CONTE XLII
LE CIIANGELING DE TOBINSTOWN (Abrégé).
KENNEDY. - (Irlande.)
Katty Clarke, de Tobinstown, avait un charmant garçon, joie de ses yeux et de son cœur; mais, un jour maudit, étant restée trop longtemps au lit, elle oublia de dire ses prières. Elle sortit pour laver son linge à un petit étang, et elle laissa son enfant se rouler et s'amuser sur l'herbe, pendant qu'elle battait et rinçait son linge. Tout à coup elle entendit un cri, courut à l'enfant et le trouva dans les convulsions. Elle le ramena à la hâte au logis, lui administra du sel et de l'eau et autres spécifiques en usage dans le pays. L'accès passé, le petit garçon garda cependant son aspect maladif ; il ne cessait, en outre, de pleurnicher, et, selon l'expression irlandaise, « le cri n'était jamais hors de sa bouche. » Toutefois il mangeait autant qu'un homme fait et avait faim à toute heure de la journée. Au bout de huit jours, les voisins et la famille tinrent conseil autour du feu, et déclarèrent que l'enfant était un Changeling et qu'il fallait s'en débarrasser. Voici quel fut l'ordre du cérémonial.
Un voisin prit une pelle bien nettoyée et la mit par terre ; de son côté, sa femme, saisissant le Changeling, le posa sur la pelle de fer et l'y maintint fermement malgré ses cris. Ceci fait, le mari, suivi de toute l'assemblée, emporta doucement le fardeau et le déposa sur une botte de paille jetée sur le tas de fumier. L'enfant, peu séduit par le luxe de cette installation, poussa des cris affreux, mais l'auditoire, sans y faire attention, joignit les mains et fit trois fois le tour du tas de fumier, pendant que le conjurcur, qu'on avait fait venir, récitait l'incantation suivante :
« Mère Fairy, réponds à noire appel, viens reprendre ton rejeton. La ménagère lui a donné à boire et à manger et l'a
bien tr^té. Il ce peut rester ici pi us longtemps. Rends l'enfant penJu, -lame Fairy; et quand après la moisson on étendra la n appe ?jr l'herbe courte, nouvelleroent fauchée, nous réserverons p >ur ton peuple une part du repas. Et lorsque le clan d*-? Faines viendra eu foule tourbillonner sur le plancher et faire la fête auprès du foyer, il trouvera Pâtre nettoyé avec soin, et. >ur le dressoir, nous laisserons à son intention de quoi ma riper et se désaltérer. 0 dame Fairy, rends-nous l'enfant mortel et recois le tien de nos mains ! »
Le charme et la troisième ronde autour du tas de fumier s'élant terminés en même temps, tout le monde rentra dans la cabane et ferma la porte. Bientôt les paysans sentirent l'air s'agiter autour d'eux, comme ferait un battement d'ailes, puis ils attendirent à peu près dix minutes. Ensuite, ils ouvrirent la porte, allèrent regarder la botte de paille sur le fumier, et ne virent ni l'enfant ni le Changeling. Le conjureur dit : « Katty, allez dans votre chambre, et voyez s'il n'y a rien sur le lit. » Katty pénétra dans sa chambre; soudain on entendit un cri de joie, et Katty revint, portant son enfant dans ses bras !
Les contes de Fairies nous font voir ces esprits jouant quelquefois, mais d'une manière beaucoup moins définie, le rôle d'incubes et de succubes attribué aux démons pendant le moyen âge. Ainsi, quand une dame disparaissait pendant quelques années du foyer conjugal, ou lorsqu'une candide jeune fille ne consacrait pas à son mari sa première nuit de noces, c'étaient les Fairies qui en étaient cause, et quand, après des absences plus ou moins longues, l'infortunée revenait au logis, parfois « traînant l'aile et tirant le pied, » le bon mari était transporté de joie, et l'on célébrait à tasses pleines la délivrance de la prisonnière des Fairies.