LA FLEUR DD ROCHER
fort, emportant une perche cotnme s*il voulait aller p^cher. II arriva aupr^s de la Houle, oiiil vit une table dressde, couverte cTune jolie nappe blanche, sur laquelle 6taient des gateaux, des fruits, du vin et deux yerres. Jean Gate s'avanga Men content; la dame s*assit sur une chaise, et invita le soldat h s'asseoir ^c6t6 d*elle sur une seconde chaise.
— Eh bien, Jean Gate, es-tu bien gu6ri?
— Ah 1 oui, Madame, r6pondit-il.
— Je ne veux pas que tu m'appelles Madame.
— Ainaez-vous mieux que je vous appelle Mademoiselle?
— Oui : c'est alnsi qu'on me nomme.
— Est-ce votre^ai nom?
— Oui, car je ^s demoiselle; mais mon vrai nom est la Fleur du Rocher.
-;- Gelui qui vous Ta donn6 n*a pas eu une mauraise id6e, r^pondit le soldat.
Tout en mangeant, il lui faisait les yeux doux, et comme la jeune fiUe semblait y prendre plaisir, il lui dit que, si elle le voulait, il d^sirait I'^pouser; mais il avait bien envie de savoir si elle 6tait une femme comme une autre, ou bien une f^e.
— On parle beaucoup, dit-il, des f6es qui demeurent dans la Houle ; ne seriez-vous pas une d'elles ?
— Des f6esl r6pondit-elle, est-c« qu'on croit aux f6es dans ton pays? Apprends que je suis fiUe d'un seigneur, et m^me d'un grand seigneur ; si tu veux venir avec moi au chateau de mes parents, tu y seras bien regu.
Jean Gate 6tait bien content, et il se disait :
— Si je ne rentrepas au fort, je passerai pour d^serteur; mais je veux voir tout de m6me : si je ne me plais pas avec elle, je m'en reviendrai. Ma foi, je me risque. Mais, dit-il tout haut en regardant la Houle,
34 LA FLEUR DU ROCaBR.
comment ferai-je pour vous sujvre?iirait noir dar
a groUe comnie dans un cAChot.
— Est-ce que je ne fai pas pass^ sur les yeux d baumequi I'a ^claircila vuecomme k moi? r^pond. laFieur da Itocber,
Quand iheurentfinide manger, unevieilla femrxi toute couverte de goemon Tint desservir la table Jean Cateet la demoiselle entrgrent dans laHouIe et, dfesqii'ily fut, ilvoyaitclaircomme en plein jour plus Us avan<;aient, plus la grotle devenait large; i) vojait des champs etdes cbeminsbord6s demaisons, et, avant d'arrivee au chateau, il paasa devant plus de dix vill^iges.
Jean Cale lui disait:
— Oil me menez-vous, la Fleur da Boeher?
— A mon chateau, mon bon ami.
lis arriverent <l une grande avenue, oh il y avait des arbres <ie toute espfece, et le soldat se disait : ■
— II parait tout de m5me que c'est un bean chAteau. Au bout de I'avenue, il vit un 6tanget des douves
qui faisaieiit le tuur des murailles, et k la porte se tenaient deux gardiens qui semblaient avoir plus de mille ans.
lis entr&renl dans le ch&teau, et le p6re et la mhre de la demoiselle le reQurcnt commeleurfUs; mais its ^talent si vilains qu'il avait peur d'euK ; lis paraissaient agds et avaient la peau comme de vieux crapauds; mais c'Stait pour faire peur h Jean Gate.
— Est-ce li, dit-il, Totre pdreet votrem^re?
— Qui, r^pondit en riant la demoiselle ; est-ce que lu ne les irouves pasjolis?
lU entrirent dans un autre appartement, et, dSs qu'ilsy furent, le seigneur etsafemmeourent la peau ">■"'=' fine que celle de leur fille, si bien que le soidat 'ecomiaissait pas.
II ^tait une fois un homme et une femme qui ne demeuraient pas loin de la Houle Saint-Michel d'Erquy. G'etaient de pauvres gens qui labouraient une petite ferme, et lis avaient bien du mal k manger du pain ; mais leur plus grand chagrin 6tait d^avoir un enfant qui 6tait innocent ^ et qui k T^ge de quinze ans n'ayait encore jamais ni parl6 ni march^. Us en 6taient bien d6sol6s, et lis auraient donn6 tout au monde pour que leur ills devint semblable aux garQons de son^ge.
Souvent la nuit ils entendaient une voiz sourde qui semblait venir de dessous leur foyer; et, comme ilsy ^taient habitues, ils ne s'en eifrayaient gu5re. Mais une nuit ils ouSrent un son qui ressemblait aux oris d'un cochon.
— ficoute, dit la femme k son mari, je crois que les f6es sont k luer leur cochon; Tentends-tu crier?
Le mari pr6ta Toreille et il ouit aussi la voix. Le lendemain matin, quand la fermi^re alia pour porter k manger k son cochon, elle ne le trouva plus dans la sou (2), et elle vint dire k son mari que le cochon avait disparu.
(1) La Houle Saint-Micbel est en Erqay, canton de Pl<§neuf (COtes-du-Nord), pays oix il y a plusieurs houles, dont les plus considerables sont celle-ci et la Houle de Galimoux.
(2) Norn que portent en Haute-Bretagne les Stables ou refuges h pores.
— Ce sont, r6pondit-il, les f6es qui nous I'ont en— 5v6; c'itait lui que nous^avons entendu crier cette uit. Je vais dimagonner les pierres du foyer, et m'inroduire dans leur grotte.
II se mit aussit6t k Touvrage, et quand il eut traaill6 vingt minutes environ, il entendit sortir de essous terre une voix qui lui cria :
— Gesse ta besogne et ne va pas plus loin ; ce lieu-ci st un endroit secret oh rhomme ne doit pas aller. 'iens, voici une bourse ; regarde ce qu'elle contient, 'est pour acheter un cochon h la place de celui qui a 6t6 pris. Quand tu auras besoin de quelque chose, I nous le demanderas ; mais ne dis jamais k per- )nne que nous demeurons ici ; ta vie n'est plus, si
as le malheur de bavarder.
L'homme prit la bourse qui se trouva sur les pierres I foyer, et il Touvrit : elle contenait cent pieces )r.
— Merci, mes bonnes dames, s'6cria-t-il ; quand IS aurez besoin d'un autre cochon, ne vous g^nez 5 et prenez-le pour le m6me prix.
^lVcc Targent des f6es, Jean et sa femme achetferent
autre cochon, et il leur resta encore de quoi se
ttre h raise. lis 6taient bien contents de ce que
f6es leur avaient donn6, et ils se gardaient bien
1 parler k kme qui vive.
s avaient aussi deux vaches ;- et, quelque temps is, Tune d*elles disparut :
- Ah! dit la femme, ce sont encore les f^es qui t prise ; il ne faut pas nous d6soler, car elles ont \ g^n^reusement notre cochon.
Je vais toujours frapper sur le foyer pour les ;ir, r6pondit Jean.
ivait beau cogner, il n*obtint point de r^ponse;
'1 se mit k crier : Madame I madame la f6e I II
LA HOdLE SAlNT-MiCBSL. 29
appela plasiears fois sans se lasser ; & la fin une Toix sorlit de terre et loi demanda ce qn'il d£sirait.
— Je Yoadrais bien, r£pondit-il, qae Yoas me donniez de quoi avoir une vache.
— "Fes-tu aperQu qae la tienne manqaait? dit la Toix.
— Ooi, r£pondit-il.
— Eh bien, tiens, Toici encore une bourse.
Le fermier acbeta une autre Vache, et se mil encore plus k son aise ; tout le monde d'Erquy se demandait oil Jean prenait tant d'argent ; mais il se gardait bien de parler des Kes.
Quelque temps apr^s sa femme tomba malade, et elle fut obligee de se mettre an lit ; un jour qu'elle itait senle et qu'elle se ddsolait en songeant k son pauvre enfant qui dtait innocent et infirme, elle yit la pierre du foyer se soulever, et une belle dame se montra devant elle ;
— Qu'as-tu, demanda-t-elle k la femme, & te d6soler de la sorte?
— Ah 1 ma bonne dame, r^pondit la fermi^re. je sens que je vais mourir, et j*ai un grand chagrin de laisser apr^s moi un pauvre innocent qui n'a jamais ni parl6 ni march^.
— Je ne puis, dit la f6e, t'empftcher de mourir; mais je rendrai la parole k ton fils; il marchera et cessera d'etre innocent. Yoici une petite bouteille; ta vas lui frotter la plante des pieds, et il sera gu6ri.
— Ah I Madame, je suis trop faible pour me lever; ne pouvez-vous gu^rir Tenfant vous-m6me ?
— Non, r6pondit la f^e, cela m'est d^fendu.
La m^re se leva ill grand'peine; elle frotta avec ronguent de la bouteille la plante des pieds de son fils, et aussit6t il comment h marcher, lui qui t>*'* vait jamais pu faire un pas.
3S LA FLBUH 00 ROCBER.
petit garcon. La Fleur do RocbM' somt te regiment k la guerre ; e!Ie avait toujonrs avec elle sa petite bouteille, et, d^s qu'uQ soldatitait blessi, elle le frottai t avec UD peu de baame, et il gn^rissait aussilftt. Partout oil ils ^taient, le regiment remportait la rictoire, et Jean Gate moDla de grade en grade, ^ bien qa'il 6tait le premier ea France apr&s le roi.
II s'^lait passe dn temps depnis qu'iU avateol qaitt£ la Houle de la i^jrbi^re ; le gar^oa de Jean Cale arait seize an;, et u I'i fille qai £tait venue depuis, doiue ans. La Fleur du Bocher dit k son mari :
— Je suis rati^'uie, et je He me sens pas bien, je ne <enx plus suivrt larm^e.
[U se retirer: nt k Brest, et Jean Gate qui n'avait jamais diLle ^ecietde son 6p4e, la donna jk son Sis, ea InirecommaniJ.iat dene jamais ier^v^leripersonne.
La Fleur du Uocber tomba malade, et, conune elle sentait sa tin \tuic, elle dit ^ sa fllle :
— Je te donnc la secret que ma mire m'a confie ea moarant: voiui ma baguette et ma petite bouleille, Toici les Lrois lios qui ouvreot les portes des tr^sors qui V0U5 appart;ennent, et qui sont dans men chateau : il est c,i' h : ^us terre et on y entre par la Houle de la Corbiere ; i:on9er¥e bien les clfe, on »otre fortune serait perdue, ^i tusnistoafr6re&rarm^, tn potirras avec cette bourcille gu6rir tontes les blessures.
La Fleur dii Ilucber moumt, et sa fille conserra ses
cl^a pendues uu naa par un cordon ; elle resta trois ou
quatre ans ensure avec son pire ; mais alors il tomba
Sde; il Ut appeler son fils et lui dit :
^ vais mourir ; ta scenr te suivra k I'arm^ et
iL Vous dvez des tr^rs que tous ne coa-