‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 23 sur 26 · LE PÈRE AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE PÈRE AVEUGLE

Dieu ne fait pas mal ce qu'il fait. Aux brebis qui ne savent point filer et qui redoutent le froid, il donne

une robe de laine toute faite } au lièvre qui n'a ni cornes ni dents pour se défendre, il donne d'excellentes oreilles pour entendre, et des jambes encore meilleures pour courir. Aux faibles oiseaux il donne les aiïes, aux poissons les trous difficiles à découvrir sous Teau... A l'homme, enfin, il a procuré mieux que tout cela : l'esprit que rien ne peut lui enlever... Il perd la vue, il perd l'ouïe, il perd un bras, une jambe ; le jugement lui reste toujours. A preuve ; le vieux Barnabe était aveugle, mais il conservsdt beaucoup de sens et de sagesse, et il répétait pour consolation : « Les yeux que les uns ont sous le front, les autres les cachent dans la cervelle. »

Veuf depuis longues années, il n'avait près de lui qu'une fille, la robuste et jolie Franconette, très-habile à faire éclore les œufs, à gorger les oies, à soigner les brebis, à coudre et à blanchir le linge : excellente ménagère, elle n'oubliait jamais la clef aux armoires et mettait rarement au pot plus de graisse qu'il n'était besoin. Franconette comptait vingt-et-un ans, le bel âge pour marier les filles ! Barnabe passait pour fort aisé dans sa commune : il possédait cinquante journaux de terre labourables et de prairies, deux paires de bœufs, du bétail de croit à l'avenant, et achetait presque chaque année quelque morceau de champ à sa convenance. Cette fortune lui avait coûté trop de travail dans la jeunesse, trop de surveillance dans l'âge mûr, trop de privation et d'économie dans tous les temps, pour qu'il consentit à la laisser passer entre les mains d'un gendre, sans avoir mûrement examiné le produit exact de son placement.

Comment faire cet examen, quand on n'y voit pas en plein midi, et qu'on est hors d'état de se conduire dans

sa propre maisonnette ?• . . Ne pouvait-on lui faire prendre un champ en friche pour une bonne piëceàblé?... la plus mauvaise vigne du pays pour la meilleure du monde 7. ••

Que nenni! Nous avons dit que Barnabe avait beaucoup de jugement à son service, et le jugement sain et subtil vaut mieux que les yeux les plus perçants*

Maître Guillem, un bon. propriétaire du village voisin, vint un jour lui demander Franconette en mariage. Guillem possédait une belle maison, bien assortie en bestiaux et charrues, en meubles et vaisselle vinaire ; ses champs formaient enclos autour de sa demeure ; sa famille s'était toujours montrée économe et probe ; on n'en pouvait trouver de mieux assortie à celle de Barnabe.

L'aveugle écoute attentivement la proposition et prend jour avec Guillem pour aller visiter sa maison et ses terres. Ce projet d'inspection parut surprendre Guillem : que pourrait voir un pauvre aveugle, quel contrôle pourrait-il exercer ?. . .N'aurait- il pas mieux fait de prendre l'avis de g^s de confiance, et de s'en tenir à leurs renseignements^?... S'en rapporter à autrui sur les affaires importantes!... Barnabe connaissait trop bien son monde pour cela. Il savait qu'on n'est jamais trahi que par les siens, et qu'il n'est meilleur juge de ses intérêts que soi-même. Un homme de sens a-t-il absolument besoin des yeux pour voir ? N'a-t-il pas des prunelles au doigt, au bout de son bâton, à la semelle de ses souliers ? Barnabe ira donc voir la terre de son futur gendre ; Guillem se dispose à le recevoir.

Le jour convenu, Barnabe prend son long bâton de coignassier, attaché au poignet avec une couroie de cuir; il met le large chapeau de feutre sur sa tète, les

gros souliers aux pieds, et enfourche un peu lourdement sa grande mule grise.

C'était une bote d'expérience, qui ne traversait les ruisseaux et les bourbiers qu'après avoir sondé leur profondeur, et qui ne manquait pas de se placer sous les arbres, aussitôt que les nuages menaçaient de laisser tomber une averse : elle était enhamachée d'une large aubarde blanche, et obéissait au mouvement d'un simple licou de ficelle. Tout au rebours des autres bêtes, que les hommes accusent sans cesse d'entêtement, Tânesse de Barnabe avait un si bon naturel que, dans maintes discussions de ménage, les maris la donnaient pour modèle à leurs moitiés.

Voilà Barnabe agitant ses jambes pendantes contre les flancs de sa monture ; il se dirige vers le dos de GuiUem, sous la conduite d'un petit berger de huit ans... 11 anîve.

— Salut, maître GuiUem !

— Bonjour, père Barnabe ! faut vous rafraîchir : la journée est chaude, votre bête a les jambes ensanglantées par les mouches. ,

— Montrez-moi d'abord votre maison et vos champs ; nous mangerons de meilleur appétit après la course.

GuiUem le conduit au grenier : Barnabe mesure du bout de son bâton la longueur et la profondeur des piles de blé, tâte de la main la quaUté du grain, et sait parfaitement découvrir, au toucher, queUe est la nature du terrain qui produit le froment de cette espèce. . .

Il descend à la cave.

— Nous avons là dix barriques de bon vin, père

Barnabe, sans compter quatre pipots de piquette pour la dépense.

Barnabe frappe chaque pièce du bout de son bâton.

et recoAnatt» au bruit plus ou lAolus sonore qu'elles

produisent, lesquelles sont pleines tout à fait, lesquelles sont pleines à demi, lesqueUea sont vides entièrement. "

Il se fait conduire aux champs, et comme il se sent un peu las, il demande à les parcourir monté sur son ânesse.

— Est-il singulier, Taveugle, pensait Guillem, de vouloir examiner des champs quand il n'y voit goutte; je n'aurais guère de peine à le tromper, si ma conscience n'y mettait obstacle.

Barnabe remonte sur sa bète^ le berger la conduit par le licou : Barnabe sent au mouvement de sa mule que les fossés et les rigoles sont singulièrement rapprochés.

— Voici notre grande pièce de l'enclos, dit Guillem avec orgueil : huit journaux (1) en un tenant, et toujours remplis ou de maïs ou de grossague (2).

— Mes amis, attachez mon ânesse à quelque tige d'hièble, et laissez-moi regarder ce bon champ à l'aise.

— Nous n'avons pas d'hièble ici, père Barnabe.

— A quelque ronce alors.

— Pas la moindre ronce dans toute la plaine.

— Ma pauvre ânesge ne pourra donc pas justifier ici son smrnom de brousto segos (3) .

— Cette mauvaise plante ne croit pas dans nos environs.

— Nous y trouverions plutôt de la qu$M de renard (4) , je présume.

(1) Sorte d'arpent.

(2) Blé barbu, gros et noir.

(o) Ronge haies^ surnom générique de Tânesse.

Ik) Espèce d^herbe qui vient dans les champs huniidei.

— La chose ne serait pas impossible I

Barnabe n'en demande pas davantage ; Guillem continue à décrire la fertilité de ses prairies et de ses vignes, le rendement extraordinaire de telle pièce et de tel verger.», le vieillard ne l'écoute plus; suffisamment édifié sur la valeur d'une propriété qui ne produit ni la ronce, ni Thièble, il rentre dans la maison de Guillem, dîne et boit sans remords à la santé de son hôte. Mais, à peine revenu chez lui, il prie le vétérinaire, homme de sens et de discrétion, d'aller dire à Guillem que Franconette ne s'ennuie pas trop d'être fille, et qu'il ne 'veut pas la marier d'un assez long temps.

Bon entendeur comprend à demi mot... Guillem, se voyant éconduit et sentant le besoin d'installer une femme dans son ménage, dirigea ses regards d'un autre côté.

Guillem n'était pas seul à songer à la belle et riche Franconette*

Le meunier Roubichon, enchanté de l'éloignement de Guillem, fait une demande formelle de la main de rhéritière. Barnabe, qui ne disait jamais oui ou non qu'à bon escient, répond qu'il examinera le moulin comme il avait examiné la propriété; il monte sur son ânesse, et se rend chez le farinien

Son observation des choses est des plus attentives ; il va du canal au bâtardeaù, de la chambre des meu* les à celle des turbines. Roubichou riait sous cape de cette manie de visiter les objets qu'on ne peut voir, et qui n'apparaissent qu'à travers le récit intéressé de celui qui les montre. . . Au demeurant, Barnabe paraît content de tout et demande si l'on ne pourrait pas lui donner de cette belle mousse verte qui couvre parfois

la charpente inférieure, et qu'on dit fort salutaire à la vue... Un empirique lui assurait, à la dernière foire de Castelnau, que ses yeux retrouveraient leur clairvoyance, s'il pouvait en faire un usage assez long.

— Certainement, père Barnabe, nous avons de la mousse verte sur les turbines, s'écrie Roubichon; je vais vous en donner bonne provision, cher voism. Si votre fille s'établit ici, elle pourra vous en fournû- en abondance pendant six mois de l'année.

Le meunier sort, et rapporte ce que l'aveugle demande; au lieu de, le remercier, Barnabe remonte sur sa bête et repart incontinent.

Le lendemain, le vétérinaire reprenait son rôle de la semaine précédente ; il venait dire à Roubichon, avec grande tristesse, qu'il ne devait pas compter sur la fille de Barnabe.

— Pour quel motif un pareil refus, s'il vous plaît? Aurais-je commis par mégarde quelque malsésmce à l'endroit de l'aveugle ?

Le vétérinaire ne put répondre.. . De fait, il ignorait la pensée de Barnabe, qui n'aimait guère à confier ses secrets aux gens. Le médecin des animaux partageait la surprise de tout le voisinage. On glosait sur la manie d'un vieil infirme qui, ne pouvant se conduire luimême, prétendait examiner et juger à fond les terres et les usines d' autrui, et compromettait l'établissement de sa fille par une défiance sans raison.

Le meunier ne bat pas en retraite aussi facilement que le propriétaire ; il va trouver son compagnon d'infortune, Guillem, et lui fait partager son dépit, sa colère. Tous les deux se transportent chez Barnabe, et lui demandent raison de ses refus.

— - Vous voulez que je vous explique des choses

auxquelles personne n'a rien à voir; je veux bien y consentir par excès de complaisance... Maître Guillem, vous avez prétendu que votre propriété était de qualité supérieure : je me suis fait conduire dans la meilleure partie de l'enclos ; je vous ai demandé une tige d'hièble, un pied de ronce pour ma bête ; pas plusd'hièble ou de ronce que sur ma main ; en revanche, de la queue de renard à volonté. Or les plantes jugent mieux la nature d'un champ, que les beaux discours du propriétaire. Ronces et hièble^ terrain profond et productif; queue de renard^ terre humide^ ingrate, écrase les bœufs de fatigue, et laisse mourir le cultivateur de faim... Quand à vous, maître meunier, je vous demande de la ,mousse verte de turbine, et vous m'en apportez en abondance... Grand merci de votre empressement à me contenter là-dessus : mais ne savezvous pas que cette plante vient sur le bois imprégné d'eau pendant l'hiver, et qui sèche en la saison chaude. Or, bois de moulin en tel état prouve que l'usine reste en chômage ; et moulin au repos est une bête estropiée, qu'il faut entretenir à l'écurie sans qu'elle produise son revenu... Dieu vous soit en aide, mes bons amis! ma fille n'épousera pas plus le maître d'un moulin à sec, que le propriétaire d'un domaine humide I

Là-dessus Barnabe referma sa porte. Les deux prétendants s'éloignèrent en baissant la tête, et l'aveugle alla se récompenser de ses succès et se reposer de ses fatigues en comptant les beaux écus qu'il aimait fort.

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