‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 7 sur 26 · CLAIRETTE OU LA CHASSE AUX MARIS · texte numérisé non relu

CLAIRETTE OU LA CHASSE AUX MARIS

Clairette avait perdu son père et sa mère à l'âge de treize ans. Douée d'un bon naturel, mais la tête un peu légère, elle se bornait à regarder la surface des choses et ne prenait guère la peine d'en chercher le sens un peu au fond. Elle laissa donc son oncle tuteur négliger son bien, sans y prendre garde, et aima mieux elle-même courir les foires et les marchés, les fêtes patronales et les divertissements du dimanche, que de

sarcler ses champs, bêcher son jardin, et mener paître son troupeau.

Ce n'est pas qu elle fût indolente, inactive : elle passait chaque matin une bonne heure à sa toilette ; elle en employait deux autres durant la journée à lisser ses bandeaux, à remettre sa coëffe et son jupon en ordre. Et puis c'étaient des courses par ci, des promenades par là : la pauvre enfant n'avait pas un instant à elle. En revanche, elle avait plusieurs bonnes camarades ; combien n'en a-t-on pas à cet âge ! L'enfant a l'air de faire d'autant plus provision d'amis, qu'il doit en perdre quelqu'un à chaque pas qu'il fait dans le monde. Une douzaine de jeunes filles avaient suivi l'école et fait la première communion avec Clairette, Après te grand acte qui nous. met hors d'enfance, et nous donne notre place dans le grand atelier d'ici-bas, chacune d'elles avait reçu sa tâche dans le travail de la famille. Margalide cousait le jour, filait le soir : Biebe faisait le ménage et portait le repas aux travailleurs, Lixan^ drine gardait les brebis et les vaches I

Clairette seule, désœuvrée comme une petite sauvage, (elle appelait cela delà liberté !) tirait vanité de son indépendance, et plaignait ses compagnes de tout le mal qu'elles se donnaient ici-bas A quoi cela leur servait-il ? Biebe avait-elle de plus beaux habits le dimanche quand elle-avait parcouru les sentiers boueux, hérissés de ronces? Lixandrine était-elle plus fraîche, après s'être brûlé le teint à garder les troupeaux au grand soleil d'été ?

L'âge vint, cependant, où malgré la fierté de son demivagabondage, Clairette ambitionna un peu moins d'in-

dépendance et se sentit disposée à tomber au pouvoir d'un mari. Ce désir bien naturel, mais encore vague à dix-huit ans, et subordonné aux circonstances, devint impérieux comme un point d'honneur à satisfaire, lorsque Clairette eut assisté au mariage de Margalide avecle tailleur Lû/ûw^.

Margalide était la plus jeune : par quelle faveur inexplicable de saint Joseph, le protecteur des époux, prenait-elle le pas sur toutes ses amies ? Elle était moins jolie que Clairette assurément, moins aimable aussi ; qui osait le mettre en doute ! Quel attrait avait pu lui valoir la préférence du jeune et fringant Latané ?....

Ah le voici... Margalide portait une superbe jupe rouge d'un éclat de coquelicot qui mettait les bœufs en fuite (1), mais qui produisait un effet tout opposé sur les jeunes garçons ; la couleur de ce bienheureux jupon tranchait si vivement sur le vert des prairies et le gris des bruyères, qu'on le remarquait aisément à demi-lieue à la ronde. Latané, tout ébloui, avait dû courir vers le rouge comme les grenouilles vers l'appât mis à l'hameçon de la ligne.

La femme est naturellement portée à donner à la toilette la valeur d'un talisman ; non-seulement la femme de la ville, mais la plus simple jeune fille des champs. Il suffit de porter jupe pour avoir l'instinct des chiffons et des couleurs ; Clairette le possédait au plus haut degré ; elle crut avoir découvert le secret de Margalide : elle courut vendre six brebis et acheta la jupe la plus écarlate, qu'elle put découvrir sm* les étaux du marché.

Depuis ce jour, elle n'alla plus à la fontaine, à l'é-

(1) La couleur rouge irrite ces animaux.

glise, au bal ou à la foire, sans le vêtement attractif sous lequel F heureuse Margalide avait capturé le tailleur Latané.

Mais elle eut beau se glisser dans la foule et se montrer aux yeux, les femmes la trouvèrent pimpante, les jeunes filles jalousèrent sa toilette, les danseurs l'invitèrent à danser galamment ; mais les mères ne songèrent pas à la donner pour femme à leurs fils, et les fils ne parlèrent pas de la prendre pour ménagère.

Après un an de tentatives inutiles, pas une proposition de mariage ne s'était fait entendre... Quelle mauvaise chance ! Bientôt, son amie Biebe prit le joli sentier suivi par Margalide et épousa le laboureur Méîiic'hot.

Clairette fut désespérée!.,. Elle avait perdu quinze mois à arborer son jupon rouge, et ne savait à quelle cause attribuer son insuccès. Biebe était-elle donc plus gentille? personne n'aurait osé soutenir un sem* blable mensonge I il suffisait de les voir l'une et l'autre à la danse. Clairette attirait trente danseurs de plus que n'en retenait sa rivale. Celle-ci avait-elle plus d'esprit ? elle ne trouvait pas deux idées à mettre à la suite, et ne répondait aux propos des garçons qu'en baissant les yeux...

— J'y suis ! pensa Clairette» ardente à chercher les causes de ses disgrâces. Biebe porte ccmstamment la quenouille au côté, même quand elle a sur la tête la cruche ou la corbeille qui contient le repas des travailleurs ?

La quenouille, bien sûr, avait certaine vertu matiimoniale qui attirait les épouseurs, comme les miroirs attirent les alouettes. . . Clairette était bien résolue à prendre la même baguette magique... Si une simple

quenouille de roseau avait été à ce point &vorablç à Biebe la ménagère, que ne ferait pas une belle que*nouille de bon coudrier, ciselée au petit fer par le {dus habile ouvrier du vUlage^ garnie de fine laine bIdiK)be, au lieu de lia grossier, entourée de rubans rouges au lieu de ficelle.

La. jeune fille complète son équipement ; elle achète l'appareil à filage le plus élégant de la contrée, le gar*nit d'une laine blanche comme la neige, l'entoure dfi rubsms artistement disposés en nœuds, et ne se montre plus sur les sentiers, devant sa porte, ou dans le village, sans cet élégant ustensile des bonnes et laborieuses paysannes.

Elle n'avait oublié qu'un point, celui de faire tourner le fuseau... La quenouille, immobile à sa ceinture, portait constamment le même flocon de laine.

Qu'arriva-t-il?... Le riche instrument de Clairette fut moins peureux que le grossier bâton de roseau de Biebe la laborieuse ; l'année s'écoula, Clairette trouva dans chaque fête maints danseurs empressés à lui prendre la taille, à lui presser la main, mais jamais de galants disposés à parler d'épousailles. Elle avait vingt ans, elle voyait passer devant elle sa cousine Françoise, son amieLixandrine...

Lixàndrine ! la plus disgracieuse créature du village : qui boitait un peu, disaient ces clairvoyants qu'on appelle des mauvaises langues I Oui, vraiment I Lixàndrine, la brune aux cheveux roux; Lixàndrine, la mal plantée sur ses hanches... ! A quel devin s'était-elle donc adressée pour jeter lé charme sur ce pauvre Jean Pierron ? Quel secret ayait-elle découvert dans le tiroir à recettes de sa grand' mère... ? Clairette chercha longuement la réponse à ces diffi-

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cultes. Elle crut enfin la découvrir dans la présence d'un petit agneau blanc qui suivait constamment la bergère.

Après cette belle trouvaille, je laisse à penser si Clairette fut prompte à se procurer un agneau, qui ressemblât autant que possible à celui de la brune lÂxandrine,.. Depuis ce jour, elle ne se sépara plus de cette jolie petite bête bêlante et sautillante, qui venait lui manger le pain dans la main. . .

L'épouseur courut-il sur les pas de l'agneau? Pas plus qu'il n'était venu au signal de la robe rouge, à celui de la quenouille enrubannée. Les jours succédèrent aux jours, les mois aux mois : la pauvre Clairette ne vit approcher personne. . .

Aux regrets et au dépit succéda le désespoir. La vieille tante Miqueline, qui en savait long sur la vie, entendit ses plaintes et lui vint à consolation. Quelle est la jeune fille qui n'a pas une fée bon conseil dans son voisinage, quand elle se donne la peine de l'écouter.

— Vous pleurez, Clairette, lui dit Miqueline.

— Je pleure mes vingt et un ans qui s'en vont, qui s'en vont sans faire halte.

— Et sans vous avoir procuré un mari, n'est-ce pas?

— Il n'est pas besoin d'être sorcière pour deviner cela, Miqueline.

— Votre robe rouge et votre quenouille fleurie se sont impunément usées à servir de signaux. Votre petit agneau sautillant et bêlant est resté tout aussi inutile.

— Comment me dites-vous ces choses-là, Miqueline ?

— Je les dis comme je les pense. Supposez-vous que mes yeux, à moitié fermés par Tâge, ne sachent pas voir clair dans les petits engins, dans les- lacets tendus, par vous et vos pareilles, sur le sentier d'établissement : la jeune fille est un oiseau imitateur, de la famiUe du perroquet ou du geai, qui ne cesse de crier, depuis le commencement du monde : Un mari^ un mari\ et il n'est pas nécessaire de lui faire la leçon sur ce point, ma chère nièce Clairette.

/— 11 est vrai, Miqueline ! J'espérais être aussi heureuse que mes amies, à l'endroit du mariage, en essayant d'imiter leur façon de se montrer et de faire. . .

— Et vous voilà obligée de reconnaître que vous en êtes pour vos frais... Malheureux enfants, qui vous en tenez toujours à la couleur à la forme, sans sonder la nature des choses ! Oui, la coutume de vos amies de se montrer en public constamment accompagnées de certains objets convenables et utiles, n'a pas peu contribué à leur procurer des épouseurs; mais savez-vous pour quelle cause? C'est que la robe rouge avait été filée, cousue par la vaillante jeune fille qui la portait, et cet échantillon de l'adresse, de l'activité de la couturière, donnait une excellente preuve de son savoir faire aux choses de son état. La quenouille a été tout aussi favorable à Biebe,. parce que l'intrépide fileuse ne se bornait pas, comme vous, à porter cet outil immobile à la ceinture ; elle y tenait constamment le fuseau suspendu et les doigts attachés... Aussi le paquet de laine ou de Un était-il renouvelé dix fois par jour. Si l'agneau n'a pas mal servi à Lixandrine, c'est qu'il était l' avantgarde du beau troupeau de cinquante têtes que la soigneuse bergère menait chaque jour au pâturage; Tété

au plus matin, l'hiver i'après-mîdî; évitant les herbes et les prés humides, rentrant toujours ses brebis avant la pluie, évitant enfin toutes les intempéries contraires à ces bêtes délicates. Vos trois amies ont si bien travaillé, chacune en son industrie, qu'elles ont acquis au loin la réputation d'Intelligence et d'activité qui sont la meilleure dot des jeunes paysannes, le plus sûr allèchement des épouseurs. Quittez le juponrouge que vous avez acheté et non filé, la quenouille qui ne vous sert & rien, l'agneau qui ne vous est pas plus utile. Vous avez des champs et des prés que vous laissez en friche ; reprenez la bêche et le râteau, remuez la terre, arradiez les mauvaises heii)es ; soyez aussi laborieuse que vos compagnes, et vous n'attendrez pas longtemps un mari. Clairette écouta le discours de tante Miqueline avec toute l'attention que mérite un conseil-que Ton est prêt à suivre, parce qu'il paraît bon ; ne quittant plus son petit enclos, elle bêcha, sarcla, fana si bien, qu'avant la fin de l'an le fils du riche Thomas vint lui dire.

— Voulez-vous être ma femme. Clairette ?

— Pourquoi vous contrarier, si tel est votre désir, M. Thomas, répondit Clairette, en baissant les yeux avec la feinte modestie que savent si bien jouer les paysannes les moins intimidées.

— Topez là, Clairette ; elle topa.

Et leurs mains restèrent l'une dans l'autre.

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