‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 68 sur 134 · ROBIN BON ENFANT · texte numérisé non relu

ROBIN BON ENFANT

Par l'ordre d'Obéron, le roi des revenants et des ombres, moi, l'espiègle Robin, j'arrive de la terre de Féerie pour inspecter les divertissements de la nuit. Dans tous les coins où je me glisserai, je surveillerai les Joyeuses orgies, et, gai comme une abeille, je prendrai part à la fête, en riant : Ho ! ho ! ho !

Plus rapide que l'éclair, je puis voler à travers le ciel et les airs et, dans l'espace d'une minute, apercevoir tout ce qui s'accomplit au-dessous de la lune; il n'est pas une sorcière ou une ombre qui bouge, ou un cri de : « Gare aux Goblins ! » que je ne sois là, car moi, Robin, j'épie leurs actions et les renvoie dans leurs retraites, avec mon : Ho ! ho ! ho !

Quand je fais rencontre de ces libertins qui reviennent

1. Dans l'Adroite Princesse de Perrault, Finette met aussi dans son lit une (igure de paille avec des boyaux pleins de sang, de sorte que le prince Bel-à-Voir, en perçant de son épée la marionnette, s'imagina avoir effectivement tué Finette. — Le conte de Sapiaticciardia [Petit amer one], relate une supercherie analogue; l'héroïne forme une figurepleine de sucre, de friandises et de sirops et la couche dans son lit. Va prince entre, la perce de Sun épée, puis, voulant goûter le sang de sa victime, il le trouve sucré. Il se prend alors à regretter d'avoir fait périr une si douce princesse I

2. Voy. Reliques ofAncienl English Poetry, par Percy. Cette chanson semble avoir été destinée à faire partie d'un divertissement.

chez eux après leurs réjouissances nocturnes, je les salue en contrefaisant ma voix, et me joins à eux pour les promener avec moi par les bois et les lacs, par les marais et les fourres ; ou bien, invisible, je les accompagne afin de leur jouer quelque tour et folâtrer ! Ho ! ho ! ho !

Parfois je vais au-devant d'eux sous la figure d'un homme ; d'autres fois d'un bœuf ou d'un chien ; en cheval je puis me changer et je trotte autour d'eux, mais s'ils s'avisent de monter sur mon dos, je m'enfuis plus rapide que le vent, franchissant les haies et les terres labourées, à travers étangs et mares, et je ris tout haut : Ho ! ho ! ho !

Lorsque les gars et les jeunes filles s'égaient avec du vin et des friandises, sans être vu de la compagnie, je mange leurs gâteaux et sirote leur vin, puis, pour m'amuser, je p... et je ris ; ensuite je souffle les lumières, et j'embrasse les filles. Elles crient: « Qui es-tu? » Et moi je ne leur réponds que par : Ho ! ho ! ho !

Cependant quelquefois pour plaire aux servantes, à minuit je débrouille leur laine, et, tandis qu'elles dorment et prennent du bon temps, avec leur rouet je file leur lin. Souvent aussi, au moulin j'écrase leur drèche, ou bien je prépare leur chanvre et tourne leur filasse. Si ([uelqu'un s'éveille, je m'enfuis en riant : Ho ! ho ! ho !

Si la maison, si l'àtre n'est pas tenu proprement, je pince les servantes « noir et bleu, » je leur tire les couvertures du lit et les montre ainsi toutes nues. A moitié endormies encore, je les fais lever et les jette par terre sur les dalles glacées. Si elles crient, je m'enfuis en riant de tout cœur : Ho ! ho ! ho !

Quelqu'un a-t-il besoin d'argent, nous lui prêtons ce qu'il demande et ne prenons rien pour les intérêts, mais nous exi geons qu'on nous rende, et, si l'on tarde à nous payer, je

me glisse chez les mauvais payeurs et toutes les nuits je leur fais des peurs affreuses en leur envoyant de mauvais rêves et en les pinçant. Alors je ris : IIo ! ho ! ho !

Quand des commères fainéantes ne s'occupent qu'à chercher des mensonges et des faussetés, qu'à exciter en dessous des disputes et à se faire des méchancetés les unes aux autres, je me donne le plaisir de démasquer leur hypocrisie et de les dénoncer à celles à qui elles voulaient faire du mal. Alors je m'en vais et je les laisse piailler. Ho ! ho ! ho !

Quand les gens tendent des trappes et mettent des engins au fond des trous par où les renards et les loups se glissent pour venir dans les maisons et dans les bergeries dérober canards et poules, agneaux et brebis, je remarque le piège et je m'y blottis pour faire croire qu'un animal est pris; puis quand je vois qu'on s'approche, vite je m'esquive en riant : Ho ! ho ! ho !

Au bord des sources et des ruisseaux, sur les prés verts, nous dansons de nuit des rondes échevelées, et au clair de la lune nous entonnons de joyeuses chansons pour distraire le roi et la reine de féerie. Dès que l'alouette commence à chanter, vite nous disparaissons. Alors nous allons voler les enfants nouveau-nés et nous laissons un lutin à sa place, puis nous nous sauvons en riant : Ho ! ho ! ho !

Depuis le temps de Merlin, fds de sorcière, je folâtre ainsi toutes les nuits, de ci, de là : et les mortels, à cause de mes espiègleries, m'ont nommé Robin Bon Enfant. Démons, revenants, esprits qui errent dans les nuits, sorcières et goblins, tous nie connaissent ; et les vieilles femmes ont maintes fois raconté mes hauts faits. Sur ce, adieu, adieu. Ho ! ho! ho!

Dans le Yorkshire, Robin Bon Enfant est remplacé par le Boggart et le Barguest;

CO.NTE XLVl.

LE BOGGART^

KEIGHTLEY. — (Yorkshire.)

Dans la demeure d'un honnête fermier, un Boggart avait pris son séjour. Il tourmentait tout le monde et surtout les enfants de diverses façons. Tantôt il leur arrachait leurs tartines de beurre, ou bien une main invisible renversait leur soupe au lait ; d'autres fois il tirait les rideaux de leurs lits en avant et en arrière, ou encore il pressait leurs poitrines et leur causait des suffocations. Souvent les parents, aux cris de leurs enfants, étaient forcés d'accourir. Or il y avait une espèce de cabinet formé par une séparation en bois donnant sur l'escalier de la cuisine; en retirant un gros nœud d'une des planches, on avait laissé une ouverture. Le plus jeune garçon du fermier y ayant fixé sa corne à souliers avec laquelle il s'amusait, elle lui fut rejetée aussitôt sur la tête. A la fin, le Boggart devint si insupportable, que le fermier et sa femme résolurent d'abandonner la maison. Le projet fut mis à exécution et le fermier et sa famille suivaient leur dernière voiture de meubles, quand un voisin s'approcha et leur dit :

— Eh! voisin, vous quittez donc la vieille maison?

— J'y suis bien forcé, mon garçon ; ce damné Boggart nous tourmente tellement que nous n'avons de repos ni jour ni nuit. Il joue tant de tours aux enfants que ma pauvre femme en meurt rien que d'y penser ; nous sommes donc obligés de nous en aller;

A peine avait-il prononcé ces mots que du fond d'une baratte sortit une voix qui s'écria :

— Ah ! tu fuis à ce que je vois ?

— Sois damné ! s'écria le pauvre fermier, si j'avais su que tu étais ici, je n'aurais pas touché à un clou.

I. Viiy. la Julie version donnée par Henri Heine, de l'Allemagne.

— uo -

Puis se tournant vers sa femme, il ajouta : « Mieux vaut retourner dans notre vieille demeure que de subir les mômes tourments dans une nouvelle qui ne la vaudra pas ! »

Dans les pays limitrophes de la frontière d'Ecosse existe un esprit analogue au Barguest et à Robin Bon Enfant. Il demeure dans l'eau, et comme l'indique son nom de Slielly- Goat, il est vêtu de coquilles. Lorsqu'il s'approche, on le reconnaît au bruit que font les coquilles en se heurtant les unes contre les autres. Il est espiègle plutôt que méchant. W. Scott, dans ses Minstrelsy, cite une jolie ballade de Jamieson sur le Shelly-Coat. Le Brownie écossais qui, en Allemagne est représenté par le Kobold, en Suède par le Nisse*, est le véritable ami de la maison. Il est bon, serviable, désintéressé, et pourvu que les servantes aient bien soin du ménage, que tout soit bien propre et bien tenu, pourvu aussi qu'on laisse à son intention sur le dressoir la soupe à la farine dont il est friand, on n'a que de bons offices à attendre de lui. Il y a même des Brownies encore plus obligeants ; ainsi Reginald Scot (Discuvenj of Witcraft), nous parle d'une espèce de Brownie qu'il nomme Luridan et qui habite les Orcades. Ce Luridan faisait l'office de valet et de servante : il balayait les chambres, lavait les assiettes et préparait les feux avant qu'on fût levé. Il faut avouer que les habitants des Orcades étaient alors d'heureuses gens ! Un autre Brownie dont W. Scott {Minstrelsy) cite la plaisante histoire, voyant un jour que la maîtresse de la maison qu'il hantait était eu mal d'enfant et que le domestique ne se pressait guère d'aller chercher la sage-femme, revêtit lui-même la livrée du paresseux valet, et montant à cheval s'en alla chez l'accoucheuse, qu'il ramena en croupe. Gela fait, il monta à la chambre du domestique, qu'il trouva en train de tirer ses bottes et lui administra une verte correction de coups de cravache.

|. Dans un conte danois de Caril Etlar (trad. Thoipe), les Voisins de Tôlier, les Trolls Jouent le rôle de Brownies; les uns balaient la chambre, les autres bercent les enfants, etc.

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