‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 7 sur 127 · Traduction des Œuvres de Shakespeare par Monlégut · texte numérisé non relu

Traduction des Œuvres de Shakespeare par Monlégut

2. Vov. Taille [Histoire de la littérature anglaise). Appréciation des mascarades et des ballets de Ben-Jonson (vol. 11. p. 60/. — Ces divertissements étaient Tort à la mode. Ainsi on lit dans Warton. IV» vol., p. 323 : « Quand la reine Elisabeth rendait visite à un de ses nobles, à son entrée elle était saluée par les Pénales et .Mercure la conduisait à sa chambre. Dans le jardin, le lac ■ ■uni couvert d« triions et de néréide»; les pages de la famille étaient costumés en nymphe* des bois et les valets de pied gambadaient sur les pelouses sous la ligure de satyres. » — Une autre fuis, arrivant dans la cité de N'orwich, la reine vierge fut reçue de la sorte : Cupidon, a un ordre donné par le maire et les aldermen, sortit d'un groupe de divinités descendues de l'Olympe tout exprès pour embellir le cortège royal. Cupidon tira alors de son carquois une flèche d'or, qu'il présenta à la reine en lui disant que, sous l'influence de charmes aussi irrésistibles, celle flèche percerait les cœurs les plus durs! »

» que l'agate de la bague que porte à son doigt un » alderman, traînée par un attelage de petits êtres, — » effleurant le nez des gens endormis; — les rayons des » roues sont de longues pattes d'araignée; le dessus » est couvert d'ailes de cigales, — les traits sont les fils » les plus fins de l'araignée, — les harnais, les rayons » humides de la lune ; — son fouet est fait d'un os de » grillon, la lanière d'une petite bande de peau; — son » cocher est une petite mouche rose vêtue de gns ; — son » char, une noisette vidée par un écureuil son menui- » sier et par la vieille larve qui fabrique 1 ;s voilures » de fées depuis un temps immémorial . — C'est dans » cet équipage qu'elle galope de nuit, etc.... m

La description donnée par Draylon de la reine Mab n'est pas moins curieuse : « Les chevaux qui traînent son char sont quatre coursiers agiles et leurs harnais sont des fils de la Vierge ; — le cocher est une petite mouche posée sur le siège. — Le char est une éclatante coquille d'escargot, — le siège est fait du duvet moelleux d'un bourdon, — la capote est l'aile d'un papillon ; — les roues sont construites avec des os de grillons élégamment recourbés, et pour éviter le bruit qu'elles feraient en roulant sur les pierres, elles sont entourées du coton de la fleur de chardon. »

Les filles d'honneur viennent derrière leur reine, « montées sur des cigales qui vont l'amble ou le trot, et s'il survient quelque brise, elles jettent sur leurs épaules une toile d'araignée »

Tom Pouce [Tom Thumb) aussi appartient à la race des Elfes et comme eux vient du Danemark ; il en a la taille et figure à leurs côtés dans maints récits. Scott (Discoverie of Witchcraft) le range parmi les lutins; son nom se rencontre chez presque tous les écrivains de féerie du xvir3 siècle, et Draylon, dans ses Nym-

1. Voy. Draytons Nymphidia, publiées dans Fairy Taies illtulrating Shakespeare. Londres, 1875.

phidia, en fait un page chargé de porter un message d'amour et un bracelet fait d'yeux de fourmis à la reine Mab, de la part de son maître, le chevalier Pigwiggen ; d'autres le font figurer à la cour du roi Arthur. Nous le verrons ailleurs sous son caractère populaire, et quittant la mythologie féerique pour entrer dans la légende sous la forme, non d'un esprit mais d'un être tout à fait humain, sauf sa taille, haute d'un pouce, qui rappelle son origine d'Elfe. Tom Pouce (voy. Conte l), ne rappelle que par son nom notre Petit Poucet. Le vrai Poucet de nos voisins est Jack le Tueur de géants (voy. Conte IL) Depuis des siècles, les jeunes enfants anglais frémissent à l'exclamation terrible, à ce qu'il paraît, que pous • sent les géants quand ils aperçoivent Jack : Fi, fi, fo, fum ! (Je sens le sang d'un Anglais, je vais écraser les os pour en faire du pain!) Shakespeare, véritable enfant du peuple et aimant tout ce qui en vient, s'empare de ce : « Fi, fi, fo, fum! » et le met dans la bouche d'Edgar (Roi Uar, acte III, scène v '.)

Dans ses autres comédies, Shakespeare nous montre d'autres traits des mœurs des Elfes. Dans les Joyeuses Commères de Windsor, il nous dépeint les espiègleries des esprits domestiques qui sautent dans les cheminées, pincent les filles «noir et bleu » lorsque la maison n'est pas tenue proprement et que les ûtres n'ont pas été balayés, ou lorsqu'elles se sont endormies sans faire leurs prières. Dans la Tempête, Prospero a le caractère d'un magicien des Mille et une Xuits. Il tient sous sa domination les Elfes et les appelle à son aide : « Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormants et des bosquets, et vous qui de vos pieds qui ne font pas d'empreinte, courez sur le sable, et vous, qui au clair

1. Ces vers, qui uni fait l'objet de nombreuses disserta lions. M retrouvent aussi dans la vieille el rélebre ballade écossaise de Child Hotcùind à la recherche de sa sieur Burd Ellen. — Xous dirons en passant que Cbild, que nous revoyons dan* Cliilde Harold, est un vieux ternie désignant les jeunes garçon» nobles; de même Burd signifie demoiselle noble.

de lune tracez en dansant ces cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les champignons »

Quant à Ariel, il diffère assez peu de Puck ; il en a la malice et l'espièglerie. Prospero le charge déjouer à Caliban un tour qui rappelle une tradition populaire en honneur chez tous les peuples aryens et jusque chez les Bulgares de Macédoine1 (voy. Conte XXIII). Au son d'un instrument magique, chez les Grecs c'était la lyre d'Orphée ou celle d'Ainphion; ailleurs, c'est un pipeau, un cor, un violon; ici, c'est un tambourin, les hommes, les animaux, les arbres, les poissons, la mer môme se mettent à danser frénétiquement jusqu'à ce que la musique cesse de se faire entendre. « Ariel. — Alors j'ai battu mon tambourin et aussitôt, pareils à des poulains sauvages, ils ont dressé les oreilles et relevé le nez comme pour flairer la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles que je les ai fait courir comme des veaux à travers les ronces aux dents aiguës, les fougères aux dards effilés et les ajoncs piquants; à la lin, je les ai laissés barbotant1 dans l'étang et s'enfonçant jusqu'au menton dans la vase puante du lac.» Dans une autre scène de la Tempête, Shakespeare fait dire à Prospero : a Tu te rappelles ce jour où j'écoutais une sirène exhalant des sons si doux et si harmonieux que ma revéche devint courtoise et que certaines étoiles s'élancèrent follement hors de leurs sphères pour écouter la musique. »

On le voit, certaines figures exagérées reprochées à Shakespeare par 1rs commentateurs trouvent leur

1. Vu)-, article de M. Dozon, Revue des missions scientifiques, tome I.

2. Voy. Carrew Hazlitt : Recueil d'anciennes poésies anglaises, vol. III, p. 57. Dans la Joueuse Farce du Frère et du Garçon, le héros Jack possède un pineau qui jouil aune propriété pareille à celle du tambourin d'Ariel. M. L. Haz- Iilt, en son Appendice à ce petit pocim-, rapproche du -passage ci-dessus de Shakespeare la vieille farte de Frère Bacon : le valet du frère se venge de la même façon qu Ariel de voleurs qui ont dépouille son maître.

explication dans lo souvenir des traditions populaires auxquelles le poëte faisait allusion pour plaire à ses spectateurs. Du reste, dans une vieille ballade écossaise du recueil de Jamieson, la harpe du héros Glenkidie a une bien autre puissance que le tambourin d'Ariel. Pour entendre ses accords enchanteurs, les poissons sautaient hors de la mer, l'eau s'élançait des pierres; enfin le lait jaillissait de la poitrine d'une jeune fille qui n'avait pas eu d'enfant!

Les seuls types de la féerie rustique qu'ait immortalisés le génie de Shakespeare sont les Elfes champêtres et les Lutins familiers ; il n'adépeint qu'en les effleurant les aventures des gracieuses filles des eaux qui, sous la ligure de cygnes, de phoques, viennent s'ébattre sur terre, parfois s'y laissent surprendre par un amant, puis un jour retrouvent leurs ailes et s'envolent, ou reprennent leur peau de phoque et plongent dans la mer. (voy. IIe partie, Contes sur les Mermaids). C'est à elles que fait allusion Shakespeare dans ce passage du Conte d'hiver : « Antocuyus. — Voici une autre ballade sur un poisson qui apparut à la côte le 80 d'avril ; on pensa que c'était une femme changée en poisson froid pour n'avoir pas voulu faire échange de chair avec un amant. » Dans cette même comédie, Shakespeare fait aussi allusion, mais en passant seulement, à la croyance si répandue dans les campagnes des chanyeling.

Dans plusieurs histoires de ce recueil nous verrons que les Elfes donnent une pommade ou une liqueur qui a la propriété merveilleuse de faire voir les fées; dans le Songe d'une nuit d'été, c'est la fleur dont le suc versé sur les paupières de Titania la rend amoureuse de Bottom. Chaucer, dans Palamon et Arcite, avait déjà rappelé ce conte populaire; et l'Arioste et Boiardo avaient donné la même propriété à la fontaine des Ardennes. Tel est le contingent fourni à Shakespeare parles superstitions populaires.

Parmi les imitateurs de la poésie féerique de Spenser

et de Shakespeare, et il en est d'illustres : Milton dans son Démon pimpant1, Dryden dans la Feuille et la Fleur, Pope enfin, et de nos jours Tennyson, ne mettent en scène que les personnages déjà célébrés par les poêles leurs prédécesseurs.

Après ces grands noms il nous reste à citer les poetœ minores qui ont puisé des inspirations aux sources des croyances populaires. Dans ces œuvres d'inégale valeur, mais dont plusieurs sont des plus remarquables et mériteraient d'être connues en France, nous ne trouvons non plus aucun trait que nous ne connaissions déjà des mœurs des lutins champêtres, et dans la Fidèle bergère de Fletcher*, dans la bucolique à'Amyntas, œuvre aimable mais bizarre moitié latin moitié anglais, de sir Randolph, dans les petits poèmes féeriques si goûtés des délicats par Herrick, le Catulle anglais; enfin dans les gracieuses Nymphes de Drayton, c'est toujours Obéron, Titania, Mab, Puck, Tom-Pouce et leur joyeux cortège d'Elfes malicieux et espiègles, mêlés aux déités antiques, qui gambadent au clair de la lune et mènent leurs rondes fantastiques sur les prés verts jusqu'à l'aurore3.

ni.

CROYANCES ET SUPERSTITIONS APPORTÉES EN ANGLETERRE PAR LES RACES CONQUÉRANTES.

Recherchons maintenant, en nous restreignant aux limites d'une introduction, l'influence exercée sur les superstitions mythiques et autres de la Grande-Bretagne par les races qui se sont succédé dans cette contrée. Considérées à ce point de vue, les traditions populaires de l'Angleterre sont particulièrement inté-

1. Lubber Fiend voudrait dire « démon Lourdaud, » mais c'est par antiphrase î. Voy. Taine (vol. I". p. 513).

3. L'étude de ces poêles, au point de vue de la poésie ilatis ses rapports avec la féerie, est très-bien traitée dans la Fairy Mythology de KelRthley.

ressantes, car elles empruntent leurs couleurs aux flores des différentes nations celtique, saxonne, danoise, normande qui sont venues tour à tour s'implanter sur son sol.

d« cbum Lorsqu'il y a cinq mille ans *, à la suite de commo- «gjj* tions inconnues, la nation àryenne, répandue dans la Andorre. Bactriane et la Sogdiane, commença ce mouvement d'émigration que notre temps voit se continuer sous une autre forme, mais avec non moins de force, par delà l'Atlantique, dans les plaines du Far West et jusqu'en Australie, ce fut la tribu des Celtes qui s'ébranla la première. Laissant derrière elle l'Asie et les tombeaux de ses ancêtres, elle marcha toujours à l'ouest en suivant le cours du soleil, franchit montagnes et fleuves et s'avança jusqu'à ce qu'elle cessât de trouver la terre pour la porter. Elle parvint ainsi jusqu'en Bretagne (Finis terrœ) et se répandit en Gaule ; puis traversant l'étroit canal qui sépare la France de l'Angleterre, elle envahit et peupla ce dernier pays.

Les Celtes apportèrent avec eux en Angleterre les idées et les traditions de leur mère patrie. L'imagination poétique de la nation aryenne qui, plus tard, des bords du Gange aux rivages de l'Atlantique, devait s'épanouir dans les merveilleuses productions de l'art et de la littérature, orgueil de notre civilisation, adorait alors Dieu dans les manifestations de la nature et donnant une incarnation aux astres et aux éléments, expliquait les phénomènes dont elle était le témoin par des luttes dont elle racontait poétiquement les phases et les incidents, kymri!. Les Celtes étaient depuis au moins quinze cents ans établis en Gaule, d'où ils avaient envoyé des colonies en Espagne et en Italie, quand une invasion de Kyinris ou Cimbres, chassés de la Ghersonèse par une inon-

1. Voy. pour cette date les ouvrages de Piclet, Origines indo-européennes, \ol. II, p. 710; de Roget de Belloguet, Ethnogenie gauloise, etc.

dation de la Baltique, pénétra en masses profondes en Gaule et en Angleterre. Ils marchaient sous la conduite de Hu-Gadarn, ou Hu le Puissant'. En Gaule, ils refoulèrent les Celtes du nord-est qui émigrèrent sous la conduite de Sigovèse et de Belîovèse, les uns dans la Cisalpine, les autres dans la forêt Hercynie et le long du Danube. Prenant ainsi la place des Celtes du nord-est, ils s'étendirent dans la Gaule-Belgique et dans TArmorique. En Angleterre, ils s'établirent dans le pays de Galles (les Welches) . Leur langue était voisine de celle des Celtes; il est probable qu'ils descendaient d'un groupe resté en arrière de la masse lors de la migration d'Asie en Europe.

Quoi qu'il en soit, la langue kymrique est encore parlée en France dans quelques districts de Bretagne ; elle comprenait les dialectes comique (aujourd'hui éteint), gallois ou cambrien et le bas-breton. Le celtique ou gaélique, qu'il ne faut pas confondre avec le gallois, est encore le langage de - l'Irlande, où il s'appelle errinach, des Highlands d'Ecosse, où il se nomme erse, et de l'île de Man.

L'AngleteiTe et la France se trouvèrent donc peuplées d'éléments semblables ayant des traditions communes, que fortifiait encore la pratique d'une même religion : le druidisme. En dépit de toutes les invasions et du flot d'idées nouvelles qui en fut la conséquence, les vestiges des anciennes traditions des deuxBretagnes se retrouvaient encore naguère dans les contes et les chants populaires de ces pays, ainsi qu'en témoignent en France les ouvrages de la Villemarqué, Barzaz-Bm'z, et d'Émile Souvestre, le Foyer breton, et surtout les contes authentiquement populaires recueillis par M. Luzel, et, dans la Grande-Bretagne, les récits

1. Celle doctrine du refoulement, ainsi que 1 assimilation des Kymris aux Ciramériena de la Crimée, dont parlaient Homère et Hérodote, est celle d Edwards et d'Amédée Thierry. Elle a fait I objet de grandes controverses et a été vivement combattue, entre autres par Roget, baron de Belloguel, dans son savant ouvrage : l'Ethnogtnie gauloise.

qui vont suivre. Dans le pays de Galles, une vieille crovance considérait les Fairies comme les âmes des anciennes druidesses, et Ton peut regarder les incantations des magiciennes du moyen âge et une partie des attributions des fées et des génies comme un souvenir des pratiques farouches des prétresses des îles de Sein et de Mona, dont parle Pomponius Mêla.

Triades gauoisci. Les seuls documents que nous possédions sur ces époques sont contenus dans les triades galloises écrites du iv° au ixe siècle. Elles nous tiennent lieu des manuscrits contenant les traditions des anciens Irlandais, que saint Patrick fit incendier dans un but de prosélytisme religieux et dont on ne saurait trop déplorer la perte. Les triades les plus célèbres sont celles des bardes Taliésin, Aneurin et Myrddin, ou Merlin l'Enchanteur1. Bien que confuses, elles fournissent de précieux renseignements au point de vue historique ; malheureusement elles ne nous ont rien conservé des mythes religieux des Celtes et des Kymris.

poèmes dossian. Quant au Poëme d'Ossian*, quelle que soit la part qu'il faille attribuer dans cet ouvrage à l'imagination de Mac-Pherson, il n'est pas douteux que les chants qu'il contient ne soient, avec une forme plus ou moins altérée, ceux par lesquels les bardes célébraient les hauts faits de Fingal et des autres héros ses successeurs lorsqu'ils défendaient le sol de la patrie contre les Romains et plus tard contre les Saxons et les Scandinaves. Toile est, du reste, l'opinion de Campbell dans le IVe volume de ses Contes des Highlands et dans la

1. Voy. Myrvyrian Archaiology ofWales et l'Enchantêur Merlin, par la Villemarqué.

2. Ossian, appelé aussi Oiseau ou Osin, était un barde du m* siècle ; on a grelte sur son nom, comme les Grecs sur celui d'Hercule, les exploits accomplis par beaucoup d'autres héros. — L'œuvre de Mac-Pherson a fait 1 objet de discussions à remplir une bibliothèque; de ces discussions, quelque peu oiseuses à distance et où le patriotisme de clocher entre les Irlandais et les Ecossais joue un grand rôle, il faut conclure que les traditions sur lesquelles ce poème est fondé existaient réellement, mais que la façon donnée aux chauts qu il contient est en grande partie l'œuvre de Mac-Pherson.

substantielle Introduction qui précède ses œuvres. Par sa connaissance des idiomes gaéliques, par ses relations avec les pécheurs et les humbles gens qui lui ont fourni ses contes, par ses études sur les croyances populaires de l'Écosse, personne ne peut prononcer avec plus d'autorité que M. Campbell sur le degré d'authenticité du poëme de Mac-Pherson. Voici cette opinion résumée.

« Je crois qu'il y a des poëmes de très-vieille date »> dont les fragments existent encore en Ecosse à l'état » de traditions et que ceux-ci se rapportent à des héros » celtes ; je pense que les mômes personnages ont été » des héros mythiques chez les Celtes dans les plus an- » ciens temps; enfin, je crois que les poëmes recueillis » par Mac-Pherson et Smith sont de vieilles poésies » altérées, mais en somme originales. Les sujets exis- » taient, mais c'est Mac-Pherson qui leur a donné la » forme que nous connaissons. »

Après les Celtes, et à des intervalles qu'on ne peut uw*u déterminer, les tribus germaniques, puis slaves, s'ébran- teimyujojofk* lèrent à leur tour et apportèrent, dans les contrées pu*!» arjen». d'Europe où elles se fixèrent, les traditions et la religion des Aryens ; en même temps, l'Inde et la Perse se peuplèrent aussi d'Aryens. Toutes ces contrées se trouvèrent donc posséder un fonds commun de traditions ainsi qu'une langue très- voisine. De ces germes identiques naquirent des civilisations qui, par suite des différences de climats, des races diverses auxquelles les conquérants s'étaient mêlés, divergèrent après une longue série de siècles et de fortunes diverses et finirent même par ignorer leur point de départ. Néanmoins, de ce fonds commun primitif unique, chacune de ces civilisations garda des témoignages irrécusables dans le développement de ses religions et de ses habitudes d'esprit. C'est ce que prouve la comparaison des religions et des mythes de toutes les races indo-européennes dans l'antiquité. Dieux et déesses de l'Olympe,

hôtes célestes du Panthéon védique, habitants du Walhalla Scandinave, divinités sanguinaires adorées par les Celtes, tous sont des personnifications des forces de la nature, engendrées par le naturalisme aryen.

Mais au-dessous de ces dieux principaux qui, nous l'avons dit, ne sont que des aspects différents, suivant les pays, d'une même idée originelle, toutes les nations indo-européennes, dans leur développement parallèle, en étaient arrivées à reconnaître des divinités secondaires, monnaie du Dieu suprême, personnifiant les eaux, les grottes, les montagnes et les vallées, les bois verdoyants et les landes incultes. C'est ce que Pythagore témoignait quand il enseignait que le monde entier était rempli d'esprits de même nature que les démons familiers grecs. Les grands dieux et la haute philosophie des dogmes des religions antiques n'étaient pas en effet accessibles aux gens humbles et incultes des campagnes ; aussi avait-on imaginé des divinités plus abordables pour les petites gens, et qui servaient d'intermédiaires entre les hommes et les grandes divinités, réservées aux prêtres et aux hautes classes.

Le christianisme lui-même fut obligé de tenir compte de cette irrésistible tendance d'esprit, et malgré les efforts de l'Église pour déraciner l'esprit naturaliste des religions antiques, nous voyons certaines populations du midi de la France, mais surtout de l'Italie et de l'Espagne, résumer dans le culte exagéré des saints à peu près toute leur religion. On retrouve d'ailleurs avec des attributs analogues, ces divinités intermédiaires dans la mythologie védique, dans celles de la Grèce et des peuples celte et germanique ; et, pour nous restreindre à la mythologie des peuples Scandinaves dont la majeure partie de la féerie anglaise est dérivée, il nous est facile de reconnaître dans les Elfes des bois et des collines un air de famille dénotant une origine commune avec les faunes, les sylvains, les satyres et les nymphes, Une superstition écossaise place

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même sur le Ben Lomond des Vrisks, sortes de satyres aux jambes de bouc. On peut se demander, il est vrai, si ce sont des souvenirs de traditions introduites par les Romains, ou de traditions autochthones. De leur côté, les lutins familiers : Goblins, Robin- Hood, Robin Bon-Garçon, Brownie, etc..., rappellent à la fois les démons grecs de Socrate, le Mercure domestique dont l'image ornait l'intérieur des maisons d'Athènes et dont on faisait peur aux petites filles désobéissantes, et les Lares, gardiens des foyers romains. Les contes relatifs aux Mermen et Mermaids, aux esprits d'eaux qui apparaissent sous la forme de veaux marins, de femmes à queue de poisson, comme aux îles Shetland, nous fournissent des rapprochements frappants avec les néréides et les sirènes : comme elles, ces esprits attirent par leurs chants et leurs propos le voyageur imprudent afin de le faire périr; comme Nérée, Protée, et Thétis, ils prédisent souvent l'avenir. De même que les divinités des eaux dans toutes les mythologies, ils peuvent se transformer à volonté en animaux de toutes sortes, ou prendre la forme humaine. Les esprits des fleuves, des lacs, des fontaines, des puits, que nous montrent les contes sous des aspects d'animaux très-divers, tels que : chevaux des fleuves ou kelpies, taureaux d'eau, serpent ou dragon nageant, oiseaux et même crapauds et grenouilles, sont les vestiges d'anciennes divinités locales qui nous rappellent les chevaux et les monstres marins de la Fable, le serpent de Ténédos, etc. Les Elfes des eaux douces sont les naïades. Les divinités chthoniennes des fables grecque et védique trouvent aussi leurs similaires dans la féerie anglaise. Les nains des grottes souterraines sont les Dactyles du mont Ida, et les Cabires, tels que les représente Hérodote ; à l'instar des compagnons de Vulcain qui forgeaient les armures des dieux et les carreaux de Jupiter, les nains des cavernes fabriquent des épées et des boucliers magiques

pour les dieux du Walhalla et pour les héros. Le type de Vulcain et de Dédale nous est fourni par le forgeron Vayland. Ces esprits de la terre n'étaient pas toujours des nains, comme dans les traditions Scandinaves; parfois ils étaient des géants à un seul œil, semblables aux cyclopes : ainsi, les géants gaéliques les Famhaïrans (voy. Conte XVI, notes).

Du reste, dans la suite de ce livre, nous aurons maintes fois l'occasion de montrer que la plupart des mythes de la Grèce trouvent leurs similaires dans les traditions des autres peuples.

Ce sont les vestiges de ces divinités locales, autrefois réelles et vivaces, qui, au moyen âge, ont fourni le fond des histoires des fées : ces crovances, s'effaçant peu à peu sous J'influence du christianisme, ont été absorbées en partie par lui, et le clergé les a habilement, et avec beaucoup de tact politique, fait tourner au profit de la religion. Les saints prirent ainsi les attributions des divinités bienfaisantes du paganisme, tandis que le nouvel esprit du mal, le démon, était noirci pour faire repoussoir, de tous les méfaits dont la superstition populaire chargeait ses esprits malfaisants. En réalité, l'étiquette seule des choses était changée et le conte païen devenait ainsi une pieuse légende. (Voy. comme exemples les contes : le Maçon gourmand, Comment saint Éloi fut puni de son orgueil.) Origine dos mots De toutes les origines attribuées au nom de fées : lewcuMtSrô! allemand Feen, anglais faines, provençal faday berrichon Fades (G. Sand : la Petite Fadette), espagnol hada, italien fatat celle qui est maintenant acceptée rattache ce mot soit au latin : fata, fatum, la Destinée f, soit à Fatua, devineresse employée par Marcianus Capello 4.

1. Plusieurs écrivains anglais, rnrame Walter Scott dans ses Minstielsy of the Scotti&h Border, avaient pjnsé que le mol fairtes dérivait des péris de la Perte, et M. Campbell dit que le mot Feerish est celtique et a la même racine que péri. Tout cela n'est pas sérieux. Mais la dérivation de fées de déités fatalcs, soutenue par Ducange, Ménage, Alf. Maury, etc., est celle qui a prévalu.

S. Inscriptions latines : !• sur un tombeau : Somko kt Fatis; en Espagne :

C'est ce caractère primitif de divinités fatales qui s'attache d'abord aux fées; ainsi, dans les derniers temps de l'empire romain, comme en témoignent plusieurs médailles ou inscriptions, les Fata, sous la ligure de femmes, étaient assimilées aux Moires grecques ou aux Parques. A l'exemple des Parques, elles figurent en général au nombre de trois ; cependant on les trouve quelquefois au nombre de sept, comme dans la Belle au Bois dormant. Ces deux nombres, surtout le premier, Nombres 3 et 7. jouent d'ailleurs un grand rôle dans les traditions religieuses ou magiques de tous les pays âryens. Suivant Pythagore, trois est le nombre des plus sublimes mystères ; il représente : Dieu, l'ame du monde et l'esprit de l'homme. Dans les Védas, les deux nombres sacrés sont 3 et 7. Le pouvoir attribué aux nombres n'est pas moins grand en Perse. Dans la religion de Zoroastre, un sens mystique fut de tout temps attaché à ces nombres et à quelques-uns de leurs multiples. La rencontre continuelle des nombres 3 et 7 dans les mythologies et les récits des peuples indoeuropéens est un des témoignages les plus frappants de leur origine commune. Citons quelques exemples : La Trinité hindoue, les trois Nornirs Scandinaves, les trois Parques, les trois Grâces, les trois Furies, les trois Gorgones, la triple Hécate, les trois Juges des enfers, les trois têtes de Cerbère, les trois Corybantes prêtres de Gybèle, quelquefois neuf (3x3) suivant certains auteurs, les neuf Muses (3x3), etc.

Les attributions des Fées, considérées comme divinités annonçant le destin, sont d'ailleurs celles des Moires ou Parques: celles-ci, il faut bien le dire, n'avaient pas à l'origine ce caractère farouche et implacable que leurs noms rappellent. Les Parques assis-

FaTU L. Fabiis k\ voto; — Fatibis Deico. — Fato bono. — Fatis matbonis; 2* sur une médaille de Dioctétien : Fatis Vitbicibus, etc. Voy. sur ce point : Alf. Maury, Fées au moyen âge; M. Giraud, Introduction aux Contes de Perrault: Keightlej , Fairy Mythology.

taient aux naissances et aux mariages; on les voit à la naissance de Méléagre et d'Achille et aux noces . de Thétis et de Pélée; de même aussi, la déesse des accouchements Eleutho (chez les Latins Lucine) assistait à la naissance d'Hercule et de Jamos (fils d'Apollon) ; les Fées président aussi aux naissances des enfants, leur font des présents ou leur jettent des sorts, comme dans le roman d'Ogier le Danois et dans des contes trop nombreux pour qu'il soit nécessaire de les rappeler.

piques La mythologie Scandinave, dont le développement iBÎjïïre'V- ne peut être soupçonné d'avoir subi l'influence de «candides : celle de la Grèce, nous fournit un mythe identique à celui des Parques : c'est celui des Nornes, qui assistent, ainsi qu'elles, à la naissance des enfants*. L'Edda les représente sous la figure de trois vierges, d'aspect moins farouche que les Parques8 cependant, et qui se nomment : le Passé, le Présent, V Avenir K Dans le poème eddaïque de Voelund, prince des Elfes, nous voyons aussi qu'un matin, ce héros et ses deux frères font la rencontre de trois sœurs filant du lin comme les Parques. C'est à la fois des Nornes et des Parques

1. Edda de Sturleson. — Voyage de Gylfe et poème de Pafnir. — «Il y a plusieurs sortes de Nornes : celles qui assistent i la naissance des hommes pour leur donner la vie sont de race divine, elles descendent des A ses ; il y en a de la race des Elfes et de la race des Nains ou Dualin. » Et plus loin: « Les Nornes d'origine céleste donnent le bonheur ; quand les hommes tombent dans l'infortune, c'est aux méchantes Nornes qu'il faut l'attribuer. » (Traduction du Puget.) Quelquefois, deux Walkyries, Gun et Roto, remplacent les Nornes Passé et Présent et avec c l'Avenir, la plus jeune des Nornes, elles inarquent pendant la bataille les guerriers qui doivent périr. » Dans le Saga de Helge nous lisons enfin: « Les Nornes qui avaient file sa vie, etc.. »

2. Dans le conte slave de Chodxko : le Soleil, ou les trois Chevaux d'or, on voit trois Parques. — L'un des plus célèbres chevaliers d'Arthur, le sire Gauvain, rencontre près d'une fontaine trois sœurs fatidiques dans lesquelles on peut reconnaître les Parques.

3. Edda de Scemund. — Prédiction de Wola la Savante. — Des vierges fort savantes approchent : elles sortent au nombre de trois de la salle construite sous la couronne du frêne Ydraggsil. L une se nomme Urd (le Passé), la seconde Verdandi (le Présent); elles créèrent Skuld (l'Avenir), la troisième, avec leur baguette. — Elles font des lois, décident de la vie et racontent au monde les arrêts du Destin. »

que Shakespeare a composé les personnages des Trois sorcières de Macbeth*.

Dans leur conception primitive de déesses fatales ou plutôt fatidiques, les fées sont chastes et d'aspect austère; elles prennent souvent aussi les traits d'une vieille femme. Mais, comme d'autres fois on les représente parées de tous les dons de la beauté et mêlées à la vie des mortels, il leur était difficile de ne pas inspirer l'amour : de là à le ressentir il n'y a qu'un pas ; elles le franchissent et deviennent de tous points assimilables aux nymphes, avec toutefois plus de retenue que Calypso, qui aima successivement le père et le fils. Cependant elles conservent en général leur caractère grave et chaste primitif.

Leur pays de prédilection dans les romans de chevalerie, c'est l'île d'Avalon ! Les fées disposent à leur gré des éléments ; elles ont hérité du pouvoir magique attribué par la superstition aux druidesses celtiques, dont elles sont les descendantes directes; elles deviennent alors des reines de magie, et les pratiques de la sorcellerie leur sont familières. Par ce côté, elles offrent le type de l'enchanteresse Circé et peuvent à leur gré métamorphoser le plus malhonnêtement du monde leurs ennemis en toutes sortes d'animaux : en cochons, comme les compagnons d'Ulysse ; en âne, comme le Lucius d'Apulée.

Les fées persanes et indiennes réunissent également ces caractères et lorsque les rapports entre les Sarrasins et l'Europe chevaleresque font pénétrer chez nous la littérature de l'Inde, nos fées ont sous le rapport de la puissance peu de chose à envier à leurs gracieuses sœurs de l'Orient ; cependant celles-ci se dépouillent à leur profit de tous les charmes et de tous les attributs dont nous les trouvons ornées dans les Mille et une Nuits.

i. Voy. II» vol., p. 18, Mythulogy of the Aryan Nation, par Cox, la dissertalion sur ce sujet.

En Angleterre, les fées des croyances populaires prennent les attributions des Elfes de l'air, de la terre et des eaux. C'est le type de ces lutins, illustré par les plus grands poètes de l'Angleterre, qui fournit le fond des traditions populaires de ce pays. Il a été introduit par les Saxons, les Pietés et les Danois, conquérants de races germanique et Scandinave , la mythologie germanique procédant d'ailleurs de la mythologie Scandinave, il nous suffira de parler de celle-ci. sc.ide< Les hauts faits des héros de l'ancienne Scandinavie, uT'm'u* leurs traditions historiques et religieuses étaient conservés par les Scaldes Scandinaves qui les récitaient, en s'accompagnant de la harpe, devant les foules assemblées pour les entendre \ Dans toutes les nations de l'antiquité, c'était ainsi que se conservait et se transmettait la poésie; dans l'Inde, les brahmanes déclamaient devant les fidèles les hymnes des Védas et leurs grands poèmes ; en Grèce, c'étaient les rhapsodes : nous leur devons l'Odyssée et l'Iliade; en France, ce furent les troubadours et les trouvères; et dans les pays celtiques, les bardes étaient Pornement obligé de toutes les fêtes populaires.

Quelques-unes des poésies des Scaldes, datant des temps les plus reculés, ont été recueillies dans les Eddas (chants de l'aïeule) et dans les Sagas ou poèmes écrits en diverses langues : islandais, vieux danois, dialectes norrains, haut et bas allemand et latin. Les Sagas les plus célèbres sont : t° la Vœlsunga Saga, appelée aussi Saga de Sigurd; c'est le poème légendaire des Vœlsungs et des Niflungs 4. Elle sert d'introduction à la Saga de Regnard Lodbrog; 2° la Saga de Thidrik de Berne, qui est un mélange de traditions

1. Voy. sur les Scaldes la dissertation « sur 1 Origine de la Action romantique en Europe » qui précède / Histoire de la poésie anglaise de Warlon.

2. La légende entière de Yœlsunes et des Niflungs éparses dans les Eddas, dans les Sagas des Vœlsung et de Thidrik et autres a été reproduits et étudiée avec une grande science par M. Beauvais [Histoire légendaire des Francs et des Burgondes.)

allemandes et Scandinaves; 3° le poëme anglo-saxon de Beowulf au vme siècle. Les deux premières Sagas contiennent une partie des épisodes des deux célèbres poèmes allemands ou néerlandais des Niflungs, ou Siebelungen, intitulés : « le Chant ou la Détresse des Niebelungen » et « la Complainte ». Ce dernier poëme est le plus ancien des deux ; il date du milieu du xiue siècle. Quant aux Eddas1, elles sont au nombre de deux : la première est en vers, la seconde en prose. Celle en vers, qu'on appelle Edda de Sœmund le Savant, est du xie siècle; celle en prose est postérieure de deux siècles à celle de Sœmund; elle est due à Snorroe Sturleson. Le manuscrit principal de l'ancienne Edda est conservé à Copenhague et s'appelle Code* regius, ou Edda royale. Malheureusement il y a une grande lacune que permet toutefois de combler dans une faible mesure la Vœlsunga Saga. Les Sagas* relatives aux divinités secondaires nous apprennent, et la croyance s'en retrouve dans tous les pays Scandinaves, ' que, semblables aux Titans de la Fable et aux démons du christianisme, les divinités ont été chassées du Walhalla et condamnées à habiter la terre. Après le christianisme, la fable se modifia de diverses façons, et nous verrons dans maintes légendes anglaises ces esprits prétendre qu'ils avaient été jadis des anges entraînés par Satan dans sa révolte. Ils ne cessent pas d'ailleurs de croire à leur rédemption et poussent des cris lamentables et des gémissements si quelque enfant espiègle les menace de la damnation éternelle.

Les divinités secondaires de la mythologie scandi- Elfes.**!-*, nave se divisent en Elfes3 et en Nains (Duergars, Dua-

1. Les Eddas ont été traduites en français par M. Léouzon Le Duc, ainsi que par M"» du Puget.

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