LÀ JEUNE FILLE
HélJeanne, Rose, Hâtive, Arnaudie, Méniguette!... menez toutes vos troupeaux du côté de Yartigue (1). Nous les laisserons vaguer seuls quelques instants, dans le grand pâturage commun, entre la forêt et la rivière ; puis, furtives et nous glissant le long de la haie de coudriers, nous nous cacherons dans le grand bois, sans que nos mères ou les bergers nous aperçoivent. Arrivées près du carrefour des sorcières, nous passerons vite, en baissant les yeux, de peur de recevoir un mauvais sort, et nous nous installerons sur les bords du ruisseau au lit profond et ombreux, où croissent le myosotis etles marguerites hâtives... Là, seulettes et à l'abri de tout regard importun, vous me direz vos secrets, je vous dirai les miens, et nous raconterons des histoires; ces histoires, ma marraine et vos tantes les savent bien ; les femmes d'autrefois sont instruites en ces choses, qui étaient de leur temps et qui sont aussi du nôtre : le bon Dieu, qui ne vieillit pas, a fait ces choses pour durer autant que vivront nos enfants.
(i) Plaine située entre un bois et une rivière»
Écoutez-les attentivement, ces histoires vieilles et toujours jeunes ; elles vous apprendront, par l'exemple des anciens, à distinguer le trompeur du sincère, à choisir entre mille celui que vous devez aimer... Je ne marchanderai pas avec les espérances; j'aursd des princes poiu* quelques-unes; de beaux amoureux pour la plupart ; de vieux maris pour celles qm me feront fâcher. . . Seront-ils fidèles ? nous nous conterons cela après quelques années d'expérience... Mais rappelons-nous que le courage en toute occasion est la première beauté de Thomme, et que les plus aimables épouseurs sont les plus vaillants... Pour jouer à cartes égales avec nos maîtres, faisons silence, et cachons notre jeu : la dissimulation est notre force, à nous, jech nés filles qui sommes faibles... Ne nous plaignons pas trop de notre lot cependant ; nous trouvons quelques ressources dans le regard et le sourire ; et tout cela constitue certain fonds d'autorité ; vous le verrez par les exemples du vieux temps.
Mes récits ne seront pas sévères comme des sermons, ou rieurs comme des chansons à boire ; notre lot, à nous, c'est de voir les événements par le côté qui £ût battre le cœur ou pleurer en souriant... Laissons le travail dur à nos frères, les récoltes productives à nos pères, les sentences à nos mamans... Les fleurs des prairies nous plaisent mieux que l'herbe, le gazon est plus agréable à voir que la terre labourée, le soleil levant plus doux que celui du midi ; celui-ci mûrit les moissons, mais il brunit le visage.
Allons, pousse tes vaches par là, Jeanne;... tes brebis par ici. Rose;... tes porcs où tu voudras, Mative... C'est cela... Nos quenouilles sous ce buisson ; je vous donne deux heures de repos. Ça y est-il... Un, deux.
-trois. •• comme à la course aux œufs... ou plus galoper Tnaîntenant. Nos jupes courtes frôlent contre nos jauir bes nues, nos bras s'agitent comme des ailes d'oiseau. . . Jeune fille n'est-elle pas une hirondelle qui vole, vole, et nargue le chasseur, jusqu'à ce qu'elle soit prise. . . Une liaiet... passons par dessus. •• un ruisseau I franchissons-le... La première arrivée aura pour récompense xkxï bon mari au bout de l'an... Comme la course redouble... Tiens, nous voilà toutes arrivées en même temps... Ramasse des noisettes qui voudra, des fraises qui pourra, s'étende sur l'herbe qui en aura fantaisie : mais que tout le monde écoute la leçon et en profite !.. C'est l'ordonnance de M. le maire... Éclats de rire autorisés, bâillements interdits... Pas d'enfantillages; nous avons treize et quinze ans. Nous sommes assez grandes filles pour saisir la conséquence des choses, et ne pas éprouver, à la vue d'un garçon qui chante, en conduisant ses bœufs, l'envie de fuir qui vous prend à l'approche de M. le curé... Que les mioches indignes de me comprendre retournent à leur quenouille, à leurs troupeaux, et fassent des bonshommes de terre glaise... Personne ne part... Tout le monde reste ferme à son poste... Prêtons l'oreille... Commençons,