LA DÉFROQUE DE LA GRAND'MÈRE
« Enfants, les morts ne sont pas aussi morts que l'on pense : ils nous regardent de là-haut et reviennent quelquefois sur la terre, parmi ceux qu'ils ont aimés, pour les bénir s'ils sont honnêtes, pour les punir s'ils sont méchants. •
La mère Mative comptait soixante -dix ans. Les tribulations d' une existence bien remplie avaient gravé sur son visage ces rides profondes qui ne sont pas les
témoignages d'une Vie facile et hetireusei C'était ce«pendant une belle nature, possédant, au suprême de^ gré, les deux grandes vertus chrétiennes, la force et là foi, force de corps et force d'âme. Son regard était ferme et un peu hautain, sa démarche assurée, comme ceux des chrétiens honnêtes, qui n'ont ici-bas d'autre crainte que celle de Dieu. Mariée très-jeune, à Miquel Brancas, puis mère de huit enfants, elle les avait tous reçus avec joie, et tous aussi perdus successivement avec résignation ;..é cette résignation déguisait mal la profonde amertume de son âme; car ils n'étaient pas morts en hommes craignant Dieu, mais presque tous en malheureux abandonnés de lui, et soumis à la possession des mauvais anges.
Mative avait été riche en son jeune âge ; elle avait habité une vaste maison, où Ton faisait aller sept belles paires de labourage, une maison abondamment munie de vin à la cave, de blé au grenier, de troupeaux dans les étables. Mais toutes ces prospérités avaient depuis longtemps disparu devant le gaspillage qu'entraînent les vices. Ses fils et ses filles n'étaient morts qu'après avoir dévoré les trois quarts du patrimoine commun, souillé même l'honneur de la famille.... L'infortunée Mative survivait seule au milieu de ces ruines, comme une colonne de ces anciennes églises que les Huguenots détruisirent il y a des siècles, et que personne n'a relevées depuis.
Elle n'était pas entièrement seule cependant, son fils aîné lui avait laissé trois rejetons, deux garçons et une fille, Laurent, Mathieu etMéniquette, trois enfants réfugiés auprès d'elle, dans sa maison à moitié démolie ; trois enfants qu'elle avait élevés et préservés jusqu'à ce jour de la funeste conséquence des exemples et des
passions paternelles. ••• Mais hélas I peut-être portaient-ils dans leur cœur un germe qui ne tarderait pas à se développer.
Laurent avait dix -neuf ans, Mathieu dix-huit, Méniquette seize. Leur respect et leur soumission envers la grand' mère seraient-ils de longue durée? Mative pouvait le mettre en doute. Mathieu répondait quelquefois avec brusquerie, brutalité ; Laurent manquait à la prière du soir et trouvait la messe du dimanche bien longue; Méniquette, enfin, tournait fréquemment la tête pendant roffice, pour rencontrer des yeux qui n'étaient pas ceux du prêtre célébrant Toutes ces circonstances inspirèrent à Mative des appréhensions douloureuses, et l'infortunée, s' accrochant à la vie, suppliait le bon Dieu de la laisser encore plusieurs années sur cette terre, non qu'elle en regrettât les joies passagères, toujours si rares pour elle, mais dans l'espoir qu elle pourrait soutenir ses petits-fils de ses conseils, les protéger de cette ombre de la vieillesse, que les enfants craignent alors qu'ils ne la respectent plus; devant laquelle les plus méchants tremblent, tout en formant en secret Thorrible vœu que cette ombre disparaisse bientôt.
Ce moment fatal arriva. Malgré les ferventes supplications de Mative, la mort, sourde à nos prières, la laissa crier et l'emporta, par une noire soirée d'hiver, dans le logis où nous devons tous descendre.
On éprouva de profonds regrets dans le village, on se rendit en foule aux obsèques, et pendant bien des jours on répéta dans les veillées l'oraison funèbre de la respectable Mative. Trois cœurs seuls restèrent insensibles à sa perte. Laurent, Méniquette et Mathieu se sentaient délivrés d'une surveillance qu'ils traitaient
de tyrannie ; ils jetaient les débris de leur frein avec éclat et respiraient à pleins poumons l'air indépendant, l'air licencieux qu'avait respiré leur père.
On partagea en trois portions égales la succession de la grand' mère; non point les champs, les deux vaches et la maison ; ces objets devaient rester indivis ; la communauté devenait le régime des trois personnes qui se sentaient unies par la sympathie des goûts et la similitude des instincts ; mais les meubles vermoulus, r9.rgent, cinq à six cents écus peut-être, le linge... les bardes même, oui, les bardes.... ils firent trois lots de deux jupons, deux robes, quelques chemises, des mouchoirs d'indienne, et, sans mauvaise pensée, il faut le reconnaître, sans profanation, car ils suivaient la loi ordinaire, la loi rigoureuse des pauvres : la nécessité ; ils tirèrent au sort les dépouilles de la grand' mère, comme les soldats avaient tiré sur le Calvaire la robe de Jésus crucifié.
Le hasard se montra judicieux et équitable, Méniquette eut les jupons et les robes, Laurent les fichus et les chemises, Mathieu les mouchoirs et le capulet. Grâce à cette distribution, les enfants n'étaient pas obligés de vendre leurs lots; chacun pouvait employer personnellement les bardes qui lui étaient échues et porter sur lui des objets qui lui rappelleraient la grand' mère. Mative ne disparaissait pas tout entière, elle laissait quelque chose d'elle-même ici-bas.
Aussitôt Mathieu se taille une veste dans le capulet, Laurent se fait des cravates et des gilets avec les fichus, Méniquette endosse le jupon le plus neuf, la robe la plus fraîche.
C'était jour de marché dans la ville de Simorre. Les oisifs de la nature des trois Brancas se montrent friands de ces assemblées hebdomadaires, et ne manquent guère de consacrer aux cabarets et aux causeries de grands chemins deux ou trois journées chaque huitaine. Les Brancas quittent donc leur maisonnette et se dirigent vers la ville, ne portant rien à vendre au marché, mais ayant dans la bourse quelques pièces .d'argent destinées à rester au cabaret ou chez les marchands de fichus et de dentelles. .
— Ah I vous voilà, Laurent etMathieu I ne tardèrent pas à dire deux marchands de bestiaux en rejoignant les Brancas, il y a du vin excellent chez le père Michau, irons-nous y boire deux pintes? Nous avons fait bonne foire à Gastelnau, nous pouvons offrir aux amis à se rafraîchir sur les bénéfices.
Laurent et Mathieu se gardent bien de refuser. Les deux marchands, le long fouet roulé autour du corps, la veste de velours sur le dos, les guêtres de cuir aux jambes, prennent lies jeunes gens par dessous le bras et les entraînent vers la ville. Laurent et Mathieu, se laissent faire sans se préoccuper de leur sœur; ils l'abandonnent sur le sentier, sans même la laisser à la garde de Dieu; car le gai compère Jean Bruniquel venait à leur suite et hâtait le pas de son baudet afin de la rejoindre. Jean Bruniquel était un gros et robuste garçon meunier du village ; il avait le nez rouge, les pommettes animées, portait la tète haute, le berret sur l'oreille et faisait vigoureusement claquer son fouet.
-^ Eh I bonjour, là belle lléfiiquôtte«
— Bonjour, Bruniquel.
— Qu'avez-vous donc fait de vos souliers, que vous allez ainsi qu'une mendiante, toute pieds nus dans la poussière chaude et le gravier dur?
«-^ Je les tiens dans mon panier, pour ne point les user et salir, Bruniquel ; ils seront frais et luisants quand je les mettrai, avant d'entrer dans la ville.
— Allons donc, ménagère économe, n'usez point vos jolis pieds mignons pour conserver vos chaussures. Tous les cordonniers sont-ils morts? les corroyeurs n'ont-ils plus de cuir à vendre? jolie fille à frais minois manque-t-elle jamais <ie crédit ou d'argent ?.>. Après cela, si vous tenez à faire voir votre cheville aux passants, je vous offrirai l'occasion de l'exposer aux yeux avec plus d'avantage. • . • Montez sur mon mulet, je serai très-flatté de vous recevoir en croupe.... vos souliers et votre peau n'en seront que mieux ménagés.
— Oh! Bruniquel, pouvez-vous me proposer une semblable aventure ?
— N'y monteriez-vous pas si vous étiez jeune mariée?... Vous savez que le meunier a le privilège de transporter toute jeune femme au logis de son époux, à l'issue de la messe de mariage. •<.. Vous m'accorderez avant la noce ce que d'autres m'accordent après.. «. Montez sur le mulet, morbleu.... Le voilà dans le fossé; le tertre vous servira d'étrier. Allons, Méniquette, nous ferons une belle entrée à Simorre, allez, et on causera de nos fiançailles dans le marché.
Méniquette hésitait, cherchait des explications, des excuses.
*-» Allons donc, fillette, dit un vieux chiffonnier 9 arri*'
vant sur ces entrefaites, monte en croupe avec le meunier. Ta mère ne refusait pas cette façon commode de courir les grands chemins à ton âge.
— Vous croyez, père Simon ?
— Je la portai moi-même, plus de vingt fois.
— Nous irons nous rafraîchir chez le pèreMichau, ajouta Bruniquel.
Michaul le cabaret où se rendaient ses frères!..» Méniquette n* hésite plus; elle saute légèrement sur [aubardt sans étriers, s'accroche de la main droite à la veste du meunier ; celui-ci agite ses jambes, frappe la bête du talon et la fait partir au trot.
A peine avait-elle fait dix pas, que Méniquette baisse ses regards sur ses genoux, et reconnaît un objet qui lui fait battre le cœur, et colore son visage de la rougeur delà honte. Eh! quoi, la robe de sa grand-mère Mative, la sévère et sainte femme, froissée par le pantalon et la blouse farineuse d'un garçon mal famé, qui la conduit au cabaret I. . . Le remords est comme Torage au mois de mai, il se forme vite et éclate promptement; un nuage passe devant les yeux de Méniquette; elle se laisse glisser à bas de la monture.. .. Bruniquel s'en étonne et en demande la cause.... Elle prétexte un soubresaut du mulet qui lui a fait perdre l'équilibre, et refuse de remonter sur une bête dont elle ne peut supporter le trot. Bruniquel la plaisante, menace de l'enlever de force.... Elle prend la fuite et au lieu d'aller à la ville, elle rentre chez elle, troublée, inquiète et le visage baigné de larmes. — Bonne Mative, disait-elle, pardonnez-moi d'avoir voulu porter votre robe dans im lieu où elle n'était jamais entrée.
Les deux frères étaient déjà dans le cabaret Michau, attablés avec les maquignons autour d'une table boi-
teuse, sous la tonnelle mystérieuse d'un jardin, en face de bouteilles provocatrices.
Marchands de tous pays ne sont guère généreux sans calcul, toute dépense est pour eux un placement lucratif. Quand ils offrent quelque chose, soyez sûrs qu'ils espèrent en retirer quelque bénéfice; rien n'est cher comme les objets qu'ils offrent gratis ou à prix réduit.
Les deux commerçants voyageurs, très-connus dans le pays pour des qualités qui n'étaient pas la délicatesse, avaient formé le projet d'acheter quatre belles paires de bœufs, qu'ils savaient devoir être conduites au champ de foire. Leur valeur réelle était grande ; il fallait trouver le moyen d'obliger les vendeurs à baisser le prix. . . Ils confient leur tactique à Mathieu et à Laurent, dont ils connaissent la conscience élastique.... Les deux Brancas devaient se trouver sur le foirait^ par hasard. Les marchands aux prises avec les propriétaires du bétail, interpelleraient Laurent comme jeune vétérinaire nouvellement établi dans la contrée, et obtiendraient de lui l'assurance que le premier bœuf avait une onglée sous le pied droit, qui lui enlevait 60 fr. de valeur ; que le second avait une tache à l'œil, 50 francs à déduire ; le troisième un commencement d'inflammation du poumon, 80 fr... Les autres bêtes paraissaient saines, et sans vices rédhibitoires ; mais Mathieu, pris en témoignage à son tour, assurerait les avoir connues il y aval t trois ans, chez le précédent propriétaire, et se rappeler que l'un était tumassé
(dangereuXi fondant sur les bouviers) , et un autre frappé du mal caduc. . • encore 1 50 fr, de déchet, • • • Le com^ plot est arrêté dans tousses articles, un tiers des bénéfices doit être remis aux deux Brancas.. . On se rend sur le champ de foire par des chemins divers, afin de prévenir tout soupçon de complicité.
Au coin d'une rue, Laurent rencontre un marchand étalagiste.
— Tiens, lui dit celui-ci, tu portes pour cravate le dernier mouchoir jaune que je vendis à la pauvre Mative, une brave et sainte feaime, celle-là, qui m'aurait vite rendu mon argent, si je lui avais donné deux francs pour un gros sou.
— Le mouchoir de Mativel..... Laurent porte la main aux deux bouts qui flottent sur sa poitrine, et se sent aussitôt serré à la gorge. Il peut à peine parler... ilveut le desserrer, le nœud se renforce... C'est Native, la sévère grand* mère qui semble saisir son petitfils et l'arrêter avant le vol. Laurent, le cou toujours serré, la respiration difficile, se détourne dans une rue opposée au champ de foire, quitte la ville, pour^ suivi par le souvenir de Mative, et rentre dans sa mai<son où Meniquette pleurait encore.
Mathieu, pluspersévérant, arrive au foirait les maquignons achètent les plus belles paires de bœufs, le prix est arrêté. Vient le moment d'examiner les défauts, déjouer la petite comédie répétée au cabaret. On cherche Laurent, on demande Laurent ; pas de Laurent dans le champ dé foire... Privés d'un complice, les marchands se tournent vers l'autre, ils interpellent Mathieu Brancas ^ur les vices cachés d'animaux qu'il aconnus chez le propriétaire précédent
Au moment où le jeune homme va faire son mensonge
lucratif, il sent un voisin prendre un pan de sa veste dans les mains et en examiner attentivement T étoffe.
-^ Que regardes-tu ? lui demande Mathieu.
'•^ Il me semblait reconnaître le vieuJ^ capulet brun de ta grand' mère,.. Bonne et prudente femme celle*U, qui se serait fait conscience d'enlever quelques plumes à ses oies avant de les conduire au marché (1) .
Mathieu se trouble au souvenir de l'honnête et respectée Mative,sa marraine et sa grand' mère. Cette veste qui couvrit sous forme de capulet pendant plu* sieurs années la pieuse femme qui ne commit jamais le mensonge et la fraude, le serre, l'étreint, Tétouffe. , . . , Quand les maquignons renouvellent leur demande , il répond d'une voix entrecoupée, haletante.
— Je ne connais pas ces bœufs-là : je ne les ai ja» mais vus avant ce jour. . •
— Gomment tu ne les a jamais vus ?
— Jamais, jamais, ajoute-t-il, et se glissant dans la foule, il quitte Simorre, rentre dans son village et va rejoindre son frère et sa sœur.
Pendant plusieursjours il y eut grande tristesse et grand abattement chez les Brancas. Agités par deux pensées contraires, le souvenir de Mative et les sollicitations de leurs mauvais instincts, ils erraient autour de leur maison, n'osant saluer les passants et se mêler aux gens du voisinage. Décidés à se soustraire à cette
(1) Les ménagères avares plument jusqu'à deux ou trois fois le cou de ces pauvres bêtes toutes vivantes pour vendre cette plume fine et légère qui forme le duvet
fausse situation, ils prennent une résolution énergique, quittent les vêtements qui leur rappelaient Mative et les pendent au clou d'un soliveau dans un recoin obscur du galetas... Ils ne les avaient plus constamment sous leurs yeux ; cependant ils étaient dans la maison ; leur présence entretepait le souvenir, et ce souvenir les obsédait. . . Laurent et Mathieu avaient plus d'une fois regretté la bonne aubaine de cinquante écus perdue à la foire de Simorre pour de sottes inquiétudes de conscience. Méniquette soupirait au souvenir du joyeux et robuste meunier qui la portait si gentiment en croupe, et lui avait parlé de mariage... un peu vaguement, il est vrai, comme il en avait parlé à bien d'autres, disait-on... Mais enfin le mot avait été prononcé... et le cas échéant, elle se sentait femme à le mieux retenir que de pauvres sottes qui... Mais pourquoi raisonner en présence d'un si bel homme, d'un si superbe homme... Le moyen de résister au désir de le revoir quand on l'avait vu ! Ah ! s'il se rencontrait Je nouveau sur son chemin et s'il ofirait de la porter en croupe; elle était bien résolue à ne plus sauter à terre, quels que fussent les soubresauts du baudet.
Tous les esprits étaient fort agités dans la maison Brancas... Une nuit, Mathieu ne pouvait dormir; il pensait aux pies qui dévoraient leur maïs au champ. Si leurs ravages continuaient, les propriétaires n'y retrouveraient pas la semence au moment de la récolte. Un si beau champ, le plus beau du pays, des tiges plus hautes que la tête; deux et trois gros épis à chaque tige!... 11 continue ;\ réfléchir au moyen d'éloigner les oiseaux. . . Une idée le saisit tout à coup ; elle le prend encore à la gorge, mais il se raidit, raffermit son horrible courage et se décide... 11 faut un épou-
vantail dans le champ. Eh bien, il fera un épouvantail... A cela deux avantages; il sauvera le maïs en effrayant les oiseaux, il débarrassera la maison des haiilons qui l'encombrent!...
Il se lève au milieu de la nuit, le pas chancelant, la respiration gênée. La lune était claire, mais il faisait froid, une fraîcheur d'automne ; il monte au galetas, prend toutes les vieilles bardes de Mative, accrochées au clou du soliveau, en fait un paquet qu'il roule avec trois osiers, il le met sur ses épaules et se dirige vers le champ.
Une marchait pas, il volait comme emporté par une puissance infernale. Il traverse une vigne, arrache un piquet, l'enfonce dans le paquet de bardes comme un manche dans un balai de bruyère, et va planter l'épouvantail au milieu du champ. Détournant la tête après ce crime, il court, mais la terreur le gagne, il n'ose pas rentrer dans la maison. Il fuit vers un bois comme Caïn et s'y enfonce... Le jour arrive, il court toujours... La faim le saisit et le pousse dans une maison ; point de maîtres ; ils étaient tous au travail. Il ouvre Tarmoire, prend un morceau de pain et se sauve en le mangeant Bientôt il sent froid, un froid acre intérieur qu'il n'a jamais éprouvé ; il aperçoit au bord du chemin la veste d'un cantonnier plantée sur un jalon... Le cantonnier prenait son repas sur le rebord du fossé et tournait le dos. Mathieu dérobe la veste, la met sur ses épaules et reprend sa course... Il avait
encore plus froid et cependant ce n'était plus le
capulet de sa grand'mère qu'il avait sur ses épaules. Il passe devant une grande habitation ; n'osant y entrer pour se réchauffer, il prend une poignée de foin dans une meule, la met contre une haie, entasse des brins
de bois et d'herbages et allume du feu en fusant jaillir des étincelles de deux cailloux* La flamme pétille, il chauffe ses mains, mais la flamme gagne la haie, et court vite de broussaille en broussaille... Ce
commencement d'incendie l'effraye, il se sauve Le
feu passe de la baie à la meule de foin, de la meule de foin à la maison ; tout brûle, et l'incendie, loin de le réchauffer, augmente le froid qui lui court dans les os. Il fuit plus vite..... Les paysans vont peut-être courir après l'incendiaire, et il n'a rien pour se défendre ; il coupe une grosse tige de houx, s'en fait un bâton bien noueux, terrible... Dès ce moment, Mathieu le vagabond va de village en village, débarrassé de la présence des bardes de sa mère , mais toujours obsédé par ce froid acre qui parcourt ses os...
Ménîquette et Laurent' attendirent en vain, et pendant plusieurs jours, le retour de leur frère, ils ne le virent pas revenir... Le hasard les conduisit au gale^ tas... Comment se faisait-il que les bardes de leur grand' mère ne fussent plus attachées au clou de la poutrelle?... Mathieu les avait vendues au chiffonnier sans doute... Après un mouvement de regret, ils n'eurent pas le courage de garder rancune au vendeur ; ils allaient être libres, déUvçés de tout souvenir. Un mur d'oubli s'élevait entre eux et les morts.
Laurent prit son bâton et se rendit à Puymaurin, patrie des marchands de bœufs ; il voulait savoir s'il ne pourrait pas réparer, dans un prochain marché, la sottise qu'il avait commise à Simorre... Il est si doux ^
certaines gens de gagner gros sans bêcher péniblement la terre, et attendre pendant huit mois la récolte arrosée de sueurs 1 Ses complices allient justement à la foire de Hasseube ; ils le font rafraîchir et l'emmènent avec eux.
On pourrait causer d'affaires dans le trajet; le chemin qu'ils devaient suivre passait justement près delà maison Brancas ; Laurent leur offrit de leur donner bon souper et bon gîte pour la nuit* Les marchands acceptèrent.
Pendant ce temps, Méniquette formait son plan aussi, et en commençait l'exécution à l'heure même... Elle prenait un peu de linge, qui n'avait nul besoin d'être lavé, et se rendait près du moulin, sous prétexte de le passer à l'eau claire.
Au bruit de son maillet, frappantsur la banque (1), Bruniquel met la tète à la fenêtre ; le cœur de la jeune fille se prend aussitôt à battre.
— Vous voilà, belle Méniquette, aux pieds toujours blancs et nus?
— Je viens laver du linge, Bruniquel, et comme le ruisseau de la fontaine est à sec».
— Monteriez-vous en croupe aujourd'hui, si je vous offrais place sur mon aubarde ?
— Je tâcherais de m'habituer aux soubresauts de votrer mulet,. Bruniquel.
Le meunier allait faire la tournée de ses pratiques... La nuit approchait et ne l'ei&ayait pas ; les meuniers sont comme les [chats et les loups : le soleil leur est moins agréable que la lune. Bruniquel selle son baudet, le conduit près du courant , prend à bras le corps
(1) Banc iûcliué et à deux pieds»
la jeune fille, qui se laisse faire en riant; il la met sur Yaubarde et monte à son tour. . Puis jambes par ci, jambes par là, et faisant mouliner son fouet sur les deux bêtes, il se dirige du côté de la maison Brancas. Le chemin passait justement entre la vigne et le champ de maïs ; il était creux et bordé de grandes haies vives. . . Pendant que Méniquette et le meunier arrivaient par le couchant, Laurent et les maquignons s'approchaient du côté opposé. De part et d'autre, la conversation était animée, mais peu bruyante, et de la nature de celles qu'on ne crie pas tout haut, au sortir de la messe, le dimanche.
— C'est donc convenu? disaient les maquignons à Laurent Brancas en résumant la discussion ; demain matin tu nous précéderas au marché, disant partout que les moutons sont en grande baisse ; qu'ils ont diminué de trente sous à Gastelnau, de quarante à Auch; que du côté de Gimont une maladie terrible oblige tous les propriétaires à vendre. . . Ton dire ne sera pas suspect, tu n'es pas marchand de moutons, toi! Nous arrivons sur ces entrefaites : tout le monde se hâte de vendre ; personne n'ose acheter ; nous prenons cinq à six cents bêtes; nous gagnons deux francs sur chacune... Cent pistoles de bénéfice net.
— Et vous me donnerez?., demanda Laurent.
Les maquignons n'eurent pas le temps de répondre à cette marque d'adhésion intéressée. tJne étrange scène vint déranger leur complot et leur enlever leur complice. Voici ce qui se passait à l'autre angle du chemin... Depuis quelques instants, le vent souillait avec force ; il faisait jouer les liges de la haie, entrechoquer les jambes de maïs, et sifflait dans les feuilles et les branches... La nuit approchaiti le crépuscule
laissait encore apercevoir les objets à dix ou trente pas ; mais il leur donnait des formes et des couleurs singulières.
— Demain, n'est-ce pas, disait Bruniquel à celle qu'il portait en croupe, à la même heure, je repasserai et tu seras ici?..
Méniquette ne disait pas oui; mais coQiment dire non à un si bel homme ? S'il ne parlait pas de mariage aujourd'hui, peut-être se proposait-il d'en parler au rendez-vous qu'il demandait.
— Que voulez- vous, Méniquette? faut que la jeunesse soit la jeunesse ! C'est là mon catéchisme à moi. Laissons les tisons aux vieillards et les sermons à M. le curé... Demain, n'est-ce pas?
— Demain, Bruniquel.
— Mais quel vent siffle donc à travers ces haies, Méniquette? Il est plaintif comme celui qui traverse la clôture d'un cimetière !
Bruniquel regarde du côté du maïs, et Méniquette y regarde aussi.
Dieu de bonté, quelle vision terrible 1 Les jupons, la robe, le mouchoir, le corsage de la mère Mative dansent au vent... mieux encore, ses bras sont tendus, ils s'agitent et semblent maudire !.. Ce ne sont plus ses habits immobiles au clou du soliveau ; c'est quasi Mative elle-même, qui se dresse sur la terre et revient pour surveiller ses enfants!
— Bruniquel, Bruniquel 1 s'écrie Méniquette épouvantée en se cachant le visage, je ne serai pas demain sur le sentier que vous devez suivre, je n'y serai pas après-demain, je n'y serai jamais!... Et la malheureuse, égarée, la tête perdue, prend la course et tombe,
à l'autre coude du chemin, dans le groupe des maquignons qui entraînent son frère*
— Qu'est-ce donc, Méniquette ? demande Laurent, qui venait de prononcer le fatal engagement de complicité.
— Mative, notre grand* mère Mative! balbutie Méniquette... elle se promène là, dans le maïs.
Laurent regarde ; le froid le prend au cœur et le glace! C'était bien la robe, le jupon, le corsage de la sainte grand' mère, en effet, qui s'agitaient dans les hautes tiges ; les bras allaient, venaient, à une grande hauteur... On eût dit un fantôme de grande taille, descendu des nuages. . •
— Dieu vengeur! s'écrie Laurent, comme avait crié Méniquette... et prenant la fuite, il n*ose rentrer chez lui, et se sauve au hasard. Méniquette le suit ; ils se retournent au haut d'un monticule ; la grand'mère Mative s'agitait toujours derrière la haie et semblait les poursuivre de ses bras maudissants. Ils reprennent la course ; ils vont bien loin, bien loin du pays, courant comme le Juif-Errant, que poursuit l'éternel marche i marche^ du bon Dieu... Le soir. du deuxième jour, Laurent et Méniquette tombèrent de lassitude devant la porte d'une église. Le curé, qui se rendait à l'autel pour dire l' angélus du soir, releva les deux pauvres voyageurs exténués ; il les interrogea. Méniquette lui répondit :
— Aux repenties, s'il vous plaît! faites-moi recevoir aux repenties, afin que le souvenir de ma grand'mère, qui me poursuit, ne me rencontre plus sur la mauvaise route.
La réponse de Laurent ne fut pas moins explicite.
— Si je savais lire, je vous prierais de m' ouvrir les
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portes d'un séminaire; privé de toute éducation, je vous demande la faveur de vous servir comme domestique, afin de ne plus quitter le presbytère. Le prêtre écouta leurs suppliques ; tous les deux trouvèrent le repos dans les Ueux qu'ils avaient désignés, et ils ne cherchèrent plus à perdre le souvenir de leur grand' mère.
Un mois après, le vagabond Mathieu rentrait à Brancas ; il venait aider son frère et sa sœur à faire la récolte du maïs qu'il avait si énergiquement préservé du maraudage des oiseaux malfaisants. II venait surtout se chauffer au vieux foyer maternel; car celui des auberges du chemin n'avait jamais pu combattre le refroidissement qu'il avait contracté le soir d'automne où il avait planté l'épou vantail sacrilège... xMais il trouva la maison vide, et les voisins ne surent point lui donner des nouvelles de Méniquette et de Laurent. Le meu-. nier seul dit qu'ils avaient disparu tous les deux, poursuivis, emportés peut-être, par la grand'mère, qui était revenue un soir au crépuscule accomplir cette belle besogne. Mathieu regarda vers le champ de maïs. Le sombre mannequin se dressait toujours au-dessus des épis, et faisait aller les bras au vent : l'épouvante augmenta ses frissons. Il rentra précipitamment chez lui, entassa des faix de sarments dans l'âtre, et alluma un grand feu ; leu si grand, qu'il prit à la cheminée, de la cheminée au premier étage, du premier étage à la maison entière : les voisins accoururent et lui crièrent en vain : « Mathieu Brancas, le feu est au logis, sortez vite ou vous allez brûler comme un tison de l'autre monde ! » Mathieu, sourd à leurs cris, continua de se chauffer tranquillement, murmurant toujours : « J'ai froid, j'ai froid! n II tournait devant la cheminée
comme un moutoo qu'on met à rôtir, et grelottait au milieu des flammes. Bientôt les planchers s'écroulèrent, il disparut sous les charbons et les décombres, et l'on entendait encore une voix étoulTée murmurer : « J'ai froid, j'ai froid! »
Le lendemain, Tépouvantail dansait encore au vent dans le maïs, en face de la maison en cendres;^., les gens du village ne cessent de répéter depuis lors :
« Eiifants, les morts ne sont pas aussi morts que l'on pense; ils savent regarder les vivants de là haut; et reviennent quelquefois sur la terre, parmi ceux qu il ont aimés, pour les bénir, s'ils sont honnêtes ; pour les punir, s'ils sont méchants.