COMTE LXXX
COMMENT SAINT ÉLOl FUT PUNI DU PÉCHÉ D'ORGUEIL.
KENNEDY. - (Irlande.)
Avant que saint Éloi devint religieux et pendant qu'il n'était encore qu'ouvrier orfèvre, il s'amusait quelquefois à ferrer des chevaux. Il était très-orgueilleux de son habileté et souvent il disait que jamais il ne trouverait son maître en quoi que ce soit. Un jour, un voyageur arrêta son cheval près de la forge et demanda la permission de lui remettre un fer. Éloi y consentit et fut très-surpris de voir l'étranger briser la jambe de devant de la bête à la jonction de l'épaule, la porter dans la forge et ferrer le sabot du cheval. Ensuite l'étranger rattacha la jambe, caressa la bête sur l'épaule et demanda au forgeron s'il connaissait quelqu'un qui pût faire d'aussi bon ouvrage. « Certes, dit le vaniteux, je puis en faire autant ! » Alors Eloi alla chercher un de ses chevaux et lui brisa la jambe de devant, mais avec tant de maladresse que le sang coula et que les muscles et la peau furent déchirés. Cependant il fabriqua le plus joli fer qu'on puisse voir et le fixa au sabot du cheval avec tant d'habileté qu'il recueillit les éloges de son rival, mais son triomphe s'arrêta là. Quand Eloi remporta la jambe dans la cour, le pauvre animal était couché sur le côté, à moitié mort. Ce spectacle émut jusqu'au fond de lame Éloi, dont le cœur était sensible quoique vani-
teux. « Oh! quelle orgueilleuse et indigne créature je suis! s'écria-t-il. Par ma présomption impitoyable, j'ai torturé et tué ma pauvre bète! — Êles-vous sûr, dit l'étranger, que ce malheur vous guérira de votre orgueil et de votre vanité? — Oh ! oui, certainement ; du moins je l'espère ; jamais avec laide de Dieu, je ne me plairai désormais dans une pensée orgueilleuse. Mais pourquoi m'avez-vous induit à commettre cette mauvaise action en me donnant l'exemple? — Mon but était de déraciner un grand vice de votre cœur; donnez-moi la jambe du cheval. * Ce disant, l'étranger mit à sa place le membre, caressa l'animal sur l'épaule, et aussitôt le cheval se dressa vigoureux et sans blessure. Éloi ne vit plus ni l'étranger ni son coursier, et pendant qu'il était frappé de joie et d'étonnement, il entendit prononcer distinctement ces mots, sans pouvoir dire s'ils venaient de son cœur ou de son cerveau : « Éloi, souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à votre ange gardien ! »
Une vieille poésie anglaise, réimprimée par Carrew HazliU1, nous donne une des formes de la légende précédente sous le titre : le Forgeron et sa Dame : « Cy commence un traité du forgeron qui se forgea une dame neuve. »
Cette légende est la reproduction sous une forme chrétienne d'une ancienne tradition Scandinave. L'ange gardien qui, sous les traits d'un forgeron, vient rabattre l'orgueil de saint Éloi, n'est autre que le fameux forgeron Yœlundr de l'Edda, dont tous les poèmes Scandinaves, allemands et anglo-saxons nous ont transmis les hauts faits * et qui a laissé son nom à une grotte du comté de Warwick. — L'épisode de la jambe du cheval cassée puis ressoudée ne se retrouve pas dans les fragments de poèmes sur Yœlundr; mais dans un grand nombre d'histoires apparentées à cette légende nous rencontrons des épisodes analogues à celui-ci. — l*n conte d'Absjornsen (traduction Dasent) fait accomplir par un maître forgeron le même exploit que par l'ange gardien de saint Eloi. 11 est même plus habile encore, car d'une vieille femme il peut faire une jeune fille en la jetant dans sa fournaise. — La mythologie grecque reproduit le même mythe sous différentes formes. Ainsi Céres, voulant rendre immortel son fils Triptolème, le couchait chaque nuit au
{. Cmtcw HazliU. EaWy Popular Pottry. vol. ni.
1. Voy. Dustrtatun tur U forgtnm Ytiand, p*r MM. Depping ot Fr. Michel.
milieu d'un foyer ardent; suivant Pindare, Thétis en faisait autant à Achille; Médée, digne sœur de Circé, rendit la jeunesse au vieil Eson, mais elle persuada aux filles de IV lias de couper le corps de leur père et de le faire bouillir en un chaudron afin de le rajeunir — Les contes similaires suivants montreront que toutes les nations âryennes possèdent la tradition dont s'inspire la légende irlandaise de saint Éloi.
France. — Contes agenais de Bladé : le Voyage de Notre-Seigneur*.
Allemagne. — Contes de Grimm : Joyeux Frère; le Jeune Nain brûlé.
Norwége. — Absjôrnsen (traduction Dasent) : le Maître forgeron ; Peik.
Russie. — Recueil Ralston: le Forgeron et le Démon; le Pope aux yeux avides.
Inde. — On lit dans le Rig-Véda (trad. Langlois), p. 51 : « Les Rhibous puissants par leurs prières et par leur justice, ont rendu à la jeunesse leur père et leur mère ». — La légende attribue aux trois Rhibous, qui sont les divinités des sacrifices, d'avoir ressuscité une vache et d'avoir rendu à la jeunesse leurs vieux parents.
i. voy. U* Dieux et Un Héros, trad. Baudry : Médée.
s. Voy. les Notes de H. Kohler à la suite de ce conte pour d'autres similaires.