‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 18 sur 26 · LA LUNE ET LES VACHES · texte numérisé non relu

LA LUNE ET LES VACHES

Il y avait autrefois dans le village de Lamazère deux jeunes bergers tout enfants, qui s'aimaient beaucoup; ils entretenaient leur amitié par un échange de petits cadeaux qui leur- procuraient une satisfaction à nulk autre pareille. Ménique portait une culotte brane; Francinette une jupe rouge ; à cela près, ils étaient vêtus de la même manière, nu-pieds, nu-tête» et restaient en chemise de la ceinture aux épaules. Autre point de ressemblance : ils conduisaient chacun une paire de vaches.

Tous les jours Ménique arrivait au pâturage avec un oiseau pris à la matole ou à Yescrepet (1) , une douiaioe d'épingles gagnées au saut du bâton, et of&ait le tout à Francinette. Bien souvent la jeune fille donnait en échange deux pommes rainette, un bouquet de cerises en leur saison, ou des mitaines tricotées. Parmi ces cadeaux, très-variés comme on peut s'en convaincre. ne figuraient jamaisles jarretières; elles seraient restées

sans emploi.

Ces deux enfants faisaient quelquefois des projets. N*a-t-on pas ses ambitions à tout âge ? Quand ils voyaient un jeune garçon portant un bouquet à la boutonnière et une jeune fille endimanchée ayant un ruban à la ceinture, se rendre à l'église, suivis de gens qui tiraient des coups de fusil pour leur faire honneur, ils

(i) Escrepet» traquenard en osier.

soupiraient tout bas, et MéDique disait à Francinette, qui baissait la tête timidement :

<— Voilà des gens bien heureux ; nous serons comme eux lorsque tu seras * assez robuste pour lever la cruche toute seule, et que je serai assez grand pour atteler mes vaches et labourer.

Quand Francinette eut assez de force pour aller à la fontaine, une de ses tantes l'envoya prendre des leçons de couture à la ville..» Méniqueeut un grand chagrin de ce départ et resta bien des jours à pleurer seul dans le pâturage.

Un an après, Francinette revint au village, mais comme elle était changée I. .. Aucuns la trouvaient plus fraîche et plus belle ; les garçons et les jeunes filles regardaient d'un air d'admiration et d'envie ses souliers et ses bas, sa robe d'indienne bleue, son tablier vert, son fichu rouge, son bonnet orné de rubans, et pardessus tout son collier de corail et sa croix d'or ; mais depuis qu'elle s'était embellie de ses ajustements, on voyait aisément qu'elle était moins simple de cœur et moins bonne... Ménique n'osait s'approcher d'elle qu*en tremblant ; au lieu de la tutoyer comme autrefois» il lui disait un vom respectueux et craintif.

Un dimanche, à l'issue de la messe, Francinette et Ménique s'engagèrent dans le même sentier et se rencontrèrent près de la fontaine.

— Francinette, dit le jeune homme, pouvez-vous lever la cruche seule maintenant, quand vous allez puiser de l'eau ?

•—«Belle demande I Ménique, ne voyez-vous pas comme j*ai la tête haute et les bras forts ?

— Serait-il possible I Moi, je laboure, Francinette ; j'ai pris la charrue il y a six mois. Depuis que mon père

est mort, je travaille l'enclos de ma mère ; je suis le seul homme delà maison.

— Je vous félicite de votre force, Ménique ; on estime les hommes robustes et laborieux.

— C'est là votre seule réponse, Francinette ? Aveivous oublié nos promesses d'autrefois : Lorsque vous serez une grande fille et que je serai un fort garçon, disions-nous 7...

— Que devions-nous fsdre, Ménique 7 -— Mais nous épouser, Francinette I

— Tiens, c'est vrai. Et bien ! nous nous épouserons, Ménique.

— En vérité, ma bonne Francinette 7

— Certainement. •. quand vous m'aurez donné la lune^ mon garçon.

La jeune fiUe partit ; Ménique resta droit et roide sur ses jambes et la regarda s' éloigner. Il crut avoir ma entendu ; il ne pouvait se figurer que Francinette eût prononcé une parole si cruelle.

Le lendemain, il revit Francinette, et, pressé d'édaircir ses doutes, il mit la conversation sur le même sujet ; la jeune fille lui fit la même réponse : Je vous épouserai aussitôt que vous m'aurez donné la lune^ mon ami.

Elle dit cela d'une manière si simple et si peu malicieuse, en apparence, que Ménique se demandas! elle parlait sérieusement, et si les gens de la ville avaient trouvé le moyen de se procurer la lune, ou do moins un des morceaux qui lui manquent à son premier ou à son second quartier. • . Il consulta le carillon* neur, homme de grande expérience ; celui-ci le regarda entre les yeux, et ne put s'empêcher de rire. ^ Ménique comprit alors qu'il avait été un sujet de

moquerie,. •• néanmoins Tironie méchante de Francinette le rendait si malheureux, il lui était si difficile de considérer ses paroles comice un renvoi définitif, qu'il cherchait malgré lui s'il n'y aurait pas un moyen de répondre à son défi et de lui donner Tastre qu'elle demandait.

Un soir, au retour du labourage, il rencontra Francinette qui revenait de sa journée de couture. Ses petits escarpins noirs glissaient légèrement sur le gazon du sentier, à travers les mousserons blancs rafraîchis par la rosée; elle relevait sa jupe, sans craindre de laisser paraître son bas blanc, car il était bien tendu sur sa jambe ronde. Lui, marchait lourdement en sabots, et poussait ses deux vaches en avant.

— Bonjour, Francinette !

— Bonjour, Ménique!

— C'est bien la lune que vous avez dit ?

— - Certainement, Ménique, c'est la lune ; tenez : la voilà justement qui se montre au sommet de ces peupliers. Comme elle est belle ce soir I Voyez; vous n'avez qu'à la prendre.

— S'il y avait un moyen à cela, j'y perdrais volontiers la vie I

— Cherchez le moyen, vous le trouverez, Ménique ; n'êtes-vous pas homme d'esprit? Les jeunes gens de la ville savent réussir à toutes choses, quand il s'agit de satisfaire les fantaisies des jeunes filles.

La couturière, détalant comme une belette sur ses jolis pieds mignons, dépassa le laboureur et rentra dans le hameau.

Ménique et ses vaches marchaient lentement à sa suite ; ils passèrent près d'une mare d'eau où les bestiaux avaient coutume de s'abreuver ; les vaches se tournent tout attelées de ce côté et entrent dans Teau jusqu'à mi-*jambes. La lune était déjà très-haut, et blanchissait, comme un disque d'argent nouvellement poli, au milieu d'un ciel bleu parsemé de nuages volants.

Ménique debout près du bord attachait sur ses bêtes des regards mouillés de larmes ; la lune, réfléchie par la surface de l'eau, se posa, tout en s' agitant au miroitement de la mare, à côté des naseaux des deux vaches. Ménique la considérait d'un bit d'envie et de courroux. . . Tout à coup le temps s'obscurcit et la lune disparait ; les deux vaches buvaient dans le reflet d'un gros nuage ; le berger regarda au ciel, l'astre n'y paraissait plus.

— Bonne Vierge Marie ! s*écrie-t-il avec extase, la Braguette a bu la lune !

Et prenant sa course vers le hameau, il arrive haletant, éperdu, dans le délire :

— Ah I dit-il, je la tiens. .: Votre main, Francînette! je l'ai gagnée !

La jeune fille sort de sa maison et demande ce qui met le gai'çon en si grande joie.

— Je serai votre femme si vous me donnez la Itme^ m'avez-vous dit ?

— Et je le répète, Ménique.

— Eh bien I je suis votre mari... je vous l'apporte ! La jeune fille le crut fou. Lui, sans plus attendre,

s'élance dans la cour ; ses deux vaches entraient toutes seules, traînant la charrue à leur suite. Ménique n'hésite pas, il saisit une houe et en assène un coup si violent entre les cornes de la pauvre Braguette qu'elle

tombe comme un veau sous le maillet du boucher ; U s'arme d'un couteau de cuisine, l'enfonce dans le ventre de la bête, l'explore; hélas !•.. pas plus de lune que sur la main.

—Je me serai trompé, dit41, ce n'était pas la Braguette ; c'est la CouloumeflB, colombe) qui l'aura bue; car je l'ai vue disparaître devant leurs bouches, tout comme je vous vois briller devant moi, Francinette.

Ménique, repi'enant sa boue, assène un second coup sur la tète de Couloume... La pauvre bête tombe, comme était tombée Braguette^ les quatre pieds en l'air ; il lui ouvre le ventre, lui arrache les entrailles, cherche la lune des intestins dans l'estomac, de l'estomac dans la poitrine ; à la fm de ce beau travail, il Isûsse retomber ses bras, en murmurant tout anéanti :

— Elle n'y est pas !

— Pauvre Jean de Nivelle I assez simple d'esprit pour croire que tes vaches ont mangé ce qui est au ciel t dit Francinette. Regarde. ••

Et elle lui montra la lune qui brillait de tout son éclat et semblait rire de la sottise du laboureur. Le nuage était passé, la coquette relevait son voile. . . Ménique, stupéfait, considérsdt l'astre malin. La jeune fille se prit à rire si fort... mais si foit, que tous les habitants du hameau sortirent sur leur porte, afin de reconnaître la cause de ce débat.

— Malheureuses vaches I dit Ménique en regardant les deux cadavres. Oh I ma mère I plus malheureuse encore... Je n'avais que ces deux bonnes bêtes pour travailler votre champ et vous nourrir... Maintenant qu'elles sont mortes, elles sont les plus heureuses ; elles ne souffriront plus la faim, comme vous, elles n'éprouveront plus comme moi le besoin d'aimer... et sans espoir !

Francînette avait tout entendu; elle ne riait plus... Ménique cacha son visage dans ses mains, et se dirigea vers la maison de sa mère. Francinette ne lui donna pas le temps d'arriver sur le seuil.

— Allons, Ménique, dit-elle, en lui tendant la main: si vous n'avez pas trouvé la lune, vous ne Favez pas moins cherchée pour me plaire... et avec quelle ardeur!... Vous avez sacrifié tout ce quevous possédiez au désir de m'ètre agréable ! Vous êtes simple d'esprit, Ménique ; mais vous avez beaucoup d'amour, et c'est le cœur, non la tête, qui fait la joie dans ce mqnde... Il est plus facile de trouver l'esprit que la tendresse ; voilà ma main, donnez-moi la vôtre en me pardonnant.

—•Userait possible!... Ménique sautait, risdt, pleurait de plaisir tout à la fois.

— Oui, Ménique, je suis votre femme; seulement, puisque j'ai la tête, vous me laisserez conduire le ménage ? Vous, qui avez lecœur, vous n'aurez autre chose à faire qu'à m' aimer.

— Vous aimer ! Francinette.. . Mais c'est divin cela; c'est avoir le bonheur du paradis sur la terre.

— Vous avez raison, et je commence à le partager; car vous m'avez appris qu'on le trouvait en aimant qui nous aime.

Francinette et Ménique s'épousèrent. . . ; depuis lors les gens du pays disent, en parlant d'un jeune homme qui parvient à réchauffer le cœur d'une coquette indifférente :

— Il est plus heureux que Ménique, il lui a procuré la lune sans avoir besoin de tuer ses vaches.

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