RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER
On voyait autrefois, à Tembouchure de l'Adour (au Boucau, disent les gens de Gascogne), la petite maison d'un pilote aisé, qui se tenait là jour et nuit, quoiqu'il possédât une belle habitation dans un des meilleurs quartiers de Bayonne. Mais il préférait à tous les palais du monde sa maisonnette des sables, abritée par un bois de pins, d'où Ton découvrait la mer à six lieues à Tentour, où l'on respirait de première main l'air saumâtre et salé des vagues, les plus chères et plus fidèles amies qu'il eût jamais eues : aussi l' appelait-on Michel des sables ou Michel du Boucau.
Michel avait un fils de vingt ans ; amoureux de la mer comme lui, il respirait dé fort loin la tempête et jouait avec elle comme un chasseur avec un vautour apprivoisé.
Le loup de mer et son louveteau, constamment sur le bateau pilote, ou prêts à y monter au premier coup de canon tiré au large par un navire en détresse, paraissaient complètement heureux de leur état, lorsqu'une ambition vint saisir le jeune marin et le pousser vers une autre existence. 11 eut l'audace de penser que
rhomme n'est pas un ours muselé ou un cheval de manège, condamné à tourner dans le même cercle.
Il se fatigua de courir des bordées de Biarritz au cap Breton ; il voulut connaître d'autres falaises et d'autres tempêtes, et n'éleva ses prétentions à rien moins qu'à monter un petit bâtiment dont il serait le maître et qu'il pourraitconduireoù bon lui semblerait. Tant il est vrai qu'il n'est homme si simple, que la domination ne lui soit agréable. Un fort beau sentiment le dirigeait d'ailleurs ; les Turcs faisaient la chasse aux chrétiens ; il voulait faire la guerre aux Corsaires.
Michel se garda biendecombattreunsi nobledessein; il employa ses épargnes à fréter un brick bon voilier, solide et d'aplomb sur sa quille. Jean réunit quelques matelots de ses amis, avides comme lui de périls, d'aventures, et partit un beau jour, tournant sa proue vers la pleine mer.
A peine avait-il perdu la terre de vue, que le mau* vais vent, le vent d'Amérique, se leva, grandit, siffla dansles cordages et repoussa le navire vers lacôte; voilà Jean contraint d'aborder sans avoir rencontré le moindre corsaire, aperçu le plus petit bâtiment suspect. Il est vrai que tous les corsaires ne sont pas au milieu des vagues ; la terre ferme a aussi les siens. Qui sait si la Providence ne lui réservait pas le dédommagement de quelque bonne prise. Tout à coup le vaisseau de Jean se trouve à l'entrée d'une rivière qui n'est pas r Adour ; il descend sur le rivage, gravit un rocher et s'avance dans un bois de chênes-liége. Deux bûcherons faisaient subir à ces pauvres arbres le supplice de saint Barthélémy.
— Quelle est la petite ville que j'aperçois dans la plaine, demande Jean aux deux écorcheurs ?
«^ C'e&t Andaye, mon bon monsieur*
-^Quoi ! c'est là cette ville basque, aimée des mar« rins, où l'on boit de si bonne eau-de-vie, où l'on mange de si belles prunes ? Combien de temps me faudrait-il pour m'y rendre ?
-*« Une heure tout au plus, si vous avez la jambe d'un marin, trois quarts d'heure si vous avez celle d'un Bayonnais, vingt minutes si vous avez le pied d'un Basque.
Jean du Boucau était curieux comme un gascon qui n'a presque rien vu : il se dirige vers la ville d*Andaye, prêt à revenir à son navire aussitôt qu'il aura fait emplette d'un petit bidon de vieille eau-de-vie.
Il marche, il marche Arrivé près du faubourg,
le premier objet qu'il aperçoit, c'est un homme couché tout de son long sur le bord du chemin ; ses habits sont sales et déchirés, ses jambes écartées, ses bras en croix, son dos est collé au sol comme celui d' un homme qui a cessé de vivre.
Jean du Boucau s'approche, illève une main du mort; elle retombe lourde comme du plomb ; il lui saisit un pied, qui retombe plus pesamment. Pas possible d'en douter, il n'avait devant lui qu'un cadavre. Jean, fort surpris que les habitants d'Andaye abandonnent ainsi les défunts sur les chemins sans les ensevelir, hâte le pas, afin d'aller dire auxjurats, au curé de faire enterrer ce malheureux^ .. A quelque distance, il se retourne pour regarder le corps, et voit, au grand scandale de sa conscience, qu'un homme et une femme
s'en approchent, et, après l'avoir reconnu, lui donnent chacun un coup de pied, l'injurient et s'éloignent dédaigneusement.
Jean du Boucau, outré de ce procédé barbare, re^dent sur ses pas, et demande aux deux individus la cause du mauvais traitement qu'ils infligent à ce cadavre.
— Que mériterait donc ce misérable, ce chien d'Uartîa, dont la ville d'Andaye est enfin délivrée, répondent l'homme et la femme, et ils tournent le dos, après cette oraison funèbre laconique.
Jean du Boucau regarde encore ; une douzaine d'individus passent auprès du corps, les uns après les autres, chacun lui lance un coup de pied et lui prodigue des injures.
Jean pénètre enfiA dans la ville, et commande au premier charpentier, dont il aperçoit la boutique, une bière solide et convenable ; l'ouvrier obéit. Jean court prier le curé de procéder à l'enterrement d'un mort qu'il veut soustraire aux outrages des passants ; puis il revient près du défunt, suivi du charpentier qui porte le cercueil.
Mais, au moment où il se dispose à placer le corps entre quatre planches, le prétendu cadavre, effrayé de cet appareil de funérailles, lève brusquement la tête en s' écriant :
— Bon voyageur, qui n'êtes pas de ce pays, puisque vous avez pitié du plus malheureux des hommes, ne m'enterrez pas aujourd'hui, s'il vous plaît.
Jean du Boucau avait reculé de dix pas, tout épouvanté de la résurrection de ce Lazare, et plus surpris encore de voir un vivant jouer le rôle de mort, et s'exposer aux coups de pied des passants.
— Les gens que vous avez vus m'accabler d'outrages,
même après mon trépas, sont mes implacables créanciers, mon bon monsieur. Ne pouvant supporter l'effroi que me causaient les huissiers, la maréchaussée, les geôliers, et tolis les chiens dogues lancés à la poursuite d'un malheureux débiteur insolvable, j'ai fait le mort afin d'être enterré tout de suite; mais j'espérais l'être sans cercueil, croyant que personne ne ferait les frais de me donner cette enveloppe, et je comptais pouvoir m'esquiver du cimetière, pendant la nuit, si la fosse n'était pas trop profonde. Votre pieuse charité me fait renoncer à ce dangeureux stratagème, et me voilà contraint de vous avouer que je ne suis pas trépassé.
Jean du Boucau fut saisi d'indignation et touché de miséricorde; il anathématisa les créanciers d'Andaye, plus avides que les juifs les plus juifs de Jérusalem, et heureux d'adoucir une si grande infortune, il donna sa bourse à Uartia, afin qu'il apaisât ses créanciers, et qu'après avoir racheté comptant sa liberté, il retrouvât une aisance qui lui permît de vivre heureux parmi les hommes.
Uartia prit la bourse et combla Jean de ses bénédictions : y avait-il sur la terre un mortel plus généreux et plus digne ! Était-il bien sûr qu'il fût un homme et non point un ange descendu du ciel !
Jean du Boucau, se dérobant à ses actions de grâces, avait regagné son navire. Le vent s'apaisa; il put prendre le large et disparaître dans la pleine mer.
Cependant les gens d'Andaye s'étaient raconté les uns aux autres la mort du misérable Uartia. Indignés et furieux de perdre la dernière garantie de leur créance, ils accoururent en grand nombre pour donner un coup de pied au débiteur insolvable, que la mort avait la hardiesse de leur dérober. surprise ! à la place du ca-
davre, qu'ils se disposaient à insulter, ils trouvent un vivant, très-vivant, qui paie intégralement ses dettes et met certaine fierté à solder les intérêts au taux le plus élevé..... Ses discours étaient pleins de courtoisie ; seulement, on l'entendait murmurer entre ses le vres : Rira bien qui rira te dernier/
Ces procédés inattendus occasionnèrent de grands changements dans l'esprit des habitants d'Andaye. Au lieu de donner des coups de pied au failli, on pressait cordialement la main à l'homme enrichi ; on lui prodiguait des assurances de dévouement. Tous voulaient renouveler leur créance, tant cette grande bourse d'or leur donnait une haute opinion de l'homme qu'ils se disposaient naguère à jeter à la voirie.
Uartia se vengea de ce monde-là en homme d'intelligence... il lui restait mille écus, toutes ses dettes payées ; il s'en servit pour faire fortune et se donner, en peu d'années, autant de débiteurs tremblants, qu'il avait eu de créanciers impérieux. Ses succès furent très-rapides; mais son ambition courut plus vite encore. Uartia ne put se contenter de faire des bénéfices dans la ville d'Andaye : il développa son industrie; il transporta ses opérations sur un plus vaste champ de foire, et l'on assure qu'il persistait à répéter : Rira bien qui rira le dernier.
Jean du Boucau étendait aussi ses entreprises. Lancé à la chasse des corsaires turcs, il parcourut le golfe de Gascogne, entre Santander et Bordeaux ; il pendait les capitaines au plus haut des mâts et les simples mate-
lots aux petits vergues* Après avoir exercé pendant six ans ce beau métier, qui lui valut les compliments des rois des Asturies et de France, il revenait un jour à Bayonne, chargé de riches dépouilles, lorsqu'il aperçut un navire suspect, qui filait à toutes voiles, mais non point pour se rapprocher de lui. Il dirige son brick de ce côté, et ne tarde pas à atteindre le fuyard et à lui jeter le grappin dessus. Quel lamentable spectacle ! le pont était couvert de malheureux captifs, hommes, femmes, enfants, vieillards, jeunes et belles filles attachés deux à deux, comme des moutons que Ton porte au marché.
Jean du Boucau descend au milieu d'eux et les interroge, ils lui répondent qu'ils sont conduits en Andalousie, pour être vendus au roi maure de Grenade.
— D*où êtes-vous, leur demande Jean ? et chacun de lui répondre.
— De Bilbao, de Bayonne, d'Andaye.
Au milieu de ce concert de lamentations, deux cap « tives attirent plus particulièrement T attention compatissante de Jean du Boucau. Leur jeunesse, leur pudique beauté, tout disposait à les croire d'aussi bonne origine qu'elles étaient infortunées. On ne se trompait pas en les jugeant ainsi ; c'étaient la fille et la nièce du roi de Bilbao.
Jean du Boucau demande à parler au capitaine ; celui-ci, peu pressé de rendre visite au marin qui lui faisait la sienne en pleine mer, après l'avoir harponné comme une baleine, s'était caché à fond de cale. Il fallut Ten arracher de force. Quelle n'est pas la surprise de Jean du Boucau, lorsqu'il reconnaît Uartia, l'ancien débiteur insolvable d'Andaye.
— Ce n'est pas là le capitaine corsaire, dit-il.
— C'estlui-même, répondent les captifs.
Jean du Boucau cache son visage sous sa mante, afin de ne pas se laisser voir tout d'abord.
— Que veux-tu faire de ces captifs, demande-t-il au corsaire ?
— Les vendre !
— Depuis quand remplis-tu le beau métier de marchand de chair humaine?
— Depuis que j*ai assez d'argent pour enlever celle que je ne puis acheter.
— Si tu n'as pas toujours exercé cet état, quel motif t'a porté à l'entreprendre ?
— Le désir de me venger de ceux qui me maltraitèrent, de me dédommager des humiliations que j'eus à subir.
— Ainsi, tu fus malheureux et tu prends plsdsir à faire supporter aux autres les misères que tu éprouvas toi-même?
— J'y prends un véritable plaisir.
— Combien demandes-tu de ces deux jeunes filles?
— Trois mille piécettes.
— Je t'en oflre cent.
— Je te parle par milliers, et tu me réponds par centaines.
— Accepte, tu auras le mérite d'une bonne action. Le corsaire ne comprit pas ce langage.
— Eh bien, dit Jean, suis-moi sur le rivage; viens chercher les trois mille piécettes : tu me remettras les captives dès que je t'aurai compté la somme.
— Où me conduiras-tu ?
— Andaye est une bonne ville ; on y trouve beaucoup d'argent quelquefois.
— Oui, c'est de là que je suis sorti riche, au moment où je m'y attendais le moins.
— Viens donc, tu augmenteras ta fortune ; alors elle se trouvera au niveau de tes mérites qui ne peuvent manquer d'être grands.
Uartia suivit l'inconnu dans sa chaloupe ; ils abordèrent près d'Andaye et se dirigèrent vers la ville... Arrivés à r endroit où Jean avait autrefois rencontré le mort- vivant, il cherche des yeux certain objet et finit par le découvrir dans la cour d'une maisonnette ; c'était la bière destinée d'abord aux funérailles de Uartia : un paysan la trouvant sous sa main et sans emploi, en avait fait une auge pour ses bêtes.
— Soulève cette caisse, lui dit Jean.
— Pourquoi lui a-t-on donné cette forme singulière ?
— Soulève toujours ; c'est là que tu trouveras la rançon des jeunes captives.
L'impatient désir de prendre mille écus empêche Uartia de faire d'autres observations ; il se baisse, Jean le saisit par les épaules, le renverse dans l'auge, et fait retomber le couvercle qu'il fixe solidement avec une douzaine de bons clous. Le corsaire appelait au secours, frappant des pieds et des poings, mais il ne répétait plus : Rira bien qui rira le dernier.
Jean du Boucau le laissa crier miséricorde et demander grâce, puis il lui dit :
— Je te connais trop bien maintenant pour céder à la pitié ; je te crus bon, parce que tu étais malheureux ; mais je sais reconnaître qu'il n'est pas de pire méchant que celui qui profite de l'expérience du malheur non pour se corriger, mais pour s'endurcir au mal et à la vengeance. Voir la mort de près sans s'améliorer, indique un vice de nature, contre lequel la leçon d'un second bienfait serait tout aussi impuissante que la première ; va dans la mer rejoindre les requins, tes
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bons frères, toi que ma générosité n'a pu rendre bienfaisant.
Là dessus, Jean du Boucau prit la bière avec deux matelots et, la portant sur les bords de la mer« il la jeta comme un lest superflu, et fort bien il fit ; car il n'est plus âpre exacteur que celui qui ne paie ses anciennes dettes que pour devenir usurier lui-même, et ne se rappelle ses misères que pour les faire partager aux autres.
Après cette exécution, Jean du Boucau rejoignit le navire corsaire, délivra les captifs et se récompensa de sa bonne action en épousant la fille du roi de Bilbao, qui trouva grand plaisir à lui donner sa récompense... Et le père Michel, que devint-il ? Le beau-père d'une charmante princesse, ce qui ne Tempêcha pas de rester sur son bateau, dans sa maisonnette des sables, et de mettre son suprême bonheur à dérober des navires auxécueils et des marins aux vagues.