‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 8 sur 26 · LE BRACONNIER · texte numérisé non relu

LE BRACONNIER

Holà, hé! vous autres, qui bêchez comme des sourds daus ce champ, sans cesse remué, retourné sans dessus dessous ; laissez un instant ce travail de nègre, et venez vous réjouir à la fête. N'entendez-vous pas les violons et les tambourins ; ils sont installés sur un char, en face de trois veaux pendus sous le hangar de l'auberge. Ces appétissantes bêtes, écorchées, dépecées par tranches, vont garnir le pot au feu et la broche de chaque maison du village. Tout le monde est au plaisir là-bas et vous restez à la peine ici !... Je sais bien que vous m'appellerez paresseux, propre à rien; vous m'accuserez de flairer les bons repas, et de courir soir et matin à travers vos champs, le fusil sur l'épaule; bien m'en prend, ajouterez-vous, que d'autres labourent et sèment pour moi : les tables du pays seraient bien froides, si les laboureurs ne suaient au travail, pendant que le braconnier se promène en chantant le long des sentiers.,. Moi je vous répondrai : chacun son goût et sa disposition aux choses. Suis-je donc toujours sans rien faire ! La bêche me parait lourde, la

charrue plus pesante encore, il est vrai... Mais suis* je le dernier à quitter mes promenades, quand il s'agit de vous aider à rentrer les foins, à cueillir le raisin, à dépouiller le maïs sous les granges, dans les veillées d'octobre. Si la nombreuse chambrée menace de s'attarder au travail, en bâillant d'ennui, n'est-ce pas à moi que vous dites : u Allons, joyeux compère, lanime un peu cette jeunesse par tes contes qui font rire, par tes histoires qui font connaître la vie : tu as vu beaucoup et appris à l'avenant. » Aussitôt, je commence à réveiller les gens en imitant le cri du coq et du corbeau, celui du rable et de la chouette ; le cheval hennit, l'âne braît ; je sonne une fanfare sans cors de chasse : on dresse l'oreille ; je fais le bruit de l'orage avec mes lèvres mises au tremblement, celui de la grêle avec un roulement de mains battu sur les genoux, sur la poitrine, sur la tête; on dirait vingt tambours tapageantàla tête des grenadiers de La Tour d'Auvergne. Les petits enfants ont peur, les vieillards sourient, fiUeset garçons éclatent de rire ; quant mon auditoire est à son poste, je raconte ce que les anciens m'ont appris... Est-ce l'existence d'un homme inutile, cela? Vous savez bien qu'il y a de la sagesse dans mes discours; j'ai étudié la philosophie de la pratique chez M. le marquis, où je fus longtemps garde-chasse. U me renvoya comme coupable de ne pas faire assez de procès aux pauvres diables qui venaient tirer aux lapins sur la lisière de ses bois... Mais bon chien continue de flairer après le courre; je poursuivis pour mon compte le beau métier de gibojfeur, commencé pour celui de M. le marquis, et personne ne s'en plaint. Je porte un lièvre à celui-ci, deux perdrix à celui-là ; on m'invite à m'asseoirà table, c'est mon gagne-pain, à moi : qui pour«^

rait s'en fâcher?... Est-ce que je prends sur la terre autre chose que les oiseaux et les petites bêtes du bon Dieu, qui n'iront jamais me dénoncer à M. le bailli... Suivez mes conseils comme vous écoutCE mes histoires. Si vous suez pendant la semaine, faut savoir parfois oublier les fatigues près d'une bouteille de vin vieux ; venez à la fête, le braconnier égayera les sombres soucis des mauvaises récoltes, en vous répétant ces joyeux récits d'autrefois, où le pauvre se dédommage en saillies et en satires de la morgue des sots et de la fatuité des petits comtes sans comtés... Vive la joie, qui met le plus simple paysan au-dessus du muscadin ennuyé de son bonheur ; si Dieu nous donna quelques brins de cette malice qui ne tue personne, faut s'en servir pour se moquer de qui nous dédaigne sans raison. . . Vous quittez le champ pour aujourd'hui, n'est-ce pas?... Touchez là... courons à la fête... je vous en conterai long pendant que les vieux trinqueront et que les jeunes danseront les rondeaux. . . C'est dit, c'est fait... Nous voilà sous le hangard au cabaret des francs amis. Asseyez-vous et attention... Le furet se met en quête : trinquer est autorisé, boire est recommandé; il n'est permis d'interrompre qu'à la condition d'éclater de rire!

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