‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 19 sur 26 · LE ROI DES PATURAGES · texte numérisé non relu

LE ROI DES PATURAGES

Il était autrefois un roi et une reine tout jeunes, tout gentils, et si recherchés en leurs vêtements et mobiliers, qu'ils ne mangeaient que dans de la vaisselle d'argent, ne marchaient que sur des nattes, ou sur le frais gazon en la saison des fleurs. La reine, blanche comme le lis, le roi, frais et coloré comme une rose, auraient craint de devenir aussi noirs que des Maures, s'ils s'étaient exposés au soleil, où s'ils avaient touché quelque chose sans avoir des mitaines. Ces petits princes delà mignardise, qui criaient aie lorsque leurs draps de lit faisaient un pli, et ach quand la soupe était plus chaude que de coutume, comptaient déjà six ans de mariage, et ne voyaient jamais venir d'enfant.

La jeune reine, un peu mécontente de cela, parce qu'elle n'avait pas une jolie petite poupée à élever dans le duvet et à couvrir de dentelle, avait déjà fait plusieurs pèlerinages dans l'intention d'être mère, lors« qu'il lui prit fantaisie d'aller, toute seule, dans le grand bois qui entourait le château. Arrivée au bout de l'allée la plus douce à parcourir, à cause de la mousse verte qui couvrait la terre, elle se sentit très -fatiguée de cette course extraordinaire, et se coucha sous un lit de fougère, protégé contre le soleil parle feuillage épais d'un hêtre. Pendant le repos arriva le sommeil, et pendant le sommeil, elle rêvait au fils qu'elle n'avait pas et qu'elle demandait à toutes les puissances du ciel et de la terre.

— Mon Dieu ! disait-elle, au milieu du songe, fai-

tes que cet enfant vienne bientôt calmer mes ennuis, dissiper ma solitude.

Aussitôt une voix répondit dans le feuillage :

— Tu l'auras, reine Herminette, tu l'auras !

— Il serait possible, s'écria la reine tout endormie. Oh I faites qu'il soit blanc comme le jasmin, et léger comme un papillon, doux au toucher comme le satin, petit et mignon comme un chardonneret.

— Hi ! hi ! fit dans le feuillage une petite voix qui semblait se moquer de la reine.

— Ho I ho ! ajouta la voix grave et tout aussi peu respectueuse d'une troisième hade (1) , qui ne se laissa pas apercevoir.

La reine s'éveilla sur ces hi, hi, et ces ho, ho ; et fort satisfaite de son rêve, elle rentra au palais, en hâtant le pas pour la première fois de sa vie, assure l'histoire 5 elle annonça à son mari l'arrivée de l'enfant qu'ils désiraient.

Le roi battit des mains et rit de toutes ses forces ; puis, voulant faire partager son contentement à tout le monde, il fit danser ses ministres et les dames de la cour devant son trône.

Neuf mois après, la reine était en mal d'enfant, ce qui commença de la peiner un peu, parce qu'elle n'avait jamais supporté la souffrance, et qu'elle n'avait pas songé à cela; bref, Tenfant parut, et le roi s'empressa de regarder s'il était blanc comme le jasmin, léger et délicat comme un papillon, doux au toucher comme

(i) Fée.

le satin, petit et mignon comme mi chardonneret

Hélas I quel désenchantement t le petit gaillard était gros et rouge ; les cheveux noirs qui couronnaient son front, faisaientprésager un brun robuste; ilavaitlabou* cbe large pour bien manger, la main grande pour bien empoigner, la jambe forte pour bien courir.

Le roi Blondin fit un peu la grimace à la vue de ce produit, qui répondait si peu à la distinction délicate de ce qu'il attendait; puis, se souvenant que la reine avait eu le premier songe de grossesse dans un bois, il sentit son visage s'allonger et de singuliers soupçons lui troubler la cervelle. Pendant un mois, il ne rêva que de charbonniers audacieux et de bergers téméraires.

L'homme parvient à la longue à se consoler de tout: leroiBlondin songea que Tenfant s' arrangerait en prenant de Tâge, que sa jambe deviendrait petite, sa bouche étroite, sa peau fine et blanche, sa chevelure blonde et lisse. Cet espoir fut complètement partagé par la reine Herminette, Afin d'arriver à ce point, la nourrice eut ordre de le laver à tout instant avec fine savonnette et onctueuse pommade, de couper ses ongles, de bien serrer ses pieds et ses mains, pour ne plus leur permettre de grandir.

Mais bastel les petites fées invisibles, qui avaient crié hi I hi I et ho I ho I dans la iorêt, prirent plaisir à déranger ces calculs. L'enfant grandit, sa main et son pied grossirent en proportion, sa chevelure devint dure et raide, sa peau brune, sa physionomie mutine, comme celle d'un vrai diable au corps... A six mois, il se levait sur son berceau, et poussait des cris rauques. . . A douze il mordait sa nourrice, quand il ne trouvait pas assez de lait, et donnait un soufflet à son père ,

— liO —

s'il se permettait de l'embrasser en faisant la moue. Arrivé à dix ou douze ans, il se montra si turbulent et si taquin, il remuait si dru la canne de son père, cassait, déchirait si bien la quenouille et la robe de sa nourrice, la vaisselle et les nappes du palais, que le roi finit par entrer en fureur. Il jura tout haut que cet être gros^er ne pouvait être son fils ; la reine partagea ses soupçons, déclara que ce petit tapageur ne pouvait être son ouvrage, qu'on avait dû le lui changer à la nourrice. Reine et roi déclarèrent qu'un tel monstre était indigne de porter leur nom, d'habiter le palais ; et, par un beau décret royal, on l'envoya garder les pourceaux sur la montagne.

Gentillas ne se le fit pas dire deux fois... Gentil était le nom qu'on lui avait donné dès sa naissance ; as était l'augmentatif de mauvais augure qu'on y avait ajouté, quand on l'avait vu si grossier et si laid... Il s'élança tout pieds nus dans la cour du château, prit le gros bâton noueux du porcher, le sarrau d'un valet de labour, et courut en soufflant gaiement dans la corne, mener les pourceaux dans les hauts pâturages.

Les gens du palais oublièrent vite Texilé : on est si pressé de rompre avec les mauvaises connaissances, qui peuvent nuire aux gens de bonne compagnie... Gentilles le leur rendit bien ; il oublia tout aussitôt le palais et ses tapis, les courtisans désœuvrés et leurs habits cousus d'or... Les sabots aux pieds, la cape sur l'épaule, le bâton ferré à la main, la corne à la ceinture, il prenait plaisir à respirer le brouillard du matin, à grimper sur les arbres, et chantait de là comme un oiseau du haut d'un buisson. Les éclats de sa gaieté heureuse remplissaient la montagne; on ne parla bientôt, dans le pâturage, que du prince Gentillas, a^e

à la course, fort à la lutte, adroit à la chasse, et fort habile dans les soins des troupeaux.

Heureux d'être débarrassés d'un être indigne, que la reine et le roi ne pouvaient prendre pour leur fils, ceux-ci recommencèrent leurs prières au ciel, leurs supplications aux fées, afin d'avoir un enfant qui répondit à tous leurs souhaits, un enfant blanc comme le jasmin, léçer comme un papillon, doux au toucher comme le satin, délicat et mignon comme un chardonneret.

Le ciel les écouta tout de bon cette fois. Aucune fée maligne ne se permit de hi I hi I ou de ho I ho ! ricaneur. La reine Herminette eut un fils exactement taillé sur le modèle du petit chef-d'œuvre qu'elle voyait en rêve. On l'appella le prince merveilleux... Jamais poupée plus gentille que ce prodige de blancheur et de délicatesse ; ses mains et ses pieds étaient petits à faire plaisir aux gens qui aiment les nains ; sa tête n'était pas plus grosse qu'une pomme.

Il grandit un peu, toutefois, et finit par atteindre, à dix-huit ans, la taille d'un enfant de huit. Sa voix resta flûtée : on eût dit d'un oiseau; sa barbe resta blonde, rare et soyeuse. Mais aussi, que de soins et de prévoyance ! Défense absolue de marcher, crainte de se durcir la peau des pieds et de se fatiguer les jambes : même défense de rien toucher avec les mains, afm de ne les point noircir. Après une telle réussite en leurs désirs, comment ne pas chercher à perpétuer une race aussi remarquable ?

Un roi du voisinage venait d'être détrôné : il laissait

une reine veuve et trois fiUes sans douaire et sans dot;... mais la beauté reste souvent fidèle à l'infortune. Ces trois filles étaient fort jolies, et capables d'aider puissamment le prince à perpétuer la race des merveilleux.

La reine Herminette et le roi Blondin choisissent la plus belle, qui se trouvait être l'atnée..* Sans consnlter les goûts de la pauvrette, on la conduit à Fautel, on place sa main dans celle du jeune prince, et k prêti^e les unit, in nomine Domini...

L'époux était enchanté ! lui qui n'avsût fait qu'habiller des pantins, pom^suivre des papillons, caresser des oiseaux dans leur cage, il allait avoir une grande poupée vêtue de soie, et qui lui parlerait ; une tourterelle qui viendrait à lui, au lieu de fuir dans les bois... Dieul qu'il allait être un heureux prince 1 les fêtes du mariage furent superbes et ti'ès-bruyantes. Tant de gens se figurent que le bonheur accourt au tapage qu'ils font. Le soir venu, on conduit les époux dans la chambre nuptiale, au son du fifre et du tambourin.

La musique cesse, le palais rentre dans un cahne solennel.. • Au milieu de la nuit, la reine Herminette, qui couchait non loin de son fils, se sent réveillée par ces cris :

— Mère, la princesse Doucette pleure.

— • Eh bieni répond la reine, console-la, mon fils.

Le prince s'assied sur le lit, et, remuant ses doigts devantseslèvres,ilproduitlebruitde brrrrum brrmm, que les nourrices font aux petits enfants au berceaui pour les distraire de la colique ou du mal aux dents.

A cette étrange consolation, la pauvre Doucette se met à pleurer si fort que la reine entend ses sanglots à travers la cloison.

— Mère^ dit le prince; Doucette pleure encore davantage.

— Console-la, mon fils ! c'est à toi qu'il appartient de la consoler.

L.e prince se lève, prend une guimbarde dans sa pœhette et se met à jouer devant la princesse un petit fron fron, sur l'air de la complainte de Geneviève de Brabant.

Laprîncesse, îrritéede ce dernier témoignage d'inaptitude, se tourne vers \a, ruelle et fait semblant de dormir. Le prince, croyant l'avoir tout à fait consolée, se met à dormir sérieusement du meilleur somme. Ainsi se passa la nuit de noces.

Le lendemain, quand le prince se réveilla, il ne trouva plus Doucette près de lui ; elle avait quitté tout doucettement la chambre nuptiale à la faveur de l'obscurité et du sommeil profond de son mari. (Il arrive toujours malheur à ceux qui dorment trop fort en ces circonstances...) Elle s'était enfoncée dans les forêts, où l'attendaient d'autres aventures.

Quandau prince, très-désoléd'avoirperdu sa femme, il pria sa mère de lui en choisir une seconde, ce que la reine s'empressa de faire, pour ne point laisser périr la race des Merveilleux. Elle fit choix de la sœur de Doucette, belle et jolie personne, sans dot, mais fort éprise du titre de princesse, et prête à accepter un petit chien pour mari, si le petit chien devait la mettre un jour sur le trône. Elle prit donc la place de sa sœur, avec une joieànuUeautre pareille; mais, auretourdel'Eglise, elle embrassa le prince avec tant de force, pour lui témoigner son contentement, que le pauvre petit époux mourut étouffé dans ses bras.

A cet affreux accident, le palais se remplit de la-

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mentations et de larmes : on avait perdu le plus gentil des princes, la plus accomplie des petites créatures. Les médecins essayèrent d'adoucir les regrets de la reine et du roi, en leur assurant que le feu prince était trop délicat pour se marier, trop bon pour gouverner ses sujets, trop gentil enfin pour pouvoir vivre. Ces considérations les consolèrent assez peu. Ce qui les consola bien moins encore, ce fut l'invasion du roi Gorgu, leur voisin, qui détrôna le roi Blondin et la reine Herminette, et réunit leur royaume à ses états. Cette conquête ne lui coûta pas beaucoup de peine. Le roi Blondin ne s'était jamais procuré d'armée, afin de ne pas avoir la fatigue du commandement, et il était trop timoré pour oser faire résistance à celui qui se présentait le sabre hors du fourreau*

Que faire? que devenir après la défaite?.,. Suivis de quelques serviteurs fidèles, qui portaient des provisions de bouche et des manteaux pour les préserver de la faim et du froid, les souverains détrônés s'avanturèrent dans la forêt, espérant trouver un hospice, un monastère, oùl'on voudrait bien donner l'hospitalité au roi Blondin et à la reine Herminette.

La nuit approchait et l'on n'avait pas découvert un asile. Tout à coup, on entend la corne d'un porcher... Un affreux concert de grognements trouble les échos de la montagne. La reine et le roi ont peur... Néanmoins, sur l'avis des serviteurs, qui ne voulaient pas coucher à la belle étoile, par le temps de brouillard qui se préparait, on se rapprocha du point où le bruit

redoublait, dans l'espoir de trouver la maison d'un porcher, qui pourrait servir de gîte. . . On avance ; le chemin est horrible: fondrières par ci, cascades bruyantes par là, rochers prêts à crouler et cavernes avides de vous engloutir I On marche encore, et toujours des rochers et des bois; pas un point de terre cultivée, pas un champ, pas une langue de prairie.

— Que les bergers de ce pays doivent être malheureux et tristes! dit la reine... Ceci bien sûr est le lieu de châtiment où Dieu précipite les coupables condamnés au purgatoire. Le bruit qui s'est fait entendre n'est pas le grognement des pourceaux, mais le gémissement des infortunés qui brûlent dans les flammes.

Ils arrivèrent, tant bien que mal, près d'une vaste grange, faite de terre et de gazon ; des pourceaux nombreux s'y précipitaient pêle-mêle; le porcher et la porchère venaient à la suite.

-— Juste Dieu I s'écrie le roi, se peut-il qu'un homme habite dans une masure semblable I Quel crime doit-il avoir commis, pour être condamné à vivre dans une espèce de caverne, où l'on ne doit que gémir et pleurer.

A peine avait-il ainsi parlé, qu'il entendit de grands éclats de rire ; puis des voix joyeuse^ et fraîches en tonnèrent une chanson d'amour :

— Nous avons gravi la montagae et traversé les noirs sapins 1 mes agneaux ont eu peur de Taigie.

Tes pourceaux ont eu peur de Tours, mais j'ai vu l'ours sans le craindre, parce que tu étais près de moi.

— Nous avons traversé la neige, j'ai vu le soleil de bien près, la neige ne m'a point paru blanche, habitué que je suis à te voir; le soleil ne m'a pas ébloui, habitué que je suis aux flammes de tes yeux.

La reine et le roi croyaient rêver : ils marchent plus

réeolûiHent vers là cabane, et arrivent près du porcher et de sa femmei

— Qui êtes-Vous^ demande la reine Herminette, ô vous qui trouvée la forée de chanter dans cet horrible séjour.

— Je suis le roi du pâturage, le maître de cea trob cents pourceaux.

«— Homme grossier, qui vives dans Cette compagnie hideuse^ qui vous donne le courage de supporter une vie si misérable ?

— Ma vie n'est point misérable, Car mofi bras manie vigoureusement le bâton et la hache i Je sais combattre Tours et le loup^ et protéger tnon troupeau. Mon pied solide, ma jambe robtiste, gravissent la montagne au trot, et la descendent à la course..; Quand je chante ou crie^ ma voix ébranle la forêt entière. Ah ne me plaignez pas! On me nomme le roi de la mmtagne^ et j'y règne véritablement $ car j'y suis aimé des bons et redouté des méchants<

— Et vousj malheureuse femme, qui paraissez gentille et bonne, reprit le roi Blondin * quel lien vous attache à cet affreux séjour^ quel esclavage vous enchaîne «^ cet homme à demi«>sauvage?

— Le plus solide de tous .♦ l'amour; le plus charmant qui soit au monde : le bonheur partagé I L'amour embellit le désert le plus sombre de l'image de l'objet aimé ; il impose aux glaces et aux orages la chaude température de la vie aimante..» Mariée jadis à un principicule qui n'avait à m' offrir pour joie terrestre que celle d'un oiseau mis en cage, auquel on enseigne un air à siffler, je pris la fuite loin de celte poupée musicienne.

-*- Qu'entends-je7 hélas! s'écria la reine Hermine,

qui reconnut la voîx de la princesse Doucette. Celle-ci poursuivit t

— Seule, abandonnée sur la terre, je m'enfonçai dans cette forêt. * * A la place des bêtes féroces que je redoutais, je rencontrai un homme qui m'offrait un bras fort pourm'appuyer dans ma route, un cœur ardent et bon pour m'aimer, un courage qui se faisait respecter et craindre ; il n'était point beau de visage, et n'avait rien de la gentillesse efféminée qu'on admire à la ville ; mais la vaillance est la plus précieuse qualité de l'hommOf et je le chéris comme il me chérit.

— Le porcher avait fui comme elle les palais où n'habitent plus les hommes véritables, reprit te roi des pâ* lurages\ on n'y voit que des images d'autel, chamarrées de soie, qui ne savent ni se faire redouter ni se défendre. Je quittai ce séjour efféminé, pour respirer l'air de la montagne et mener l'existence agitée du berger chasseur. Ne me plaignez donc pas, j'échangeais la royauté conventionnelle de là-bas contre la royauté réelle d'ici-haut*

— Est-il possible I s'écria le roi Blondin... N'est-ce pas le prince Gentillas que je vois ; n'est-ce pas mon fils que je retrouve?

— Oui, c'est votre fils méconnu, votre fils chassé d'auprès de vous.

Le malheur a de grands privilèges, il change rapidement les idées : il fait aimer ce qu'on détestait, mépriser ce qu'on avait estimé. . . La reine et le roi, loin de leur palais, privés de leurs États, sans appui, trouvèrent la force d'embrasser ce gros visage barbu, de prendre dans leurs bras ce porcher robuste et grossièrement habillé, qui savait manier la hache, le bâton, et se faire craindre dans la montagne : ils lui racon*

tèrent la mort du joli petit prince Merveilleux, Tinvasion du roi Gorgu, leur ennemi et la perte de leur royaume.

Gentillas entra dans une grande indignation et sonna de la trompe. A cet appel, tous les bergers du pâturage accoururent : il leur fit connaître les malheurs de son père, se mit à leur tête, et conduisit cette armée, petite mais vaillante, à la conquête du royaume. Il défit et tua, dès la première bataille, le méchant roi Goi^u, et rétablit son père et sa mère sur le trône. Ils voulaient retenir auprès d'eux ce généreox libérateur ; lui les remercia de leur bonté tardive, et regagna les pâturages avec la princesse 2)oucette.

— Je reviens dans la montagne, dit-il au roi Blondin ; mais, au premier signal de détresse, je volerai à rotre secours.

— O mon fils, que pourrions-nous faire pour reconnaître un si grand bienfait ?

— Ne plus tant estimer les gentillesses efféminées, qui ne servent à rien, les petites singeries délicates, qui ne sont pas plus utiles. Rappelez-vous que Dieu est grand parce que Dieu est fort, et que rien n'égale rhomme qui met au service de son amitié généreuse un bras robuste et une âme sans crainte ; celai-là possède la puissance et le bonheur durable ; il a l'amour d'une femme aimée et l'estime respectueuse de tous les hommes... Régnez en paix sur le trône que je vous ai rendu, mon père. Quand vous ne serez plus, le roi des pâturages descendra vers le palais, et les héritiers du roi Gorgu se garderont bien de lui chercher querelle.

11 regagna la montagne, et Doucette continua d'être heureuse dans la solitude ; car elle était aimée de celui qu'on redoutait.

MOURET(l)

L'hiver approchait. Un tisserand de Cauterets se dirigeait avec sa femme vers les hautes sapinières du Géret pour aller faire sa provision de bois ; ils étaient * pauvres et n'avaient pas même une hache. Les branches sèches, tombées des sapins en octobre, étaient les seules qu'ils pussent mettre dans leur fagot.

— Fenmie, dit Pujo^ continue à marcher de ce côté du gave : moi, je vais passer de l'autre, afin de mieux explorer la vallée ; nous nous réunirons au pont d Espagne y vers le coucher du soleil ; puis nous descendrons à Cauterets, portant notre ramée sur la tête ; la sainte Vierge permette qu'elle soit abondante!

Les deux époux se séparent ; ils avaient vingt-cinq et trente ans : l'âge où l'on marche agréablement de compagnie sur la terre, où l'on éprouve quelque peine à se quitter, même pour un instant. Us se disent au revoir avec une sorte de tristesse ; mais ils espèrent se rejoindre bientôt, et rapporter gaiement dans leur maisonnette de quoi faire flambler l'âtre pendant les longues soirées d'hiver.

A l'heure indiquée, le tisserand arrive au lieu du rendez-vous. Sa femme n'y est pas encore. Il regarde, pas de capulet rouge dans la forêt; il appelle, le gave mugit, le vent siffle, l'aigle piaille; mais aucun cri humain ne répond à sa voix. Il appelle encore, peine inutile ; la nuit tombe : il perd l'espoir de voir paraître

(1) Le petit Maure.

Bertrande. Peut-être aura-t-elle eu peur dans cette solitude ; elle sera rentrée à Cauterets... Pujo revient à sa maison. Son petit chien était seul à l'attendre.

Qu'était devenue Bertrande, son mari ne put se l'expliquer. Nous qui sommes plus au courant du secret, essayons de mieux fixer le lecteur.

Au moment où elle passait près de la cascade du Ceriset; vous savez, là où les rochers descendent à pic dans le gave, et tomberaient au fond, si de vieux troncs d'arbres, enracinés dans les fissures, ne les retenaient comme des piquets ; au moment où elle ramassait quelques débris de bois et chantonnait pour se tenir compagnie, elle vit quelque chose de sombre remuer dans un buisson de sorbier des oiseaux ; deui yeux blancs brillèrent dans cet objet couleur de suie; elle voulut crier, appeler son mari, le bruit de la cascade couvrit sa voix ; une large main se posa sur sa bouche, un br^-s robuste entoura sa tq.ille ; elle se sentit enlevée... Un homme tout noir emportait la pauvre femme, ainsi qu'un loup emporte une brebis. Oui, vraiment, un homme noir, plus noir qu'un charbonnier, plus laid qu'un hibou, presque aussi affreux que le diable. En serez-vous étonnés: c'était un Maure d'Espagne , un ennemi des chrétiens et du bon Dieu.

La pauvre femme crut descendre au fin fond des enfers : le Maure ne lui faisait point de mal, cependant ; il se contentait de vouloir l'embrasser, elle s'efforçait de le mordre... Un homme qui vous menace d'un baiser, quand il est noir, je vQus demande s'il ne mérite pas d'être mordu.

Après deux heures de course à travers les rochers, on arrive devant une caverne, plus sombre encore que la peau de celui qui l'habitait I. . Ce fut pour la coup que

la m^eureuae Bertraiicle pmsA deacemli^ dans la séjour des damnés... Et pourtaQt Satan ne la brutaii? sait pas, il ne lui donnait ni coups de fouet ni eoups de fourche; il n'avait d'autre tort envers eUe que de vouloir l'embrasser; çUp ne trouvait d'autre maniera de lui résister que de le griffer et de le mordre i aprèi^ huit jours de captivité, voyant qiia rien m parvenait à le décourager, elle cessa dQ s^ fatiguer lea dent» et les ongles, et il advint,..

Mais qu'ai-je besoin de vous rapporter ce qui arrive dans ces sortes de luttes. . . Vous savea ce que c'est qu'un baptême? Neuf mois 0t 4emi plus tard... (il paraît que les morsures et les coups de griffes avaient duré quinze jours), un petit enfant ariait couhii cçuha dans la caverne,.* Le Uaure n'^vAit pas l'habitude de porter ses enfants à l'église : Bertranda dut baptiser elle-inême le nQuve^i^-né, ftv(3c Toau claire d'une source.

Malgré les courses incessantes du tisserand Pvyo, qui battait la montagne et la vallée, à la recherche de sa femme, huit ans s'écoulèrent, et le pauvre homme ne découvrit jamais les traces de celle qu'il avait perdue... Comment auraifc-il pénétré dans la caverne? Une énorme pierre, qu'un homme ne pouvait déplacer, en obstruait l'ouverture ; le Maure, fort comme un taureau, la faisait retomber sur la porte, de manière à la boucher comme celle d'un four, toutes les fois qu'il se rendait dans la forêt ou qu'il rentrait dans sa ta-? njère.

Lorsque l'enfant eut sept ans, c'est-à-dire l'usage

de la raison, il fut frappé de la différence qui existait entre son père et sa mère. L'un était noir comme le rocher où coule une source de fer, Tautre blanche comme la pervenche des glaciers : un long séjour loin du soleil avait rendu son teint semblable à la neige. Quant à l'enfant, il avait cette couleur moyenne, qui tient du blahc, qui tient du noir, et que nous appelons teint espagnol. Aussi Bertrande lui avait-elle donné le nom de Mouret^ c'est-à-dire petit Maure.

«^ Mère, dit-il un jour, vous n'êtes pas la véritable femme de mon père , assurément : vous devez être d'une race tout opposée.

Cela n'était pas mal pensé pour son âge!.. On voit des gens qui ne s'expriment pas mieux à la maturité de leur raison, que Mouret ne parlait à la naissance delà sienne.

— Tu dis vrai, mon fils : je suis de l'espèce blanche et chrétienne; lui, est de l'espèce noire et maudite. .. D me prit un jour de force dans la forêt, me ravit à l'homme que j'aimais, et il m'enferma dans ce trou, sombre et terrible prison... Mais tu es là, mon fils, mon cher et précieux enfant, et ma misère est douce, et j'oublie ceux que j'ai laissés là-bas.

— Eh bien, mère, puisqu'il vous prit de force, nous nous esquiverons par la ruse.

— Que tenter contre lui 1 II est notre mattre, car il est le plus fort; il ferme l'entrée du souterrain avec une pierre colossale.

— J'ai sept ans, mère ; je sens naître en moi la vigueur de mon père... Aidez-moi, nous reculerons le rocher et nous fuirons...

Le Maure rentrait à ce moment. La conversation fut interrompue : il apportait une chèvre sauvage;... on

cuire, on la mangea, puis le Maure retourna

.forêt... Le moment était favorable. Mouret et

,f e se dirigent vers le rocher, ils forment arc-bou-

X avec leurs bras et leurs épaules... Une, deux,

.rois*. • la pierre s'ébranle, roule de l'autre côté, la

caverne est ouverte. Ils s'éloignent à travers les sapins.

Voilà Mouret et Bertrande sur le chemin de Gauterets... Quelle hâte à descendre la vallée rapide. .. Si le Maure les avait aperçus, que seraient-ils devenus , grand Dieu!.. Essoufflés, à bout de forces, ils se cachent un instant dans le trou de maouhourat (1) , boivent à la source chaude, qui donne santé aux malades et force aux bien portants. Un instant après, ils étaient à Cauterets, devant la porte du tisserand Pujo.

— Pan, pan.

— Qui est là ?

— Ouvrez, c'est moi.

Le tisserand ouvre : la mère et son fils entrent et s'asseyent au coin du foyer.

— Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demande Pujo, avec étonnement ?

Bertrande ne répond pas d'abord. Elle regarde de tous côtés, cherchant à découvrir un jupon, un capulet, une trace de femme enfin... Rien, absolument rien I pas la moindre étoffe féminine dans la maison... Elle se sent rassurée. Oh ! comme elle est émue ! Huit ans sans être oubliée, sans être remplacée ! quelle rare constance!.. En voit-on beaucoup de cette espèce sur la

(1) Petite grotte dans laquelle coule une source thernale.

terra* Les éclipses sont plusjeominuoes, et tes eomètaa à longuô queue plus répaadues.

fTf Qui je suis? répond la mère... Ne recoaDaifisesvous p^s votre Bertrande? Elle revient dans la maison, qu elle quitta il y a huit ans.

»-^ Bertrande I vous!., répond le tisserandi qui croit rêver, et ne sait pas reconnaître sa femme... La douleur lui avait à ce point faibli la tête, que sa mémoire avait déménagé.

^^ Oui, Pujo, votre Bertraade, votre biei^-aimée et malheureuse Bertrande... Voyez ces yeux, qui vous regardaient si affectueusement» cette main, qui pressait la vôtre avec tant d'anûtié ; ne sont-ils pas toujours les mêmes.

Les traits changent encore plus jtrite que les bardes; Pujo ne regardait pas le visage de Bertrande, mais ses habits : ils étaient usés, déchirés par un long service. Il finit toutefois par reconnaître la jupe qu'il lui avait achetée le joiu* de ses noces, le capulet sous lequel ils mettaient leurs deux têtes, lorsqu'ils se rendaient à la messe, les jours de pluie,

Pujo allait se jeter dans ses bras, lorsqu'il aperçut ^enfant,

— Quel est ce personage de couleur étrange, dit-il?

-— C'est mon enfant, Pujo.

Le tisserand pâlit et fronça le sourcil... Mais Bertrande raconta son histoire ; Pujo tendit la main à Mouret et l'adopta pour fils.

A douze ans, Mouret fut mis en apprentissage dans la boutique d'un forgeron. Ses bras robustes se plaisaient à lever le marteau, à battre le 1er rouge sur l'enclume : sa force croissante et déjà redoutée avait de la réputation à dix lieues à la ronde. On parlait de Mouret

— isole forgeron depuis Lourdes jusqu'à Penticouse. Quand il eut dix-huit ans, il n'était pas de meunier qui perlât trois sacs de blé sur les épaules aussi légèrement, pas de bûcheron qui fit ployer d'aussi gros arbres... A vingt ans, il surpassait tout le monde, à ce point que chacun se tenait respectueusement à distance, et le béret à la main, quand il passait, de peur d'irriter sa susceptibilité, ^t de soulever dispute.

La serviabilité tempérait, il est vrai, ce qu'aurait eu de dangereux cette force d'hercule. Mouret n'avait pas de plus grande satisfaction que d'employer ses bras à T utilité de ses voisins. Un peu de renommée suffisait à sa récompense. Une maison venait-elle à s'ébranler %t à menacer ruine, on l'envoyait quérir pour Tétayer ; ne pouvait-on charger de gros troncs de sa* pin sur les charriots, il s'empressait d'apporter son aide ; apprenait-il qu'un ours ravageait les troupeaux du camp basque (1), il y courait, armé d'une hachette et d'un bâton ferré, et ne manquait pas de revenir portant l'ours mort sur les épaules. Le gave grossissait-il, à la fonte des neiges, au grand effroi des habitants des villages menacés, il courait sur le lieu du péril, jetait, devant l'eau furieuse, rochers sur rochers, jusqu'à ce que le torrent se fût détourné vers la rive où il ne pouvait causer de dommage.

C'est (\;oiB Mouret avait été jusqu'alors, à l'endroit du ccBur, le portrait exact de sa mère : obéissant et doux, il la suivait à la messe, le dimanche, au sermon dans la semaine, quand le travail n'était pas trop pressé. Chaque soir, au lieu d'aller boire et s'exalter au cabaret, avec les méchants hommes qui insultent les jeunes

(1) Grand pâturage des environs de Gauterets.

filles ou battent leurs femmes, il restait près de Bertrande, au coin du feu, tournait son rouet, allait chercher de Teau à la fontaine avec ses bras robustes redoutés de chacun ; il écoutait ses bons conseils et sou« riait à ses jolies histoires.

Le cœur lui resta bon jusqu'à vingt-un ans; à cette époque, il eut dispute avec son maître, qui prétendait ferrer un mulet en commençant par le pied droit, tandis que Mouret soutenait qu'il était mieux de ferrer d'abord le pied gauche. La question avaittoute la futilité qu'il faut pour exaspérer les gens irritables ; la querelle s'envenime, Mouret saisit des pinces, et d'un coup fend la tête du forgeron... Le malheureux tombe baigné dans son sang et meurt.

La vue du cadavre, loin d*attérer Mouret, augmente sa fureur ; n'osant se représenter devant sa mère, il s'enfuit vers la montagne, n'emportant que sa hachette et son bâton ferré.

Depuis ce moment, on ne vit plus Mouret au village. Bertrande, désolée, parcourut pendant bien des jours les vallées voisines, demandant aux pasteurs des nouvelles de son fils, mais on ne lui répondait qu'avec terreur; on citait les brebis qu* il avait enlevées, les bergers quil avait précipités du haut des rochers, parce qu'ils tentaient de lui arracher leur bien. On parlait même d'égUses menacées de pillage.

Bertrande tomba dans le désespoir ; son fils était perdu, non-seulement pour elle, mais pour lui-même. La douce influence maternelle cessait de se faire res-

sentir : il cédait à la chaleur du sang, à la iiliation d'un ennemi du bon Dieu.

Mouret finit par rencontrer son père dans la gorge de Lespone ; ils se pressèrent la main, et formèrent une terrible alliance. Bientôt, on ne parla plus dans la contrée que de pilleries d'église, d'arrestations de voyageurs, d'assassinats de chrétiens; les noms du Maure et du Mouret étaient confondus dans les récits de ces crimes abominables.

L'intendant de la province, ému de tous ces malheurs, envoya cinquante hommes de la maréchaussée à la poursuite des deux noirs; pendant six mois, ils battirent dans tous les sens les vallées et les montagnes. 11 y eut des combats, quelques soldats tombèrent sous la hachette et le bâton ferré; mais les méchants ne reçurent pas plusde blessures qu'ils n'éprouvèrent de crainte, et les méfaits ne s'arrêtèrent pas. L'évêque de Tarbes, voyant l'impuissance des hommes de guerre, envoya des religieux exhorter les Maures à la pitié, et mettre le pays sous la protection divine, en faisant des prières, en jetant de l'eau bénite : les sermons, les invocations furent également stériles : Mouret et son père continuèrent leurs prouesses de bandits.

Bertrande voulut faire une dernière tentative. Son fils l'avait aimée : elle courut à la rencontre de celui qui s'était éloigné, qui s'était perdu; elle l'appela huit jours durant. Il répondit enfin à sa voix; mais quand elle le pria de mettre un terme à ses crimes, de revenir à la vertu chrétienne, qu elle lui avait autrefois enseignée, qu'ils avaient pratiquée ensemble, il détourna la tête, en poussant des imprécations, et courut rejoindre son père dans la montagne.

Quelque méchant que soit un homme, ne désespé-

reB jamais de l'apaiser tant qu'il y aura de douces et belles jeunes filles sur la terre : là où l'épée du soldat, Taspersoir du prêtre échouent, la petite main blanche et le sourire d'une femmeont bien souvent réussi. Vous savez que mainte Marthe enchaîna la tarrasque da Rhône à Baucaire, et que sainte Marguerite mit le dragon sous ses pieds.

En ce temps-là, il y avait, dans le village de Pierrefite, une personne que Ton disait ressembler à la vierge Marie, tant elle était douce et gentille. On la choisissait chaque année pour représenter la Mère de Dieu, aux processions des grandes fêtes et dans les mystères de la Nativité, que Ton jouait à la Noël (1). Je ne vous dirai pas si elle avait les cheveux blonds ou bruns, les yeux grands ou petits, la bouche moyenne ou large : toutes sortes de teints et de traits pAduisent la beauté, pourvu qu'ils aient un certain rayonnement qui vous éblouit, un je ne sais quoî qui vous charme. . . Gracieuse produisait cet effet inexprimable sur tous ceux qui la voyaient : à tel point qu'on venait d' Argelez et de Barèges, rien que pour la voir danser le dimanche : car elle dansait comme vous et moi ; et si bien, si gentiment, sans faire contorsions de bras ni de taille, que les garçons se sentaient ravis et les jeunes filles un peu dépitées. Elle n'aurait eu qu'à vouloir : il ne serait pas resté un seul amoureux aux autres Pierrefitaises. Mais elle était aussi sage que belle, et ne voulait qu'un cour- Ci) Cérémonie dramatique, en usage dans les églises de la haute QêBooswd,

tisao, lequel deviendrait son mari. . . Or, qui diries^ous qu'elle choisit pour cela...? — Le plus beau des garçons?.. • — Vous n'y êtes pas... — Le plus aimable?... — Ah biei> oui... — Le plus riche?... — Vous chercheriez en vain pendant trois semaines. . . Elle choisit Mouret^ le fils de Bertrande, Mouret, le bandit des forêts.

Qui la dirigea dans ce choix singulier?... son cœur compatissant et bon, disent les uns ; le désir de montrer son pouvoir, prétendent les autres... Tant il y a qu'un jour, ayant entendu raconter les méchancetés de Mou-ret^ la dispersion des soldats, la fuite des religieux et de sa mère, elle se dirigea toute seule vers la montagne, bien résolue à dompter ce méchant homme, ou à se faire dévorer.

A peine arrivée dans la gorge sauvage qui s'élève au dessus deAlaouhourat^ elle entend siffler sur la montagne de gauche, et tout aussitôt un sifflet plus lugubre répondre de la montagne de droite. Les bandits se donnaient le signal. . , Gracieuse se met à chanter cette jolie chanson, que vous savez tous :

Sén'éros estât tu, Jou m^séri maridado, Jou m^séri maridado.

Moun diou, Quantos larmos m'en coston

Aquets adîou (!)•

A cette voix, les sifflets cessent, les sapins s'agitent,

(1) Si tu Avais été tout autre, Je me serais mariée.

Je me serais mariée.

Mon Dieu, Combien de larmes me coûtent Ces adieux.

les branches sèches, tombées sur le sol, cracjueat, on homme parait sur un rocher de la rive droite.

— Qui ose chanter ici? dit-il d'une voix rude; le milan crie, l'aigle piaille, l'ours grogne, le loup horle^ le gave mugit, le vent siffle ; rien ne se permet de chanter dans la gorge du pont d'Espagne.

— Je chante parce que c'est ma nature de chanter, répond Gracieuse, comme celle de l'oiseau est de voler, celle du rosier de fleurir ; mon siffler écorcherait mon gosier, comme le siffler des autres fatigue mes oreilles.

Cette voix inconnue étaitsi douce, que Mouret s'arrêta et ne siffla plus. . . Au même instant, un autre personnage parut sur le bord opposé^îu gave : il était noir comme la toison de la chèvre ; il agitait un bâton lourd et noueux, une vraie massue d'homme sauvage : c'était le Maure.

-7- Passe ton chemin, si tu ne veux être morte, audacieuse jeune fille, dit-il; pourquoi t' aventurer dans cette gorge, qui nous appartient?...

Et, prenant de grosses pierres, le Maure les lançait à tour de bras jusqu'aux pieds de Gracieuse. Mouret^ entraîné par une obéissance irrésistible à son père, saisit des pierres aussi et les jette vers le même but; mais soit tremblement de main, soit tremblement de cœur, il ne sait pas atteindre Gracieuse.

Elle, prenant de la mousse, et ces fleurs blanches et bleues qui croissent dans les froides hauteurs, les lance à son tour vers Mouret qui, tout étonné, croit que les cailloux se changent en muguets et myosotis sous la main de la jeune fille. . . Il reste immobile à la contempler.

— Pourquoi diriger des fleurs vei's celui qui ne peut

vous envoyer que des rochers, dit-il;... pourquoi faire le bien à qui est obligé de vous faire du mal ?

— Parce que ma nature est de cueillir des fleurs, comme celle de Tours est de ramasser des cailloux, et celle de l'aigle de tuer les oiseaux qui ne peuvent ni ne veulent lui causer de dommage.

— Tu n'es pas encore loin d'ici, maudite 1... criait le vieux Maure, furieux... Parle Dieu vivant, qui n'est pas celui des chrétiens;... et ici le Maure lança mille afifreux blasphèmes,... prends la fuite plus rapidement que l'isart, ou nous te lapidons comme tout chien de chrétien mérite d'être lapidé.

— Fuis, fuis, fuis, ajoute Mouret^ obéissant malgré lui à son père, ou nous te lapidons comme^ut chien de chrétien mérite d'être lapidé.

— Si vos coups tombent aujourd'hui sur moi, reprend Gracieuse, ils retomberont bien plus cruellement sur vous, lorsque le moment du remords sera venu.

Mouret se tut : il ne détachait plus ses regards de dessus la jeune fille ; son père seul poursuivait :

— Fuis, ou nous te précipitons dans le gave, comme une branche de sapin desséchée.

— Les poissons qui me mangeraient me feraient moins de mal que je n'en éprouve à vous entendre répondre durement à une pauvre femme, dont le seul désir est de vous être serviable.

Le Maure, furieux, franchit le gave d'un bond, et s'élança sur Gracieuse^ la massue à la main.. . Il allait la frapper, lorsque son fils accourt pour la protéger ; il fait mouliner son bâton autour d'elle, et le vieux Maure recule interdit.

Gracieuse avait triomphé ; Mouret la suivait à Cauterets, repoussant toujours les attaques du Maure. Elle

se rendit chez Bertrande, Mmret la suivit. . . Depuis ce jour, il ne quitta plus la maison de aamëre; Gracieus^m retourna plus à Pierrefite : le curé de Cauterets les unit Ils furent heureux comme on Test près d'une bonne femme qui vous aime, près d'un mari que Ton chérit; ils eurent plusieurs enfants, qu'ilsélevèrent dans la crainte de Dieu et dans Thorreur des infidèles... Les gens de la vallée, délivrés des bandits, se disaient les uns les autres : « Quelque méchant que soit un homme, ne désespères jamais de Tapaiser, tant qu'il y aura de douces et belles filles sur la terre. Là où l'épée du soldat, Taspersoir du prêtre échouent, la petite main blanche et le sourire d'une femme ont souvent réussi.»

Li:S FINS MATOIS

Allons, valets, servantes, et vous tous, bons voisins, qui êtes venus aider le vieux Lazare à i9târ//ersonlinet son chanvre, par cegrosjour de pluie, je vais vous payer de vos peines, . . longuement. , . généreusement. . . Je vous raconterai ces contes que mon grand père aimait à répéter, parce qu'ils enseignent la prudence à la jeunesse, la ruse à T^ge mûr, l'économie à tout le monde. N'interrompez pas votre travail pour m' écouter; jeparlerai assez haut pour couvrir le bruit sourd des maillets ; la con-? versation doit être un stimulant et non point une distraction... Courage, frappez dru : la tâche sera plus vite remplie, et mon lin plus vite à vendre. .. Les produits du sol sont lents à venir et faciles à perdre. Gon vertis en argent, ils se conservent mieux dans labonne cachette où l'on enferme les écus, jusqu'au moment où Ton trouve un champ à acquérir, une fille à marier. Cela te fait sourire, Catinon $ tu as dix-huit années, il te reste assez de temps d'ici à vingt-quatre pour filer ton trousseau et gagner à ton vieux père la dot qu'il veut te compter. Faisons aller ces bras agilement et

ferme. Dieu les a faits robustes pour qu'ils produisent du travail ; les garçons aiment les filles vaillantes et économes, qui élèvent leurs enfants sans nourrices étrangères, font leur ménage sans servantes, vont au marché sans montures, filent et cousent ellesmêmes le linge et les bardes de la maison. Hais la vaillantise serait peu, si elle n'était accompagnée de l'économie qui conserve ce que le labeur a produit L'habileté dans les affaires augmente, multiplie ce que l'économie a conservé... Écoutez le vieux Lazare, enfants ; il vous enseignera, par les exemples et les préceptes du vieux temps, comment on prévient les jalousies des autres, comment on fait tourner à son profit les mauvais desseins d' autrui. L'homme prudent et ordonné en ses affaires est un renard engagé au milieu d'une compagnie de chasseurs et de chiens, qui tous le suivent à la piste et lui tendent mille pièges. Soyons constamment en éveil et sur nos gardes ; si quelque chien furet s'engage dans notre terrier, avec intention de larcin ou de morsure, vengeons-nous de ses méchants projets, en lui arrachant quelque bonne pincée de poil, qui nous servira àgarnir notre matelas... Surtout, fillettes et garçons, préservons bien ce qu'on appelle le cœur (chose que je ne connais que par ouidire) de ces allèchements dangereux, de ces émotions défaillantes, qui empêchent de voir noir ce qui estnoir, blanc ce qui est blanc, et font prendre aux pauvres aveuglés une ronce pour un rosier, et un champ d'avoine pour un champ de belle grossagne (1) . Garçons, ne traitezjamais d'affaires devant les filles : elles ont ces coquins de regards qui troublent notre vue, et donnent

(1) Grossagne, gros blé.

aux grossous l'apparence des pistoles. Filles, n'écoutez les garçonsqu'après vous être assurées qu'ils ont de bons champs et de belles prairies ; l'erreur est facile à commettre et difficile à réparer. Ces maudits notaires tiennent plus ferme avec leurs cordes de papiers que les forgerons avec leurs tenailles de fer... Soyons donc en toute chose sur nos gardes, armés de prudence ; ayons l'ceil ouvert et marchons les poches remplies de fines ruses et de ressources imprévues. Allons, courage, frappez dru ; nous boirons un petit coup de vin convenablement trempé;... après le travail et après les contes du vieux Lazare.

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