‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 21 sur 26 · LE JUSTE ET LA RAISON · texte numérisé non relu

LE JUSTE ET LA RAISON

N'espérez pas abuser impunément de certains naïfs ; l'esprit leur viendra quand vous vous y attendrez le moins et gare les représailles! Ils auront à venger leur amour-propre blessé et à regarnir leur bourse mise à sec.

Capdannère n'avait pas quinze ans, lorsqu'il perdit son père, le cultivateur Marrot : il resta seul avec

sa mère Tounette, et une paire de grands bœufs, qu'il ne pouvait conduire au labour, tant il était jeune et simple d'esprit... En cette extrémité, Tounette résolut de les vendre, et de donner son bien à ferme à quelque propriétaire du voisinage.

Gapdarmère fait manger double ration à ses bêtes pendant quinze jours, afin de les mettre en bon état et se dispose à les conduire au marché.

— Que pourrais-je en demander, mère ?

— Le juste et la raison^ mon fils; toujours et en toute chose, le juste et la raison.

Gapdarmère part et arrive à la ville. Bientôt deux marchands tournent autour des bœufs, regardent leurs yeux, leurs dents, leurs jambes et demandent le prix des deux caoubets (1).

— J'en Veux le juste et la raison^ répond Gapdarmère.

Gette réponse un peu vague étonne les maquignons*

— Qu'est-ce que /e/i/^/^ ? demande l'un, afin d'éprouver l'intelligence du jeune gars.

— C^st le juste...

— Et la raison? Qu'est-ce cela, mon fin compère?

— G'est la raison.

Les marchands 'étaient fixés sur la capacité du vendeur ; le premier prend une prise de tabac dans sa tabatière, et la mettant sur la main de Gapdarmère, il lui dit avec assurance :

— Tiens, mon ami, voilà le juste.

L'autre marchand, prenant une fève dans sa poche, la pose à son tour dans la main de Gapdarmère, en lui disant.

I) Bœufs de couleur ^ris-clafr.

— Voilà ta raison^ mon fila.

L'assurance des marchands étourdit Capdarmère.,. Le prix des bœufs étant payé, le pauvre dupe se croit satisfait, et les dupeurs emmènent la marchandise en laur demeure.

Capdarmère rentre chez lui, tout fier de sa vente, et remet à sa mère le prix léger de ses grands bœufs.

A la vue de la fève et de la prise de tabac, Tounette entre en fureur, donne à son fils tous les noms de niais, de sot, de malotru, qu elle peut trouver dans son langage, et déclare, en pleurant de douleur, que son nigaud d'enfant, la honte de sa famille, ne sera bon à rien et ne prendra jamais le loup par la queue.

Ce défi piqua d'honneur le jeune drôle. La colère d'avoir été dupe sembla ouvrir dans sa cervelle la porte de la petite cassette des expédients, qui ne s'était pas jusqu'à ce jour entrebâillée. Il ne dit mot, mais il réfléchit et résolut d'empêcher les gens de le traiter toujours d'imbécile...

Il prend une corde, une hachette et se rend tout seul dans le bois... Là, le cou tendu, l'œil à la piste, et marchant, léger comme un chat, il va de ci, tourne de là, et finit par apercevoir le loup dans son gîte... Il dormait sur la digestion de la dernière brebis volée... Capdarmère fait un lacet à sa corde, avance sur la pointe du pied, et, s' élançant vers le loup, le nœud coulant tout ouvert, il le lui passe au cou et l'attache solidement avant qu'il ait pu hurler pour appeler la bande.

Mon drôle, heureux de sa capture, conduit le loup prisonnier chez lui.

— Eh bien ! nrère ; vous me disiez que je ne prendrais jamais le loup par la queue,,. Ne suis-je pas le

maître de le saisir par là, maintenant que je le tiens par la tète 7

— Je suis enchanté de ta prouesse, mon fils; puisse ton esprit se développer, et réparer plus tard la mauvaise vente des bœufs, que je regretterai toute la vie.

— Nous verrons bien.

Capdarmère court à son étable, tue un mouton, Fécorche, et met sa peau sur le loup. Tête, pattes, corps, tout est si habilement recouvert, qu'on eût dit d'un agneau des plus pacifiques. . . Capdarmère revient au marché, avec sa bète déguisée, et ne manque pas d'avoir pour premiers acheteurs les deux maquignoDS de la foire dernière. Ils avaient trouvé les bœufs si bon marché, qu'ils espéraient obtenir ce beau bélier à un prix tout aussi modéré.

— Combien veux-tu de ce marret^ Capdarmère.

— Trente écus, mes bons messieurs.

— Trente écus 1 y penses-tu?... Sais-tu bien ce que c'est qu'un écu.

— Un morceau d'argent tout rond, avec lequel les prodigues jouent au bouchon et à croix ou pile, mais que les gens économes serrent dans leur bourse.

— Mais trente écus, c'est le prix d'une vache, el non celui d'un bélier!

— C'est que le mien vaut cent agneaux... Il a fait ses preuves... Mettez-le dans un troupeau décent brebis : vous saurez me donner des nouvelles du résultat Seulement, rappelez-vous qu'il est ombrageux de sod

caractère ; il aime le silence, la nuit , et ne veut pas être dérangé par les importuns. Menez-le vers le soir dans retable de vos brebis, refermez la porte; vous verrez le lendemain quel bon ouvrage!... Vos bêtes n auront plus besoin dêtre saillies.

Les maquignons, pressés de faire l'expérience d'un reproducteur si vanté, comptent trente écus, conduisent le bélier dans leur étable, l'enferment soigneusement au milieu des brebis et vont se coucher. . . Il y eut un peu démoi toute la nuit dans la bergerie. Les brebis, fort agitées, cognaient la porte, faisaient crier le râtelier et avaient l'air de se plaindre.

— Hé! compère, entends comme le gaillçird en fait des siennes, disait un des maquignons à l'autre. . . Les beaux agneaux que nous verrons naître entre la Noël et la Chandeleur.

Le lendemain, les marchands courent à l' étable... surprise ! 6 désespoir ! toutes les brebis sont égorgées ; le bélier seul survit, et dès qu'on ouvre la porte, ils'élance entre les jambes des maquignons, les renverse et fuit vers la forêt à toute course. . .

Les marchands devinèrent la ruse et virent d'où partait la vengeance. . . Ils résolurent d'en punir l'auteur. . . Ils prennent leurs bâtons les plus noueux, et se dirigent vers la maison de Capdarmère.

Le drôle attendait leur visite et se disposait à les recevoir, non point à la cuisine, mais dans la cour... Il poursuivait son chien, un chien mangeur de poules, mordeur de gens, un vrai démon, disait-il... Le chien

fuyait de touscôtés; mais, arrêté par les fermetures et les haies de l'enclos, il revenait prestement sur ses pas avec des évolutions très-fatigantes.., Capdarmèrele ssdsit enfin, l'abat sous ses genoux, tire un couteau de sa poche, et le lui plonge. •• dans le cou? Ce fut la croyance des maquignons. Mieux informés, nous pouvons dire qu'il se contenta de l'enfoncer dans une petite vessie remplie de sang, attachée soua le long poil du poitrail pour les besoins du stratagème.

Aussitôt la pauvre bête, fort bien instruite à fiûrela morte, se renverse à plat contre terre.

Les marchands demandent à Capdarmère la cause de sa fureur.

— Laissez-moi faire, dit-il. Ce chien est pris d'accès de rage qui lui font manger tout ce qu'il trouve, même mon dîner, mordre tout le monde, même son maître. Cela lui vient de l'excès du sang, qui lui moDte à la tête ; je n'ai qu'à le saigner au cou, comme vous venez de voir : la rage lui passe. Je n'ai qu'& prononcer certaine parole magique, il revient à la vie, sage, et doux comme un petit agneau. . . Pour preuve, .. i « Couteret de manche noir, couteret de manche blanc, relève mon chien à l'instant. »

A ces mots, la bête se relève, comme ces chiens savants, àqui les soldats ont appris l'exercice.

— Le voilà sage pour quinze mois, dit Capdarinère.. Ce remède n'est pas applicable aux bassets seulement; il est tout aussi avantageux pour toute espèce d'animaux, chevaux, mulets, vaches et bœufs.

— Quoi ! vous pensez que les bœufs tamasêéê (1)...

— Quoil vous pensez que les chevaux rétifs. ••

(1) Qui se jettent sur Tliomme à coups de cornes.

— Certainement 1 . . Avec mon petit couteau, je réduirais à la sagesse le diable lui-même. J'espère bien employer le remède, si je manque un jour la route du paradis.

— Quel prix vendrais-tu ce couteau?... J'ai un bœuf qui se lance sur les gens comme un bélier : il a failli me tuer .la semaine dernière,

— J'ai un mulet qui recule^ quand on le pousse en avant, et rue jusqu'à ce qu'il ait cassé tous les harnais.

— Mon couteret vaudrait cent écus; je vous le donne pour quarante...

— Quarante écus, un petit couteau !

— Il vous en fera économiser mille en harnais, visites de médecins et de vétérinaires.. . — Il n'est pas de mensonge qu'on ne croie, s'il offre des bénéfices inespérés. Les maquignons convaincus achètent le cou^ teau et rentrent en leur logis ; le bœuf ruminait dans la prairie, le mulet broutait le bout des ronces des haies; les maîtres étaient pressés de les guérir de leurs défauts. L'un se dirige vers le bœuf et lui plonge le couteau dans le cou ; le sang coule, le bœuf tombe aux applaudissements du maquignon. Son compère prend le couteau à son tour, court à son mulet, lui fait une incision analogue au poitrail, et le renverse baigné dans son sang... Voilà les maquignons fort satisfaits du début de la chose ; maïs quand ils veulent prononcer la formule : « Couteret de manche noir, couteret de manche blanc, relève notre bœuf et notre mulet à Tinstant, » ils voient les deux animaux rester sourds et immobiles. Au lieu de les ramener à Tétable, ils doivent les porter à la voirie.

Les marchands, furieux, jurent de se venger de Cap-

darmère; et, cette fois, ils s'arrangent de manière à ne pas manquer leur coup. Ils prennent un sac de cuir muni d'une bonne corde à l'ouverture et se rendent chez le garçon ; il était au lit, et dormait d'un très-bon somme; ils le saisissent et le plongent dans le sac, comme un furet qu'on porte au clapier... Au lieu d'aller vers le bois, ils se dirigent vers la mer, dans l'intention d'attacher une grosse pierre au sac, et d'envoyer letout au fond de l'eau salée.

Dans cette position désespérée, Capdarmère ne disait mot, sachant bien que les plus beaux discours ne pourraient attendrir ses ennemis... On arrive devant une auberge, il faisait chaud. Les deux marchands suaient à porter alternativement le malheureux condamné; ils déposent le sac près du portail, et pénètrent dans la cuisine, pour demander à boire.

Capdarmère est laissé seul un instant sur la route et dans son sac... Quelle triste comparaison entre le vin que boivent les maquignons, et Teau salée qu'ils se proposent de lui faire avaler sans qu'il le demande!... Tout à coup le jeune gars entend venir un marchand de cochons.

— Holà! vous qui passez libre et dispos sur le chemin, écoutez les plaintes d'un pauvre diable, qui gémit enfermé dans cette grande besace.

Le porcher s'arrête devant ce sac qui parle, et demande ce qu'il y a là.

— Un malheureux garçon, qui avait juré de n'avoir jamais de femme, et que l'on porte malgré lui dans le

palais du roi pour lui faire épouser une princesse.

Le porcher, fort surpris de cet étrange amour du céslîbat, surtout quand il s'agit de se marier avec une princesse, propose au fiancé royal de prendre sa place et de lui céder la sienne ; Capdarmère ne demande pas mieux que de retrouver le soleil et le grand air, à la suite d'un troupeau, quelque grognon qu'il soit. Il prie l'étranger de couper la corde du sac, celui-ci obéit, Capdarmère sort, et pendant que le porcher se glisse dans sa cachette, heureux comme un roi qui va épouser une reine, Capdarmère se met à la suite des pourceaux et les conduit vers un bois.

Triste réveil! les maquignons, après avoir vidé deux bouteilles de bon vin, sortent du cabaret et reprennent leur paquet ; mais au lieu de le porter au palais ils le portent vers la grande eau.

— Nous y voici, dirent-ils, en arrivant sur un monticule de rochers.

— Ah 1 bon, pensa le porcher, qui n'y voyait pas du tout : ils vont ouvrir le sac et je verrai la princesse.

Les maquignons prennent le sac par les deux bouts et le balancent.

— Tiens, pensa le porcher, voilà une manière aussi neuve qu'agréable de pénétrer chez une riche fiancée.

Aussitôt le sac se détache des mains des balanceurs, et tombe dans la mer, comme une pierre.

— Aïe, ach ! au secours, miséricorde ! crie l'infortuné qui suiFoque.

Les maquignons effrayés prennent la fuite à toutes jambes, dans la crainte d'être accusés du meurtre, si la maréchaussée vient à passer. Capdarmère, qui les a suivis à distance, afin de porter secours au noyé, profite du moment où ils s'éloignent : il comt à l'eau,

plonge et ramène le sac à la surface. Je laisse à penser s'il se pressa de l'ouvrir ; bien lui prit de travailler à la hâte... Le malheureux porcher ne respirait plus qu'à moitié. Il le fait revenir à lui, cependant, et reçoit mille bénédictions. . • Le porcher éprouvait bien quelques difficultés à s'expliquer pour quelle cause il se trouvait dans la mer, après avoir reçu la promesse qu'il serait porté dans un palais, et marié avec une belle et riche princesse. Mais la joie de revenir à la vie ne lui permit pas de se montrer soupçonneux, et poor récompenser Capdarmère de l'avoir arraché à la dent des poissons il lui offrit la moitié de son troupeato. Capdarmère se garda bien de refuser. Il aida son nouveau camarade à conduire ses animaux vers une grande forêt qui couvrait les collines.

Prudence est mère de sûreté. Les maquignons « connaissant les mauvais tours de ce coquin de Capdarmère, reviennent sur les bords de la mer, pour s'assurer que l'homme est mort et tâcher de rattraper le sac, afin que tout soit bénéfice dans cette bonne affaire.., surprise ! quel est donc cet homme, qui pousse un si grand nombre de pourceaux devantlui ?. . . Doivent-ils en croire leurs yeux, il ressemble à Capdarmère.

— A qui sont ces bêtes, mon brave homme?

— A moi, pour la moitié, mes bons messieurs.

— Combien en as-tu?...

— Deux cent cinquante.

— C'est presque une fortune cela, combien les estimes-tu?

— Le juste et ta raison.

—• Le juste et la raison... Qui t'a dit de nous parler ainsi ; serais-tu un coquin que Ton appelle Gapdarmère?

— Oui, mes bons messieurs, celui-là même que deux honnêtes je ne sais gui ont eu la bonne idée d'enfermer dans un sac, et de lancer dans la mer, avec une pierre au cou.

Les marchands étaient stupéfaits^

— Heureusement, poursuivit le garçon, j'avais mon couteau dans la poche. «• Vous savez bien, ce couteret de manche noir, couteret de manche blanc!... J'ai déchiré le sac, il s'est rempli de sable, je l'ai rapporté à la surface, je l'ai vidé sur la plage et chaque grain est devenu un gentil pourceau. .. vous pouvez voir s'ils sont de belle espèce.

~ Quoi! le sable de cette mer?...

— Se transforme en jolis petits animaux bien dodus, aussitôt qu'il a vu le soleil et touché la terre* Regardez les échantillons.

Les deux marchands se considèrent et se consultent. . . Il est toujours facile de tromper les gens auxquels on oiFre des bénéfices inespérés!...

— As-tu laissé beaucoup de sable au fond de l'eau, jeune homme?

— Assez pour couvrir tout le pays que vous voyez du haut de cette colline.

Les marchands n'eli demandent pas davantage ; ils courent vers la plage et plongent dans la mer. Capdarmère les avait suivis ; dès qu'ils les voit dans l'eau :

— Holà, hé ! s'écrie-t-il de toutes ses forces, bergères et bergers, laboureurs et bûcherons, avez- vous jamais vu de si gros pourceaux se baigner dans un si vaste marais?...

Les marchands lui demandent la raison de ses cris et de son rire sardonique.

— Le pauvre naïf qui vendit deux grands bœofs pour une prise de tabac et une fève n'a-t-il pas quelque raison de rire de la crédulité de ceux qui pensent trouver leur fortune au fond de Teau, sur la foi d'un petit mensonge ?... Si vous m'avez pris mes bœufs un peu trop au rabais, ne m'avez-vous pas payé le loup et le petit couteau un peu plus que le juste et te raison. Merci de la réparation, mes chers messieurs... Je vois qu'il est toujours facile de tromperies plus fins, en leur faisant espérer des bénéfices insolites. J'espère qu€ certains filous seront guéris pour quelque temps du désir de s'enrichir aux dépens des simples et des bons : ils auront appris qu'il n'est pas d'enfant niak que le désir de réparer une sotise ne rende fin et rusé; pas de candide et doux caractère qui ne devienne malb et trompeur pour se venger d'une injustice.

Les deux marchands, balotés par les flots, criûent au secours, à chaque gorgée d'eau amère qui leur entrait dans la bouche. . . Capdarmère les prit en compassion : U leur jeta une branche et leur aida à regagner la terre 5 mais la leçon fut bonne. Ils renoncèrent à acheter de grands bœufs pour une prise de tabac et une fève, et se décidèrent à tout payer le juste et ta raison.

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