BERNADOTTE OU LES MAINS BLANCHES
Ceci n'est pas l'histoire d'un roi, mais celle d'une pauvre paysanne ; la scène ne se passe pas dans les camps, mais dans un village, à une époque où les guerres de Bonaparte n'avaient pas jeté sur le sobriquet bien simple de Bernadette (petite Bernarde) l'éclat historique qu'il n*a plus perdu depuis.
Un homme et une femme avaient une fille unique ; ils l'aimaient tant qu'à peine venue au monde ils se préoccupaient de son mariage. L'homme cherchait pour elle, dans le travail le plus opiniâtre, une de ces dots miroitantes qui fascinent les riches garçons ; sa femme le seconda si courageusement, le jour bêchant la terre, la nuit cousant et s' occupant sans trêve à préparer le trousseau de sa fille, qu'elle tomba malade et
mourut sansTouloir appeler le médeciii, afin d'économiser le prix des remèdes^
Juan^ resté seul avec sou enfant, n'en souhaita que plus fort de se procurer un gendre, vaillant ouvrier, possesseur d'une grosse aisance, qui assurerait la prospérité de la maison et le bonheur de sa chère Bema* dette.
Aussitôt qu'elle eut dix-huit ans, les prétendus ne manquèrent pas* Le père Juan devait à son avarice la réputation d'un homme fort à l'aise, qui a fait habillement valoir ses écus, en prêtant à la petite semaine et à des intérêts que le Gode ne sanctionne pas ; mais les garçons à marier se gardaient bien de lui reprocher cette infraction à la loi du denier vingt. Le péché resterait pour le compte du beau-père, les bénéfices pour celui des petits enfants, et ils répétaient, en se frottant les mains, le proverbe de tous les pays : Bienheureux les gendres dont les beaux pères sont damnés.
Bernadotte, digne de son père par l'économie et l'activité, allait chaque matin vendre de la volaille, des œufs ou du fruit à la ville. Elle rencontrait fréquemment le jeune laboureur Micoutet, qui poussait ses bœufs jusqu'au bord du chemin, et les tenait longtemps arrêtés au bout du sillon, afin de dire bonjour & It jeune fille,* et de causer quelques instants avec elle du beau temps et de la pluie, des poulets et des vaches, du maïs qui levait et des fèves qui allaient sécher. Bernadette, si pressée qu'elle fût par l'heure du marché, avait toujours quelques instants à donner au jaseur, et trouvait encore, après l'avoir quitté, le temps de se retourner plus d'une fois pour répondre aux dernières paroles amicales qu'il lui envoyait par dessus les haies, aussi loin qu'il pouvait se faire entendre.
Alrivée l^ur la place^ Bernadotte avait habituellement pour premier acheteur le jeune boulanger Casterez qui, sous prétexte d'examiner les œufs et les fruits, prolongeait la conversation pendant une bonne heure; yaiitait le plumage luisant des poules, leur embonpoint remarquable, donnait mille félieitations à la ménagère qui avait du les mettre dans cet état avantageux.
Passant des paroles aux preuves, il marchandait tout, se montrait toujours satisfait du prl)c et emportait là corbeille entière à sa boutique, où la marchande trouvait toujours quelque rafraîchissement et deux bonnes tartelettes garnies de confituresi
Au retour du marché, Bernadotte, allégée de son fardeau, passait devant la boutique du perruquier Firmin, jeune élégant^ ooifTé^ rasé comme un petit saint Jean à la procession de la Fête-Dieu.
M. Firmin revenait de faire son toiir^ ainsi que l'ap-, prenait en grosses lettres Une belle enseigne, décorée d'une paire de ciseaux et d'un rasoir, à l'instar de Técu d'un marquis, timbré d'un double chevron.
— Hé ! Bernadette 1 n'avez-vous pas d' œufs à me vendre aujourd'hui 7 lui demandait l'artiste en coiffure. Bernadette faisait un petit signe de tête af&rmatif : elle avait eu le soin d'en dérober une douzaine à l'accapareur Casterez, et les tenait en réserve, afin d'avoir toujours quelque chose à donner à M. Firmin... é La prudence est la mère de la sûreté ; Micoutet se montrait fort attentif assurément, Casterez très-empressé, mais M. Firmin n'était pas moins aimable, et l'on ne sait jamais ce qui peut arriver. . .
On présentait donc les œufs à M. Firmin, qui trouvait leur fraîcheur digne de celle qui les apportait. Loin de vouloir faire rabattre du prix, il ajoutait à sa
monnaie un flaeon d'eau de lavande ou quelque tablette de savon parfumé ; il demandait des nouvelles du ipère Juan, des nouvelles de la vache Braguette^ dont le lait excellent entretenait le bel incarnat de la laitière ; des nouvelles des brebis qui fournissaient de la laine pour tricoter ces jolis bas si bien tendus sur son petit pied ;carM. Firmin était devenu très-indiscret en fsdsant son tour de France ; ses hardieses auraient choqué la laitière, si l'intérêt du commerce ne lui avait commandé la tolérance et la dissimulation;... il demandait des œufs pour le lendemain, du beurre toutes les fois qu'on viderait la baratte, et, malgré son audace, défaut que les jeunes filles reprochent souvent aux garçons, par simple acquit de conscience, Bernadette trouvait le perruquier aussi charmant qu'il était empressé.
Le laboureur Micoutet, chaque jour aux cbanaps, quelque temps qu'il fît, et au plus matin, car il ne dormait plus, tant il était pressé de voir paraître l'aurore et la jeune fille, finit par se fatiguer si bien à ce train-là, qu'il résolut de retrouver le sommeil et la
tranquillité Il se rend chez le père de celle qui lui
a ravi le repos, et le béret à la main, le regard baissé, la parole trébuchante, il lai parle longuement de Bernadette, loue ses bras vigoureux construits pour le travail, la bonne santé visible en toute sa personne, et conclut par une demande en mariage.
Le père Juan ne dit pas om\ et moins encore non. Il connaissait la valeur de ces tout petits mots de trois lettres ; il ne les lâchait non plus que ses écus, qu'avec
certaines garanties d'utile placement; il renvoya le jeune homme au dimanche prochain, et communiqua la proposition à sa fille.
— Micoutetest un très-bon garçon, dit Bernadette, je cause tous les matiQ3 avec lui en passant devant sa propriété ; il a des bœufs superbes, un bon champ, une excellente vigne ; mais le boulanger Casterez se montre très-avenant aussi ; ne serait-il pas bon?...
— Le boulanger Casterez 1 reprend le père en réfléchissant. Dam ! il y a toujours du pain sur la planche d'un boulanger.
— Et des tartelettes sur la table, ajouta Bernadette.
— Je saurai quelles sont les intentions du boulanger , avant de prendre une résolution , ma fille...
— Elles s'annoncent si bien, ses intentions, mon père... Chaque matin, il m'achète les provisions que je porte à la ville ; et sans marchander, s'il vous plaît : je les lui ferais payer le double qu'il ne se permettrait pas la moindre observation.
— Sans marchander! dit le père Juan qui n'avait pas la même façon de procéder en affaires. Il est donc fortement épris, le garçon I... Nous approfondirons la chose, Bernadette, et si son grenier et sa bourse sont aussi convenablement garnis de blé et d'écus que son cœur paraît l'être d'amour, nous tâcherons d'arranger Tafiaire.
Le père Juan courut parler au boulanger qui fut enchanté de cette démarche et se montra très-sérieusement amoureux.
— Et de deuxl pensa le père Juan. La chose est très-bien engagée : nous établissons la concurrence... Marchandise bien demandée augmente toujours de valeur.
Il rentra chez lui, communiqua la ^êp(^lse du boulanger à sa fille, et lui promit d'examiner promptement lequel des deux il Vciudrait mieux épouser.
— Le boulanger est un beau jeune homme, répondit Bernadette, comme elle avait dit du laboureur Hlcoutet; mais il y a le perruquier Fîrmin aussi... D m'achète tous les jours quelque chose, et me retient une heure pour me parler de son tour de France^ de la laine de mes bas, de ma vache laitière Il m'assure n'avoir jamais vu de personne plus avenante que celle qu'il a le plaisir de voir quand il me regarde.
— Des compliments decoiffeur ! s'édriale père Juan; on connaît la valeur de cette denrée... n'importe, l'affaire devient excellente... concurrence à trois, bénéfices plus assurés ! Nous verrons le perruquier, ma fille, nous saurons ce qu'il faut espérer de son adnùration.
Juan revint encore à la Ville * il eut une entrevue avec M. Firmin, et comme il savait que la présence des chalands donne de l'activité aux enchères, il engagea chaque concurrent à se rendre chez lui le dimanche suivant à l'issue de la messe.
— Hum ! grommelait-il, en résumant la situation, le laboureur fait la cour à ma fille, mais sans quitter son travail, ni dépenser un liard ; le boulanger poursuit la même entreprise en flânant sur le marché, et gaspille son argent pour séduire la marchande ; le perruquier accable Bernadette de complimenfs futiles et de cadeaux légers... Ne nous pressons point, éclaircissons les choses, sondons les caractères des galants, en leur proposant une petite énigme de ma façon.
Le dimanche venu, Bernadette se fait belle comm« la vierge d'un pavillon de mai : elle prend sa coiffe de
mousseline la mieux empesée, son jupon d'indienne, son fichu de cotonnade rouge, ses souliers de maroquin ; les trois prétendus se présentent, et le père Ipur fait accueil en ces termes ;
— Vous désirez procurer un mari à ma fille, et vous êtes trois qui nourrissez la même ambition. Gomme la loi l'oblige à faire deux réprouvés pour un élu, elle doit procéder prudemment à ce triage toujours difficile. Tout écolier qui étudie au collège passe cinq ou six ans à se demander s'il prendra Thabit du soldat, la robe de l'avocat ou celle du médecin. Une jeune fille estbien excusable de réclamer huit jours pour décider quelle est la corde qu'elle se passera au cou..... Revenez diiDanche, mes amis, faites belle toilette \ je suis difficile, dans l'intérêt de ma chère Eernadotte, et j'ai toujours eu certaine superstition à l'endroit de la propi'eté... Ne soyez donc pas étonnés si je lui donne pour mari celui qui montrera les mains les plus blanches.
Le père Juan appuya sur les derniers mots avec une intention marquée.
ni
Micoutet fut sur le point de mourir de douleur ; le travail des champs avait rendu sa peau plus sèche que la pierre-ponce. Le boulanger et le perruquier, au contraire, constamment plongés dans le beurre et le savon, avaient les mains plus douces que la robe satinée d'une duchesse.
Le pauvre bouvier se sentait mis hors de cause ; la lutte n'allait s'établir qu'entre les galants citadins. Ces derniers, remplis d'espérances Régales, passent la
semaine à préparer leurs mains à l'aide des onguents les plus onctueux, et ils obtiennent une blancheur embaumée, qui les remplit du plus fier orgueil-
Micoutet n'a pas même le courage de laver les siennes à Teau du ruisseau, tant il se reconnaît inférieur à ces beaux messieurs de la ville. Son grand père Simon, qui connaissait parfaitement le monde, depuis qu'il le parcourait sur ses vieilles béquilles, et qu'il le regardait à travers ses cils blancs, comprit son embarras et vint à son secours.
— Micoutet, mon ami, dit-il en lui remettant un petit sac gris tout couvert de poussière, mets cela dans ta poche et rends-toi chez le père Juan... Lorsque le moment de montrer tes mains sera venu, plongeles dans ce sac et remplis tes doigts de l'onguent qu'il renferme.
— Mais, grand-père, j'ai la peau plus noire et plus rude que l'écorce d'un vieux chêne; comment voulezvous?...
— Suis mon conseil. La savonnette que je te donne est de telle efficacité que les taches les plus rebelles ne résistent pas à son action. Son usage est de très-ancienne date, et le temps n'a pas épuisé sa vertu.
Micoutet prend le sac à savon, et se rend chez Bernadette ; le boulanger et le perruquier ne tardent pas à l'y joindre.
Gasterez montre ses doigts ; ils sont plus blancs que la fleur de l'églantier : le perruquier épanouit les siens; ils sont plus frais que le lis qui vient de naître; Micoutet vient à son tour, et tire ses large.s mains de ses poches... Firmin et Gasterez se mettent à rire; mais le père Juan pousse un cri d'admiration... Ces
mains étaient remplies de beaux écus empilés et luisants.
— Vivat! mon garçon! voilà la vraie, la bonne et durable blancheur que j'aime, s'écria-t-il : Bernadotte sera ta femme, car tu lui as fait la cour sans quitter ton champ, et tu as su deviner qu elle était la blancheur la plus appréciable dans les mains d'un gendre.
Les deux bourgeois interdits et muets retournèrent dans leur boutique, portant l'oreille plus basse qu'un chien courant qui a perdu son lièvre. Bemadotte et Micoutet les invitèrent gaiement à leur noce : ils eurent le bon esprit de se rendre au dîner ; car les bourgeois ne négligent guère de prendre ce qu'il y a de bon chez un paysan qu'ils dédaignent, et les deux époux, heureux comme des gens qui possèdent autant d'écus que de bonne amitié, travaillèrent leur vie durant à agrandir le sac à savon du vieux grand père.