LE COFFRET DE LA PRINCESSE
Ma grand^mère'me disait souvent : «Vous gagnem toujours quelque chose à paraître plus fin que vous
n'êtes, plus fin qne les autres ne sont ; et si tant de finesse vous trouble un peu la conscience, elle arrangera du moins vos petits intérêts. » Tant et tant elle me le répéta, que je finis par comprendre le sens du vieux conte que l'on va lire.
Il y avait une fois un roi de Gascogne qui n'avait qu'une fille, mais une fille si belle, qu'elle ne pouvait se mirer à une fontaine sans transformer l'eau en cristal d'argent. Un jour qu'elle se rendait à une fête avec son père, couverte de ses vêtements les plus beaux, elle aperçut, à son grand effroi, sur la bordure dorée de son corsage, un insecte inconnu dans les palais, et dont la vue lui fit pousser un cri d'épouvante*. • Cet insecte, ne vous scandalisez pas, 6 vous qui m'écoûtez, n'était autre qu'une punaise!... Le premier sentiment de répulsion apaisé, la princesse se prit d'un bel acccès de curiosité pour cet animal extraordinaire ; malgré les observations du roi, elle l'enferma soigneusement dans un coffret d'ivoire, et le mit à l'engrais avec les soins les plus attentifs.
La punaise, traitée d'une façon si peu commune, goûta fort cette façon de vivre, et répondit si bien aux attentions de sa maltresse, qu'en peu de jours elle doubla de volume ; elle finit par acquérir un si haut degré d'embonpoint, qu'à la fin de l'année elle remplissait le coffret tout entier, et terminait cette carrière grossissante en mourant d'un gras fondu...
La princesse, inconsolable, ne veut pas se séparer de cette dépouille mortelle ; sur l'avis de son père, elle emploie sa peau à faire recouvrir son coffret d'ivoire, afin de l'avoir constamment sous les yeux; et, pour donner à cette relique un rôle plus important, il est décidé que le roi n'accordera la main de sa fille qu'au
gentilhomme habile qui devinera à quel animal cette peau tannée peut appartenir.
Cette condition, publiée à son de trompe dans le royaume tout entier» fit accourir une foule de beaux et riches chevaliers, fort désireux de trouver le nom de la bête extraordinaire ; mais la plupart usèrent inutilement leurs besicles à étudier la peau soumise k leur examen. Us furent obligés de se retirer cooune ils étaient venus, et de renoncer à la main de la belle princesse
Un dernier prétendant part enfin de ses domaines, at se dirige vers le palais. Il provoquait la surprise génémle sur son passage, car il marchait seul, accompagné de cinq chevaux sellés et bridés.
Le chevalier Montgausy allait tenter fortune; il n'était pas seul à faire ce métier-là, fort en honneur dans le pays de Gascogne ; après avoir fait quelques lieues sans rencontre notable, il aperçut un individu, asbis sur le bord du chemin, à l'ombre d'un chêne, et qui semblait attendre quelque chose. Aussitôt qu'il Aperçut Montgausy, il parut se dire : Ah bon 1 en voici uni... Il se couche à plat ventre sur le gazon, et met son oreille contre le sol, de manière à écouter le bruit qui se fait au centre de la terre.
Nous gagnons toujours quelque chose à paraître plus fin que nos pareils, me disait ma grand' mère, et ma grand'^nère avait raison.
** Que fais4u là, compère 7 demande le cavalier aux cinq montures.
-^ J'écoute ce que disent les gens de Tautre monde.
'^ Les gens de l'autre monde ! mon garçon, et ta peux entendre quelque chose à ces grandes diatanoesT
— Certainement, monseigneur i je suis mêmd aEèez satisfait du résultat.
— Tu dpis avoir l'oreille bonne, compère L.» Veuxtu m' accompagner dans mon voyage ?•• . Monte sur un de ces chevaux qui attendent leur écuyer ; peut-être pourrafi*tu me seconder dans mon entreprise ?
L'homme aux fines oreilles ne se le fait pas répéter ; il s'élance sur un cheval, et le jeune seigneur poursuit sa route moins solitaire.
C'était le jour aux aventures; plus d'un flâneur en quête de bonnes rencontres était à la chasse des passants. Au bout de quelques pas, le chevalier Mont* gausy aperçoit un braconnier, nonchalamment couché près de son chien endormi ; il bâillait vers le ciel, et semblait faire la chasse à tout autre chose qu'aux bécasses... A la vue du chevalier Montgausy, de ses chevaux, de son valet, il se dresse sur ses pieds, et se mettant à l'affût derrière une haie, il vise du côté du nord, et tire un premier coup...
— A toi, Patouy dit-il à son chien ; le chien part i la quête du gibier... le chasseur ajuste du côté du sud et tire encore. •• Puis, se tournant vers le couchant, > il lâche un autre coup, prenant à peine le temps de re« charger son arme. ». A quoi donc tirait-il ? Le chevalier -, Montgausy ne voyait pas l'ombre d'un lièvre ou d'une caille.
— Que faites-vous là, mon ami ? lui demande le gentilhomme.» •
— Je tire aux oiseaux qui voltigent au sommet des collines, monseigneur I
— Au sommet des collines... vous perdez la tête, mon pauvre homme ; vous ne distingueriez pas un bœuf à cette distance.
— C'est que j'fid bonne vue, monsieur! et, mettant en joue de nouveau, il tire et siffle son chien, afin qu'il aille chercher la pièce frappée par la charge meurtrière.
— Vous allez voir, monsieur !«.. le roitelet est tombé dans le fourré qui couronne le bout du puy ; mon Pjtou va le rapporter à l'instant.. .
— > Vos yeux sont donc meilleurs que ceux du milan et de Tépervier.
— C'est lama supériorité sur les autres chasseurs... Eux sont obligés d'attendre l'approche du gibier ; moi j'aperçois toujours quelque tête, dans le rayon de deux à trois lieues. Et bien m'en prend, monseigneur, je n'ai d'autre chose à manger que le produit de ma chasse.
J'ai ouï dire à ma grande mère qu'on gagnait toujours quelque chose à paraître plus fin qu'on ne l'est.
Le chevalier Montgausy regarde le chasseur avec admiration et surprise,
— Ne voudriez-vous pas m'accompagner dans mon voyage, lui dit-il ; vos services pourraient m'être utiles. Montez sur un de ces chevaux, vous aurez autre chose à manger que des lapins.
Le bon tireur n'en demandait pas davantage ; il s'élance à cheval, et cheoiine à côté de Jean^Fine- Oreille.
Us n'avaient pas (ait cinquante pas lorsque, traversant une bruyère, ils rencontrèrent un jeune paysan assis siu* un tertre et occupé à raccommoder sa veste en . lambeaux. A la vue de la belle compagnie qui traversait la bruyère, il ne désespéra pas de pouvoir se procurer gratis un pourpoint un peu moins piteux que
celui qu'il radoubait. 11 quitte son travail, se met à garnir ses poches de cailloux, place un fagot de bois sur son cou, et se lance à travers les bruyères.
— Holà! hé!... qui te fait courir ainsi, les poches remplies de pierres et les épaules chargées de bois ? lui crie le chevalier Montgausy.
— Silence, attendez un instant, je cours après le lièvre, monseigneur.
— C'est ainsi que tu fais la chasse au quadrupède le plus fin coureur du monde ?
— Je n'en ai pris que trois ce matin ; mais il est encore de bonne heure, j'espère compléter la douzaine avant la nuit.
— Et tu fais tes préparatifs de chien-levrier en te chargeant de pierres et de fagots ?
— C'est par prudence, monseigneur! je suis tellement emporté dans ma course, que je serais toujours au-devant du lièvre, et ne pourrais jamais lui mettre la main dessus, si je ne modérais ma rapidité, en me donnant le surpoids que vous voyez.
— Peste ! l'ami, quelle paire de jambes à ton service !... Monte sur ce troisième cheval ; je pourrai mettre à répreuve tes merveilleuses dispositions. Si je réussis, tu n'auras pas à te plaindre de ma reconnais-sance.
— Ah ! monseigneur, aussitôt que j'aurai raccommodé mon pourpoint, je serai tout à votre service.
— * Laisse-là ta guenille j tu ne manqueras pas de bons habits neufs et galonnés dans le château du chevalier Montgausy.
Le fin coureur se hâte d'endosser un excellent justaucorps vert, que le gentilhomme tire de sa valise ; il monte sur un beau cheval, en compagnie de Jean-
Fin^OreiUê^ â0 Bemard^Bon^-OSil^ 6t noa bomniei continuent leur marche*
Au moment où les voyageurs traversaient un boisa haute futaie, ils rencontrèrent un flâneur aux larges épaules, qui portait une besace, et paraissait mendier. A la vue de la noble chevauchée, le quidam [réfléchit: tendre la main, c'était courir la chance de recevoir deux liards et tout au plus un sol. • . Il prit une autre résointion. Jetant le bâton et la besace, il grimpo sur un chêne à la façon d'un chat.«« Ne vous ai-je pas déjà dit qu'on gagnait toujours quelque chose à jouer la flnesse?
•— Que faichtu là, mon compère, demande le chevalier,
— Je monte sur cet arbre, afin de le ployer jusqu'à terre et de le tordre comme une branche de saussaie. Pais je mettrai toute la forêt en fagot. Ce chône tordo me servira à lier les autres.
-^ Il serait possible. . .
— « Vous allez voir, monseigneur.
— Je n'ai pas le temps d'attendre, et préfère t'eo croire sur parole... Peut*être trouverad-je roccaâoo d'employer utilement tes muscles et tes bras dans mon entreprise,., ami Samson-'Taureau^ monte snr ce quatrième cheval ; si tu as la complaisance de me suivre, nous serons satisfaits l'un de l' autre. •. Le bûcheron se garda bien de refuser. .. Les cinq chevaux avaient chacun leur cavalier ; la compagnie atr teignit le palais du roi de Gascogne, et le gentilhomme obtint bientôt la faveur d'examiner la fameuse peau du coffret d'ivoire ; mais le secours de Jean-Fine" Oreille et de Bernard^Bon-'OBil ne lui donnèrent pas assez de perspicacité pour désigner ranimai qui avait produit cette étrange couverture. Le soir même
de soo arrivée, le roi le priait de regagner la porte, et la princesse, qui ne le trouvait pas trop vilain garçon, passait la nuit suivante à soupirer.
Au moment où le chevalier allait franchir la funeste frontière, Jean-Fine^Oreille pousse un chiut d'espérance, et fait arrêter la compagnie* — Monseigneur» nous tenons la victoire I... J'ai entendu le roi dire à sa fille. Sont-ils botes 1 ces étrangers*là«..Ginq hommes, qui se croient les plus fameux de la Gascogne, ne savent pas deviner que la couverture de ton coffret est la peau d'une punaise engraissée L«. »
— Il serait possible I répartit Montgausy ; revenons en arrière : la belle princesse est à moi I
Un instant après, ils rentraient tous au palais. Jean^ Fine-Oreille justifiait son surnom à bon marché, il avait écouté aux portes.
— Sire, dit le gentilhomme au roi, je viens chercher la main de la belle princesse.
— De quel droit ? demande le roi de Gascogne*
— Du droit que me donne ma découverte. Le coffret de votre fille a pour couverture la peau d'une punaise engraissée.
Le roi resta stupéfait, mais il ne s'avoua pas entièrement vaincu.
-*Tu as raison, mon gentilhomme I la main de ma fille est à toi, pourvu qu'il soit prouvé que des liens de parenté ne rendent pas ce mariage impossible. . .
Le monarque avait eu ses raisons pour faire dépendre le mariage de la découverte d'une énigme qu'il croyait insoluble. La jeune princesse possédait la moitié du royaume, du chef de feu sa mère ; le père, non moins avare qu'orgueilleux, faisait tous ses efforts pour ne pas entamer ses domaines, par une constitution dotale.
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— Il 86- "*"se qui s'opposait à la célébration
j ciemanderons la dispense à Rome, répon croir ^'^''^^^\' ^ ^ "
^,g.^;Voas la demanderons, ajouta le monarque rf'«- . tr^l>o'^°"''^^ «* »^"cère, car il n'osait pas donnpr • ;^ament un refus. Aussitôt il charge le gou^!^!"* j^écnre une lettre au Pape; mais, loin de reS* ^ demande de dispense, cette lettre priait Ip «^ Père de refuser tout consentement... Le chevXr^*' prit la ruse, grâce au secours de Jean-Fin^Z^ qui conservait la bonne habitude d'écoutPr ^' portes. II voulut envoyer un commissaire nol- v*'« Notre Saint-Père, et ce fut 5,C« W^S^* geade ce message important., Il avait afiaireS^ ue; le roi avait dé à mis en route un pigeon d^T^" fins coureurs. Qu'importe ! le gentUhoS f^rp^^^
^onrOEil sur son passage. Dès que le pigeon "V, ^^ 'n coup de fronde le renverse mort, sans
^ %..^ et Aïmon-ZwriVr arrive seul dans la
> "?> '^ ** Pape, ne recevant qu'une demande,
*1 %: ^ sans difficulté. Sitnon^Levrier la
^.^[!%*^ '*•, et le vieux roi, faisant un peu
^ ^ ^^%^ ^^ s'avouer vaincu.
%»^^^ ^^^ "^ ®* l'orgueil tentèrent un
^%^^ v*^ P^ céder la moitié du
^*^/S ^^T^ 'le t'appartient, dit le roi
^ % *^^^t * "^^^ °® pourrais-je la ra-
/?; %^ . ciombien d'argent exigeraîs-
\ ¥^ -os droits sur elle ? — ^Tout celui que
» * pourra porter ! et le gentilhomme dé-
unuori'Taureau j le tordeur d'arbres... Le ^ croit sauvé. .. la charge d'un seul individu... trois iiiilliers d'écus tout au plus. Il en danse de joie avec I le gouverneur. Pendant qu'il va chercher l'argent; Satnson-Taureauy se rend dans la forêt voisine, et, munie d'une très-longue corde, il s'amuse à la passer autour d'une centaine de gros arbres, comme s'il eût voulu les mettre en fagots. . . Le roi revient avec son ministre.
— Que fait là cet homme, demande-t*il au chevalier...
— Il va couper tous ces arbres, pour se chauffer ce soir; il les lie par avance, afin de n'avoir qu'à les mettre sur ses épaules, pour les porter ici, dès qu'ils seront abattus.
Le ministre regarde le roi, le roi regarde son ministre... Ce jeu de géant les stupéfie... Quelle somme ne faudrait-il pas pour former une bourse proportionnée à la force de cet être extraordinaire ! ...
^ Par saint Gréausl dit le minidtte avec épouvante, arrètons^nous, moû roi ; cet homme serait capable d'emporter l'arche de Noé i il ne laisserait pas une once d'or dans votre royaume I Hâtez^voua d'accorder la main de votre fille ; son rachat vous coûterait tous vos domaines; il ne vous resterait plus de quoi vous nourrir honorablement avec votre favori»
Le roi de Gascogne se rendit aux bonne!» raisons du gouverneur ; il donna sa fille au gentilhomme avec la moitié de ses Etats» et les quatre serviteurs du jeune époux devinrent ses premiers conseillers, ce qui fit qu'aucun royaume des environs ne fut aussi bien administré que celui-là» é. Quel est celui qui peut se vanter, en effet, d'avoir un ministre qui entend tout comme Jean-^Fine-'Oreille^ un autre qui voit tout et vise toujours juste comme Bemard-Ban'-'OEil? Il s^ rait plus facile d'en trouver d'aussi forts que Sanuon^ Taureau i et d'aussi bons coureurs que Simon^Le* vnVr, quand il s'agit d'emporter l'argent des taillables et de se soustraire aux réclamations de ceux qu'ils ont dépouillés. • . On assure qu'ils ne se réunissaient jamais en conseil sans répéter comme mes grands pa« rents : a Dites-vous toujours plus fins que vous n'êtes, plus fins qu'homme du monde n'a jamais été; on finira par en croire quelque chose, et vous deviendrez des personnages très-importants. »