‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 3 sur 26 · LA GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

LA GRAND'MÈRE

Il fait froid, enfants ; pendant que, rencoignée sous la cheminée, je tisonne et me chauffe, vous courez au pâturage garder gaiement les troupeaux ; vous allez à l'école pour ne pas irriter votre père; au catéchisme, pour faire plaisir à M. le curé et au bon Dieu. Vous revenez le soir à la maison soufflant dans vos petits doigts, cassant la glace des chemins sous vos sabots, et vous lançant des boules de neige. Vous riez du froid parce qu'il précède le printemps ; moi je le déteste et le redoute, parce qu'il vient, longtemps après l'été, et même après l'automne

Vos pères sont aux champs, préparant la terre pour les semailles prochaines; moi, inutile au travail, je ne suis plus dans la famille que j'ai nourrie, soignée, habillée autrefois, qu'un objet de soins et de dépenses sans produit. L'âge me retient dedans; les douleurs me rendent immobile.

Tâchons d'être de quelque avantage à vous tous, mes petits enfants, que j'aime, et de vous procurer plaisir et profit. ... Pauvre ! je n'ai pas de belles robes, de

bonnes vestes à vous donner; je ne possède que de bons conseils et r expérience, choses meilleures assurément; car les étoffes les plus -riches s'usent vite, et deviennent des haillons qu'on foule aux pieds : les bons discours, au contraire, se gravent dans l'esprit, dans le cœur, qui ne les laissent point échapper... Là, ils vous parleront de la grand* mère, lorsqu'elle ne sera plus

parmi vous Où puiserai-je ces bons conseils; je

ne fais pas le cathéchisme, moi, et ne sais point étudier dans les grands livres : je n'ai d'autre fonds de savoir que les contes de ma bisaïeule ; mais ils ont leur sagesse aussi, ces exemples d'honnêteté et de bonne conscience. L'expérience est le lot des vieillards, comme le travail est celui des jeunes hommes, et la gaieté celui des enfants qui voient la vie longue devant eux : ma grand' mère me transmit cette connaissance des choses, qui empêche de suivre les sentiers boueux, de tomber dans les buissons, où Je serpent etl'épervier attendent les petits oiseaux étourdis. Elle m'apprit à distinguer sur la poussière la trace des bons chiens de celle des méchants loups, à prévoir l'orage, à prendre mon capuchon quand le temps menaçait, à rentrer mon troupeau avant la pluie, à ne rien commencer étourdiment, à tout faire avec réflexion et connaissance.

Vous, petits espiègles aux yeux de chats, au nez de furet, au ramage de geai, rangez-vous en cercle... Trèsbien I .•• Je n'ai pas besoin de prendre ma grosse voix ou de lever ma quenouille pour être obéie ; vous voilà tous pelotonnés sur le grand coffre à sel, autour de mon jupon, ainsi qu'une couvée de poulets sous les ailes de la glousse... Mais il en manque un à l'appel ; où donc est votre frère atné ? 11 prend les petits oiseaux

à la matole (1) je gage. Innocents étourdis, qui faites tout par hasard, le mal sans le comprendre, le bien

sans r apprécier Bon I le voilà qui parait I il porte un

merle qui ne rentrera plus au nid ce soir, et causera grand chagrin à son frère. Il l'attendra vainement, l'œil en éveil, la crainte au cœur, les larmes aux yeux : car ces petites bêtes pleurent aussi. La douleur est le côté par lequel toutes les créatures se ressemblent... Vous voilà bien tous les six, n'est-ce pas; je n'y vois

pas trop, et le jour baisse Soufflez au feu, ne riez

pas de ma voix tremblante et de mon visage ridé : respectez ces rides, c'est Dieu qui les a faites, en me retirant la beauté qu'il a prise, mais qu'il me rendra au ciel, si je sais aller l'y chercher. Ne regardez en moi que le cœur qu'il m'a laissé sain, intact, afin que je puisse mourir en vous aimant..... Écoutez..... Voici les contes de la grand' mère.

(1) Piège formé d'une tranche de gazon recouvrant un trou creusé dans la terre.

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