‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 6 sur 26 · MAITRE JEAN L'HABILE HOMME · texte numérisé non relu

MAITRE JEAN L'HABILE HOMME

Sur le coteau que vous voyez là-bas, il y avait jadis un jeune homme, fort élégant dans ses habits, qui se croyait très-habile homme, parce qu'il avait été longtemps à l'école, qu'il lisait dans plusieurs livres, savait écrire une lettre, et se croyait capable de faire le catéchisme quand M. le curé était absent. Ce jeune homme appelé »Tean, épousa une jeune fille un, peu simplette, appelée Jeanne; mais il n'avait garde de se plaindre d'une simplicité qui lui garantissait une éternelle supériorité dans le ménage, il ne voulait pas toutefois que cette simplicité allât jusqu'à la niaiserie.

Le lendemain de la noce, comme les invités avaient

épuisé la barrique de vin et mis à sec jusques à la cruche, Jeanne se rendit à la fontaine afin d'aller chercher de l'eau fraîche, sur la prière de son mari, qui sentait un vif besoin de se rafraîchir...

Nous avions oublié de dire que leur habitation était située sur un coteau, tandis que la fontaine coulait au point le plus bas d'une petite vallée profonde. Jeanne descend donc à la fontaine; un quart d'heure s'écoule, la demie fait le même chemin, etle pauvre Jean, très-altéré, ne voit arriver ni l'eau fraîche ni sa femme.

— Bièbe, dit-il à sa mère, allez donc voir ce que Jeanne fait là-bas ; elle sait que j'attends la cruche, et n'a pas l'air de s'occuper de ma soif ardente.

Bièbe descend par le sentier de la vallée et trouve Jeanne assise au bord de la fontaine, les coudes appuyés sur les genoux.

— Que faites-vous là, ma bru? votre mari s'impatiente; il a besoin de boire comme un faucheur après avoir fait trois sillons, et vos retards augmentent sa soif.

Bièbe lève les yeux d'un air très-préoccupé.

— Je me demandais si vous aviez un berceau, ma mère ; et comme je n'en ai pas aperçu dans la maison , j'étais à réfléchir au moyen de nous en procurer un, ne fût-il que d'osier ou de roseau.

— Nous manquons, il est vrai, de ce meuble fort utile, répondit Bièbe ; celui qui me servit quand Jean était petit fut percé par les rats, et finit misérablement sa carrière réduit à l'état, de panier de vendange; je ne sais trop où nous pourrons trouver à le remplacer. 11 était fort jçli, je vous assure; le parrain qui m'en fit cadeau crut me donner une pièce assez rare. Mais

comme le pauvre homme s'est laissé transporter dernièrement au Qimetièref ce n'est plus sur lui qu'il faut compter pour en avoir un second.

Pendant la conversation des deux femmes, Jean, de plus en plus altéré et furieux, voit passer son père dans la cour et rappelle.

—- Ah I les sottes femmes que nous avons épousées, dit-il ; les voilà toutes les deux à la fontaine ; depuis une heure j'attends de l'eau fraîche avec l'impatience du mauvais riche dans le purgatoire, et, comme la femme de Barbe-Bleue, je ne vois jamais rien venir.

Le pauvre père, désolé de la contrariété de son fils, descend au plus vite à la fontaine, et demande tout en colère aux deux ménagères comment elles peuvent causer aussi tranquillement lorsque Jean bat du pied, meurt de soif et tempête si fort en colère qu'il a parlé tout haut de la Barbe-Bleue!...

— Nous allons remonter, répondit Bièbe sans quitter ses réflexions. Mais votre chère bru se trouve dans un grand embarras : elle me demandait si nous n'aurions pas un berceau pour le temps où ce meuble deviendra nécessaire Que devais-je lui répondre?

Que le nôtre avait été mis hors de service, qu'il ne fallait pas compter sur l'ancien parrain pour le remplacer.

— Le cher Benoît, il est vrai, nous avait donné là le berceau le plus commode du monde, répondit le mari, en exprimant par un soupir la part qu'il prenait à la perte du petit lit... Les maudits rats ont abrégé son service, et je ne connais pas de fûseur de panier capable de nous donner un objet d'aussi bonne fabrication.

-« Ne pensez-vous pas, beau-père, repartit Jeanne. • .

— Ah 1 c'est trop fort! s'écrie pendant ce temps le jeune mari furieux.,. Quoi I je les envoie tous à la fontaine, et je ne puis en obtenir un verre d'eau. — Il court, descend, arrive au fond de la vallée et voit, non sans surprise, son père aussi tranquille que sa mère, sa mère aussi tranquille que sa femme, nonchalamment assis sur un tronc d'arbre et devisant avec le calme de paresseux qui n'ont qu'à tuer la journée, •— C'est ainsi que vous m'apportez l'eau que j'attends depuis une heure, gens incroyables qui semblez prendre plaisir à me faire enrager I...

— Nous nous occupions du berceau avec ta mère et ta femme, répondit le père, et je disais que je ne connaissais pas dans les environs. •••

— De mortels aussi bêtes que vous l'êtes tous les trois !.•• repartit Jean, en terminant la phrase confor*mément à la situation irritable de son esprit. Vous me laissez mourir de soif, moi qui suis vivant, moi qui souffre, et vous vous préoccupez d'un berceau dont nou3 n'aurons peut-être jamais besoin I. .. Quelle honte pour un homme qui sait lire, écrire, compter et chanter au

lutrin, de vivre attaché à de semblables imbéciles

Je ne puis supporter cette existence abrutissante;.^, restez tous les trois à la maison : vous êtes dignes les uns des autres. .. Quant à moi, je m'éloigne, ne pouvant plus supporter la compagnie de trois ignorants sans raison, et je jure que je ne remettrai pas les pieds chez vous, avant d' avoir découvert trois individus doués d'une aussi forte dose de sottise.

Sur cette belle déclaration de principes, Jean leur tourne le dos sans dire adieu ; le père, la mère et la femme, tout en larmes, ont beau le supplier de ne pas exécuter sa menace, il s'enfonce dans le bois et disparaît à leurs regards.

Arrivé sur la dernière lisière de la forêt, le fugitif entend du bruit; il regarde, et s'arrête : uue vieille femme était occupée à tenir un cochon par une corde et à le frapper atrocement à coups de bâton. Jean ne pouvait se rendre compte du motif de cette correction.

— Que faites-vous donc à ce pourceau ? lui demandet-il, et de quel méfait a-t41 pu se rendre coupable pour mériter ce traitement?

— Vous ne voulez pas que je le frappe à coups redoublés ! répondit la vieille. Je l'excite, depuis plus d'une heure, à monter sur ce chêne, afin qu'il aille en cueillir les glands, et le nigaud, l'entêté s'obstine à mourir de faim au pied de l'arbre, au lieu d'obéir à mes bons conseils. Ah ! le sot de pourceau, le vilain animal de pourceau !

— J'aurais bien fantaisie d'adresser à quelqu'un les adjectifs dont vous accablez cet innocent quadrupède. Comment pouvez- vous espérer de le faire grimper sur ■ces hautes branches? il n'est pas fouine ou chat pour se livrer à de tels exercices. Donnez-moi votre bâton, je vais en frapper le chêne, et vous verrez les glands tomber sous la dent avide du pourceau, sans qu'il se fatigue inutilement à essayer d'escalader un tronc sur lequel le bon Dieu ne lui a jamais dit de monter. ..

Jean exécute ce qu'il annonce ; les glands tombent avec abondance, et le cochon se gorge avec empressement de ce fniit des forêts, aux regards étonnés de la vieille, qui se promit de retenir la leçon.

Jean poursuit sa course. Le ciel se couvre de nua-

ges, l'orage approche... Il allait se réfugier dans une maison, quand il aperçoit une jeune femme, armée d'une fourche, et qui s'efforçait en vain de jeter des noix fraîches, avec cet outil, dans une galerie supérieure.

— Que faites-vous donc là, voisine ? lui demandet-il avec intérêt.

— Ne voyez-vous pas, lui répond-elle avec une colère mêlée de larmes, que la pluie va tomber, et que je voudrais mettre ces noix à l'abri?

— Et vous employez une fourche à ce travail?

— Je crois qu'elles sont ensorcelées, ces maudites, ces coqmnes de noix ; j'ai donné plus de trente coups de fourche sans pouvoir en lancer une... Que la peste mange ces noix I... que la grêle détruise les noyers I...

^- Si vous aviez eu le soin de prendre une pelle au lieu d'june fourche, la besogne serait faite depuis longtemps, ma pauvre femme I

— La pelle est au grenier ; j'ai pris ce qui se trouvait sous ma main. • •

— Apprenez donc qu'on ne perd jamais .son temps à choisir les instruments propres au travail que Ton veut faire... Jean, courant au grenier, revient muni de la pelle, et dans cinq ou six pelletées il abrite toutes les noix dans la galerie.

L'orage passe ; Jean reprend son voyage, chargé des bénédictions de la vieille femme au cochon maigre et de la jeune femme aux noix vertes. A peine avait-il fait deux cents pas, qu'il rencontre une troisième femme occupée à jurer contre un vieillard infirme et insensé qui ne savait pas mettre ses culottes. Armée du vêtement à deux ouvertures, la femme, tout aussi peu sage que le vieillard, avait fait monter le pauvre homme sur un coffre, et plaçant la culotte ouverte devant lui, l'y

faisait sautet dedans, atee l'intention de faire entrer ses deux jambes à la fois dans leur double enveloppe, toujours pour économiser le temps. Mais le malheureux vieillard nepouvalt réussir à rencontrer les deux ouvertures, et ce pénible exercice recommençait incessamment, au milieu des gronderies et des reproches (te la ménagère, qui traitait le vieillard tout aussi sévèrement que la première avait traité son pourceau, et la seconde les noix et les noyers.

Après avoir considéré l'étrange tentative faite par ce couple insensé, Jean s'approche et leur dit ?

— Quelque facile qu'il soit démettre une culotte, et j'en veux pour preuve le grand nombre de mortels qui exécutent ce travail chaque matin, la chose ne va pas toute seule cependant, et l'on peut échouer dans la tentative : témoin cet ancien roi de France qui mérita pour cela d'être mis en chanson... Les opérations les plus simples ne sont aisées qu'à la condition d'être faites selon certaines règles. Si vous étiez moins pressée d'enfourcher d'un seul coup ce vêtement, et que vous prissiez le temps de faire entrer une jambe après l'autre, ce vieillard serait culotté depuis longtemps, et votre âme aurait évité le poids assez lourd de tous les mots peu chrétiens que vous avez lancés.

Dès qu'il eut achevé ce discours, Jean l'habile homme prend le haut déchausses, introduit le pied droit de l'infirme dans une gaîne, le pied gauche dans la seconde ; il lève le vêtement entier, serre la boucle, et le vieillard est mieux habillé que le respectable roi Dagobert. Mais en donnant une leçon à la femme maladroite, il s'en était donné une à lui-même.

— Ah 1 par mon patron I dit-il, je puis rentrer chez moi... Aux premiers pas que j'ai fait hors de ma de-

meure, j'ai rencontré plus de sottise que dans ma propre famille. Vouloir faire monter les pourceaux sur les arbres, jeter des noix à coups de fourche et mettre des culottes les deux jambes à la fois, est bien autrement sot que de s'oublier à la fontaine à parler d'un berceau neuf mois avant la naissance d'un

enfant Nous avons beau courir à la recherche des

gens d'esprit, nous trouvons un bon nombre d'imbéciles avant de rencontrer des cervelles irréprochables. Contentons-nous d'être un homme supérieur nou&même, de lire dans toute espèce de livres, de chanter au lutrin, et permettons à ceux qui nous entourent de n'avoir pas autant d'esprit que nous. Sottise pour sottise, mieux vaut encore supporter au coin de notre feu celle des êtres qui nous aiment, que de broncher sur les chemins et dans les bois aux grosses balourdises de gens indifférents, qui n'ont pas à nous offrir les compensations de l'amitié pour se les faire pardonner.

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