‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 43 sur 134 · CONTE XXVII · texte numérisé non relu

CONTE XXVII

JEUNESSE D'OISIN (OSSIAN).

KENNEDY. - (Irlande.)

Un jour que les Fionns revenaient de la chasse, ils lancèrent une belle biche qui s'enfuit du côté de leur forteresse. A la fin, tous les guerriers renoncèrent à la chasse, hommes et chiens, excepté Fion et ses deux hmiers favoris. En traversant une vallée, l'animal s'arrêta soudain et se coucha sur le doux gazon, Fion fut étonné, mais il le fut bien davantage quand il vit ses chiens folâtrer autour de la biche et lui lécher la figure et le corps. Tuer une si belle et si aimable bête n'était pas possible. Fion l'emmena à sa demeure, et pendant le chemin, elle jouait avec les chiens, et, cette nuit, elle fut logée à Almuin.

Lorsque, à une heure avancée de la soirée, les guerriers de Fion l'eurent laissé seul, une femme belle et couverte, de riches vêtements se présenta au héros et déclara qu'elle était la biche qu'il avait chassée dans la journée. « Pour avoir refusé l'amour du druide Danaan, dit«-elle, j'ai été métamorphosée, depuis trois ans, en une biche sauvage, dans un district éloigné d'Erin que le terrible sorcier m'empêche de nommer. A la fin, un esclave compatissant du druide m'a révélé que si je parvenais à entrer dans une forteresse appartenant aux Fionns d'Erin, son pouvoir sur moi prendrait fin. J'ai couru sans me lasser pendant un jour jusqu'à ce que j'aie pu atteindre le territoire du chef d' Almuin, et ne me suis arrêtée que lorsque Bran et Sceoluing, dont l'intelligence égale celle de l'homme, fussent seuls à me poursuivre. Avec eux, ma vie était sauve, ils me reconnurent pour être d'une nature pareille à la leur. » (Voy. leConted'IUan; on se rappelle que ces chiens sont neveux de Fion ou Fingal.)

Quelques mois s'écoulèrent, pendant lesquels Fion n'alla ni à la chasse ni au combat, tant son profond amour pour la princesse lui faisait oublier ses anciens plaisirs. Mais à la fin, les Scandinaves débarquèrent dans la baie de la colline des Chênes. Sept jours, les Fionns furent absents; le huitième, le chef traversait à grands pas la plaine d'Almuin, s'étonnant que sa douce fleur ne le regardât pas venir du haut du rempart. Les habitants du fort sortirent avec empressement à la rencontre de leur chef, mais la (ristesse était peinte sur leur figure. « Où est la fleur d'Almuin, la belle, la tendre Saav? — Ne blâme ni elle ni nous, ô père de ton peuple! Pendant que les blonds étrangers tombaient sous ta hache de guerre, devant le fort un homme ayant ta figure se présenta accompagné de deux chiens semblables à Bran et à Sceoluing, et nous avons cru entendre sortir de la trompe chérie de Fion cette musique qui fait oublier leurs douleurs aux blessés et aux femmes en travail d'enfant. Saav la bonne, la belle, alla à leur rencontre ; elle franchit le défilé, passa la porte sans vouloir écouter ni conseil ni ordre. « Je veux aller au-devant de mon prO' tecteur, de mon amant, du père de mon enfant futur », s'écria-t-elle, et nous la vîmes se jeter dans les bras du fantôme. Hélas ! elle recula aussitôt en poussant un cri, et le fantôme la frappa d'une baguette de coudrier. Une daine gentille et svelte parut sur la plaine et s'y arrêta un moment ; mais bientôt deux chiens féroces la chassèrent loin du fort. Trois fois, quatre fois, elle s'élança vers le fossé; mais chaque fois elle fut saisie par le cou et entraînée au loin. 0 Fion, nous en jurons par ta main, nous n'avons pas été inactifs ! Tout ceci se passa en moins de temps qu'il n'en faut pour compter deux fois dix, et déjà nous étions dans la plaine avec des glaives, des lances et des javelines. Hélas ! on ne voyait plus ni femme, ni daine, ni sorcier, ni chiens ; nous entendions cependant encore le bruit des pas rapides qui frappaient la terre et le hurlement des chiens. Si tu demandais à chacun de nous quatre de quel côté on entendait le bruit, chacun désignerait un point ditiérent. »

Fion regarda ses gens avec angoisse, et de ses mains fermées il frappa plusieurs fois la cotte de mailles qui protégeait sa poitrine. Sans prononcer une parole, il se retira dans ses appartements reculés et ne se montra pas à son peuple le reste du jour, ni jusqu'à ce que le soleil se leva le lendemain sur la plaine de Lifîey. Pendant sept ans, à partir de ce jour, il ne cessa de chercher sa bien-aimée dans les endroits les plus écartés de son pays, excepté lorsqu'avec ses compagnons il était forcé de tenir tête aux blonds étrangers. Une tristesse éternelle assombrissait son front dès qu'avait cessée la chasse ou la bataille. Pendant sept ans encore, il n'oublia jamais la princesse sans pareille qui avait jeté sur sa vie un bonheur, hélas! si rapide ! Jamais, durant ce temps, il n'emmena à la chasse d'autres chiens que ses cinq limiers favoris, de peur qu'ils ne missent en danger la vie de Saav, si sa bonne fortune le conduisait près d'elle.

Au bout de la seconde période, comme il chassait avec ses chevaliers sur le penchant du Ben-Hulban, on entendit une terrible clameur s'élever parmi les chiens qui précédaient leurs maîtres dans un défilé. En s'approchant, ils trouvèrent les cinq limiers de Fion faisant cercle et s'opposant aux furieux eftbrts des autres chiens qui voulaient s'élancer sur un jeune garçon aux traits pleins de noblesse, mais qui n'avait pour cacher sa nudité que la longue chevelure qui le couvrait de la tête aux pieds. Il se tenait dans le cercle sans témoigner aucune crainte, et, oublieux du péril, tout entier à admirer les belles formes des chiens qui assaillaient les limiers. Dès que le combat eut cessé. Bran et Sceoluing s'approchèrent du sauvage adolescent, et le caressant tristement, ils le léchaient comme si en ce moment ils avaient perdu le souvenir de leur maître. Fion et les autres s'approchèrent, posèrent la main sur la tête de l'adolescent et le caressèrent. De ce moment, sa nature sauvage disparut. Ils l'emmenèrent dans leur abri de chasse et il but et mangea avec eux. Bientôt il devint semblable à eux.

Fion, considérant les traits de l'enfant, leur trouva quelque ressemblance avec le doux visage de Saav, et comparant son âge avec l'époque de la disparition de sa bien-aimée, il

se dit qu'il avait peut-être retrouvé son fils et le garda toujours à son côté. Le jeune homme lui rendit tendresse pour tendresse et Bran et Sceoluingne se lassaient jamais de bondir autour de lui et de le caresser. Sa longue chevelure disparut avec l'usage des vêtements, et dès qu'il eut acquis le don de la parole, il raconta ce qui suit :

« Je me souviens qu'une biche que j'aimais tendrement et qui prenait soin de moi m'éleva dans un parc immense, où l'on voyait des colhnes, de profondes vallées, des torrents, des rochers et des bois épais. L'été, je me nourrissais de fruits et de racines, et l'hiver des provisions qu'on laissait dans une caverne- abritée. Parfois venait un homme au visage sombre ; il adressait à la biche des paroles d'abord tendres et douces, bientôt dures et menaçantes, mais toujours elle s'éloignait de lui, témoignant de son épouvante par ses traits et son maintien. Chaque fois l'inconnu se retirait rempli de colère. Pendant tout ce temps il était impossible de s'échapper de ce parc ; partout où il n'était pas entouré de hautes cimes il était bordé de précipices affreux. La dernière fois que je vis ma mère, le sorcier lui parla longtemps, tantôt avec douceur, tantôt avec dureté, mais la biche tremblante se tenait toujours loin de lui. Enfin, il la frappa de sa baguette de coudrier et elle fut forcée de le suivre, ne cessant de tourner la tête vers moi en poussant des cris plaintifs. Pour moi, pleurant de rage et de douleur, je fis de violents efforts pour suivre ma bienfaitrice, mais en vain, mes membres étaient comme paralysés. Je tombai sur la terre sans mouvement en entendant les cris de la biche expirante. Quand je m'éveillai^ je me trouvai sur le flanc de la colline, où les chiens m'ont découvert depuis. C'est en vain que je cherchai longtemj)s l'enclos où je vécus si heureusement ; jamais je ne pus découvrir ni les cimes ni les précipices si familiers iadis à mes yeux. »

Ce jeune homme reçut le nom d'Oisin (Ossian), et c'est lui qui devint plus tard le doux chantre des Fionns d'Erin *.

1. Voy. pour quelques traits de ce récit : Petit frère et petite sœur, de Griram ; la Biche au bois et la légende de Geneviève de Brabanl, dont un recueil sur les Origines rfes comtes palatins qui la reproduit suit la trace jusqu au vni* siècle.

CONTE XXVlll

VIEILLESSE D'OISIN (OSSIAN)

KENNEDY. - (Irlande.)

Après la fatale bataille de Gavra, le seul guerrier survivant, Ossian, fils de Fion, fut emporté sous les flots de l'Atlantique par la fée Niav à la beauté resplendissante, et pendant cent cinquante ans il jouit de cette douce société dans la terre de Jeunesse au-dessous des eaux. A la fin, fatigué de ce bonheur monotone, le héros exprima le désir de revoir le pays où s'étaient écoulés sa jeunesse et son âge mûr (a). L'aimable Niav fut obligée de consentir à cette séparation. Elle pleura amèrement en voyant son amant monter le blanc coursier et l'avertit que si ses pieds touchaient jamais la terre^ il ne la reverrait plus désormais et que sa force rie serait plus que celle d'un enfant nouveau-né.

Hélas ! c'est à peine si dans les plaines et près des torrents d'Erin, on gardait encore la mémoire de Fion et de ses héros. Au lieu où s'élevait jadis la forteresse d'Almuin, on ne voyait plus maintenant qu'un remblai et un fossé où croissaient les chardons et les bardaneSj et la mousse recouvrait les hautes pierres du manoir de Fion. Maintenant on récitait des prières et l'on chantait des hymnes dans des édifices de pierre surmontés de flèches et de croix. Ossian vit aussi îrioinâ d'épées et plus de faucilles qu'aux jours de Fion, et près de Dublin il trouva Patrick le missionnaire élevant une humble maison de prières. Gomme il chevauchait tristement le long de la vallée des Grives; une foule d'hommes essayant d'élever une énorme pierre sur une voiture basse réclama son aide. Ossian s'arrêta et, sans mettre pied à terre, il souleva la masse jusqu'au chariot ; mais dans ce mouvement, la sangle

de son cheval se relâcha, la selle tourna, le blanc coursier s'enfuit et le dernier des héros tombé sur la colline ne fut plus désormais qu'un homme faible à la chevelure grise.

(a) Les peuples ont toujours aimé à se figurer que la mort faisait une exception pour les héros chers à leurs souvenirs, et qu'après une disparition momentanée, ils reviendraient un jour dans leur patrie, glorieux et triomphants. Hélas! « l'avare Achéron ne lâche point sa proie! « — Les anciens faisaient ainsi des îles Fortunées le séjour des héros et des sages, et Hésiode, dans les Travaux et les Jours, raconte que « lorsque l'ombre de la mort enveloppa les guerriers qui avaient été combattre à Troie pour Hélène aux beaux cheveux, Jupiter leur donna une nourriture et une demeure inconnues de la Terre. Et ces héros habitent paisiblement les îles des Bienheureux, par delà le profond Océan. Et Jà, trois fois par année, la terre féconde leur donne ses fruits doux comme le miel. »

Les habitants du pays de Galles ont cru longtemps qu'après la funeste bataille de Camlan, le légendaire roi Arthur s'était retiré avec ses guerriers dans l'île mythique d'Avalon et qu'il y attend l'heure de reparaître sur la terre. L'enchanteur Merlin était l'objet d'une même superstition, — Au dire des traditions écossaises, le vieux barde Thomas de Erceldonne habita sept ans dans le pays d'Elfland, oîi, comme Ossian, il faisait les délices de la reine de Féerie. Quand il revint sur terre, il fut tout étonné d'avoir été absent aussi longtemps, tant les années passées au pays de Féerie s'écoulent avec rapidité.— De vieilles légendes danoises rapportent qu'Holger (Helge, Ogier) n'est pas mort, mais seulement endormi; au-dessous du château de Cromberg, on entend parfois, dit-on, le bruit des armes. Un jour, un esclave condamné à mort pénétra dans les souterrains du château et aperçut Holger assis près d'une table, les bras croisés; sa barbe, longue de plusieurs pieds, avait pénétré dans la pierre*. — L'empereur Barberousse, selon d'antiques traditions allemandes, habite également dans les souterrains du Knyffhaiiser; assis sur un siège de pierre, auprès d'un table de pierre, il attend, la tête appuyée dans ses mains, que sonne l'heure de sortir de son palais de pierre. Quand retentira la trompette guerrière, il se lèvera brusquement, sa longue barbe rousse incrustée dans le rocher le fera soudain éclater et il repa • raitra dans sa capitale, couronne en tête et le sceptre à la main '-.

1. Voy. W partie : l'Encliantement du cointo r.èrakl, et IW partie : la légende des Escaliers du géant Mac-Mahon, où pareilles histoires sont rapportées.

2. Chanson de Frédéric Barberousse, par nuckcrt [Chants populaires de VAUemagne, par Sébastien Albin).

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