train.
— Je n'avais pas suffisamment soupe hier soir; je sentais dans mon estomac des défaillances épouvantables.
— Chourra de Marseillan n'a jamais rien pris hors de ses repas ; il possède « un de ces estomacs honnêtes qui savent se plier à toutes sortes de privations. »
Le malheureux Chourra, puni par les principes qu'il venait de proclamer si haut lui-même, allait expirer sous les coups de Mathieu, lorsque Méniquette, attirée par ses cris, arrive, une chandelle de résine à la main, et ne permet plus au domestique de méconnaître le maître qu'il flagelle. Jetant sa latte à trente pas, Mathieu présente ses très-humbles excuses ; Chourra, frottant ses épaules endolories, rentre dans son logis, bien décidé à ne plus attendre que son domestique soit couché pour manger en cachette, et se promettant de ne plus vanter des principes d'abstinence et d'économie que son estomac n'est pas en mesure de mettre en pratique.
A la suite de cette leçon, Mathieu se hâta de quitter une maison dont il avait si fort maltraité le propriétaire. Son frère reprit sa place de valet de charrue, et ses maîtres, corrigés par la rude leçon de Mathieu, ne donnèrent plus à leur valet l'occasion de se plaindre de leur avarice.